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Élections européennes : une campagne peu médiatique et franco-centrée

Les Français comptent parmi les Européens les plus mal informés sur l’Union européenne, au dernier rang des 27 États-membres. Théo Verdier, avec la Fondation Jean-Jaurès et Confrontations Europe et les données de l’INA se lance dans une étude pour identifier, à chaud, l’image que les médias offrent aux Français de la couverture TV, radio, presse et web de la campagne en cours : « Une campagne française : étude de la couverture médiatique des élections européennes ».

Une couverture médiatique moindre des élections européennes de 2024 qu’en 2019 et des personnalités visibles qui ne sont pas les têtes de liste candidates

A période de campagne similaire, la visibilité des élections européennes de 2024 est inférieure de près de 23 % à celles de 2019 en volume de sujets TV/ radios diffusés et d’articles publiés. Pire, en prenant en compte leur audience et leur durée, on constate une baisse de 30 % de la visibilité générale de la campagne.

Les élections européennes constituent un objet médiatique de second rang, qui se positionnent au bas de la hiérarchie des événements récents tels que vus par les Français à travers les médias généralistes, devant la COP28 et derrière le décès de la reine Elisabeth II, très loin derrière le football et la politique nationale, les vraies passions médiatiques françaises en haut du classement.

Médiatisation comparée d’une série d’événements

Les candidats tête de liste sélectionnés par leurs partis, pourtant souvent déjà eurodéputés, sont depuis la dernière élection européenne peu visibles des Français. Seuls Jordan Bardella et Marion Maréchal bénéficient d’une relative exposition médiatique tandis que Raphaël Glucksmann et François-Xavier Bellamy dispose d’une visibilité chroniquement faible.

L’omniprésence des soutiens, comme le président de la République, « deuxième personnalité la plus médiatisée de la campagne et première personnalité la plus mentionnée dans les contenus télévisés liés aux européennes », en particulier lors du second discours de la Sorbonne. À une échelle moindre, le phénomène se répète pour le Rassemblement national, La France insoumise ou Reconquête dont les dirigeants rivalisent avec leurs propres têtes de liste à la télévision.

Une campagne franco-centrée : débat strictement national et absence d’incarnation européenne

Non seulement la visibilité médiatique du Parlement européen et de ses membres est faible, mais il en va de même pour l’échelon européen de la campagne des élections européennes : personnalités politiques et actualités européennes sont très peu visibles dans la campagne, ce qui « ne favorise pas la confrontation des idées par un échange entre responsables politiques européens qui pourraient incarner les résultats du vote », « avec le risque d’une décorrélation entre les attentes des votants, le résultat des urnes dans l’Hexagone et la réalité du débat sur la scène communautaire ».

Les Spitzenkandidaten sont complètement absents de la campagne telle que vue par les Français dans les médias généralistes. La campagne prolonge l’effet d’invisibilisation de la politique européenne dans les médias généralistes français, notamment audiovisuels.

Une spécialisation partisane des médias dans le choix des thèmes traités

Les principaux sujets abordés dans les médias qui relatent la campagne dessinent quelques thèmes à enjeux qui semblent avoir su retenir l’attention des journalistes : pouvoir d’achat, immigration, guerre en Ukraine et climat.

La médiatisation des candidats n’obéit pas à une confrontation uniforme aux différents dossiers, les journalistes semblent pratiquer une priorisation thématique selon les familles politiques : à Jordan Bardella l’immigration avec un tiers de la couverture médiatique, à Marie Toussaint, les enjeux climatiques et environnementaux où elle totalise 55 % des mentions de candidats sur ce thème et écrase le reste de la visibilité liée au sujet par rapport aux autres têtes de liste.

Médiatisation des candidats selon les thématiques

Un choix éclairé est-il possible aux élections européennes ?

La campagne est centrée sur les personnalités nationales, voire les forces partisanes, bien plus que sur les équilibres politiques qui présideront effectivement aux destinées de l’Union au point que la campagne européenne n’existe pas en France.

Avec la couverture médiatique que nous avons, nous sommes donc en train de jouer la partie d’un scrutin parfaitement français, une forme de seconde élection législative dont le thème serait les questions européennes. D’où la place importante des têtes de l’exécutif et le rôle des figures d’appui pour soutenir des têtes de liste largement méconnues dans le paysage médiatique hexagonal.

Quelles seront les conséquences de l’absence médiatique d’un débat politique paneuropéen, partisan, polarisé et vivant sur les résultats du scrutin des élections européennes de juin prochain ?

