La sécurité démocratique, nouveau pacte européen : un narratif qui cherche son public

Le rapport du secrétaire général du Conseil de l’Europe « Le nouveau pacte démocratique pour l’Europe en temps de rupture » s’ouvre sur une scène. Quelqu’un dit à Alain Berset : « Ce dont l’Europe a besoin en ce moment, ce n’est pas d’un pacte démocratique, mais d’un pacte de sécurité. » Berset cite l’objection, ne la balaie pas mais refuse l’alternative qu’elle pose et propose, en réponse, un narratif de synthèse : la « sécurité démocratique ». Formule méthodique ou doctrine intellectuelle et opérationnelle ?

La sécurité démocratique, un nouveau narratif pour l’Europe ?

Forger un narratif face à une alternative imposée est un geste politique. Luuk van Middelaar a montré, à propos de l’Union européenne, comment les institutions gagnent ou perdent leurs batailles d’abord sur le terrain des mots qui définissent la situation. Celui qui parvient à imposer le vocabulaire impose le cadre du débat.

Celui qui parle la langue de ses adversaires accepte par avance leur grille de lecture.

Berset refuse cette réalité. La sécurité militaire, économique, frontalière et la sécurité démocratique institutionnelle, informationnelle et sociale ne sont pas concurrentes. Elles sont les deux faces d’une même architecture de protection.

Une réponse intellectuelle cohérente à un moment où les démocraties européennes peine à articuler ce qu’elles veulent protéger et défendre.

Un narratif stratégique se mesure à sa trajectoire

La qualité d’un narratif ne préjuge pas de sa portée. Une vision stratégique ne vaut que par sa diffusion, sa reprise, sa capacité à circuler hors de l’institution qui l’a produit. Le test ne se joue pas dans le rapport. Il se joue après sa publication.

L’architecture de diffusion circule entre appareils. Elle suppose que la valeur stratégique du narratif se transmettra par capillarité institutionnelle : du Conseil de l’Europe vers les ministères, des ministères vers les agences, des agences vers les opérateurs.

Le citoyen européen apparaît comme bénéficiaire final, jamais comme interlocuteur direct.

C’est précisément le moment où la « sécurité démocratique » risque de se perdre.

Les adversaires de l’Europe construisent leurs narratifs pour leurs audiences

Pendant que le Conseil de l’Europe consolide son narratif à destination des appareils, les acteurs qui contestent les démocraties européennes produisent du narratif à destination des publics. Le Kremlin a imposé « monde multipolaire » comme cadre de lecture des relations internationales. Donald Trump a installé « État profond » dans le débat américain et l’a exporté en Europe. Viktor Orbán a fait circuler « démocratie illibérale » comme alternative respectable à la démocratie libérale.

Ces narratifs partagent une caractéristique : ils ont été conçus pour atteindre des audiences, pas pour structurer des appareils. Ils sont calibrés pour la vidéo courte, la tribune polémique, la phrase qui s’imprime dans la mémoire d’un électeur. Ils acceptent la simplification comme condition de circulation. Leurs auteurs assument le coût de la diffusion populaire.

L’asymétrie est structurelle. D’un côté, des institutions qui produisent des narratifs juridiquement solides mais culturellement inaudibles. De l’autre, des acteurs politiques qui produisent des narratifs intellectuellement fragiles et culturellement dominants.

La « sécurité démocratique » entre dans cette compétition avec un handicap initial : elle a été pensée pour des destinataires qui n’ont pas besoin d’être convaincus, et risque de ne jamais atteindre ceux qu’il faudrait convaincre.

Cette asymétrie n’est pas une faute du Conseil de l’Europe. Elle est le produit mécanique de sa nature institutionnelle. L’organisation à 46 États ne peut pas produire un narratif de combat sans détruire son équilibre interne.

La question est de savoir qui prendra le relais.

Un narratif européen ne vaut que s’il survit hors de Strasbourg

La trajectoire des narratifs européens passés fournit un guide : « État de droit » a survécu parce qu’il a été repris par des juristes nationaux, des journalistes, des opposants politiques dans une dizaine de pays. « Subsidiarité » a survécu de manière plus restreinte, parce qu’il est resté largement confiné aux cercles institutionnels. « Acquis communautaire » est mort comme narratif public dès qu’il est sorti du périmètre des fonctionnaires européens. La différence ne tient pas à la qualité juridique. Elle tient à la présence ou à l’absence de relais externes capables de porter le narratif dans la langue des publics.

