Bouclier européen de la démocratie : la leçon des cinq mille elfes

Le 24 février 2026, le Conseil affaires générales lance à Bruxelles le Centre européen pour la résilience démocratique, pièce maîtresse du Bouclier européen de la démocratie présenté le 12 novembre 2025. Douze ans plus tôt, à Vilnius, un blogueur, Ričardas Savukynas, rassemblait quelques volontaires pour traquer les trolls prorusses sur les forums lituaniens. Ses « elfes » compteraient aujourd’hui cinq mille membres, rapporte l’historien David Colon au retour d’un séjour en Lituanie, dans une note consacrée au modèle local de lutte contre les ingérences informationnelles. Deux inaugurations, deux méthodes.

L’architecture méconnue repose sur un réseau de bénévoles anonymes qui démasque les comptes hostiles et réfute leurs récits. Une ONG fondée en 2019 par le directeur du média Delfi, Debunk.org, publie plus de cent rapports par an avec ses analystes et deux cents bénévoles actifs. Parmi eux, les « lutins » se consacrent à la vérification des faits, et un cours de résilience civique, InfoShield, apprend aux citoyens à évaluer sources et contenus.

L’Initiative pour la résilience civique, née en 2018, forme journalistes et enseignants ; elle a documenté dès 2021 l’instrumentalisation des migrants par le régime biélorusse. Le projet DIGIRES réunit depuis 2022 universités, médias et journalistes indépendants autour de cours d’autoformation à la détection de la désinformation. Ces initiatives touchent les publics que l’école ne touche plus, jusqu’aux personnes âgées. Chaque semaine enfin, ONG et universités siègent au groupe de coordination des communications stratégiques, réuni par le Centre national de gestion des crises créé en 2023 sous l’autorité du Premier ministre. La matrice d’analyse DISARM y sert de langue commune, et le dispositif peut mobiliser volontaires et associations à toute heure. Les stratèges appellent cela une approche whole of society. Colon en livre la clé : en Lituanie, l’action de la société civile a précédé celle de l’État, qui s’appuie sur elle « sans nécessairement chercher à la contrôler ».

Une salle de crise qui attend toujours sa première alerte

Vu de Bruxelles, le contraste interroge. Le Centre européen pour la résilience démocratique s’adresse d’abord aux États membres, précise le service de recherche du Parlement européen : un espace entre administrations pour échanger analyses et bonnes pratiques. Le Bouclier déploie quatre piliers d’ici 2027 ; le Centre en est le premier, la résilience de la société le dernier. L’Union a pourtant déjà construit une salle de ce genre. Créé en mars 2019 pour coordonner la réponse des Vingt-Sept à la désinformation, le système d’alerte rapide n’avait, au moment de l’audit de la Cour des comptes européenne en 2021, jamais émis la moindre alerte.

Le verdict de praticien tient en une question élémentaire : à qui parle le dispositif ? Le Centre parle aux États ; les elfes parlent aux citoyens. L’Europe a créé un centre, la Lituanie a levé cinq mille narrateurs. L’angle mort du Bouclier n’est ni juridique ni budgétaire : c’est son public.

Financer sans contrôler : la règle qui fait le modèle

La solidité lituanienne tient moins aux volumes qu’à une règle de gouvernance. En 2024, le ministère lituanien de la Défense a alloué 600 000 euros à des projets menés par des ONG, relève une étude du centre d’excellence StratCom de l’OTAN parue en janvier 2026. Une somme modeste, assortie d’une discipline rare : l’État outille et subventionne, puis laisse les vérificateurs choisir leurs cibles et leurs mots. Personne ne confond soutien et tutelle ; l’expert Nerijus Maliukevičius décrit une communauté formée spontanément entre organismes publics, associations et monde universitaire.

Un État qui finance ses vérificateurs prête pourtant le flanc à l’accusation de vérité officielle. Romain Badouard prévenait dès 2021 du risque de perdre, à trop vouloir réguler, ce qui faisait d’internet un outil d’émancipation. La règle lituanienne est précisément la réponse : la reddition de comptes porte sur les moyens, jamais sur les contenus.

