Archives de catégorie : Web et Europe

Billets sur les enjeux de la communication numérique européenne

Quels rôles et effets de Twitter sur la campagne des élections européennes ?

Malgré un potentiel encore très peu connu, quoique beaucoup débattu, dans les campagnes électorales européennes, Paul Nulty, Yannis Théocharis, Sebastian Adrian Popa, Olivier Parnet et Kenneth Benoit, dans « Les médias sociaux et la communication politique lors des élections européennes de 2014 » ont étudié le contenu électoral sur Twitter : un total de 3 180 candidats sur 15 353 (21%) et une base de données de 3,8 millions de tweets…

Qui sont les candidats sur Twitter ? Plutôt déjà en fonction et pro-européens

Une question de statut : les députés européens en fonction étaient environ quatre fois plus susceptibles d’avoir un compte Twitter, et six fois plus s’ils étaient déjà titulaires en 2009. D’ailleurs, les titulaires ont également envoyé plus de tweets par jour en moyenne que les non-titulaires.

Une adoption de Twitter corréler avec le degré de pro-européanité d’un candidat : les candidats des partis les plus pro-UE sont presque deux fois plus susceptibles d’avoir un compte Twitter par rapport aux candidats des partis anti-UE. Surtout, lorsqu’il s’agit de structurer l’adoption des candidats européens sur Twitter, les attitudes à l’égard de l’UE sont plus prédictives que les questions de gauche-droite au niveau national.

Que sont les conversations sur Twitter ? Plutôt des discussions nationales parallèles et quelques transnationales

La plupart des pays ont une conversation clairement identifiable qui est unique au pays et qui se concentre principalement sur les questions nationales, reflétant les sujets de conversation les plus populaires dans chacun d’entre eux.

Une conversation autour des élections européennes existent autour de hashtags spécifiques liés à l’UE. Il n’y a pas un seul pays qui n’inclue pas de hashtag lié à l’UE parmi les 10 hashtags les plus populaires, même s’ils sont généralement moins présents que les hashtags spécifiques à l’élection nationale.

Plutôt qu’à une discussion transeuropéenne très faible, c’est à une forme de « parallélisation » des discussions nationales avec des problèmes similaires sont discutés en même temps dans différents pays auquel on assiste.

Que font les Spitzenkandidaten ? La première campagne « présidentielle » de l’UE

Deux des trois principaux Spitzenkandidaten avaient une présence active sur Twitter : Martin Schulz (110 000 abonnés et 250 000 mentions), suivis par Guy Verhofstadt (26 000 abonnés et 105 000 mentions). Jean-Claude Juncker, n’avait pas ouvert de compte Twitter officiel pendant la campagne.

Lors du débat télévisé du 15 mai diffusé en direct sur l’ensemble de l’UE, le hashtag  » était diffusé en Autriche, en Belgique, en France, en Allemagne, en Grèce, en Irlande, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. . De plus, le débat des dirigeants du 15 mai a activement encouragé les téléspectateurs à poser des questions aux dirigeants via Twitter.

Au cours de la campagne, le candidat S&D était le plus important dans les premières étapes. Lors du débat « #TELLEUROPE le 15 mai, Verhofstadt a reçu un soutien notable, qui a également coïncidé avec la couverture médiatique du lancement de sa campagne avec l’ALDE. Schulz a de nouveau dominé la discussion dans la période menant aux élections, mais comme le parti qui a obtenu le plus de voix était celui du leader du PPE, Juncker a pris de l’importance dans la discussion et était apparu comme le plus susceptible de devenir président de la Commission européenne.

Quel positionnement sur la dimension européenne ?

Sur Twitter, le débat sur la légitimité de l’UE est particulièrement important dans les pays où les partis anti-UE obtiennent des scores électoraux élevés, comme au Royaume-Uni et en France. Globalement, même si on ne peut pas prétendre que la communication sur les médias sociaux au moment des élections européenne reflète exclusivement une opposition à la légitimité du projet européen, une bonne partie de la conversation est orientée vers la contestation de l’UE.

Bien que chaque pays ait son propre débat national sur les questions européennes (par exemple, #ukip #bbcbias, #whyivotedukip au Royaume-Uni), il existe également un débat transnational sur les élections européennes auxquelles tous les pays participent.