L’Europe, une bonne marque ?

Organisée par l’Académie des controverses et de la communication sensible, la conférence « Communication européenne : comment se faire entendre ? » est l’occasion de s’interroger, avec Georges Lewi, auteur en 2006 de « l’Europe, une mauvaise marque ? » sur les dernières tendances autour de la marque Europe…

Thierry Libaert introduit la problématique de la communication européenne à partir de deux réflexions :

D’une part, malgré les évolutions du contexte pour les élections européennes de juin prochain, la prise de conscience géopolitique entre l’Ukraine et Trump ou l’échec du Brexit ou encore le succès relatif de la réponse à la crise du covid, l’engouement européen n’est pas au rendez-vous – le sentiment pour ou contre l’Europe n’a pas vraiment évolué.

D’autre part, l’Europe souffre d’un triple blocage :

  1. Il n’y a pas d’émetteur unique ; l’UE, c’est un ensemble d’institutions, chacune fait la promotion de ses propres activités – sans une direction de la communication centrale ;
  2. Il n’y a pas de récit européen ; l’UE s’est figée dans le récit « l’Europe c’est la paix » – sans renouvellement du narratif européen, malgré les dimensions sociales ou environnementales uniques à notre continent ;
  3. Il n’y a pas d’incarnation ; l’UE, on n’en parle que tous les 5 ans lors des élections – sans présence sur le terrain, dans les médias…

Comment construire une nouvelle marque Europe en effaçant le passé des conflits ?

Pour Georges Lewi, Robert Schuman, le père fondateur du projet d’Europe, peut être considéré comme l’auteur initial de la marque Europe, puisque l’acte de naissance d’une marque, c’est la création d’un récit ex nihilo, d’une promesse, à partir d’une réalité, qui vise à la dépasser.

Toute marque fonctionne sur la base de 3 temps : les temps héroïque, de la sagesse et du mythe :

  1. Pour la marque Europe, le temps héroïque commence avec le 25 mars 1957, la signature du traité de Rome ; la marque Europe arrive avec une promesse : faire la guerre à la guerre, une promesse presque surhumaine, hors de la logique de domination ; le récit embarque les premières réalisations comme la PAC en 1962 ou les premiers élargissements en 1973.
  2. L’Europe passe au temps de la sagesse, avec les premières élections européennes au suffrage universel en 1979, l’Europe rentre dans une logique démocratique, dont le symbole sera l’intégration de la Grèce en 1981 ; le récit porte sur la construction avec de nouveaux traités, dont Maastricht en 1992, et de nouvelles politiques européennes ; mais comme le dit Mitterrand : « quand l’Europe ouvre la bouche, c’est pour bailler ».
  3. La marque Europe aujourd’hui arrive au terme de la 3e phase, celle de la pérennité et du mythe. Certes, la dynamique s’est bien poursuivie avec la naissance de l’euro en 1999 ou les élargissements à 10 nouveaux États-membres d’Europe centrale et de l’Est. Mais, ces empilements font aussi l’objet de craquements comme l’échec du référendum sur le projet de Constitution européenne en France en 2005 ou bien entendu le Brexit en 2016. Normalement, à ce stade la marque à trouver son récit, se réaffirme avec puissance. Les Européens refusent des dirigeants charismatiques et emblématiques. On se retrouve aujourd’hui, sur une 3e phase qui n’a pas été celle qu’elle aurait dû être. Ce n’est pas dramatique, la phase de consolidation peut durer plus longtemps que prévu, mais ça manque d’enthousiasme.

Que peut faire la marque Europe aujourd’hui ? Revenir à ses fondamentaux d’origine : la promesse de la rencontre humaine

Que reste-t-il de la marque Europe ? Une facilité d’échanges et de mobilité, illustrée par l’emblématique programme Erasmus et par l’euro, l’Europe dans nos proches.

L’Europe, sa véritable promesse, c’est une formidable rencontre entre les Européens, dont les différences culturelles, historiques, linguistiques, etc. sont très importantes.

Il faut continuer de développer l’Europe dans ce sens, faire ce que l’on a fait pour les étudiants, avec tous les métiers – ce que font les grandes entreprises pour leurs cadres.

Les peuples sont assoiffés de curiosité, comme le montre le succès du tourisme, c’est un besoin humain de rencontre, et celui-ci peut permettre de retrouver le lyrisme de la marque Europe avec l’Europe des rencontres.

Il existe schématiquement 3 types de marque :

  1. les marque-produit/service que l’on achète, comme par exemple Mikado ;
  2. les marques-caution, comme par exemple LU ;
  3. les marques-ombrelle, comme par exemple Danone.