Reste la singularité du terrain. La résilience lituanienne s’enracine dans une perception unifiée de la menace, forgée par la frontière et la mémoire soviétique. À Lisbonne ou à Dublin, une opération Matryoshka passe pour une affaire d’Européens de l’Est ; la greffe ne prendra pas par simple décret. Mais l’argument se retourne : mutualiser la capacité là où l’opinion nationale ne la réclame pas encore, c’est la définition d’un bien commun continental.

Compter les narrateurs, pas les retraits de contenus

L’indicateur le plus parlant du modèle ne figure dans aucun tableau de bord : le calme. Le jour du départ de Colon, la rumeur d’une attaque russe imminente agitait X et le plateau de LCI ; à Vilnius, ses interlocuteurs s’en amusaient.

La souveraineté narrative d’une démocratie se mesure au nombre de ses narrateurs. Le modèle lituanien en apporte la preuve de terrain. Cinq mille elfes et deux cents bénévoles actifs, des formations jusque dans les foyers : la résilience est une démographie avant d’être une politique publique.

Trois gestes suffiraient à traduire la leçon à l’échelle des Vingt-Sept, sans traité ni règlement nouveau.

Le premier est un guichet. Le Centre gagnerait à adosser à son réseau un financement rapide des initiatives citoyennes de vérification, imputé sur le programme Citoyens, égalité, droits et valeurs. La clause lituanienne en serait la condition d’octroi : l’indépendance éditoriale des bénéficiaires.

Le deuxième est un rythme. Une réunion hebdomadaire entre États, associations, universités et plateformes transposerait le groupe lituanien de coordination à l’échelle du réseau du Centre. Toute cellule de veille d’entreprise en connaît la recette : un point fixe, une taxonomie partagée, un compte rendu qui circule. La matrice DISARM, déjà en service à Vilnius, fournirait le vocabulaire ; le Service européen pour l’action extérieure, qui gère la boîte à outils contre les manipulations d’information étrangères, en serait l’animateur naturel. Vilnius va jusqu’à intégrer la désinformation dans ses exercices nationaux de crise ; une réunion hebdomadaire est un début plus modeste.

Le troisième est une mesure. La direction générale de la communication de la Commission tient l’Eurobaromètre. Y inscrire deux indicateurs de résilience suffirait : la part des citoyens capables d’identifier une manipulation récente, la densité des relais citoyens actifs par pays. Le pilier du Bouclier consacré à la résilience sociétale se piloterait alors autrement qu’au volume des signalements et des contenus retirés.

Le politiste finlandais Mikael Wigell, que Colon convoque en clôture, nomme cette stratégie la dissuasion démocratique : une société dense en narrateurs rend l’ingérence coûteuse et vaine. Le modèle lituanien laisse aux praticiens une donnée d’étalonnage simple : un pays de moins de trois millions d’habitants aligne cinq mille narrateurs bénévoles. À l’échelle de l’Union, le compte reste à faire.

Créateurs de contenus : l’acteur sans statut des sommets européens

Depuis juillet, les sommets européens accueillent un invité d’un genre nouveau. Jusqu’à dix créateurs de contenus par réunion des dirigeants ou ministérielle, choisis par les États membres, peuvent suivre les arrivées et entrer en salle de presse, rapportait Politico en mai. Ils sont accompagnés en permanence, ne reçoivent pas d’accréditation et ne posent pas de questions. L’Association de la presse internationale a résumé sa protestation d’une phrase : rien n’obligera ces invités à dire qui les paie.

Le pilote du Conseil clôt une séquence de trois ans, menée au pas de course. Février 2023 : la Commission fait retirer TikTok des appareils professionnels, le Parlement suit pour ses 8 000 agents. Février 2024, à cent jours des élections européennes : le même Parlement ouvre un compte TikTok officiel pour parler aux jeunes, sur une application toujours bannie des téléphones de ses agents. Septembre 2025 : une cinquantaine de créateurs assistent au discours sur l’état de l’Union à Strasbourg et interrogent la présidente von der Leyen, des commissaires, des députés. Novembre 2025 : le Parlement réunit à Bruxelles son premier sommet des créateurs de contenus, coordonné par ses bureaux de liaison, avec ateliers sur la désinformation et le droit de la création. Le même mois, le Bouclier européen de la démocratie promet un réseau volontaire de créateurs pour expliquer l’Union. Mai 2026, donc : le Conseil ouvre ses sommets.

