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Comment des médias paneuropéens abordent la couverture des élections européennes ?

Les médias d’information continent de jouer un rôle dans l’élaboration du récit autour des élections européennes ainsi que dans l’émergence d’une opinion publique européenne. Quelles stratégies pour couvrir la campagne, selon Amélie Reichmuth dans « How pan-European news organisations are approaching EU election coverage » pour VoxEurop et The European Correspondent, sans oublier de commencer par Politico Europe ?

L’approche analytique Politico Europe : une couverture « data-driven » des élections européennes

Politico Europe, lancée en 2015, basé à Bruxelles, offre une couverture approfondie de la politique, des politiques et des personnalités de l’UE. Pour les élections européennes, outre le narratif de la course électorale dans ses newsletters, podcasts et articles, Politico Europe adopte notamment une approche analytique « By the numbers » basée sur les données pour couvrir la campagne : enquête sur l’usage de Tiktok des députés européens ou les dépenses publicitaires des partis politiques.

De plus, Politico Europe développe un outil interactif, « Poll of Polls », qui regroupe les dernières données de sondages de toute l’UE et fournit des estimations de la répartition des sièges au Parlement européen. Cet outil, mis à jour quotidiennement, vise à aider les citoyens et les parties prenantes à mieux comprendre la dynamique de la course électorale et les implications potentielles des résultats.

L’approche communautaire de The European Correspondent : un traitement « crowd-sourcé » des questions du public autour des sujets européens

Lancée en 2022, The European Correspondent est une newsletter qui se concentre sur les grands défis sociétaux, les changements politiques et les idées à travers le continent. Forte d’un réseau de plus de 140 correspondants locaux, la plateforme a pour objectif de proposer à ses lecteurs les meilleures histoires de chaque pays.

Pour The European Correspondent, les élections européennes constituent une opportunité essentielle de dialoguer avec son public. Julius Fintelmann, co-fondateur et directeur de la rédaction, estime que les élections sont importantes non seulement par leur résultat, mais aussi parce qu’elles génèrent un élan européen, avec des citoyens manifestant davantage d’intérêt pour les affaires européennes.

Leur stratégie pour couvrir les élections consiste à se concentrer sur les grandes questions qui intéressent les citoyens européens, plutôt que de suivre la campagne électorale à Bruxelles. Ils utilisent des explications et des articles approfondis pour aborder des sujets tels que le processus électoral, la montée des partis d’extrême droite et le Green Deal.

L’approche semble trouver un écho auprès de son public, qui reçoit de nombreuses questions sur les élections qui ne sont pas abordées ailleurs. Ils capitalisent sur cela à travers des campagnes d’engagement communautaire, visant à développer leur communauté et à élargir leur audience globale.

L’approche coopérative de Voxeurop : un traitement en mode « série » éditoriale

Voxeurop, lancé en 2014, se positionne comme le premier média géré par une société coopérative européenne afin de couvrir des sujets transnationaux, traduits dans les principales langues européennes, pour refléter la diversité des regards et toucher un public plus large.

L’année 2024 marque les 10 ans de Voxeurop, ce qui en fait une opportunité idéale pour élargir son lectorat. Voxeurop adopte plusieurs séries éditoriales pour couvrir les élections. L’un de leurs projets les plus réussis est « Voices of Europe« , où ils collaborent avec 27 grands médias nationaux pour publier des articles sur les principales questions en jeu dans les élections européennes de chaque pays. Ces articles sont ensuite traduits et publiés en cinq langues sur la plateforme Voxeurop.

Au total, les médias paneuropéens adoptent des stratégies diverses et innovantes pour couvrir les élections européennes, interagir avec leur public et contribuer au développement d’une sphère publique européenne, jouant un rôle crucial pour répondre aux préoccupations et aux questions de leur public et utiliser les élections comme une opportunité pour élaborer des nouvelles formes de récit autour d’un avenir de l’UE plus informé et plus engagé.