La « sécurité démocratique » n’aura pas de relais automatiques. Le terme n’a pas d’évidence intuitive, en combinant deux idées dont l’une (sécurité) appartient à un champ saturé par les acteurs militaires et policiers, et l’autre (démocratique) appartient à un champ saturé par les institutions. Le narratif devra être adopté, défendu, parfois trahi par des voix qui n’appartiennent pas au Conseil de l’Europe. Sans ce travail de portage externe, il restera un terme cité dans les rapports et oublié partout ailleurs.

C’est ici que se joue l’enjeu opérationnel de construire une architecture de relais non-institutionnels. Le narratif survivra s’il est porté par des voix capables de s’adresser à des audiences distinctes : un magistrat reconnu, un journaliste d’investigation, un dirigeant d’entreprise européen, un intellectuel public. La fonction de portage doit être pensée comme une commande, pas comme un espoir. Cela suppose d’identifier ces voix, de leur fournir une matière utilisable, et d’accepter qu’elles s’approprient le narratif au prix de quelques infidélités à la lettre du rapport.

Les services de communication des institutions européennes traduisent spontanément les narratifs stratégiques dans la langue des recommandations. C’est l’opération qui tue les narratifs. La « sécurité démocratique » a besoin de formats qui parlent la langue des publics européens : vidéo documentaire, podcast d’enquête, tribune signée, fiction politique. Ces formats ne sont pas la périphérie de la stratégie de diffusion. Ils en sont le cœur. Tant que la défense narrative de la démocratie européenne se cantonnera aux supports institutionnels, elle perdra contre des adversaires qui ont compris depuis longtemps que la bataille des narratifs se livre sur le terrain de l’attention.

Le Conseil de l’Europe a fait sa part : forger un narratif sérieux, armé d’une doctrine cohérente et inscrit dans un calendrier opérationnel. La réussite dépend de ceux qui décideront de porter la « sécurité démocratique » dans des espaces où elle n’est pas attendue.

Pollueur-payeur cognitif : le fil rouge du bouclier de la démocratie

Les producteurs paient la gestion des déchets de leurs produits, les banques versent chaque année leur contribution au Fonds de résolution unique, les laboratoires financent la surveillance de leurs médicaments après autorisation. Le considérant J de la résolution adoptée par le Parlement européen le 15 septembre 2026, au terme des travaux de sa commission spéciale sur le Bouclier européen de la démocratie, aligne ces précédents. Il en tire une conséquence : « cette logique devrait s’appliquer aux grands prestataires de services de la société de l’information qui bénéficient de l’écosystème de l’information tout en créant des risques systémiques pour l’intégrité démocratique ». Le principe du pollueur-payeur, nommé en toutes lettres, entre dans le débat sur l’espace informationnel.

La presse a retenu du texte ce qu’il dit du Centre européen pour la résilience démocratique, sans acte juridique ni budget propre, pour l’instant. Le principe, lui, est passé inaperçu. Il est logé dans un considérant, la partie du texte qui motive sans obliger. Sa seule traduction concrète tient dans une étude de faisabilité d’un mécanisme de financement du Centre auquel contribueraient les grands prestataires. Pourtant ce fil traverse toutes les conclusions. Les eurodéputés ont décrit, section après section et sans le relier, un système d’émissions.

Le principe : une externalité à imputer avant un contenu à retirer

Ce que le pollueur-payeur change tient au regard. Depuis le plan d’action pour la démocratie européenne de 2020, la réponse de l’Union à la désinformation raisonne en contenus : détecter, signaler, retirer, vérifier. La communication conjointe du 12 novembre 2025 poursuit dans cette voie ; le Jacques Delors Centre y a compté une cinquantaine d’actions, dont une quinzaine de recommandations non contraignantes. La première amende infligée au titre du règlement sur les services numériques, 120 millions d’euros contre X le 5 décembre 2025, sanctionne des défauts de transparence : la coche bleue payante, le registre publicitaire lacunaire. Aucun dommage causé au débat public n’y est chiffré. Le dommage n’est plus un contenu à retirer mais une externalité à imputer à celui qui en tire profit. C’est le premier texte européen qui raisonne juste sur ce point.