Les chiffres justifient l’accélération. Selon l’enquête jeunesse du Parlement européen, 42 % des 16-30 ans s’informent d’abord sur les réseaux sociaux, devant la télévision à 39 % ; la confiance dans TikTok et Instagram culmine chez les 16-18 ans. Le rapport 2025 du Reuters Institute estime qu’Hugo Décrypte touche 22 % des moins de 35 ans en France : aucune rédaction bruxelloise n’approche ce score auprès de cette classe d’âge. Le politique l’a d’ailleurs compris avant les institutions : Jordan Bardella dépasse les deux millions d’abonnés sur TikTok, et un youtubeur chypriote, Fidias Panayiotou, s’est fait élire député européen en 2024. Un communicant de la Commission, Yasser Machat, a fixé la ligne dans The Parliament Magazine : « les créateurs doivent être dans la salle ». Ils y sont. L’Union a inventé en trois ans un acteur de l’information ; elle ne lui a pas écrit de statut.

Dans la salle de presse, sans les devoirs de la presse

Le statut se lit en creux dans les règles du pilote. Pas d’accréditation : les créateurs ne sont pas des journalistes. Pas de rémunération ni de consigne éditoriale, précise l’un des invités, l’Italien Pietro Valetto : ils ne sont pas des prestataires. Admis en salle de presse mais escortés et privés de questions : ils ne sont pas davantage des invités libres. Valetto défend l’exercice avec de bons arguments : faire connaître une institution que le grand public distingue mal, sans se substituer aux journalistes. Rien de comparable, précise-t-il, avec une Maison-Blanche qui choisit des créateurs pour la couvrir.

La défense est recevable, le vide demeure. L’institution s’expose au soupçon d’acheter de la complaisance sous couvert de pédagogie ; le créateur s’expose à l’accusation de prêter son audience à un pouvoir, sans les devoirs ni les protections d’une rédaction. Le soupçon ne vise pas les personnes : il naît mécaniquement de l’absence de règles publiques, et il grandira à chaque nouvelle cohorte. Le danger symétrique, celui des créateurs loués par des commanditaires masqués pour peser sur les urnes, a été décrit ici fin août ; les deux faces appellent la même réponse.

Deux contrats pour une même maison

Le plus surprenant est que le bon modèle existe déjà, à l’intérieur des murs. Pour sa campagne Protégeons ce qui compte, décryptée ici en mai, la Commission a enrôlé cinquante créateurs sans les payer, en leur garantissant une liberté éditoriale complète. Les voyages de presse s’ouvrent aux créateurs et une task force leur est dédiée. La pratique gagne le terrain sensible : avant les législatives moldaves de 2025, la commissaire Marta Kos échangeait avec Emilian Cretu, 600 000 abonnés. Le pilote du Conseil choisit la voie inverse : sélection par les États, escorte permanente, silence en conférence de presse. Deux contrats cohabitent sous le même toit, la voix libre et documentée d’un côté, la présence encadrée de l’autre. Le Bouclier européen de la démocratie, qui promet son réseau de créateurs volontaires, ne dit pas lequel il retiendra. Ce choix engagera la crédibilité du réseau tout entier.

Le paradoxe de plateforme complète le tableau. La Commission a notifié à TikTok des griefs pour design addictif en février, puis pour la protection des comptes de mineurs en juillet, au titre du règlement sur les services numériques. La même maison encourage les créateurs à parler aux jeunes là où ils se trouvent, n’affiche elle-même aucun compte TikTok et bannit l’application des téléphones de service depuis 2023. La doctrine d’usage avance plus vite que la doctrine de plateforme.

Écrire la charte avant que le soupçon ne s’installe

Les invitations de l’automne se préparent dès maintenant. La réponse tient en trois chantiers de praticien, ouvrables sans attendre un règlement.

