Quête du sens de l’Europe : cartographier les communautés d’Européens

Puisque le rédacteur en chef de la nouvelle revue Européens Pascal Beria reconnaît dans un billet sur « l’empire du sens » que le bon sens n’est plus la chose au monde la mieux partagée, contrairement à la conviction de Descartes, il nous reste à retracer les itinéraires personnels du sens européen afin de cartographier les différentes communautés d’Européens en fonction du sens qu’ils donnent à l’Europe…

De la quête de sens européen à la cartographie des communautés

Les travaux de l’« Observatoire du sens » mené par l’agence Wellcom et l’institut ViaVoice se révèlent précieux pour fixer le cadre d’une réflexion autour du sens de l’Union européenne et de ses communautés.

A partir de deux axes structurant la relation individuelle/collective et la relation transmission/projection, se dessinent plusieurs territoires de sens de l’Europe :

  • Sur l’axe horizontal (arbitrairement) à gauche vers un sens de l’Europe comme accomplissement personnel, autour des valeurs de liberté et d’autonomie et à droite vers des aspirations plus collectives à exercer des responsabilités communes ;
  • Sur l’axe vertical, le haut pointe vers une capacité de projection dans le futur tandis que vers le bas pèse davantage le poids de l’héritage et des patrimoines.

Ainsi, le premier repère est le centre, où il est possible de distinguer ceux qui sont littéralement déboussolés par l’Europe, disons des Européens indécis ou indifférents. Autour deux cercles selon le niveau d’engagement des publics avec l’Europe se dessinent.

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Pour ceux qui ne font pas du sens de l’Europe l’alpha et l’omega de leur vision du monde, il est possible de distinguer quatre publics distincts :

  • Les Engagés sont globalement convaincus, sans le poids de l’idéologie, par l’aspiration future à une construction européenne plus importante ;
  • Les Enracinés sont en revanche plus attachés, sans passions tristes, à leur écosystème de relations et de représentations ;
  • Les Europtimistes ont une relation plus utilitariste à l’Europe, qui leur permet – quant à eux – de s’épanouir, de voyager, de profiter ;
  • Les Eurosceptiques font une expérience moins concrète et concluante de l’Europe, donc plus ambiguë.

Pour ceux en revanche qui place l’Europe au centre du sens, comme clé explicative globale, dont on peut extrapoler qu’ils ne sont pas les plus nombreux dans la société, mais certainement les plus vocaux, les visions sont plus radicales :

  • Les Euroconstructifs sont convaincus qu’il faut construire une Europe puissance capable de rivaliser avec les grands acteurs pour protéger les Européens – la vision littéralement la plus constructive de l’Europe ;
  • Les Nationalistes sont des enracinés qui craignent que le projet européen vienne en contradiction, en opposition avec leur aspiration à conserver leurs identités et leurs patrimoines ;
  • Les Internationalistes sont les hérités d’un projet européen plus émancipateur que protecteur ;
  • Les Europhobes sont dans une situation de rejet contre une Europe qu’ils ne peuvent pas tolérer dans leur vie.

Au total, la tentative de cartographier un territoire des Européens en fonction du sens qu’il donne à l’Europe dessine près d’une dizaine de communautés d’Européens qui cohabitent et seront appelés prochainement aux urnes.

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Vers une campagne électorale européenne sous le signe des paradoxes ?

Alors que le scrutin est encore lointain pour les citoyens qui seront appelés aux urnes en mai prochain, l’atmosphère en matière européenne est pour le moins paradoxale. Revue des principaux paradoxes du moment…

Le paradoxe classique d’un scrutin européen mangé par les enjeux de politique intérieure

Comme souvent, selon Jean-Louis Bourlanges dans l’émission Le Nouvel Esprit Public, le 3 février, le débat européen en France est mangé par des enjeux de politique intérieure. Non seulement, la campagne va se dérouler entrecoupée des longs week-ends du mois de mai, mais surtout les conséquences du grand débat national et l’éventuel référendum vont venir escamoter le débat européen.

Plutôt que de s’intéresser aux éventuels programmes et propositions pour le futur de l’UE, la scène médiatique est davantage préoccupée par l’écume liée au choix des têtes de liste ; ce qui générera le ressentiment des électeurs qui n’auront pas eu le sentiment que les vrais sujets auront été abordés et tranchés par les résultats électoraux.

Le paradoxe contemporain d’un projet européen dorénavant à sauvegarder

Hérité des années 1950 et des Trente Glorieuses, le projet de construction européenne, reposant sur la démocratie représentative, le multilatéralisme en politique étrangère, l’économie sociale de marché régulée et redistributive est dans le climat actuel tombé du côté des « avantages acquis » à sauvegarder face à la poussée populiste.