Dans les hashtags transnationaux, la mention de #serbia est prédictive du soutien à l’intégration européenne, reflétant peut-être un débat en cours sur l’adhésion de la Serbie à l’UE en 2014, ainsi que la couverture médiatique de l’aide fournie à la Serbie suite à de graves inondations. Le hashtag #Geithner est fortement associé à une position négative sur l’intégration européenne en raison d’un livre publié le 12 mai 2014 par l’ancien secrétaire américain au Trésor, Timothy Geithner, qui critiquait fortement le traitement de la crise financière par les dirigeants européens. Dans certains cas, la même question est discutée par les deux côtés du débat politique, en utilisant différents hashtags. Par exemple, #migration est associée à une position pro-UE, et #immigration avec une position Eurosceptique.

Le ton émotionnel n’est pas lié au positionnement gauche-droite, il est fortement et positivement lié à la force de la préférence pour les positions politiques pro-européennes.

Au total, les conversations sur les questions européennes sur Twitter politisent le débat sur l’avenir et la forme des institutions et des politiques de l’UE et malgré des signes d’une transnationalisation du débat sur l’UE, les discussions parallèles sur les thèmes de l’UE (en utilisant des hashtags locaux) dominent tandis que les débats entre les Spitzenkandidaten ont été le seul événement en dehors du vote lui-même qui visait un public véritablement européen.

La stratégie de l’UE contre les fake news est-elle à la hauteur ?

Après des consultations ouvertes et un rapport indépendant, la Commission européenne propose une approche européenne dans la lutte contre la désinformation en ligne. De quoi s’agit-il ?

Une sagesse principielle relativement innovante

Contrairement à la France, où son parlement débat d’une loi anti fake news, la réflexion du groupe d’experts mobilisés par la Commission européenne privilégie une approche autorégulatrice par rapport à une approche réglementaire.

Compte tenu de la complexité et de l’évolution rapide de l’environnement numérique, où le rôle des plates-formes web et des moteurs de recherche est crucial, la Commission européenne considère qu’il ne saurait y avoir une solution unique pour répondre à tous les défis liés à la désinformation.

Une sage décision, qui conduit la Commission européenne à suivre des principes généraux pour guider ses actions visant à lutter contre la désinformation :

  1. Améliorer la transparence concernant l’origine de l’information et la façon dont elle est produite, diffusée et ciblée afin de permettre aux citoyens d’évaluer le contenu auquel ils accèdent en ligne et de révéler d’éventuelles tentatives de manipulation d’opinion.
  2. Promouvoir la diversité de l’information, afin de permettre aux citoyens de prendre des décisions éclairées fondées sur la pensée critique, en soutenant un journalisme de qualité, l’éducation aux médias et le rééquilibrage des relations entre les créateurs d’information et les distributeurs.
  3. Favoriser la crédibilité de l’information en fournissant une indication de sa fiabilité, notamment avec l’aide de signaleurs de confiance, et en améliorant la traçabilité des informations et l’authentification des fournisseurs d’informations influents.
  4. Concevoir des solutions inclusives, efficaces à long terme exigeant une plus grande sensibilisation aux médias, une large participation des parties prenantes et la coopération des autorités publiques, des plateformes en ligne, des annonceurs, des signaleurs d’alerte, des journalistes et des groupes de médias.

Quoique insatisfaisante d’un point de vue strictement normatif, la posture qui appelle tous les acteurs concernés à redoubler d’efforts pour résoudre le problème de manière adéquate est plutôt rare de la part de la Commission européenne qui sait que seule elle ne saurait mettre en œuvre efficacement les actions qui contribueraient matériellement à contrer la désinformation en ligne.

Un plan d’actions relativement pragmatique

Afin d’agir rapidement et efficacement pour protéger les utilisateurs contre la désinformation, un forum multipartite sur la désinformation sera organisé pour encadrer une coopération efficace entre les parties prenantes concernées, y compris les plateformes en ligne, le secteur publicitaire, les médias et les représentants de la société civile en vue de garantir un engagement à coordonner et intensifier les efforts pour lutter contre la désinformation.

Un code de pratique sur la désinformation à l’échelle de l’UE devrait en découlé et être publié dès juillet 2018, en vue de produire des effets mesurables d’ici octobre 2018. A défaut de résultats, d’autres actions, y compris réglementaires, ne sont pas à exclure.