Le premier est une charte. Le secrétariat général de chaque institution gagnerait à publier les conditions d’invitation des créateurs. Le texte tient en quatre lignes : le cadre de l’invitation mentionné dans chaque contenu produit, les frais et rémunérations déclarés, la liberté éditoriale garantie par écrit, une règle de réserve à l’approche des scrutins nationaux. Le printemps 2027 rendra cette dernière clause vite nécessaire. Le socle existe dans la maison : les règles de Protégeons ce qui compte, non-rémunération et liberté éditoriale, suffisent à fonder le texte ; il reste à les rendre publiques et communes.

Le deuxième est un registre, prolongement naturel de celui des monétisations politiques réclamé fin août. L’Union tient depuis des années un registre de transparence pour les représentants d’intérêts ; le même réflexe vaut pour les créateurs invités : qui, à quelle occasion, dans quel cadre, avec quels frais pris en charge. Une page publique par institution désamorcerait l’essentiel de la critique de l’Association de la presse internationale. Le coût est nul et l’effet immédiat : la page dit qui était là et à quelles conditions, avant que d’autres ne le racontent à leur manière. La donnée existe déjà dans les services de presse ; il ne manque que sa publication.

Le troisième est une mesure. Les clics et les impressions plaident toujours pour continuer ; ils ne disent rien de ce que le public retient ni de ce qu’il croit. Les post-tests de réception, pratique courante des campagnes, mesureraient la compréhension et la confiance gagnées auprès des publics visés ; la direction générale de la communication en ferait la condition de reconduite de chaque cohorte. C’est le réflexe de tout annonceur : aucun plan média ne survit à trois vagues sans post-test de réception.

L’échéance est déjà fixée. Le 16 septembre à Strasbourg, un an après la première cohorte, le discours sur l’état de l’Union montrera quelle place les créateurs occupent désormais dans la salle. Machat les y voulait ; ils y sont, durablement. Les conditions de leur présence, elles, restent à écrire.

Se former, décrypter, peser

Ce blog prend une nouvelle dimension. C’est l’occasion d’en présenter les grandes étapes.

J’ai publié le premier billet de ce blog le 1er septembre 2007. Il paraissait sous un titre qui annonçait modestement son programme : Se former à la communication européenne.

Le verbe dit l’époque. La communication de l’Union était alors un objet neuf, peu documenté, qu’il fallait d’abord apprendre. Six cent trente-sept billets ont paru sous ce titre, jusqu’en décembre 2010.

Le blog est ensuite devenu Décrypter la communication européenne. Apprendre ne suffisait plus : il fallait lire ce que les institutions produisaient, et réfléchir à ce que cela réalisait. Mille soixante-dix-neuf billets ont paru sous ce second titre, de décembre 2010 à août 2026.

Aujourd’hui Lacomeuropéenne adopte une nouvelle signature : peser sur la fabrique du récit européen. Trois postures en dix-neuf ans, trois réalités qui évoluent. Apprendre, comprendre, agir.

Les archives mesurent un déplacement de l’Europe

Ces changements pourraient passer pour symboliques. Les archives racontent d’autres évolutions.

Mille sept cent seize articles ont été publiés ici depuis 2007, chaque semaine, sans interruption. Cet été, j’ai repris cette archive entière pour la reclasser, article par article, et mesurer la part de ceux qui traitent de guerre de l’information et de récit de puissance.

Sur la première décennie, de 2007 à 2016, cette part oscille entre sept et quinze pour cent. Elle atteint trente-quatre pour cent en 2017, cinquante-cinq en 2023, quatre-vingt-cinq en 2025. En 2026, elle est de quatre-vingt-treize pour cent.

Ce déplacement n’est pas éditorial, il est européen. Le blog n’a pas changé de sujet, c’est le sujet qui s’est déplacé sous lui. Ce qui relevait en 2007 de la pédagogie institutionnelle relève aujourd’hui de la sécurité et de l’ambition d’autonomie du continent.