Publicité politique sur les réseaux sociaux : vers une régulation européenne pour plus de transparence et de protection des citoyens

Les réseaux sociaux sont devenus un terrain de jeu privilégié pour les acteurs politiques qui cherchent à influencer l’opinion publique. Cependant, la publicité politique sur ces plateformes soulève de nombreuses problématiques, notamment en termes de transparence, de protection des données personnelles et de manipulation de l’information. Face à ces enjeux, les institutions européennes ont décidé d’intervenir en proposant un nouveau règlement sur la transparence et le ciblage de la publicité à caractère politique.

Risques et dérives de la publicité politique sur les réseaux sociaux en termes de microciblage et de bulles algorithmiques de filtre

La publicité politique sur les réseaux sociaux permet de cibler très précisément les électeurs en fonction de leurs centres d’intérêt, de leur âge, de leur localisation géographique ou encore de leur historique de navigation. Cette pratique de « micro-ciblage », peut être utilisée à des fins d’influencer l’opinion publique, en diffusant des messages différents (plusieurs milliers pour les campagnes Brexit et Trump) à des groupes de personnes différents, voire contradictoires autant pour inciter à voter pour un candidat que désinciter à voter pour un autre candidat.

Par ailleurs, la publicité politique sur les réseaux sociaux soulève des questions de protection des données personnelles. En effet, les plateformes collectent et traitent des données sensibles sur les utilisateurs, qui peuvent être utilisées à des fins politiques sans leur consentement explicite. De plus, les algorithmes utilisés pour cibler les publicités peuvent renforcer les biais cognitifs et les bulles de filtre, en ne présentant aux utilisateurs que des informations qui confortent leurs opinions.

Nouveau règlement européen sur la transparence et le ciblage de la publicité à caractère politique : vers plus de transparence et de protection des citoyens

La future règlementation européenne, en cours de discussion entre les institutions européennes, après les positions du Conseil de l’UE en novembre dernier, le Parlement européenne vient d’adopter ses amendements en plénière en février, l’intention vise à renforcer la transparence et la protection des citoyens en matière de publicité politique sur les réseaux sociaux :

  1. Une définition claire de la publicité à caractère politique, qui devra être clairement identifiée comme telle ;
  2. L’obligation pour les plateformes de tenir un registre public des publicités politiques diffusées, avec des informations détaillées sur l’annonceur, le budget, la durée et le ciblage ;
  3. L’interdiction de cibler les publicités politiques en fonction de données sensibles, telles que l’orientation politique, la religion, l’origine ethnique ou l’orientation sexuelle ;
  4. L’obligation pour les plateformes de fournir des informations claires et compréhensibles sur les raisons pour lesquelles une publicité politique est diffusée à un utilisateur en particulier ;
  5. La possibilité pour les utilisateurs de signaler des publicités politiques trompeuses ou illégales ;
  6. L’interdiction de parrainage d’annonces provenant de l’extérieur de l’UE au cours des trois mois précédant une élection ou un référendum.

Comment préserver la démocratie tout en permettant une diffusion responsable des messages politiques ?

Protéger l’intégrité des élections : La proposition est élaborée dans le contexte des élections du Parlement européen de 2024, même si elle ne pourra pas être mise en œuvre dans les délais. L’objectif est de protéger l’intégrité des élections en prévenant toute tentative de manipulation des comportements de vote à travers l’utilisation de médias sociaux.

Se prémunir des ingérences électorales étrangères : L’émergence et la multiplication des médias sociaux ont ouvert de nouvelles possibilités d’ingérence dans les processus démocratiques. Des scandales tels que l’affaire Cambridge Analytica ont mis en lumière la capacité à exploiter les données personnelles pour influencer les élections.

Appliquer le Digital Services Act (DSA) : La proposition s’inscrit dans le cadre plus large du Digital Services Act, qui vise à réglementer les plateformes en ligne. Le DSA prévoit des règles communes pour garantir un environnement en ligne sûr et transparent, ces dispositions renforceront la transparence de la publicité politique en ligne.