Une concession s’impose. Un considérant est le bon endroit pour un principe que le Parlement ne peut pas encore transformer en droit, l’initiative législative appartenant à la Commission. L’Union a déjà abordé des terrains contestés avec le Livre vert de 1988 sur le droit d’auteur ou la consultation qui a précédé le règlement général sur la protection des données. La manipulation de l’information mérite, à son tour, « un processus préparatoire multidisciplinaire sur mesure ». Le principe est écrit ; le droit suivra.

Les émetteurs : l’architecture avant les auteurs

Une fois le principe posé, le reste du texte se lit comme un inventaire d’émetteurs. Les plateformes, « grâce à leurs connaissances sur les préférences et les vulnérabilités de chaque utilisateur, exercent une plus grande influence sur le discours public que les éditeurs traditionnels ». Les systèmes de recommandation de X, TikTok et Instagram « sont structurellement guidés par une économie fondée sur l’attention afin d’amplifier les contenus clivants, polarisants ou trompeurs ». L’émission est un effet de conception, pas un accident de modération. Les conclusions préliminaires adressées à TikTok par la Commission le 6 février 2026 en dressent la liste : défilement infini, lecture automatique, notifications, personnalisation poussée.

La conséquence juridique en est tirée : la liberté d’expression « est un droit fondamental conçu pour protéger les êtres humains, et non les machines, les algorithmes, les robots ou l’IA ».

Les flux : la pollution est déjà rémunérée

Le fil passe ensuite par l’argent, comme en matière d’environnement par les subventions qui financent ce que la règle interdit. « La désinformation ne peut être démonétisée si les pratiques de monétisation existantes ne sont pas suffisamment transparentes ». La rémunération de contenus provenant d’entités sous sanctions est qualifiée de risque systémique. Les plateformes devraient publier chaque année leurs flux de rémunération et leurs bénéficiaires. Démonétiser, c’est fermer le robinet avant de dépolluer la rivière.

La nappe phréatique : les modèles boivent la même eau

Puis le fil descend sous la surface. Le réseau « Pravda », basé à Moscou, « a délibérément infiltré dans les grands modèles de langage des récits pro-Kremlin, conçus pour imiter des formulations neutres et fondées sur des faits ». NewsGuard, qui a documenté l’opération le 6 mars 2025, compte 3,6 millions d’articles publiés en 2024 sur 150 domaines visant 49 pays. Les dix principaux assistants conversationnels reprennent ces récits dans 33 % de leurs réponses. Le premier lecteur d’un réseau de propagande est désormais un modèle de langage.

Les effets remontent jusqu’à l’isoloir. L’autorité néerlandaise de protection des données a comparé, le 21 octobre 2025, quatre assistants conversationnels aux guides de vote en ligne. Dans plus de 56 % des cas, le PVV ou GroenLinks-PvdA arrivait en tête quelle que soit la question posée, plus de 80 % pour l’un d’eux. Les entreprises d’IA « ont réduit, au lieu de renforcer, leurs mesures de sécurité ». Le texte demande au Bureau de l’IA des méthodes assurant « le respect de l’intégrité personnelle dans l’entraînement ». Ce principe vaut pour la nappe comme pour la surface. Un modèle entraîné sur un corpus pollué est une externalité au même titre qu’un fil de recommandation qui amplifie.

Les recommandations des eurodéputés, remises dans l’ordre du fil

Les recommandations sont dans le texte. Rangées le long de la chaîne, de l’émission à la mesure, elles forment un dispositif que tout responsable de communication publique peut suivre.

À la source, la Commission enquête sur les systèmes de recommandation au titre des articles 34 et 35 du règlement sur les services numériques, « y compris en imposant des mesures provisoires ». Elle limite ceux qui présentent un risque systémique, exige des « paramètres par défaut non manipulateurs » et étudie les moyens de vérifier qu’un humain se trouve derrière un compte.

Sur les flux, les plateformes publient chaque année leurs flux de rémunération et suspendent le partage de revenus avec les entités sanctionnées ; la Commission évalue une infrastructure européenne de publicité contextuelle.

Dans la nappe, le Bureau de l’IA élabore des méthodes d’intégrité de l’entraînement et clarifie l’étiquetage prévu à l’article 50 du règlement sur l’IA. Il enquête sur les assistants conversationnels utilisés en période électorale.