En vue de renforcer la vérification des faits, les connaissances collectives et la capacité de surveillance de la désinformation, un réseau européen indépendant de vérificateurs de faits sera créé afin d’établir des méthodes de travail communes, d’échanger les meilleures pratiques, d’obtenir la couverture la plus large possible dans l’UE et de participer aux activités conjointes de vérification des faits.

Pour investir dans l’éducation aux médias – l’enjeu clé pour renforcer les compétences numériques des citoyens européens – la Commission européenne lancera un appel (d’offre ou à projet ?) en 2018 pour la production et la diffusion de contenus d’information de qualité sur les affaires de l’UE à travers des médias d’information reposant sur les données (cf. « data-driven news media »).

Last but not least, en vue de sécuriser les processus électoraux et en particulier les prochaines élections européennes, sachant de 18 des 28 Etats-membres ont été frappés par des fake news lors de leurs élections nationales, la Commission européenne entreprendra plusieurs initiatives de concertation et de dialogue afin de disposer de recommandations et mesures pratiques pouvant être mises en œuvre par les États membres contre les cyberattaques et la désinformation. D’ailleurs Facebook « promet » de combattre le phénomène lors du prochain scrutin européen, selon Politico Europe.

Au total, l’approche européenne de lutte contre les fake news semble prendre en compte la triple nécessité : inclusive, d’abord afin d’aider les citoyens à acquérir les compétences nécessaires ; viable, ensuite afin de collaborer avec les acteurs du numérique sans qui rien n’est possible ; crédible, enfin afin d’éviter les actions directes de « contre-propagande » de l’UE.

Quels sont les enseignements du Conseil national du numérique pour la consultation citoyenne en ligne sur l’Europe ?

Alors que le questionnaire de la « Consultation sur l’avenir de l’Europe » vient d’être mis en ligne, à l’échelle de l’UE, en utilisant les contributions d’un Panel européen de citoyens, Jan Krewer, Secrétaire général adjoint du Conseil national du numérique, s’interroge sur « Comment réussir des consultations sur l’Europe à l’ère numérique », pour l’Institut Jacques Delors…

Promesses et limites de la désintermédiation portée par les civic tech en vue d’atteindre une consultation numérique qui permette l’inclusion, la délibération et la proximité avec la décision

A partir d’interrogations clés, Jan Krewer rassemble des observations pour évaluer le potentiel réel d’un dispositif de consultation citoyenne en ligne.

1. Une large consultation européenne peut-elle être inclusive ?

Entre d’une part, l’idéal d’une « mise en réseau des individus » ou la « mise en conversation de la société » et d’autre part, la fracture numérique et surtout des capacités encore très prégnante, l’enjeu de l’inclusion représente le 1er défi :

« La difficulté à parvenir à une forme de représentativité satisfaisante révèle la faiblesse des outils numériques quand il s’agit de légitimer des décisions démocratiques. Ce n’est pas pour autant un argument qui permet de les discréditer définitivement comme moyen de renforcer le caractère démocratique d’un processus de décision. »

2. Une véritable délibération en ligne entre citoyens est-elle possible ?

Entre l’idéal d’une démocratie délibérative parvenant rationnellement à établir un consensus et la réalité des contributions numériques des participants, l’enjeu de la délibération est un autre défi important :

« Il est difficile d’observer de véritables délibérations dans le cadre des consultations politiques menées en ligne à ce jour : peu de « branches » de discussions spécialisées se créent autour d’un argument et permettent d’aboutir à un consensus, qui reste en majorité issu de l’analyse qualitative ou quantitative menée a posteriori par l’organisateur de la consultation. »

3. Comment assurer la proximité avec les lieux de décision ?

Entre l’esprit d’ouverture honnête et sincère à la participation des citoyens et la méfiance contre une distraction voire une manipulation des citoyens, l’enjeu de la manière dont les contributions s’intègrent au processus de décision est fondamental :

« Les garanties apportées pour assurer la prise en compte des discussions dans la décision sont un facteur important pour la réussite des consultations en ligne. ».

Apports des dispositifs de consultation numérique : plus de transparence, une expertise nouvelle et de rapports de force par la mobilisation

A partir de consultations numériques menées en France, Jan Krewer livre des apports que l’on pourrait observer pour la consultation citoyenne en ligne sur l’Europe :

D’abord, les consultations en ligne favorisent une plus grande transparence des débats, non seulement des contributions de chacun, mais surtout des stratégies d’influence des différentes parties prenantes.