Uniformiser la définition de la publicité politique sur les réseaux sociaux : La proposition vise à mettre fin à la fragmentation des dispositions nationales en matière de publicité politique avant 2024, assurant ainsi une approche uniforme au sein de l’Union européenne. La Commission souligne la nécessité d’harmoniser les définitions de la publicité politique pour assurer un processus démocratique équitable. Le règlement introduit la première définition européenne de la publicité politique, couvrant un large éventail de moyens de communication.

Assurer des obligations de transparence : Les plateformes qui vendent de la publicité politique devront assurer la transparence dès les premiers échanges avec les annonceurs, reste à savoir comment ces plateformes procéderont pour les mentions spécifiques dans les annonces publicitaires qui sont prévus.

Surveillance et sanctions : Les autorités de contrôle des États membres sont habilitées à surveiller l’application du règlement, enquêter sur les violations, et infliger des sanctions en cas de non-respect des obligations.

Approches changeantes des médias sociaux envers le contenu politique et d’actualité

Selon certains spécialistes des réseaux sociaux, alors que Meta cherche à réduire la présence de contenu politique dans ses applications Facebook et Instagram, en revanche X-Twitter se tourne davantage vers le débat politique, tandis que Tiktok ne s’interdit plus les sujets plus politiques, au point de pousser Biden à s’y inscrire pour sa campagne de réélection. Bien que Meta cherche à éviter les coûts et les dommages réputationnels associés au contenu d’actualité et politique, la réduction de ce type de contenu pourrait avoir un impact sur les électeurs et l’influence politique voire les démarches de propagation de la désinformation.

Au total, en se concentrant sur la transparence des annonces publicitaires et l’encadrement du ciblage, la règlementation européenne ne devrait pas faire obstacle à la diffusion des messages politiques protégés par la liberté d’expression et indispensables en démocratie, tout en régulant une activité sensible ayant connue des dérives.

Élections européennes : une campagne peu médiatique et franco-centrée

Les Français comptent parmi les Européens les plus mal informés sur l’Union européenne, au dernier rang des 27 États-membres. Théo Verdier, avec la Fondation Jean-Jaurès et Confrontations Europe et les données de l’INA se lance dans une étude pour identifier, à chaud, l’image que les médias offrent aux Français de la couverture TV, radio, presse et web de la campagne en cours : « Une campagne française : étude de la couverture médiatique des élections européennes ».

Une couverture médiatique moindre des élections européennes de 2024 qu’en 2019 et des personnalités visibles qui ne sont pas les têtes de liste candidates

A période de campagne similaire, la visibilité des élections européennes de 2024 est inférieure de près de 23 % à celles de 2019 en volume de sujets TV/ radios diffusés et d’articles publiés. Pire, en prenant en compte leur audience et leur durée, on constate une baisse de 30 % de la visibilité générale de la campagne.

Les élections européennes constituent un objet médiatique de second rang, qui se positionnent au bas de la hiérarchie des événements récents tels que vus par les Français à travers les médias généralistes, devant la COP28 et derrière le décès de la reine Elisabeth II, très loin derrière le football et la politique nationale, les vraies passions médiatiques françaises en haut du classement.

Médiatisation comparée d’une série d’événements

Les candidats tête de liste sélectionnés par leurs partis, pourtant souvent déjà eurodéputés, sont depuis la dernière élection européenne peu visibles des Français. Seuls Jordan Bardella et Marion Maréchal bénéficient d’une relative exposition médiatique tandis que Raphaël Glucksmann et François-Xavier Bellamy dispose d’une visibilité chroniquement faible.

L’omniprésence des soutiens, comme le président de la République, « deuxième personnalité la plus médiatisée de la campagne et première personnalité la plus mentionnée dans les contenus télévisés liés aux européennes », en particulier lors du second discours de la Sorbonne. À une échelle moindre, le phénomène se répète pour le Rassemblement national, La France insoumise ou Reconquête dont les dirigeants rivalisent avec leurs propres têtes de liste à la télévision.