La mobilisation des extrêmes autour d’une dynamique paneuropéenne et de leur éventuel coalition – quoiqu’illusoire en majeur partie – tire le jeu politique non plus vers le sinistrisme qui poussait les forces politiques vers une montée irrésistible des forces « progressistes » mais bien davantage vers un affrontement entre la sauvegarde de la construction européenne co-construite par la social-démocratie et la démocratie chrétienne et la destruction sous la pression des forces populistes et néo-conservatrices.

Le paradoxe médiatique européen de débats éloignés des attentes

Dans les médias, le débat autour de l’Europe se traite davantage sous l’angle doctrinal, idéologique ou théorique sur la forme de la construction européenne, sur des décisions arbitrales pour ou contre telle ou telle action (l’euro, Schenghen…) ou des sujets forcément polémiques, comme l’immigration.

Dans les sondages, ou lors des consultations citoyennes européennes, les attentes du public sont, en revanche, beaucoup plus prosaïques, concrètes pour faire avancer l’Europe de l’apprentissage et de la formation tout au long de la vie pour faire face aux changements, de la progression des protections, notamment sociale ou encore de la lutte contre les changements climatiques, sans compter tous les enjeux régaliens de l’Europe : défense, justice et droits fondamentaux.

Le paradoxe européen d’une élection à finalité incertaine

La finalité des élections européennes n’est pas – plus – consensuelle :

  • S’agit-il d’« élire » le futur président de la Commission européenne via le système des Spitzenkandidaten qui consiste à imposer aux chefs d’État et de gouvernement la tête de liste du parti européen arrivé en tête le soir du scrutin, sachant que ce système n’est plus défendu par tous les membres du Conseil européen ?
  • S’agit-il de choisir les représentants qui défendront les orientations politiques soutenues par les citoyens, la première consistant à approuver ou désapprouver le président de la Commission européenne nommé par le Conseil européen, puis chaque Commissaire et chaque projet de texte sur la base de coalition ad hoc ?

Le lendemain du scrutin européen n’a jamais été aussi indéterminé, non seulement en raison de la fébrilité face à la vague annoncée de populisme mais surtout à cause de l’inconnu du Conseil européen, qui pencherait vers une nomination de circonstance « en fonction des résultats », selon les termes du traité de Lisbonne, mais donc indépendamment du système des Sptizenkandidaten.

Le paradoxe europhobe d’une détestation de l’UE qui fait la démonstration de sa raison d’être

Dernier paradoxe soulevé par le correspondant des Echos à Bruxelles Gabriel Grésillon dans « la très paradoxale percée des europhobes ». Selon lui, « à mesure que les partis populistes s’imposent dans le paysage européen, leur discours ouvertement hostile à l’Union donne à cette dernière une reconnaissance politique inégalée ».

Ce paradoxe des partis eurosceptiques radicaux – dit europhobes – est également pointé par France Culture qui constate que « la posture anti-européenne des eurosceptiques radicaux rejoint un positionnement anti-système, anti-élite, censé avoir des retombées électorales. Une façon donc de s’ancrer un peu plus dans le système politique qui est en théorie rejeté. »

Au total, les balbutiements de la campagne électorale 2019 sont à plus d’un titre paradoxaux : les opposants les plus farouches légitiment en dépit l’Europe tandis que les acteurs censés les plus européens délégitiment en partie le scrutin européen.

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Élections européennes : faut-il faire le deuil des grands récits ?

L’intuition de Christian Salmon estimant que l’on serait passé du Storytelling à « l’ère du Clash », titre de son dernier ouvrage, se révèle particulièrement juste pour la communication sur l’Europe. A force de raconter n’importe quoi, le récit européen est complètement brouillé et les gens finissent par ne plus rien croire…

L’idéologie triomphe comme seul récit sur l’Europe

Pendant trop longtemps, l’argument de Jean-Louis Bourlanges est bien connu : l’Union européenne a fait semblant. En effet, une alliance objective s’est nouée entre les partisans d’une construction idéaliste et technocratique qui nous ont vendu l’Union européenne tandis que les eurosceptiques souverainistes ont vu l’Europe dans chaque décision, forcément critiquable.

Dans cette cacophonie savamment entretenue, les uns et les autres ont joué à se faire peur et ils ont fini par nous faire croire que la grenouille était plus grosse que le bœuf. Tant ses détracteurs que ses soutiens sont parvenus à rendre détestable l’Union européenne aux yeux d’un public circonspect.