L’Europe ne peut pas être une marque-produit/service avant plusieurs générations, on n’est pas prêt à jeter son passeport national et vouloir vendre la citoyenneté européenne alors que les Européens n’ont pas envie, besoin ou désir, c’est une erreur. Pourquoi cette erreur de marketing, que font beaucoup de marque ? Parce qu’à vouloir parler à tout le monde, on finit par parler à personne, tant que le marketing visera à forcer la marque Europe pour ce qu’elle n’est pas, ça ne pourra pas marcher.

L’Europe, si elle visait à être une marque-caution, qui est une marque pas très bien identifiée, sur un territoire large et englobant, il faudrait une incarnation, donc une direction de la communication. Mais, on n’arrivera pas à cette forme d’incarnation pour une marque-caution, aucune ne parvient à être incarnée, c’est plutôt l’insight qui doit pouvoir remplacer l’incarnation, l’implicite très fort de la marque-caution.

Pour qu’une marque puisse exister, il faut au moins l’un des éléments qui vont la faire acheter : un besoin, une menace ou un grand amour. Et comme le disait Jacques Delors « on ne tombe pas amoureux du marché commun ». Pour la marque Europe, il y a un déficit de réflexion des institutions européennes pour poser quels leviers activer.

Toutes les marques reposent sur un schéma narratif, une sorte de cycle de vie des marques : la marque-héros fait quelque chose pour le public, va défendre contre un fléau, pour la marque-Europe, c’est contre la guerre.

Pour la marque-Europe en tant que héros, le message pourrait être : si tu t’occupes pas de l’Europe, tu risques de te retrouver tout seul ». Si une majorité d’Européens devient moins pro-européenne, c’est le risque du détricotage de l’Europe. Dans tout récit, c’est la rencontre humaine qui fait la différence. On n’a pas envie de faire chacun son propre Brexit, on a besoin d’un parapluie pour se protéger, une marque-ombrelle Europe peut y trouver sa légitimité, encapsuler dans le paradigme de la rencontre, pour que l’Europe soit une marque les Européens vont ressentir.

Comment les Français perçoivent la marque Europe ?

Sans transition avec l’intervention de Georges Lewi, une enquête qualitative « Élections européennes : le grand brouillard » commandée par le Mouvement Européen – France avec Destin commun auprès des citoyens français en vue du scrutin européen complète la perception de l’Europe, si l’UE était un produit de consommation :

Les médias français couvrent-ils suffisamment les affaires européennes ?

En plein cœur de la campagne des élections européennes, le Mouvement Européen France organise lundi 22 avril à Sciences Po Paris avec Les Jeunes Européens – France de Sciences Po, le Centre de politique Européenne et l’Association des journalistes européens une conférence sur l’état de l’information européenne en France…

Les médias français en font-ils assez sur l’Europe ?

C’est avec cette question de pure rhétorique, que Victor Wharem, représentant du Centre de politique européenne en France entame les échanges avec cette question « Comment expliquer que seuls 39% des Français aient récemment entendu parler de l’actualité du Parlement européen, contre 62% des Européens en moyenne, et 74% des Allemands ? ». C’est l’un des enseignements principaux de l’enquête Eurobaromètre de juin 2023 : la France est bonne dernière en termes de couverture de l’actualité européenne, et malgré des améliorations, le retard reste important vis-à-vis de tous les autres pays européens – l’Irlande, avant-dernière, étant par exemple à 50%. C’est à la société civile et aux citoyens de se mobiliser et donc la raison pour laquelle une pétition a été lancée en novembre 2023.

Avec les élections européennes, on parle un peu plus d’Europe, mais l’exception continue : le désintérêt pour les élections européennes des Français (47%) est encore confirmé dans la dernière enquête Eurobaromètre avant le scrutin, par rapport au reste des Européens (60%), tandis que l’euroscepticisme semble plus marqué en France qu’ailleurs, selon les résultats de l’enquête qualitative de Destin commun qui projette 41% d’europhobes et 23% d’euro-critiques en France, plaçant notre pays dans une position singulière dans l’UE.