Je peux même dater le moment où je l’ai senti basculer. La crise des migrants de 2016 : la première crise véritablement paneuropéenne, ressentie par les citoyens dans chaque pays, déjà travaillée par les manipulations de l’opinion, et instrumentalisée par les responsables politiques. Juncker parlait alors de « polycrise ». La mesure confirme l’intuition : la bascule est continue depuis 2017, soit sept ans avant que la question ne s’installe dans le débat public français.

L’étiquette qui désignait presque tout disparaît

La refonte a commencé par un inventaire, et l’inventaire révèle qu’une étiquette marquait mille cinquante-trois articles sur mille sept cent seize, soit six sur dix. À force de tout désigner, elle ne désignait plus rien. Elle a été supprimée.

Avec elle sont partis quelques mots que les lecteurs de la première heure reconnaîtront : EUtube, plan D, portail Europa. Ils nommaient des dispositifs que plus personne ne cherche.

À la place, six catégories structurent désormais l’archive : la fabrique du récit, l’opinion et la démocratie, la guerre informationnelle, les médias et le journalisme, l’autonomie et la puissance, l’économie de l’attention. Deux d’entre elles n’auraient eu aucun sens en 2007, la guerre informationnelle et l’économie de l’attention. Toutes s’imposent en 2026.

Dix nouvelles étiquettes complètent l’entrée par les acteurs, les instruments et les moments, sur quarante-trois au total. Certaines classent déjà des dizaines d’articles : désinformation, ingérence étrangère, intelligence artificielle, souveraineté numérique.

Ce que devient le site

L’archive est désormais parcourable. Six catégories, quarante-trois étiquettes, un moteur de recherche sur dix-neuf ans de publication hebdomadaire.

Quatre pages disent d’où vient le regard porté ici.

À propos, conseil aux experts des narratifs européens, retrace vingt ans en agence dont quinze au sein du groupe WPP : le contrat-cadre de la direction générale de la Communication, les campagnes paneuropéennes des DG SANTE, JUST, RTD et CONNECT. Et ce sur quoi ce regard peut être sollicité aujourd’hui, à titre indépendant.

Think tank, Atelier Europe, la diplomatie des idées, raconte les voyages d’étude dans les capitales qui exercent la présidence du Conseil, de Madrid à Copenhague, et ce que chacun a appris. On y trouve aussi Habeas Mentem, l’agenda pour l’autonomie cognitive de l’Europe.

Enseignement, former des entrepreneurs de cause, décrit la méthode : le dialogue compétitif, où les étudiants répondent à de vrais cahiers des charges européens en changeant de rôle d’un cas à l’autre. Et les colloques depuis 2008, de Sciences Po Lille au CELSA.

Presse, publications, citations, débats, rassemble vingt-neuf textes publiés depuis 2014 dans la revue du Club de Venise, qui réunit les directeurs de la communication des États membres, et seize ans de sollicitations de rédactions françaises, belges, espagnoles et européennes.

L’identité visuelle reprend la proposition de drapeau européen de Rem Koolhaas, présentée en 2002 et jamais adoptée : les drapeaux des États membres découpés en bandes et fondus en une seule image. Ce bandeau porte aujourd’hui vingt-sept bandes.

Une image faite pour représenter l’Europe, redessinée pour qu’elle reste vraie : c’est à peu près le sujet de ce blog.

Le contrat de lecture

Un article paraît ici chaque lundi matin depuis dix-neuf ans, sous une seule signature. Le secret de cette régularité est prosaïque : la programmation. Écrire en avance m’a appris à penser en séries : des étés entiers consacrés, épisode après épisode, à la communication du Parlement européen ou du Conseil, que je couvre moins le reste de l’année. Cela ne change pas.

Ce qui s’y ajoute est une lettre, le Billet de la semaine. Chaque lundi matin, dans votre boîte : un édito personnel, qui ne parlera pas toujours du billet du jour, et le billet de la semaine présenté en quelques lignes, avec son lien. La lecture, elle, se fait ici.