Ensuite, les consultations numériques permettent de solliciter une « intelligence collective », une sorte de « richesse des réseaux » qui se traduit par la mobilisation et les contributions de communautés inédites.

Enfin, les consultations en ligne « remettent en cause les rapports de force politiques institutionnels existants » et peuvent donc permettre à des mouvements sociaux numériques de s’en emparer.

Bonnes pratiques pour empêcher au maximum de dé-corréler la décision des débats organisés avec la société

Fort de son expérience au sein du Conseil national du numérique, Jan Krewer donne une série de recommandations opérationnelles qui contribueraient au succès de la consultation citoyenne en ligne sur l’Europe :

Réussir à créer un dialogue entre experts, décideurs et citoyens dans le cadre de la consultation… ce qui nécessite une transformation importante et un accompagnement non seulement de la société civile mais aussi des décideurs.

Organiser une restitution objective des débats et expliciter les modalités de leur prise en compte… ce qui peut se traduire par des réponses argumentées aux principales propositions plébiscitées par les contributeurs.

Mettre en place des dispositifs de suivi de la prise de décision, reposant notamment sur la transparence des positions défendues par les parties prenantes… ce qui conduit à mettre en place de véritables boucles de réaction tout au long du processus. 

Au total, si la consultation en ligne sur la refonte de l’Europe parvient à répondre aux enjeux d’inclusion, de délibération et de proximité, alors le dispositif pourrait contribuer à créer de nouvelles dynamiques relationnelles entre la société et les autorités sur les affaires européennes.

Initiative citoyenne européenne : de la promesse participative au clicktivism désaffecté

Entre la théorie et la pratique, Marie Dufrasne analyse les nombreux débordements de l’initiative citoyenne européenne : réinvention des pratiques, hybridation de la participation, désillusion de la délibération, résignation au clicktivism et désaffection des mobilisations…

La magie de la théorie

Les promesses de l’initiative citoyenne européenne correspondant à une « constitutionnalisation » d’un modèle participatif sont séduisantes :

  • Le premier outil transnational d’agenda-setting pour le citoyen permettant à chaque ressortissant des États membres de déclencher le processus législatif de l’UE ;
  • l’introduction d’une revendication collective, sans surveillance, dans le processus décisionnel européen ;
  • La possibilité de discours supranationaux dans un espace public européen émergent.

En bref, un tel dispositif fournit exactement ce qui fait le plus défaut à une politique quasi transnationale comme l’UE aujourd’hui :

« Un dialogue intense entre les institutions et les citoyens, un sentiment d’appropriation de la politique européenne par les électeurs et une solide légitimité pour les décisions prises au niveau de l’UE. Le pouvoir d’initiative conféré aux citoyens permet de briser le privilège exclusif de la Commission européenne de définir l’intérêt communautaire. »

Pourtant, ces premières déclarations ne résistent pas aux observations des pratiques de terrain.

Réinvention des pratiques : le hacking du dispositif institutionnel de participation citoyenne

Avec « La participation citoyenne européenne au travers des pratiques de l’Initiative Citoyenne Européenne », Marie Dufrasne détaille les pratiques de contournement et de réinvention : Un des résultats les plus intéressants est de mettre au jour des formes très créatives et militantes de contournement ou réinvention du dispositif.

Face aux énormes difficultés (juridiques et techniques), les acteurs, pour pouvoir continuer à participer dans un cadre excessivement contraint, font preuve d’usages actifs et innovateurs : réticents quant aux normes imposées par la Commission qu’ils estiment relever d’une participation pauvre, ils vont dès lors mettre en place des opérations décalées par rapport à la définition initiale du dispositif, vont tenter de le transformer, l’adapter ou d’en déborder, de le détourner, vont en donner une définition différente et vont même parfois créer un nouveau dispositif.

Hybridation de la participation : un genre participatif ambigu

Avec « The ECI as a Hybrid Participatory Genre », Marie Dufrasne montre que les termes utilisés par les autorités dans les discours officiels, les praticiens, la presse et les universitaires peuvent conduire à une ambiguïté terminologique, des attentes dissemblables et une confusion dans les usages.

Du coup, ces différences de sémantique conduisent finalement à un type hybride et ambigu de participation, combinant trois genres existants : initiative, pétition et campagne, où la dimension campagne prend le pas sur l’intention politique.