Au compteur enfin, le Centre devient « une source d’apports d’expertise indépendante aux processus d’évaluation des risques systémiques » du règlement sur les services numériques, soit la station de mesure dont le principe a besoin. Le mécanisme de contribution des grands prestataires l’alimente, « avec les garanties d’indépendance les plus solides possibles ».

Rangées ainsi, ces demandes forment la première nomenclature des émissions de l’espace informationnel qu’une institution européenne ait écrite. Elle est parcellaire, et la mesure du dommage manque encore. Le droit de l’environnement a connu le même ordre. Le pollueur-payeur est entré dans le traité avec l’Acte unique en 1987 ; la première directive à fixer des tonnages à recycler, celle sur les emballages, date de décembre 1994. Le principe a précédé le compteur de sept ans, et c’est le principe qui a rendu le compteur nécessaire. Les eurodéputés viennent d’en écrire la suite pour l’espace public.

État de l’Union 2026 : du storytelling à la tribune, pas de fil rouge

Rafał et Pekka se lèvent dans la tribune du Parlement européen. L’hémicycle applaudit deux fondateurs d’une entreprise de satellites, rencontrés en Erasmus quinze ans plus tôt. Quatre fois dans la matinée du 16 septembre, Ursula von der Leyen fait ainsi lever quelqu’un ou nommer un absent. Les deux entrepreneurs d’ICEYE. La mère et les frères de Rune Kyndal, pilote danois mort en Grèce au cœur de l’été des incendies. Sasha, gymnaste ukrainienne amputée à six ans. La mère d’Oléa, quatorze ans, citée en français. Quatre visages pour chacun des chapitres clés du discours : l’innovation, le climat, l’Ukraine et les enfants.

La technique a un nom aux États-Unis. Le 26 janvier 1982, Ronald Reagan fait applaudir Lenny Skutnik, assis près de Nancy Reagan, rapporte TIME. Cet employé du Congrès a plongé treize jours plus tôt dans le Potomac glacé pour sauver une passagère. Depuis, chaque président a ses « Skutniks », et le geste de désigner la tribune est devenu un passage obligé du discours sur l’état de l’Union. Cette dramaturgie inspirée du storytelling américain s’est désormais imposée dans l’hémicycle européen.

Le précédent existait. En 2022, Olena Zelenska assiste au discours en invitée d’honneur, ovation debout, relate Euronews. Mais une première dame est un symbole d’État, pas un témoin. Le pas franchi est celui du citoyen ordinaire : un pilote, une enfant, deux ingénieurs, une mère endeuillée. Chacun est placé au point de bascule de son chapitre. Rune scelle l’annonce d’une flotte européenne de lutte contre les incendies. Sasha clôt le chapitre ukrainien, après le durcissement des sanctions. Oléa précède le EU Kids Act, dont la présidente livre le dispositif : pas de réseaux sociaux avant treize ans, pas de compte personnel avant quinze, charge de la preuve renversée sur les plateformes.

Sur le plan de la construction, ce discours est le mieux bâti des six prononcés par Ursula von der Leyen. Là où le « moment d’indépendance » de 2025 empilait les diagnostics, celui de 2026 alterne la scène et la décision.

La grille de lecture de Luuk van Middelaar

Luuk van Middelaar a donné une grille à cette bascule. Conçue comme une fabrique de normes, l’Union a dû apprendre dans les crises à décider. Sa formule, dans Quand l’Europe improvise : « le passage d’un système purement tourné vers la politique de la règle à un système […] en mesure de mener en outre une politique de l’événement ». La règle se fabrique en coulisse, par dépolitisation et consensus ; l’événement exige une scène, un public et des acteurs qui s’y exposent. La version anglaise du livre porte un titre emprunté aux didascalies de Shakespeare, Alarums and Excursions : tumulte en coulisse, entrées en scène.

Le 16 septembre, la Commission joue la politique de l’événement avec les moyens de la scène. Des acteurs nommés, un public qui se lève, une émotion qui traverse les travées. Dès Le Passage à l’Europe, le même auteur décrivait la quête d’un public comme la faiblesse durable de l’Union. Trois stratégies pour l’obtenir, les symboles, les bénéfices, la participation, toutes conduites d’en haut : une chasse aux applaudissements sans démos derrière. Les quatre témoins de Strasbourg sont cette chasse portée à son point de perfection : les applaudissements sont venus, et ils étaient sincères. La scène est enfin occupée. Reste ce que la scène, seule, ne fournit pas.