La raison est simple. Les réseaux sociaux décident de ce que vous voyez, et personne n’y possède son audience. Un blog qui étudie la fabrique du récit européen ne peut pas confier seulement la sienne à des architectures qui ne construisent pas de relation directe.

Une question pour finir, et elle m’intéresse vraiment. Qu’êtes-vous venu chercher ici : la mémoire longue, le décryptage de la semaine, ou des repères pour votre propre pratique ? Dites-le moi, en commentaire ou en répondant au Billet de la semaine. Je lis tout.

L’ingénierie de l’authenticité : les créateurs de contenus, nouveaux mercenaires de la guerre électorale

Un influenceur qui omet de déclarer un partenariat pour une crème cosmétique s’expose à des sanctions sévères. Le même, diffusant un argumentaire géopolitique financé par un oligarque ou une puissance étrangère, opère dans la plus totale impunité. Cette asymétrie résume le rapport « Like, share, vote » du CEE Digital Democracy Watch : la politique a fait son entrée fracassante dans l’économie des créateurs de contenus, et l’influence électorale s’achète désormais sous le radar, profitant de la confiance tissée entre les influenceurs et leurs communautés. Des réseaux d’astroturfing en Roumanie aux empires médiatiques numériques en Pologne, les créateurs sont devenus les nouveaux mercenaires de la guerre informationnelle.

De la communication institutionnelle à la privatisation de l’intimité

La politique a toujours eu besoin de visages, mais les institutions publiques et les partis échouent de plus en plus à capter l’attention dans un écosystème saturé. Le créateur de contenus, lui, maîtrise nativement la grammaire de l’incarnation. Son capital politique repose moins sur son expertise que sur un sentiment de proximité, de régularité et de parasocialité.

Les stratèges électoraux ont parfaitement assimilé cette asymétrie. Ils n’achètent plus simplement de l’espace publicitaire ; ils louent une « authenticité ». En Roumanie et en Moldavie, des réseaux coordonnés de micro-influenceurs ont été rémunérés pour donner un visage humain à des narratifs inauthentiques, en utilisant des figures issues du gaming, de la mode ou de l’humour pour infuser des messages partisans auprès d’audiences qui baissent la garde devant un pair.

La chercheuse Małgorzata Molęda-Zdziech parle dans le rapport de « célébritisation de la politique » : un processus qui remplace l’évaluation des programmes par la consommation d’images et d’émotions, subordonnant la logique démocratique à la logique algorithmique. L’exemple polonais est frappant : lors de la présidentielle de 2025, la chaîne YouTube Kanał Zero de Krzysztof Stanowski, des dizaines de millions de vues mensuelles, s’est substituée aux médias traditionnels au point d’agir en faiseur de rois du scrutin.

Le vide réglementaire : l’influence politique en passager clandestin

Cette mécanique mercenaire s’épanouit à la faveur d’une asymétrie réglementaire flagrante : l’économie des créateurs opère dans un vide juridique en matière de financement électoral.

Les autorités de protection des consommateurs, l’UOKiK en Pologne, la CMA britannique, imposent des règles strictes à la publicité commerciale des influenceurs. Le droit électoral, pensé pour l’achat d’espaces télévisuels, reste aveugle aux nouveaux modèles de monétisation : revenus partagés, pourboires en direct, parrainages indirects.

Le cas hongrois, détaillé par le rapport, illustre la faillite du système. Malgré les interdictions théoriques de Google et Meta sur la publicité politique, les relais du gouvernement, le réseau Megafon, le National Resistance Movement, continuent de déverser des millions d’euros dans des campagnes de dénigrement en passant par l’infrastructure des créateurs.

L’algorithme, accélérateur de polarisation par défaut

Ce déficit de transparence est démultiplié par la mécanique des plateformes. L’algorithme de recommandation ne qualifie pas la valeur démocratique d’un contenu ; il ne valorise que l’engagement quantitatif. Or la nuance génère peu d’interactions : l’économie de l’attention subventionne structurellement le clivage et l’outrance.