Aujourd’hui, cette vision disproportionnée, idéologique a phagocyté tout sens de la nuance, toute intelligence de la situation. Songeons qu’on nous oppose à l’envi :

  • Une cité mondiale exemplaire contre une prison des peuples ;
  • Un projet circulatoire dans sa forme, indéfini dans ses compétences, illimité dans ses territoires contre une Europe passoire et tentaculaire.

Au final, les idéologues sont parvenus à organiser des combats de catch truqués, ils ne se préoccupent plus du tout de l’Europe réelle ; mais surtout ils ont fini par désespérer tout le monde.

Le discours sur l’Europe doit se libérer des dogmes pour se réconcilier avec la réalité

Nonobstant les options politiques partisanes, au cœur de la prochaine campagne électorale, Luuk van Middelaar estime que « l’ancienne façon de penser empêche l’Europe de se penser elle-même » (…) « Si l’UE veut gagner et conserver le soutien du public, il faut briser le discours téléologique, il faut se libérer des dogmes ».

En effet, quel est ce « nous, les Européens » aujourd’hui ? Ce n’est évidemment pas la bulle bruxelloise, qui se le jure en secret, mais bien davantage les peuples des États-membres avec leurs chefs, représentés au sein du Conseil européen ainsi que les députés européens, présents au Parlement européen sans oublier les ministres de chaque gouvernement européen qui siègent au sein du Conseil de l’UE.

Plutôt que d’opposer de manière artificielle et contre-productive cosmopolites vs sédentaires ou encore fédéralistes vs souverainistes, puisqu’« une communauté politique est une communauté de récits », chacun détient de fait une part du récit européen, chacun vit une dimension du projet européen.

Au final, l’enjeu du scrutin européen réside dans la capacité des Européens à faire de leurs différences, non des clashs mais des notes de la prochaine partition européenne.

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Lancement du Mook « Européens » pour raconter l’Europe par les Européens

Dans la grisaille du ciel européen, obscurci par la tectonique des forces politiques populistes et la crainte du big bang europhobe lors des élections européennes, le lancement de la Revue l’Européen est une bouffée d’optimisme. Un premier numéro imprimé à 25 000 exemplaires à découvrir sans plus attendre « dans toutes les bonnes librairies »…

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Un manifeste : « Européens, osez lire que vous l’êtes »

« Européens » fait le pari de l’Europe. Selon son éditrice Vera Marchand, « à un moment très particulier pour l’Union européenne, Européens est une façon de communiquer l’Europe avec l’enthousiasme et l’inventivité que son idée mérite ».

Un parti pris très fort : l’Europe non pas en tant qu’objet mais comme cadre, « terrain de jeu quotidien », comme « horizon collectif ». Pour le directeur de publication Olivier Breton, sa conviction est de faire de « l’Europe comme sujet, sans naïveté ni angélisme ».

Une ligne éditoriale : raconter l’Europe par les Européens

« Européens » vise à raconter l’Europe des innovateurs, des entrepreneurs, des créateurs. Une Europe concrète et optimiste. Une Europe qui bouge et invente. Pour Pascal Berria, rédacteur en chef, « une Europe comme lieu de création, d’innovation, d’échanges, de dialogue et de liberté ».

En bref, montrer l’Europe telle qu’elle est rarement vue : à hauteur d’humanité autour d’un pari narratif : raconter des « Europes », à partir d’histoires de personnes. Plutôt un journalisme de solutions, mais autour d’une Europe réaliste, d’un relais d’une Europe multiple, où la richesse est le fruit de nos singularités.

Un format de Mook trimestriel

Avec 10 carnets thématiques indépendants de 16 pages chacun, la revue a pour ambition d’expliquer, de décrypter, d’inspirer par l’exemple et le terrain autour des grandes thématiques contemporaines : l’entrepreneuriat, l’innovation, la culture, l’alimentation, les médias, le numérique, l’urbanisme, la politique, le social, les arts, l’éducation, etc.

Souhaitons bon vent à « EUROPÉENS », la revue qui entend nous rapprocher et qui se positionne comme « la seule revue sur l’Europe trimestrielle, unique, intelligente mais pas intello ».

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Élections européennes : vers une défaite de la pensée ?