Une campagne franco-centrée : débat strictement national et absence d’incarnation européenne

Non seulement la visibilité médiatique du Parlement européen et de ses membres est faible, mais il en va de même pour l’échelon européen de la campagne des élections européennes : personnalités politiques et actualités européennes sont très peu visibles dans la campagne, ce qui « ne favorise pas la confrontation des idées par un échange entre responsables politiques européens qui pourraient incarner les résultats du vote », « avec le risque d’une décorrélation entre les attentes des votants, le résultat des urnes dans l’Hexagone et la réalité du débat sur la scène communautaire ».

Les Spitzenkandidaten sont complètement absents de la campagne telle que vue par les Français dans les médias généralistes. La campagne prolonge l’effet d’invisibilisation de la politique européenne dans les médias généralistes français, notamment audiovisuels.

Une spécialisation partisane des médias dans le choix des thèmes traités

Les principaux sujets abordés dans les médias qui relatent la campagne dessinent quelques thèmes à enjeux qui semblent avoir su retenir l’attention des journalistes : pouvoir d’achat, immigration, guerre en Ukraine et climat.

La médiatisation des candidats n’obéit pas à une confrontation uniforme aux différents dossiers, les journalistes semblent pratiquer une priorisation thématique selon les familles politiques : à Jordan Bardella l’immigration avec un tiers de la couverture médiatique, à Marie Toussaint, les enjeux climatiques et environnementaux où elle totalise 55 % des mentions de candidats sur ce thème et écrase le reste de la visibilité liée au sujet par rapport aux autres têtes de liste.

Médiatisation des candidats selon les thématiques

Un choix éclairé est-il possible aux élections européennes ?

La campagne est centrée sur les personnalités nationales, voire les forces partisanes, bien plus que sur les équilibres politiques qui présideront effectivement aux destinées de l’Union au point que la campagne européenne n’existe pas en France.

Avec la couverture médiatique que nous avons, nous sommes donc en train de jouer la partie d’un scrutin parfaitement français, une forme de seconde élection législative dont le thème serait les questions européennes. D’où la place importante des têtes de l’exécutif et le rôle des figures d’appui pour soutenir des têtes de liste largement méconnues dans le paysage médiatique hexagonal.

Quelles seront les conséquences de l’absence médiatique d’un débat politique paneuropéen, partisan, polarisé et vivant sur les résultats du scrutin des élections européennes de juin prochain ?

Les médias français couvrent-ils suffisamment les affaires européennes ?

En plein cœur de la campagne des élections européennes, le Mouvement Européen France organise lundi 22 avril à Sciences Po Paris avec Les Jeunes Européens – France de Sciences Po, le Centre de politique Européenne et l’Association des journalistes européens une conférence sur l’état de l’information européenne en France…

Les médias français en font-ils assez sur l’Europe ?

C’est avec cette question de pure rhétorique, que Victor Wharem, représentant du Centre de politique européenne en France entame les échanges avec cette question « Comment expliquer que seuls 39% des Français aient récemment entendu parler de l’actualité du Parlement européen, contre 62% des Européens en moyenne, et 74% des Allemands ? ». C’est l’un des enseignements principaux de l’enquête Eurobaromètre de juin 2023 : la France est bonne dernière en termes de couverture de l’actualité européenne, et malgré des améliorations, le retard reste important vis-à-vis de tous les autres pays européens – l’Irlande, avant-dernière, étant par exemple à 50%. C’est à la société civile et aux citoyens de se mobiliser et donc la raison pour laquelle une pétition a été lancée en novembre 2023.

Avec les élections européennes, on parle un peu plus d’Europe, mais l’exception continue : le désintérêt pour les élections européennes des Français (47%) est encore confirmé dans la dernière enquête Eurobaromètre avant le scrutin, par rapport au reste des Européens (60%), tandis que l’euroscepticisme semble plus marqué en France qu’ailleurs, selon les résultats de l’enquête qualitative de Destin commun qui projette 41% d’europhobes et 23% d’euro-critiques en France, plaçant notre pays dans une position singulière dans l’UE.