Pris dans cette tenaille, les créateurs sont économiquement incités à durcir leurs propos et à simplifier à l’extrême pour maintenir leur viabilité financière. Ce système de récompense algorithmique s’aligne d’ailleurs sur les objectifs des campagnes de désinformation étrangères, comme l’a montré l’affaire Tenet Media aux États-Unis, où des influenceurs ont été financés à hauteur de 10 millions de dollars par des acteurs russes sous sanctions.

Leviers opérationnels pour une doctrine de la transparence

Face à cette menace, l’indignation morale est inopérante : il faut frapper la rentabilité du système. Quatre politiques publiques s’imposent.

  1. Rendre obligatoire la traçabilité de la monétisation politique. Le règlement européen sur la transparence de la publicité politique (TTPA) doit intégrer formellement les créateurs de contenus : toute publication issue d’une transaction financière directe ou indirecte à visée politique doit afficher la nature du partenariat et l’identité du commanditaire.
  2. Créer des registres publics interopérables. Ces données de monétisation doivent alimenter une base publique unifiée, accessible par API standardisées, permettant aux journalistes, aux chercheurs et aux autorités de contrôle de cartographier les flux financiers qui irriguent l’influence politique en ligne.
  3. Neutraliser l’amplification algorithmique par défaut. Les plateformes doivent abandonner la distribution automatique des contenus politiques hyper-polarisants au profit d’une démarche d’acceptation explicite (opt-in) de l’utilisateur.
  4. Assécher financièrement la désinformation. Les créateurs et réseaux identifiés comme relais d’ingérences étrangères ou financés par des entités sous sanctions doivent faire l’objet d’une démonétisation punitive immédiate. La lenteur actuelle des plateformes, qui se chiffre en semaines, est une complaisance inacceptable.

L’objectif de ces régulations est de mettre fin à une anomalie démocratique : soumettre l’économie de l’influence aux mêmes exigences de traçabilité que nos processus électoraux traditionnels. La question mérite d’être posée à chaque état-major de campagne comme à chaque régulateur : pourquoi ce qui est obligatoire pour vendre une crème reste-t-il facultatif pour vendre un candidat ?

Le complexe du technocrate : pourquoi l’Europe perd la bataille du mythe face à la Chine

« La solidarité européenne n’existe pas. C’est un conte de fées sur le papier. » Cette déclaration du président serbe en pleine pandémie, sous des panneaux publicitaires remerciant Xi Jinping, signe la faillite de la stratégie d’influence de l’Union européenne. Selon le rapport de l’Institut Clingendael « Will the European hero please stand up? », l’Europe perd la guerre géopolitique parce qu’elle a oublié la grammaire du mythe. Face à une Chine qui déploie une véritable ingénierie de l’épopée, en se posant en championne du « Sud global » contre l’hégémonie occidentale, l’Europe oppose une rhétorique désincarnée, faite d’universalisme moral et de « livrables » technocratiques. Pour peser dans cette arène discursive, l’UE doit assumer le particularisme de son « Mode de vie européen », puiser dans ses racines civilisationnelles plutôt que dans sa seule architecture institutionnelle, et regarder en face le danger principal : sa propre fragmentation.

Le piège de l’universalisme et l’asymétrie des griefs

Toute stratégie narrative puissante s’ancre dans la reconnaissance des blessures d’une audience. Clingendael montre comment la Chine a compris cette mécanique du « voyage du héros » en structurant sa diplomatie autour d’un récit de lutte et d’émancipation. À l’international, Pékin instrumentalise le clivage « The West versus the Rest ». En Afrique, la Chine rappelle systématiquement le passé colonial et les humiliations historiques, s’érigeant en partenaire « d’égal à égal », sans conditionnalité politique.

Face à cette offensive d’empathie tactique, l’Europe répond par l’amnésie et la technocratie. Sa stratégie pour l’Afrique s’ouvre sur un lexique de « défis partagés » et d’intérêts mutuels, sans jamais purger le passif de la colonisation. Elle s’adresse au Sud global en position de professeur, conditionnant son aide à l’adoption de modèles de gouvernance universels. Quand la diplomatie européenne parle de « livrables », elle échoue sur les deux tableaux : elle manque la précision viscérale d’un récit d’aspiration, et dilue ses valeurs dans un jargon de chef de projet. Une audience n’écoute pas celui qui a raison, elle écoute celui qui la reconnaît.