Jean Marie Cavada : l’audiovisuel s’intéresse à l’Europe quand elle commence à faire les gros titres de la presse

Des résultats qui sortiront des urnes en juin prochain, la liste des responsables sera longue, pour l’ancien eurodéputé… Quand on parle d’Europe, il faut parler des peuples européens, comme Olivier Guez dans l’ouvrage « Le Grand Tour » qui rassemble les points de vue d’écrivains européens pour parler de leurs souvenirs et mémoires d’Europe. Il faut se rappeler que la France est peu pro-européenne, rappelle l’ancien président du Mouvement Européen France, elle a refusé la défense en 1954 (la CED) et la constitution en 2005. Mais d’une part, il y a un décalage entre la capitale jacobine centralisée, y compris pour les médias nationaux et le pays qui est girondin, s’intéresse davantage à la presse régionale et locale, qui devrait être davantage développée sur l’Europe. D’autre part, il faut réinvestir le rôle des correspondants de presse dans tous les autres pays, c’est une veulerie éditoriale de notre époque alors que seul le continent européen a une chance dans le monde, il faut cette vision à l’échelle continentale.

En matière d’information européenne, la France occupe une position désastreuse qui doit être nuancée : la presse écrite parle plus d’Europe que l’audiovisuel et la radio un peu plus que la télévision. Malgré les cahiers des charges qui impose une forte obligation de parler des affaires européennes pour toutes les chaînes de télévision, le premier média d’information en Europe, TF1, ne dispose toujours pas de correspondant permanent à Bruxelles. L’audiovisuel s’intéresse à l’Europe quand elle commence à faire les gros titres de la presse, comme avec l’affaire de la nomination de l’Américaine Scott Morton au poste de Chief Economist à la Commission européenne pour superviser les régulations du secteur numérique DMA et DSA.

Pour le service public de l’audiovisuel, l’ancien Président de Radio France reconnaît que les contrats d’objectifs et de moyens, pour avoir une certaine crédibilité, alors qu’il y a toujours plus d’objectifs et toujours moins de moyens, serait de permettre aux dirigeants de chaque entreprise d’avoir la possibilité de se projeter sur plusieurs exercices budgétaires, ce que la BBC est parvenu à régler depuis longtemps.

Pour l’information européenne à la télévision, il faut prendre le média tel qu’il est, ça veut dire qu’il faut produire des choses abordables, traduire de manière simple des éléments plus complexes, le destin humain plutôt que la vie des institutions.

Pour les réseaux sociaux, il faut réviser la loi américaine « section 230 » remontant à Bill Clinton qui encadre à travers le monde les entreprises technologiques autour d’un principe que les réseaux sociaux ne sont pas des éditeurs, responsables de contenus qui circulent sur leurs plateformes, les réseaux sociaux sont des médias au cœur de nos vies, qui devraient exercer une pleine responsabilité sachant que les monopoles sont les ennemis de la démocratie.

Quand il s’agit de voir ce qu’il ne faut pas faire, il suffit de se plonger dans « Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen », le livre de Stefan Zweig et se rappeler la devise d’Elie Wiesel : « les gens qui ne connaissent pas l’histoire, s’exposent à la revivre ».

Constance Le Grip : le Parlement européen, un purgatoire médiatique

Députée Renaissance, membre de la Commission des Affaires européennes et ancienne eurodéputée confirme que l’accès aux médias nationaux est beaucoup plus aisé pour un élu national qu’européen, malgré l’importance des sujets pour l’avenir, une fois le tour de quelques émissions dédiées à l’Europe, d’échanges avec quelques correspondants de presse à Bruxelles, il reste peu de débouchés et rien dans l’audiovisuel.

Les réseaux sociaux seront-ils en mesure de combler le fossé médiatique en favorisant le contact direct ? La plupart des eurodéputés ne s’épanouissent pas encore de manière pleinement satisfaisante sur ces plateformes.

Le service public de l’audiovisuel pourrait-il porter plus d’Europe sur les ondes ? Les parlementaires disposent de leviers limités : un droit de regard sur les contrats d’objectifs et de moyens et l’idée d’insérer un indicateur de performance pour mesurer la couverture des sujets européens à l’antenne des chaînes.

L’ingérence étrangère représente une nouvelle préoccupation qui touche à la fois les médias, les réseaux sociaux et les citoyens au travers des campagnes de désinformation massives contre la démocratie européenne qui menace déjà la sincérité des débats et demain peut-être l’intégrité des résultats du scrutin.