Jean Marie Cavada : l’audiovisuel s’intéresse à l’Europe quand elle commence à faire les gros titres de la presse

Des résultats qui sortiront des urnes en juin prochain, la liste des responsables sera longue, pour l’ancien eurodéputé… Quand on parle d’Europe, il faut parler des peuples européens, comme Olivier Guez dans l’ouvrage « Le Grand Tour » qui rassemble les points de vue d’écrivains européens pour parler de leurs souvenirs et mémoires d’Europe. Il faut se rappeler que la France est peu pro-européenne, rappelle l’ancien président du Mouvement Européen France, elle a refusé la défense en 1954 (la CED) et la constitution en 2005. Mais d’une part, il y a un décalage entre la capitale jacobine centralisée, y compris pour les médias nationaux et le pays qui est girondin, s’intéresse davantage à la presse régionale et locale, qui devrait être davantage développée sur l’Europe. D’autre part, il faut réinvestir le rôle des correspondants de presse dans tous les autres pays, c’est une veulerie éditoriale de notre époque alors que seul le continent européen a une chance dans le monde, il faut cette vision à l’échelle continentale.

En matière d’information européenne, la France occupe une position désastreuse qui doit être nuancée : la presse écrite parle plus d’Europe que l’audiovisuel et la radio un peu plus que la télévision. Malgré les cahiers des charges qui impose une forte obligation de parler des affaires européennes pour toutes les chaînes de télévision, le premier média d’information en Europe, TF1, ne dispose toujours pas de correspondant permanent à Bruxelles. L’audiovisuel s’intéresse à l’Europe quand elle commence à faire les gros titres de la presse, comme avec l’affaire de la nomination de l’Américaine Scott Morton au poste de Chief Economist à la Commission européenne pour superviser les régulations du secteur numérique DMA et DSA.

Pour le service public de l’audiovisuel, l’ancien Président de Radio France reconnaît que les contrats d’objectifs et de moyens, pour avoir une certaine crédibilité, alors qu’il y a toujours plus d’objectifs et toujours moins de moyens, serait de permettre aux dirigeants de chaque entreprise d’avoir la possibilité de se projeter sur plusieurs exercices budgétaires, ce que la BBC est parvenu à régler depuis longtemps.

Pour l’information européenne à la télévision, il faut prendre le média tel qu’il est, ça veut dire qu’il faut produire des choses abordables, traduire de manière simple des éléments plus complexes, le destin humain plutôt que la vie des institutions.

Pour les réseaux sociaux, il faut réviser la loi américaine « section 230 » remontant à Bill Clinton qui encadre à travers le monde les entreprises technologiques autour d’un principe que les réseaux sociaux ne sont pas des éditeurs, responsables de contenus qui circulent sur leurs plateformes, les réseaux sociaux sont des médias au cœur de nos vies, qui devraient exercer une pleine responsabilité sachant que les monopoles sont les ennemis de la démocratie.

Quand il s’agit de voir ce qu’il ne faut pas faire, il suffit de se plonger dans « Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen », le livre de Stefan Zweig et se rappeler la devise d’Elie Wiesel : « les gens qui ne connaissent pas l’histoire, s’exposent à la revivre ».

Constance Le Grip : le Parlement européen, un purgatoire médiatique

Députée Renaissance, membre de la Commission des Affaires européennes et ancienne eurodéputée confirme que l’accès aux médias nationaux est beaucoup plus aisé pour un élu national qu’européen, malgré l’importance des sujets pour l’avenir, une fois le tour de quelques émissions dédiées à l’Europe, d’échanges avec quelques correspondants de presse à Bruxelles, il reste peu de débouchés et rien dans l’audiovisuel.

Les réseaux sociaux seront-ils en mesure de combler le fossé médiatique en favorisant le contact direct ? La plupart des eurodéputés ne s’épanouissent pas encore de manière pleinement satisfaisante sur ces plateformes.