Le vol de la victoire : les Routes de la Soie contre la connectivité

L’asymétrie narrative se traduit par un vol de légitimité sur le terrain matériel. L’Union européenne est le plus grand donateur d’aide au développement au monde, mais elle refuse de « marketer » sa puissance.

La comparaison dressée par Clingendael est cruelle. En 2013, Xi Jinping lance la Belt and Road Initiative : un projet flou, opaque, financièrement incertain, mais propulsé par une rhétorique civilisationnelle qui ravive l’imaginaire des anciennes Routes de la Soie. En 2018, l’UE lance sa Stratégie de connectivité Europe-Asie : structurée, normée, financièrement solide, et narrativement inexistante. Le rapport le résume d’une formule : l’UE projette des normes, la Chine projette un destin.

Cette réticence à célébrer ses victoires, à rebours de l’aide américaine affichée par l’USAID ou de l’aide britannique frappée de l’Union Jack, permet à la Chine de capter le monopole de la solidarité perçue, y compris au cœur de l’Europe : l’investissement de Pékin dans le port du Pirée, la diplomatie des masques en Italie.

L’ingénierie du mythe : Europa et sa Némésis

Le héros ne peut pas être Bruxelles. L’architecture institutionnelle européenne rend impossible l’émergence d’un narrateur unique comparable à Xi Jinping. Mais l’Europe possède un substrat plus profond : le rapport propose « Europa » elle-même, civilisation forgée dans les cicatrices de la guerre, aspirant à l’ordre et à la paix.

La Chine y joue moins le rôle d’ennemi que de révélateur. Tomber dans le piège américain de la guerre idéologique frontale entre démocraties et autocraties est une impasse pour l’Europe. Dans la mythologie grecque, Némésis ne combat pas Narcisse : elle le laisse périr de sa propre vanité. La némésis de l’Europe porte un nom, ou plutôt trois : sa division, son arrogance, son déclinisme interne. Raconter la lutte européenne, c’est raconter le sacrifice collectif nécessaire pour ne pas céder à nos propres vices.

Une réserve de praticien s’impose : les mythes qui tiennent naissent d’actes racontables, pas de séminaires narratifs. D’où l’importance de leviers d’exécution précis.

Leviers opérationnels : assumer la rudesse du particularisme

  1. Donner au « Mode de vie européen » son véhicule : Global Gateway. Les 300 milliards d’euros du programme 2021-2027, successeur de la Stratégie de connectivité, sont le terrain d’application concret. Chaque chantier financé doit être cadré, raconté et défendu dans la langue du pays comme le prix assumé de la protection d’une civilisation, sous le pilotage narratif de la Commission et de son porte-parolat.
  2. Créer un commandement narratif de niveau exécutif. Le SEAE doit se doter d’une unité de communication stratégique rattachée au Haut Représentant, chargée non plus du fact-checking réactif mais de la synchronisation proactive des éléments de langage de la Commission, du Conseil et des 27 réseaux diplomatiques nationaux.
  3. Militariser la sociologie des audiences cibles. Financer massivement la recherche d’opinion hyper-localisée dans le voisinage et en Afrique, cartographier les griefs historiques profonds et les aspirations des classes moyennes émergentes, et confier ces baromètres à des instituts locaux plutôt qu’à des cabinets bruxellois.
  4. Investir le champ de bataille de la diaspora. La Chine instrumentalise la sienne via le Département de travail du Front uni et WeChat. L’Union doit déployer une diplomatie numérique en mandarin, directement sur ces plateformes fermées, pour offrir une concurrence au récit du Parti auprès des communautés chinoises résidant en Europe.

La puissance d’un continent ne se résume pas à son marché unique. Comme l’écrit Don DeLillo, cité dans le rapport : « C’est le désir à grande échelle qui fait l’histoire. » L’Europe finance le développement du monde et en laisse la légende à d’autres. Combien de Serbes savent aujourd’hui qui a payé leurs hôpitaux ?