Le silence sous les visages : un second mandat toujours sans fil rouge

Van Middelaar objecterait que l’Union n’a jamais avancé par plan : elle improvise, et l’improvisation est sa manière d’exister. Mais l’analogie qu’il choisit est celle du jazz, et le jazz improvise sur une grille. Le premier mandat avait la sienne, avec un nom, le Pacte vert, et ce fil rouge s’est traduit en ligne budgétaire. Selon les conclusions du Conseil européen de juillet 2020, 30 % des 1 824 milliards d’euros du budget 2021-2027 et du plan de relance sont réservés au climat.

Le second mandat, à mi-parcours, n’a toujours pas le sien. Les priorités se succèdent avec chacune leur chiffre. Douze omnibus pour 17 milliards d’euros de charges administratives en moins, des dépenses de défense en hausse de 80 % en cinq ans, cent territoires vulnérables au climat, cinq secteurs pour l’IA industrielle. Ce que les témoins n’apportent pas, le discours ne l’apporte pas non plus.

Quand la vision est évoquée, elle est renvoyée à 2027 : un nouveau Congrès de l’Europe pour les 70 ans du traité de Rome, chargé d’« inspirer la nouvelle génération ».

Trois chantiers avant le budget : témoins, fil rouge, réception

Ce que la gestion de marque enseigne s’applique ici. Le premier chantier revient à la direction générale de la communication : les quatre témoins du 16 septembre ne peuvent pas rester les figurants d’une matinée. Un programme de témoins de l’Union, financé sur la ligne de communication institutionnelle, leur donnerait un an de présence dans les États membres, avec un calendrier d’apparitions. Rafał et Pekka devant les étudiants polonais et finlandais, la famille de Rune devant les pompiers grecs : la scène de Strasbourg devient un récit distribué. Le coût est marginal. L’ovation de 2022 n’a eu aucune suite organisée ; celle de 2026 peut en avoir une.

Le deuxième chantier revient au secrétariat général de la Commission, et le calendrier le commande. Le cadre financier 2028-2034 se négocie maintenant. Un fil rouge de mandature est un instrument de négociation : le Pacte vert l’a prouvé en 2020 avec ses 30 %. Le programme de travail 2027, adopté en octobre, est le véhicule naturel pour nommer enfin ce que le second mandat construit. Ce fil rouge obtiendrait alors sa ligne avant que les Vingt-Sept ne referment le budget.

Le troisième chantier revient aux représentations de la Commission dans les capitales. Le discours a multiplié les adresses ciblées, Ceuta pour l’Espagne, le 12 avril pour la Hongrie, Leipzig pour l’Allemagne. Les représentations disposent des équipes, des relais médias et des contacts pour mesurer, à sept jours, ce que chaque pays a retenu. Un flash Eurobaromètre suffit. La déclinaison par théâtre est déjà dans le texte ; il lui manque son tableau de bord.

Avec le discours sur l’état de l’Union de 2026, l’Union montre qu’elle sait choisir ses visages et les placer. Quel fil rouge les Européens reconnaîtront-ils derrière ces visages ?

Bouclier européen de la démocratie : la leçon des cinq mille elfes

Le 24 février 2026, le Conseil affaires générales lance à Bruxelles le Centre européen pour la résilience démocratique, pièce maîtresse du Bouclier européen de la démocratie présenté le 12 novembre 2025. Douze ans plus tôt, à Vilnius, un blogueur, Ričardas Savukynas, rassemblait quelques volontaires pour traquer les trolls prorusses sur les forums lituaniens. Ses « elfes » compteraient aujourd’hui cinq mille membres, rapporte l’historien David Colon au retour d’un séjour en Lituanie, dans une note consacrée au modèle local de lutte contre les ingérences informationnelles. Deux inaugurations, deux méthodes.

L’architecture méconnue repose sur un réseau de bénévoles anonymes qui démasque les comptes hostiles et réfute leurs récits. Une ONG fondée en 2019 par le directeur du média Delfi, Debunk.org, publie plus de cent rapports par an avec ses analystes et deux cents bénévoles actifs. Parmi eux, les « lutins » se consacrent à la vérification des faits, et un cours de résilience civique, InfoShield, apprend aux citoyens à évaluer sources et contenus.