Le service public de l’audiovisuel pourrait-il porter plus d’Europe sur les ondes ? Les parlementaires disposent de leviers limités : un droit de regard sur les contrats d’objectifs et de moyens et l’idée d’insérer un indicateur de performance pour mesurer la couverture des sujets européens à l’antenne des chaînes.

L’ingérence étrangère représente une nouvelle préoccupation qui touche à la fois les médias, les réseaux sociaux et les citoyens au travers des campagnes de désinformation massives contre la démocratie européenne qui menace déjà la sincérité des débats et demain peut-être l’intégrité des résultats du scrutin.

Anne Grand d’Esnon, membre de l’ARCOM : la pédagogie multiple sur l’Europe à la TV

La membre de l’ARCOM rappelle que dans les cahiers des charges, tant des chaînes privées comme LCI dont la convention prévoit une place à l’Europe autant que les chaînes TV publiques, les engagements portent à plusieurs niveaux : 1/ L’Europe dans l’information, les sujets des JT ; 2/ Des émissions récurrentes dédiées à l’Europe ; 3/ Des programmes comme la série « Parlement » sur France Télévisions ; 4/ des débats entre les candidats aux élections européennes et 4/ des modules civiques de sensibilisation, comme ceux réalisés lors des dernières élections départementales et régionales. Les modalités de corriger le déficit pédagogique sur l’Europe sont multiples.

Ana Navarro Pedro, correspondante à Paris de médias portugais : l’Europe, la gratitude du cœur et une question de la vie quotidienne

La couverture de l’actualité européenne est quasi nulle en France par rapport au Portugal. En France, la déception de 2005 demeure un point de blocage, une perte de confiance dans la politique. Au Portugal, l’adhésion en 1986 donne une perspective européenne reconnue dans la vie des citoyens, une sorte de gratitude du cœur. Les élections européennes sont d’ailleurs vraiment importantes pour le pays, quelques responsables politiques font même carrière avec l’Europe. Le score des dernières élections législatives avec le bon score de l’extrême-droite gâche la célébration des 50 ans de la chute de la dictature.

Pour intéresser les Français à l’Europe, les méthodes coercitives sous la contrainte ne sont pas la bonne réponse. Les journalistes sont trop focalisés sur les questions institutionnelles au détriment des décisions politiques, dont la pédagogie est insuffisante. L’Europe est une question importante dans la vie quotidienne, l’intérêt porté vient avec ce qui nous touche : questions économiques, d’emploi et de pouvoir d’achat.

Politico Europe est une bouffée d’air frais, avec une couverture des affaires européennes à Bruxelles comme pour la politique à Washington, l’actualité fédérale de l’union avec des spécialistes, des moyens et aussi un agenda politique, même s’il s’agit de l’Europe pour les professionnels de l’Europe.

L’information sur l’Europe : une nouvelle « exception française » ?

Invité à introduire à Sciences-Po Paris la conférence « Les médias français couvrent-ils suffisamment les affaires européennes ? », c’est l’occasion de développer une nouvelle forme d’expression peu glorieuse de l’exception française, celle de l’information sur l’Europe. De quoi s’agit-il exactement ?

Le déficit d’information, la France lanterne rouge des Européens

Dans l’Enquête Eurobaromètre : Medias & News en 2023, tout commence avec la première question très simple : « Avez-vous récemment lu dans la presse ou sur Internet, vu à la télévision ou entendu à la radio un sujet sur l’UE ? ».

La France se place à la dernière place des 27 États-membres, c’est le seul pays européen où il n’y a pas une majorité de personnes qui a été confrontée à des news sur l’Europe dans des medias mainstream d’information.

Les médias traditionnels, bastions de l’immobilisme en matière d’information européenne

Pour les médias traditionnels, à première vue, c’est toujours le même palmarès des médias les plus appréciés (TV>radio>presse). Mais, en réalité, c’est un fort gap générationnel.