Anne Grand d’Esnon, membre de l’ARCOM : la pédagogie multiple sur l’Europe à la TV

La membre de l’ARCOM rappelle que dans les cahiers des charges, tant des chaînes privées comme LCI dont la convention prévoit une place à l’Europe autant que les chaînes TV publiques, les engagements portent à plusieurs niveaux : 1/ L’Europe dans l’information, les sujets des JT ; 2/ Des émissions récurrentes dédiées à l’Europe ; 3/ Des programmes comme la série « Parlement » sur France Télévisions ; 4/ des débats entre les candidats aux élections européennes et 4/ des modules civiques de sensibilisation, comme ceux réalisés lors des dernières élections départementales et régionales. Les modalités de corriger le déficit pédagogique sur l’Europe sont multiples.

Ana Navarro Pedro, correspondante à Paris de médias portugais : l’Europe, la gratitude du cœur et une question de la vie quotidienne

La couverture de l’actualité européenne est quasi nulle en France par rapport au Portugal. En France, la déception de 2005 demeure un point de blocage, une perte de confiance dans la politique. Au Portugal, l’adhésion en 1986 donne une perspective européenne reconnue dans la vie des citoyens, une sorte de gratitude du cœur. Les élections européennes sont d’ailleurs vraiment importantes pour le pays, quelques responsables politiques font même carrière avec l’Europe. Le score des dernières élections législatives avec le bon score de l’extrême-droite gâche la célébration des 50 ans de la chute de la dictature.

Pour intéresser les Français à l’Europe, les méthodes coercitives sous la contrainte ne sont pas la bonne réponse. Les journalistes sont trop focalisés sur les questions institutionnelles au détriment des décisions politiques, dont la pédagogie est insuffisante. L’Europe est une question importante dans la vie quotidienne, l’intérêt porté vient avec ce qui nous touche : questions économiques, d’emploi et de pouvoir d’achat.

Politico Europe est une bouffée d’air frais, avec une couverture des affaires européennes à Bruxelles comme pour la politique à Washington, l’actualité fédérale de l’union avec des spécialistes, des moyens et aussi un agenda politique, même s’il s’agit de l’Europe pour les professionnels de l’Europe.

L’information sur l’Europe : une nouvelle « exception française » ?

Invité à introduire à Sciences-Po Paris la conférence « Les médias français couvrent-ils suffisamment les affaires européennes ? », c’est l’occasion de développer une nouvelle forme d’expression peu glorieuse de l’exception française, celle de l’information sur l’Europe. De quoi s’agit-il exactement ?

Le déficit d’information, la France lanterne rouge des Européens

Dans l’Enquête Eurobaromètre : Medias & News en 2023, tout commence avec la première question très simple : « Avez-vous récemment lu dans la presse ou sur Internet, vu à la télévision ou entendu à la radio un sujet sur l’UE ? ».

La France se place à la dernière place des 27 États-membres, c’est le seul pays européen où il n’y a pas une majorité de personnes qui a été confrontée à des news sur l’Europe dans des medias mainstream d’information.

Les médias traditionnels, bastions de l’immobilisme en matière d’information européenne

Pour les médias traditionnels, à première vue, c’est toujours le même palmarès des médias les plus appréciés (TV>radio>presse). Mais, en réalité, c’est un fort gap générationnel.

La TV reste le média préféré pour s’informer, à plus de 70% pour les plus de 55 ans et autour de 40% pour les moins de 35 ans, mais il faut compter sur le tassement de la confiance dans les chaînes d’info privées et le phénomène de fatigue informationnelle et d’évitement des actualités, qui concerne quand même près de 10% de la population et qui sont valables aussi pour l’Europe.

La presse nationale résiste, avec des correspondants de presse relativement représentatifs des grands titres nationaux (Le Monde, Le Figaro, Les Échos, Libération, L’Opinion, La Croix) tandis que du côté de la presse locale, c’est plutôt un fort déficit d’info pour les Français par rapport aux autres Européens, notamment liés à la moindre présence de journalistes à Bruxelles (Sud-Ouest mais pas Ouest France) – alors que la confiance dans la presse régionale et locale est réputée bonne.

Mais là encore, l’exception française se confirme : seuls un tiers des Français déclarent directement consulter le site ou l’appli d’un média d’information – le pire résultat à l’échelle des Vingt-Sept.

Les médias sociaux, imposés dans les usages pour s’informer ; mais des acteurs peu fiables pour un espace numérique vertueux

Facebook – le seul réseau social majoritaire auprès des Français pour s’informer, mais Meta vient de s’engager à limiter les contenus à caractère politique – sans doute prudent mais au détriment des sujets européens qui avaient trouvés leur public.

Twitter-X – le réseau social le plus influent et en progression malgré Elon Musk auprès des leaders d’opinion, selon l’enquête Politico Europe EUMedialPoll2023 « Qui influence les Brussels Insiders ? » – sans doute déprimant, mais démontre la force de l’habitude et la pertinence des affaires européennes sur ce réseau.