L’Initiative pour la résilience civique, née en 2018, forme journalistes et enseignants ; elle a documenté dès 2021 l’instrumentalisation des migrants par le régime biélorusse. Le projet DIGIRES réunit depuis 2022 universités, médias et journalistes indépendants autour de cours d’autoformation à la détection de la désinformation. Ces initiatives touchent les publics que l’école ne touche plus, jusqu’aux personnes âgées. Chaque semaine enfin, ONG et universités siègent au groupe de coordination des communications stratégiques, réuni par le Centre national de gestion des crises créé en 2023 sous l’autorité du Premier ministre. La matrice d’analyse DISARM y sert de langue commune, et le dispositif peut mobiliser volontaires et associations à toute heure. Les stratèges appellent cela une approche whole of society. Colon en livre la clé : en Lituanie, l’action de la société civile a précédé celle de l’État, qui s’appuie sur elle « sans nécessairement chercher à la contrôler ».

Une salle de crise qui attend toujours sa première alerte

Vu de Bruxelles, le contraste interroge. Le Centre européen pour la résilience démocratique s’adresse d’abord aux États membres, précise le service de recherche du Parlement européen : un espace entre administrations pour échanger analyses et bonnes pratiques. Le Bouclier déploie quatre piliers d’ici 2027 ; le Centre en est le premier, la résilience de la société le dernier. L’Union a pourtant déjà construit une salle de ce genre. Créé en mars 2019 pour coordonner la réponse des Vingt-Sept à la désinformation, le système d’alerte rapide n’avait, au moment de l’audit de la Cour des comptes européenne en 2021, jamais émis la moindre alerte.

Le verdict de praticien tient en une question élémentaire : à qui parle le dispositif ? Le Centre parle aux États ; les elfes parlent aux citoyens. L’Europe a créé un centre, la Lituanie a levé cinq mille narrateurs. L’angle mort du Bouclier n’est ni juridique ni budgétaire : c’est son public.

Financer sans contrôler : la règle qui fait le modèle

La solidité lituanienne tient moins aux volumes qu’à une règle de gouvernance. En 2024, le ministère lituanien de la Défense a alloué 600 000 euros à des projets menés par des ONG, relève une étude du centre d’excellence StratCom de l’OTAN parue en janvier 2026. Une somme modeste, assortie d’une discipline rare : l’État outille et subventionne, puis laisse les vérificateurs choisir leurs cibles et leurs mots. Personne ne confond soutien et tutelle ; l’expert Nerijus Maliukevičius décrit une communauté formée spontanément entre organismes publics, associations et monde universitaire.

Un État qui finance ses vérificateurs prête pourtant le flanc à l’accusation de vérité officielle. Romain Badouard prévenait dès 2021 du risque de perdre, à trop vouloir réguler, ce qui faisait d’internet un outil d’émancipation. La règle lituanienne est précisément la réponse : la reddition de comptes porte sur les moyens, jamais sur les contenus.

Reste la singularité du terrain. La résilience lituanienne s’enracine dans une perception unifiée de la menace, forgée par la frontière et la mémoire soviétique. À Lisbonne ou à Dublin, une opération Matryoshka passe pour une affaire d’Européens de l’Est ; la greffe ne prendra pas par simple décret. Mais l’argument se retourne : mutualiser la capacité là où l’opinion nationale ne la réclame pas encore, c’est la définition d’un bien commun continental.

Compter les narrateurs, pas les retraits de contenus

L’indicateur le plus parlant du modèle ne figure dans aucun tableau de bord : le calme. Le jour du départ de Colon, la rumeur d’une attaque russe imminente agitait X et le plateau de LCI ; à Vilnius, ses interlocuteurs s’en amusaient.

La souveraineté narrative d’une démocratie se mesure au nombre de ses narrateurs. Le modèle lituanien en apporte la preuve de terrain. Cinq mille elfes et deux cents bénévoles actifs, des formations jusque dans les foyers : la résilience est une démographie avant d’être une politique publique.

Trois gestes suffiraient à traduire la leçon à l’échelle des Vingt-Sept, sans traité ni règlement nouveau.

Le premier est un guichet. Le Centre gagnerait à adosser à son réseau un financement rapide des initiatives citoyennes de vérification, imputé sur le programme Citoyens, égalité, droits et valeurs. La clause lituanienne en serait la condition d’octroi : l’indépendance éditoriale des bénéficiaires.