La TV reste le média préféré pour s’informer, à plus de 70% pour les plus de 55 ans et autour de 40% pour les moins de 35 ans, mais il faut compter sur le tassement de la confiance dans les chaînes d’info privées et le phénomène de fatigue informationnelle et d’évitement des actualités, qui concerne quand même près de 10% de la population et qui sont valables aussi pour l’Europe.

La presse nationale résiste, avec des correspondants de presse relativement représentatifs des grands titres nationaux (Le Monde, Le Figaro, Les Échos, Libération, L’Opinion, La Croix) tandis que du côté de la presse locale, c’est plutôt un fort déficit d’info pour les Français par rapport aux autres Européens, notamment liés à la moindre présence de journalistes à Bruxelles (Sud-Ouest mais pas Ouest France) – alors que la confiance dans la presse régionale et locale est réputée bonne.

Mais là encore, l’exception française se confirme : seuls un tiers des Français déclarent directement consulter le site ou l’appli d’un média d’information – le pire résultat à l’échelle des Vingt-Sept.

Les médias sociaux, imposés dans les usages pour s’informer ; mais des acteurs peu fiables pour un espace numérique vertueux

Facebook – le seul réseau social majoritaire auprès des Français pour s’informer, mais Meta vient de s’engager à limiter les contenus à caractère politique – sans doute prudent mais au détriment des sujets européens qui avaient trouvés leur public.

Twitter-X – le réseau social le plus influent et en progression malgré Elon Musk auprès des leaders d’opinion, selon l’enquête Politico Europe EUMedialPoll2023 « Qui influence les Brussels Insiders ? » – sans doute déprimant, mais démontre la force de l’habitude et la pertinence des affaires européennes sur ce réseau.

TikTok – le réseau pour suivre des influenceurs – illustration avec deux deepfakes, des vidéos générées par l’IA : Amandine Le Pen et Léna Maréchal autour des élections européennes.

Et le média idéal, à quoi pourrait-il correspondre, selon les résultats de l’enquête Ipsos « TV, presse, radio, réseaux sociaux : les nouveaux usages des médias » présentés lors du festival Médias en Seine :

Recommandations pour améliorer l’information européenne en France

  1. Mettre en place un « Erasmus des journalistes » pour favoriser les échanges entre rédactions européennes. Encourager les médias traditionnels français (TV, radio, presse) à renforcer leur couverture des affaires européennes en créant un programme d’échange permettant aux journalistes de voyager dans d’autres rédactions européennes. Cela favoriserait le partage d’expériences, de bonnes pratiques et une meilleure compréhension des enjeux européens.
  2. Mettre en place des programmes de « reverse mentoring » sur les réseaux sociaux. Investir dans la présence des médias d’information sur les réseaux sociaux pour toucher un public plus large et plus jeune. Parallèlement, instaurer des programmes où les jeunes journalistes forment leurs collègues plus seniors à l’utilisation optimale de ces plateformes, tout en mettant l’accent sur la fiabilité des informations diffusées et l’ouverture aux interactions.
  3. Créer des partenariats entre médias traditionnels, influenceurs et acteurs de la société civile européenne. Encourager la collaboration entre les médias traditionnels et les influenceurs sur les réseaux sociaux pour créer des contenus innovants et engageants sur les affaires européennes. Proposer des formations dédiées à l’Europe pour les créateurs de contenus, ainsi que des labels et des partenariats avec des acteurs référents de la société civile européenne.
  4. Lancer des campagnes de sensibilisation sur l’impact concret des décisions européennes. Sensibiliser le public français à l’importance de s’informer sur les questions européennes, en mettant en avant, de manière créative et interactive, l’impact concret des décisions prises à Bruxelles sur leur vie quotidienne.
  5. Intégrer l’éducation aux médias et à l’information dans les programmes scolaires. Promouvoir l’éducation aux médias et à l’information dès le plus jeune âge pour aider les citoyens à développer un esprit critique face aux contenus en ligne, notamment ceux liés à l’Europe. Collaborer avec les établissements scolaires pour intégrer ces compétences dans les programmes éducatifs.