Véritable semaine d’entrée dans la campagne électorale, les derniers jours sont révélateurs que toutes les digues ont sauté, que tous les repères n’existent plus : l’état de confusionisme est la scène inaugurale. Attachons nos ceintures…

L’échec de la vieille pédagogie morale du pouvoir : des dangers de l’antagonisme entre progressistes contre nationalistes 

Du côté du pouvoir, la rhétorique introduite par le président de la République autour d’une opposition entre progressistes et nationalistes apparaît comme une vaine tentative de cliver, de proposer une posture morale à défaut d’une politique européenne.

En particulier, la campagne de la Secrétaire d’État aux Affaires européenne de moulins à vents contre le populisme à coup de tribunes de presse en viendrait presque à être contre-productive dans la période actuelle de rejet systémique de toute forme d’autorité, à fortiori quand le pouvoir se drape de morale pour décrédibiliser ses adversaires plutôt que de les combattre.

Pour Luuk van Middelaar interrogé par France Culture, cet amalgame semble particulièrement risqué, car jouer les nationalistes contre les centristes :

  • C’est prendre le scrutin uninominal à deux tours de l’élection présidentielle, comme modèle, alors que ça ne marche pas comme ça pour les élections européennes à la proportionnelle et à un seul tour ;
  • C’est prendre le risque de consolider le bloc des « anti » décuplé avec le mouvement des Gilets Jaunes sans être vraiment sûr d’en sortir gagnant à l’avance ;
  • C’est se positionner dans le camp du Bien contre les méchants, dans un contexte de contestation qui refuse la posture morale à défaut de solutions politiques ;
  • C’est confirmer l’allergie dans la société contre le système bruxellois, donc finalement donner des arguments pour se faire battre.

Bien au contraire, la campagne des élections européennes devrait permettre de s’ouvrir à la contradiction car si toutes les critiques sont d’emblée anti-européennes, alors il n’y a pas de débat possible.

Le jeu de la bataille électorale devrait viser, dans un espace public – plus idéal que réel – à parvenir à distinguer entre la structure de l’UE, le cadre, qui formellement ne fait pas l’objet du scrutin et appelle la fermeté quant au respect des règles et des valeurs et les politiques de l’UE, qui selon le degré de compétences exclusives ou partagées, font l’objet de propositions concurrentes entre les offres partisanes.

L’enjeu du scrutin est un moment de vérité, puisque la question de la survie face à l’abime, de l’instinct de survie des Européens à vivre ensemble est posée. Après les décisions prises dans l’urgence et l’improvisation face aux crises, l’opinion publique européenne prend conscience qu’il faut un réveil pour s’organiser en tant qu’Européens pour défendre nos valeurs et nos intérêts parce qu’aujourd’hui l’Europe est un destin.

Le succès de la nouvelle démagogie contre l’Europe : la bonne conscience est dorénavant eurosceptique

En ce début de campagne, il semble qu’une seule idée soit présente dans toutes les têtes : refaire le match de 2005, de la campagne référendaire sur le traité pour une Constitution pour l’Europe :

Pour ceux dans le camp du non, c’est évidemment le moment de renouveler la claque contre le pouvoir, alors qu’il s’agissait déjà d’un autre enjeu et que c’est encore maintenant le cas. Il s’agit d’envoyer des eurodéputés au Parlement européen, non de renvoyer le gouvernement à ses chères études.

Seule nouveauté, l’échelle des manœuvres de manipulation de l’opinion publique à l’occasion du traité d’Aix-la-Chapelle, qui ont franchi un cap que l’on pensait réservées aux États-Unis de Trump. Les fausses informations, déjà légions en matière européenne, sont dorénavant des « faits alternatifs » ; dans une relative indifférence, ou pire incapacité à faire la part des choses faute de repères.

Pour ceux qui étaient les tenants du oui, c’est d’une certaine manière encore pire, puisque pour certains, les élections européennes du printemps prochain semblent être l’occasion de faire amende honorable, de corriger leur faute d’avoir eu tort contre le peuple. Pour dire les choses simplement : la bonne conscience est dorénavant eurosceptique.

Ainis, l’éditorialiste politique de France Inter Thomas Legrand affirme doctement que « le résultat [des Européennes] n’aura quasiment aucune incidence directe sur nos vies quotidiennes », un aveu sans doute très largement partagé, révélant à la fois d’une profonde méconnaissance de l’Union européenne mais surtout d’un désintérêt lié à une certaine provincialisation de la politique en France par rapport au continent européen et aux enjeux internationaux.

En bref, tandis que le gouvernement se drape dans une morale anti-populiste à défaut de politique, tous les opposants au gouvernement – dans les médias ou les partis – font de la politique sans vergogne, sur le dos de la réalité européenne.

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