TikTok – le réseau pour suivre des influenceurs – illustration avec deux deepfakes, des vidéos générées par l’IA : Amandine Le Pen et Léna Maréchal autour des élections européennes.

Et le média idéal, à quoi pourrait-il correspondre, selon les résultats de l’enquête Ipsos « TV, presse, radio, réseaux sociaux : les nouveaux usages des médias » présentés lors du festival Médias en Seine :

Recommandations pour améliorer l’information européenne en France

  1. Mettre en place un « Erasmus des journalistes » pour favoriser les échanges entre rédactions européennes. Encourager les médias traditionnels français (TV, radio, presse) à renforcer leur couverture des affaires européennes en créant un programme d’échange permettant aux journalistes de voyager dans d’autres rédactions européennes. Cela favoriserait le partage d’expériences, de bonnes pratiques et une meilleure compréhension des enjeux européens.
  2. Mettre en place des programmes de « reverse mentoring » sur les réseaux sociaux. Investir dans la présence des médias d’information sur les réseaux sociaux pour toucher un public plus large et plus jeune. Parallèlement, instaurer des programmes où les jeunes journalistes forment leurs collègues plus seniors à l’utilisation optimale de ces plateformes, tout en mettant l’accent sur la fiabilité des informations diffusées et l’ouverture aux interactions.
  3. Créer des partenariats entre médias traditionnels, influenceurs et acteurs de la société civile européenne. Encourager la collaboration entre les médias traditionnels et les influenceurs sur les réseaux sociaux pour créer des contenus innovants et engageants sur les affaires européennes. Proposer des formations dédiées à l’Europe pour les créateurs de contenus, ainsi que des labels et des partenariats avec des acteurs référents de la société civile européenne.
  4. Lancer des campagnes de sensibilisation sur l’impact concret des décisions européennes. Sensibiliser le public français à l’importance de s’informer sur les questions européennes, en mettant en avant, de manière créative et interactive, l’impact concret des décisions prises à Bruxelles sur leur vie quotidienne.
  5. Intégrer l’éducation aux médias et à l’information dans les programmes scolaires. Promouvoir l’éducation aux médias et à l’information dès le plus jeune âge pour aider les citoyens à développer un esprit critique face aux contenus en ligne, notamment ceux liés à l’Europe. Collaborer avec les établissements scolaires pour intégrer ces compétences dans les programmes éducatifs.

Désinformation lors des élections en Europe : décryptage des campagnes de manipulation des opinions

Le groupe de travail EDMO sur les élections européennes de 2024 publie un rapport sur les discours de désinformation lors des élections de 2023 en Europe, des recherches utiles sur ce qui s’est passé lors des campagne électorales passées lors des votes en 2023…

Près d’un millier d’articles de fake news, faisant l’objet de fact-checking publiés dans le contexte de 8 élections dans des États-membres de l’UE différents

L’analyse révèle une désinformation généralisée au cours des campagnes électorales dans tous les pays considérés, en particulier sur le processus électoral, avec de faux récits visant souvent à délégitimer les élections par des allégations infondées de fraude électorale, d’influences étrangères et de pratiques déloyales. Chaque pays présente également des tendances uniques en matière de désinformation, influencées par les contextes nationaux et les événements mondiaux actuels. Les thèmes clés incluent la guerre en Ukraine, l’économie, le changement climatique et les questions sociales (par exemple, les thèmes de genre, la religion et l’immigration). La nature omniprésente de ces récits souligne leur impact probablement significatif sur les débats démocratiques en Europe et souligne la nécessité cruciale de solides initiatives de vérification des faits et de sensibilisation pour préserver l’intégrité électorale et les valeurs démocratiques.

Classification des faux récits de désinformation sur le processus électoral dans les pays de l’UE en 2023 :