Désillusion de la délibération : une délibération désillusionnée au niveau européen

Avec « The European Citizens’ Initiative : towards more deliberation at the European level? », Marie Dufrasne analyse que l’initiative citoyenne européenne fournit très peu de délibération en dehors du comité des organisateurs définit dans le cadre du dispositif institutionnel en soi. Dès que l’initiative est enregistrée, il n’y a plus de débat, l’objectif étant de collecter des signatures.

Cependant, la délibération est présente via des communautés qui se consistent autour de comités et de partisans d’une initiative dans le cadre de campagnes de sensibilisation et de mobilisation, en dehors de tout processus formel.

Les désillusions liées à la Commission européenne qui ne semble pas encore avoir mesuré les enjeux politiques de sa communication sont fortes, surtout en raison de la façon très décevante dont la Commission réagit aux initiatives réussies, qui devrait être considérée à la lumière de l’ampleur de ce dispositif et des efforts qu’il exige de ses organisateurs.

Un autre risque est la déception des citoyens dans un dispositif exigeant mais non contraignant. Si la Commission ne réagit pas, elle aura les effets opposés de ceux qui sont prévus : cela ne fera qu’accroître le sentiment d’impuissance des citoyens européens dans le processus décisionnel et finalement renforcer les sentiments de méfiance à l’égard des institutions européennes et aggraver la crise de légitimité de l’Union.

En somme, cet instrument très exigeant et limité donne l’impression que la Commission a peur des débats politiques et des conflits alors que les contestations citoyennes contribuent à la politisation de l’UE et favorisent l’européanisation de la sphère publique.

Résignation au clicktivism : une participation réduite à la mobilisation en ligne

Avec « The European Citizens’ Initiative (ECI). Online participatory practices used to bypass traditional impediments to pan-European activism », Marie Defraisne étudie l’initiative citoyenne européenne sous l’angle des évolutions dans la relation des citoyens à la participation, notamment par une utilisation accrue des pratiques en ligne.

Au sein de chaque initiative, la collecte de signatures n’est qu’un élément d’un plan plus large d’actions légales ou symboliques poussant les acteurs à l’inventivité, au renouvellement des pratiques, au développement de répertoires plus vastes, à l’utilisation de moyens différenciés.

La communication vise principalement à faire campagne pour recueillir autant de signatures que possible. Il s’agit d’être connu et de se rendre visible, de développer et transmettre des informations, et de mettre en place une communication d’influence.

La communication est un élément central des pratiques et devient même parfois un but en soi, avec la préséance sur le reste, transformant l’action en une véritable campagne. La communication subsume alors tous les types d’actions que les participants mettent en place. Devenir visible et communiquer peut même être l’objectif principal d’une initiative en créant des sites internet, en étant présents sur les réseaux sociaux, en organisant des événements pour attirer la presse, en développant des slogans et des messages à diffuser auprès du grand public.

Déjà que l’idée militante est emballée par la réglementation, le dispositif technique essentiellement numérique vient finir de la transformer en slogans concis et accrocheurs.

Au total, les pratiques de communication révèlent une résignation en passant du militantisme au campaigning et en les poussant à promouvoir le clicktivisme, tout en reconnaissant que ce n’est pas ce qui était attendu de la participation citoyenne au niveau européen.

Désaffection des mobilisations : un contrôle des affects

Avec « Les débordements d’un dispositif participatif institutionnel : comment l’Initiative Citoyenne Européenne impose aux participants de contourner un contrôle maximal des affects », Marie Dufrasne illustre que les contraintes juridiques et formelles, extrêmement cadrées, pèsent sur les participants et laissent peu de place à l’expression des affects.

La norme de rationalité conduit la plupart du temps à disqualifier tout autre registre mobilisé pour justifier des positions dans le cadre des institutions européennes, exigeant, en particulier un contrôle minimal des affects.

Les promoteurs disent se sentir obligés d’élaborer des propositions raisonnables et de se plier à des pratiques en adéquation avec la manière de fonctionner de la Commission pour pouvoir être considérés.

Ce qui est extrêmement paradoxal mais tout à fait intéressant, c’est la coexistence de cette vision de ce que devrait être l’initiative citoyenne européenne et l’Europe avec une déception extrême vis-à-vis de ce qu’elles sont réellement. Puisqu’il faut passer par l’institution pour changer l’institution, les acteurs acceptent de prendre part à un dispositif d’une institution qu’ils critiquent fortement dans une forme de « coopération conflictuelle ».