Le deuxième est un rythme. Une réunion hebdomadaire entre États, associations, universités et plateformes transposerait le groupe lituanien de coordination à l’échelle du réseau du Centre. Toute cellule de veille d’entreprise en connaît la recette : un point fixe, une taxonomie partagée, un compte rendu qui circule. La matrice DISARM, déjà en service à Vilnius, fournirait le vocabulaire ; le Service européen pour l’action extérieure, qui gère la boîte à outils contre les manipulations d’information étrangères, en serait l’animateur naturel. Vilnius va jusqu’à intégrer la désinformation dans ses exercices nationaux de crise ; une réunion hebdomadaire est un début plus modeste.

Le troisième est une mesure. La direction générale de la communication de la Commission tient l’Eurobaromètre. Y inscrire deux indicateurs de résilience suffirait : la part des citoyens capables d’identifier une manipulation récente, la densité des relais citoyens actifs par pays. Le pilier du Bouclier consacré à la résilience sociétale se piloterait alors autrement qu’au volume des signalements et des contenus retirés.

Le politiste finlandais Mikael Wigell, que Colon convoque en clôture, nomme cette stratégie la dissuasion démocratique : une société dense en narrateurs rend l’ingérence coûteuse et vaine. Le modèle lituanien laisse aux praticiens une donnée d’étalonnage simple : un pays de moins de trois millions d’habitants aligne cinq mille narrateurs bénévoles. À l’échelle de l’Union, le compte reste à faire.

Créateurs de contenus : l’acteur sans statut des sommets européens

Depuis juillet, les sommets européens accueillent un invité d’un genre nouveau. Jusqu’à dix créateurs de contenus par réunion des dirigeants ou ministérielle, choisis par les États membres, peuvent suivre les arrivées et entrer en salle de presse, rapportait Politico en mai. Ils sont accompagnés en permanence, ne reçoivent pas d’accréditation et ne posent pas de questions. L’Association de la presse internationale a résumé sa protestation d’une phrase : rien n’obligera ces invités à dire qui les paie.

Le pilote du Conseil clôt une séquence de trois ans, menée au pas de course. Février 2023 : la Commission fait retirer TikTok des appareils professionnels, le Parlement suit pour ses 8 000 agents. Février 2024, à cent jours des élections européennes : le même Parlement ouvre un compte TikTok officiel pour parler aux jeunes, sur une application toujours bannie des téléphones de ses agents. Septembre 2025 : une cinquantaine de créateurs assistent au discours sur l’état de l’Union à Strasbourg et interrogent la présidente von der Leyen, des commissaires, des députés. Novembre 2025 : le Parlement réunit à Bruxelles son premier sommet des créateurs de contenus, coordonné par ses bureaux de liaison, avec ateliers sur la désinformation et le droit de la création. Le même mois, le Bouclier européen de la démocratie promet un réseau volontaire de créateurs pour expliquer l’Union. Mai 2026, donc : le Conseil ouvre ses sommets.

Les chiffres justifient l’accélération. Selon l’enquête jeunesse du Parlement européen, 42 % des 16-30 ans s’informent d’abord sur les réseaux sociaux, devant la télévision à 39 % ; la confiance dans TikTok et Instagram culmine chez les 16-18 ans. Le rapport 2025 du Reuters Institute estime qu’Hugo Décrypte touche 22 % des moins de 35 ans en France : aucune rédaction bruxelloise n’approche ce score auprès de cette classe d’âge. Le politique l’a d’ailleurs compris avant les institutions : Jordan Bardella dépasse les deux millions d’abonnés sur TikTok, et un youtubeur chypriote, Fidias Panayiotou, s’est fait élire député européen en 2024. Un communicant de la Commission, Yasser Machat, a fixé la ligne dans The Parliament Magazine : « les créateurs doivent être dans la salle ». Ils y sont. L’Union a inventé en trois ans un acteur de l’information ; elle ne lui a pas écrit de statut.

Dans la salle de presse, sans les devoirs de la presse

Le statut se lit en creux dans les règles du pilote. Pas d’accréditation : les créateurs ne sont pas des journalistes. Pas de rémunération ni de consigne éditoriale, précise l’un des invités, l’Italien Pietro Valetto : ils ne sont pas des prestataires. Admis en salle de presse mais escortés et privés de questions : ils ne sont pas davantage des invités libres. Valetto défend l’exercice avec de bons arguments : faire connaître une institution que le grand public distingue mal, sans se substituer aux journalistes. Rien de comparable, précise-t-il, avec une Maison-Blanche qui choisit des créateurs pour la couvrir.