  • République tchèque – élection présidentielle – janvier : les questions militaires et liées à la défense ont occupé une place centrale dans le discours public, tout en étant affectées par une quantité significative de désinformation ;
  • Estonie – élection parlementaire – mars : en amont des élections, des fausses statistiques ont circulé sur les hausses de prix, tandis que des récits de désinformation sur la guerre en Ukraine et le changement climatique ont été largement diffusés ;
  • Bulgarie – élection parlementaire – avril : des vidéos ont été mal interprétées comme des preuves d’ingérence américaine, et des informations fausses ont circulé sur les positions des partis politiques concernant les questions LGBTQ+ ;
  • Finlande – élection parlementaire – avril : des histoires fausses ont porté sur les affiliations politiques des journalistes et la présentation erronée de directives de l’UE sur la performance énergétique des bâtiments ;
  • Grèce – élection parlementaire – mai/juin ( 2e tour) : des images trompeuses ont été utilisées pour propager des rumeurs, notamment sur la Vierge Marie, tandis que des fausses histoires ont cherché à discréditer les LGBTQ+ et les immigrants ;
  • Espagne – élection parlementaire – juillet : la désinformation a touché divers sujets, notamment le changement climatique, l’immigration et les questions LGBTQ+, avec de fausses allégations sur les positions des partis ;
  • Slovaquie – élection parlementaire – septembre : des récits de désinformation ont joué sur les sentiments anti-occidentaux, insinuant la présence de soldats américains ;
  • Pologne – élection parlementaire – octobre : la guerre en Ukraine a été au cœur des fausses histoires, avec des accusations diffamatoires contre les Ukrainiens et des théories du complot sur la guerre.

Paysage de la désinformation affectant les processus pré- et post-électoral à travers l’Europe

Les récits de désinformation sur le processus électoral en tant que tel émerge comme l’un des récits les plus courants, comme la suggestion de fraudes électorales ou de pratiques injustes présumées qui invalideraient les résultats des élections, avec pour objectif apparent de délégitimer les représentants élus démocratiquement.

Aucune des élections examinées n’est exempte de ce type de désinformation, utilisé de manière célèbre par Donald Trump lors de la campagne présidentielle américaine de 2020. Des accusations similaires infondées ont parfois été formulées par des membres nationaux du Parlement. Avant les élections en Slovaquie, par exemple, l’ancien Premier ministre et leader de SMER, Robert Fico, et le président du parti d’extrême droite Republika, Milan Uhrík, ont averti les électeurs d’une possible fraude électorale.

Les affirmations spécifiques utilisées pour suggérer des irrégularités dans le processus électoral étaient très différentes selon les pays où elles étaient diffusées. Les plus courantes font référence à des tentatives présumées d’ajouter ou de soustraire illégalement des votes ; des dysfonctionnements ou des fraudes causés par le vote électronique ou postal ; et des procédures de comptage supposément étranges dans les registres pour augmenter le nombre de votants (par exemple, dépassant celui des résidents locaux).

D’autres fausses affirmations sur les procédures de vote comprenaient l’utilisation de crayons de vote effaçables, des bulletins prémarqués, et même des erreurs survenues réellement dans les isoloirs présentées comme une tentative organisée de manipuler le vote populaire, allant même jusqu’à prétendre que les commissions électorales pouvaient annuler des bulletins à volonté. En Pologne, où un référendum a eu lieu en conjonction avec les élections parlementaires, on prétendait que les deux bulletins utilisés lors des élections seraient agrafés ensemble, forçant ainsi les électeurs à s’exprimer lors du référendum.

Ces prétendues irrégularités ne sont pas seulement liées à la période post-électorale. La désinformation sur le processus électoral était significativement présente même avant le vote. Par exemple, le fait que dans certains pays, le vote postal est possible avant la fin de la campagne électorale a été utilisé par les désinformateurs pour semer le doute et la méfiance envers le vote. Des erreurs triviales ont également été exploitées à cette fin, comme un chronomètre défectueux lors d’un débat électoral, que certains ont prétendu être la preuve d’élections truquées. Des « marques étranges » supposées sur les bulletins de vote, des urnes prétendument déplacées vers des endroits inhabituels ou la possibilité de voter plusieurs fois sont parmi les informations fausses et inexactes potentiellement propagées dans le but de créer de la confusion et/ou d’encourager les gens à commettre des erreurs qui invalideraient leurs votes.

Dans plusieurs pays, des histoires fausses affirmaient que les immigrants ou les réfugiés ukrainiens étaient autorisés à voter, exploitant des sentiments xénophobes pour suggérer une tentative de sous-évaluer les choix politiques des citoyens réels. En Pologne, ces fausses théories circulaient avant et le jour même des élections. En Espagne – le pays où la désinformation sur le processus électoral a été la plus détectée et quantitativement traitée par les vérificateurs de faits – on prétendait également que Pedro Sánchez et le PSOE empêchaient les trains de quitter Valence pour que les passagers ne puissent pas voter, ou que le gouvernement offrait des emplois pendant la campagne électorale pour plaire aux électeurs. Une histoire similaire a également été prouvée fausse en Estonie, impliquant cette fois une prétendue augmentation de salaire pour les fonctionnaires publics.