Conclusion : dépolitisation et désidéologisation ?

Certes, la proposition politique à l’origine d’une initiative citoyenne européenne doit être traduite en une proposition législative concrète au point que l’idée politique initiale est souvent diluée au point de devenir presque apolitique.

Mais, plutôt qu’un mouvement de dépolitisation et de désidéologisation, l’initiative citoyenne européenne, dans une dynamique de coopération conflictuelle conduit à une reconfiguration des formes de démocratie participative et de mobilisation des citoyens et de militantisme au niveau européen avec de nouvelles pratiques participatives et communicationnelles, d’autant plus à l’heure de la transformation numérique.

Initiatives citoyennes européennes : bilan chiffré des résultats et de la visibilité médiatique

Enfin, un bilan consolidé des résultats et de la visibilité médiatique des initiatives citoyennes européennes est réalisé par le think tank Bertelmann Stiftung (Policy Brief + Factsheet)…

Bilan chiffré des initiatives citoyennes européennes : huit millions de signataires, zéro impact législatif

Avec une moyenne de 8 projets enregistrés chaque année, le bilan des initiatives citoyennes européennes est dramatique.

Certes, 8 millions de citoyens ont signé une ou plusieurs ICE. Néanmoins, seulement 4 des 48 initiatives enregistrées ont réussi à recueillir le million de signatures requis. La Commission a répondu à toutes les ICE réussies ; mais, à ce jour, aucune initiative citoyenne n’a été directement transposée dans un acte législatif.

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En dépit des nombreux obstacles sur le parcours, les initiatives citoyennes européennes demeurent un instrument dont le potentiel est encore largement sous exploité. Le bilan qualitatif montre que les conditions du succès résident autant dans le choix d’une thématique mobilisatrice, donc indirectement d’une audience de supporters potentiels prédéfinies que dans les ressources financières et les compétences de campagne des organisateurs.

Au total, l’initiative citoyenne européenne apparaît davantage comme un instrument pour les citoyens organisés, en d’autres termes, pour la société civile organisée.

Visibilité médiatique des initiatives citoyennes européennes : 500 mentions, 500 fois moins que la Commission européenne

Une visibilité médiatique des initiatives citoyennes européennes quasi inexistante : entre 2011 et 2017, seulement 516 mentions dans 14 pays et 84 sources, soit un peu moins d’un article par an et par média.

Une visibilité très différenciée selon les Etats-membres : la plus grande couverture médiatique de l’initiative citoyenne européenne enregistrée en Allemagne, au Luxembourg, en Autriche (représentant ensemble plus de 50% de toutes les mentions) tandis que presque totalement ignorée dans de nombreux États membres d’Europe centrale et orientale, ainsi qu’en Irlande, au Danemark et aux Pays-Bas.

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Une visibilité significativement différente selon les initiatives citoyennes européennes au fil du temps : après l’introduction en avril 2012, la couverture médiatique s’accélère sous l’effet de la nouveauté, puis elle devient étroitement liée aux initiatives réussies. « Right2Water » en 2013, « Stop TTIP » en 2014 (qui a été interrompu pour des raisons formelles); « Stop Vivisection » en 2015; et les deux initiatives « Stop TTIP» et « Ban Glyphosate » en 2017.

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Une visibilité médiatique plus forte pour le déficit démocratique de l’UE : Près de neuf fois plus de mentions sur le déficit démocratique de l’UE que sur l’initiative citoyenne européenne.

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Ce qui frappe, c’est que les résultats d’une initiative citoyenne européenne ne jouent pratiquement aucun rôle dans la couverture médiatique. Non seulement, l’audience liée aux signatures collectées ne semble générer presque aucune publicité dans les médias. Mais en outre, la valeur ajoutée de la couverture médiatique est décevante pour les initiateurs pratiquement invisibles aux yeux du public, pourtant susceptibles de donner un visage à leur campagne.

Au total, la couverture médiatique des initiatives citoyennes européennes, très maigre contribue à une prise de conscience de base, surtout pour s’opposer que pour proposer, sans effet de mobilisation via les médias et sans effet de bord transnational.

En conclusion, quoique le bilan, comme on pouvait s’y attendre, est particulièrement négatif, ses enseignements sont d’autant plus impératifs.