La défense est recevable, le vide demeure. L’institution s’expose au soupçon d’acheter de la complaisance sous couvert de pédagogie ; le créateur s’expose à l’accusation de prêter son audience à un pouvoir, sans les devoirs ni les protections d’une rédaction. Le soupçon ne vise pas les personnes : il naît mécaniquement de l’absence de règles publiques, et il grandira à chaque nouvelle cohorte. Le danger symétrique, celui des créateurs loués par des commanditaires masqués pour peser sur les urnes, a été décrit ici fin août ; les deux faces appellent la même réponse.

Deux contrats pour une même maison

Le plus surprenant est que le bon modèle existe déjà, à l’intérieur des murs. Pour sa campagne Protégeons ce qui compte, décryptée ici en mai, la Commission a enrôlé cinquante créateurs sans les payer, en leur garantissant une liberté éditoriale complète. Les voyages de presse s’ouvrent aux créateurs et une task force leur est dédiée. La pratique gagne le terrain sensible : avant les législatives moldaves de 2025, la commissaire Marta Kos échangeait avec Emilian Cretu, 600 000 abonnés. Le pilote du Conseil choisit la voie inverse : sélection par les États, escorte permanente, silence en conférence de presse. Deux contrats cohabitent sous le même toit, la voix libre et documentée d’un côté, la présence encadrée de l’autre. Le Bouclier européen de la démocratie, qui promet son réseau de créateurs volontaires, ne dit pas lequel il retiendra. Ce choix engagera la crédibilité du réseau tout entier.

Le paradoxe de plateforme complète le tableau. La Commission a notifié à TikTok des griefs pour design addictif en février, puis pour la protection des comptes de mineurs en juillet, au titre du règlement sur les services numériques. La même maison encourage les créateurs à parler aux jeunes là où ils se trouvent, n’affiche elle-même aucun compte TikTok et bannit l’application des téléphones de service depuis 2023. La doctrine d’usage avance plus vite que la doctrine de plateforme.

Écrire la charte avant que le soupçon ne s’installe

Les invitations de l’automne se préparent dès maintenant. La réponse tient en trois chantiers de praticien, ouvrables sans attendre un règlement.

Le premier est une charte. Le secrétariat général de chaque institution gagnerait à publier les conditions d’invitation des créateurs. Le texte tient en quatre lignes : le cadre de l’invitation mentionné dans chaque contenu produit, les frais et rémunérations déclarés, la liberté éditoriale garantie par écrit, une règle de réserve à l’approche des scrutins nationaux. Le printemps 2027 rendra cette dernière clause vite nécessaire. Le socle existe dans la maison : les règles de Protégeons ce qui compte, non-rémunération et liberté éditoriale, suffisent à fonder le texte ; il reste à les rendre publiques et communes.

Le deuxième est un registre, prolongement naturel de celui des monétisations politiques réclamé fin août. L’Union tient depuis des années un registre de transparence pour les représentants d’intérêts ; le même réflexe vaut pour les créateurs invités : qui, à quelle occasion, dans quel cadre, avec quels frais pris en charge. Une page publique par institution désamorcerait l’essentiel de la critique de l’Association de la presse internationale. Le coût est nul et l’effet immédiat : la page dit qui était là et à quelles conditions, avant que d’autres ne le racontent à leur manière. La donnée existe déjà dans les services de presse ; il ne manque que sa publication.

Le troisième est une mesure. Les clics et les impressions plaident toujours pour continuer ; ils ne disent rien de ce que le public retient ni de ce qu’il croit. Les post-tests de réception, pratique courante des campagnes, mesureraient la compréhension et la confiance gagnées auprès des publics visés ; la direction générale de la communication en ferait la condition de reconduite de chaque cohorte. C’est le réflexe de tout annonceur : aucun plan média ne survit à trois vagues sans post-test de réception.

L’échéance est déjà fixée. Le 16 septembre à Strasbourg, un an après la première cohorte, le discours sur l’état de l’Union montrera quelle place les créateurs occupent désormais dans la salle. Machat les y voulait ; ils y sont, durablement. Les conditions de leur présence, elles, restent à écrire.