La tentative de susciter des doutes sur la légitimité du processus électoral est souvent accompagnée d’allégations fausses sur des déploiements « suspects » de forces armées ou d’une prétendue ingérence de pays étrangers et d’organisations. Dans ce sens, le cas le plus significatif est à nouveau celui des élections espagnoles, où des conspirations présumées sur la validité de l’élection ont été diffusées sur divers médias sociaux, y compris TikTok. Des histoires fausses conformes à ce récit prétendaient que les institutions européennes (en particulier la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen) et des États voisins tels que le Maroc faisaient campagne activement en faveur de Pedro Sánchez. Dans ce contexte, le roi Felipe VI a également été faussement accusé d’abandonner la neutralité politique de la couronne pour appeler à l’élection de « progressistes ». D’autres histoires fausses suggéraient des réunions secrètes présumées de l’OTAN visant à manipuler les résultats des élections. De nombreuses histoires fausses alléguant une fraude électorale ont également été largement diffusées après l’élection. Un fact-checking par AFP Fakty (Slovaquie). « Les experts disent que l’enregistrement présumé d’un appel téléphonique entre le leader du PS et un journaliste de l’agence Denník N. montre de nombreux signes de manipulation ». En Bulgarie, une ingérence des États-Unis a été affirmée avec un contenu trompeur. En Slovaquie – un pays où la population est très méfiante à l’égard de l’ingérence occidentale dans les élections, selon un sondage récent – un prétendu appel téléphonique circulait dans lequel Michal Šimečka, le leader du parti social-libéral Progressive Slovakia, discutait avec un journaliste de fraudes électorales. Selon plusieurs experts, il s’agissait d’un audio généré artificiellement.

La désinformation étant étroitement liée aux événements actuels et aux sujets de débat public, des thèmes communs de désinformation peuvent être retracés à travers toutes les élections analysées pour les questions qui ont touché toute l’Europe. En général, les principaux sujets intéressés par les récits de désinformation sont souvent économiques, y compris les impôts, les prêts hypothécaires, le coût de la vie dû à l’inflation ou à la crise énergétique, mais aussi des attentes générales/qualité de vie. Les alliances politiques actuelles et passées sont également souvent le sujet d’histoires fausses. Dans certains pays, les questions de sécurité ou de défense contre l’intervention extérieure sont centrales, souvent en référence à la guerre en Ukraine. D’autres sujets (tels que le changement climatique, les lois et institutions de l’UE, l’immigration) qui sont des cibles bien connues de la désinformation au niveau européen émergent dans le débat public de manière très différente d’un pays à l’autre. Dans certains pays où la religion est une caractéristique prédominante de la vie publique, elle a également été une cible fréquente de désinformation. Dans ces cas, des histoires fausses sur les questions de genre et la communauté LGBTQ+ ont proliféré de manière significative.

Les questions militaires et liées à la défense ont été au centre du discours public et ont été fortement affectées par une quantité significative de désinformation en République tchèque. Andrej Babiš, l’ancien Premier ministre battu au second tour, a tenté de capitaliser sur les craintes associées à l’expansion potentielle de la guerre en Ukraine. Cette question était également centrale dans les récits de désinformation. AFP Na pravou míru (République tchèque). « Un article manipulé propage des mensonges sur les projets de Petr Pavel de rétablir le service militaire ». Plusieurs fausses histoires portaient sur des sujets tels que la réintroduction du service militaire, le déploiement de soldats à l’étranger et à l’intérieur des frontières nationales, et d’autres mesures anti-guerre. Dans ce contexte, plusieurs récits familiers sur la guerre ont été revisités, dont beaucoup faisaient écho à la propagande russe.

Au total, cette recension un peu longue vise à lever définitivement le doute sur la présence hélas généralisée de la désinformation dans les campagnes électorales des démocraties européennes. Certains thèmes sont privilégiés, tels que le climat ou la sécurité, comme des cibles fréquentes de la désinformation pour susciter la peur, semer la confusion et influencer le résultat du scrutin. Les tactiques de désinformation varient, allant de fausses informations sur les politiques à la création de fausses histoires liées à des personnalités politiques, en passant par des allégations de conspiration et des manipulations visant à semer la méfiance.

Des efforts sont indispensables pour contrer la désinformation, que ce soit par le biais de la sensibilisation du public, du renforcement de la cybersécurité, ou de la collaboration entre les gouvernements, les plateformes de médias sociaux et les organisations de vérification des faits.