Archives de catégorie : Opinion publique européenne

Billets sur l’opinion publique européenne

Game of Thrones et élections européennes : à quelle famille politique appartenez-vous ?

Constatant que la politique européenne ressemble moins aux idéaux de la démocratie athénienne qu’à Game of Thrones, le think tank ECFR, dans une étude sur ce que veulent vraiment les Européens, analyse le système politique européen comme un champ de bataille imprévisible d’alliances constamment changeantes en lutte brutale d’influence… Bienvenue dans la course européenne au trône de fer…

La « Maison des Stark » : les croyants du système

C’est la classe complaisante qui croit que le système fonctionne toujours aux niveaux national et européen. Pour eux, la politique continue de fonctionner selon les règles habituelles. En votant, ils peuvent faire entendre leur voix et influencer leur avenir. Dans Game of Thrones, la maison des Stark continue de respecter les normes et les coutumes traditionnelles, même si la maison des Lannister et d’autres familles renversent ces règles.

Estimant que les systèmes européen et national fonctionnent à la fois, ils représentent 24% de l’électorat de l’UE :

  • Âge moyen de près de 50 ans car beaucoup de jeunes ne prévoient pas voter ;
  • Majoritairement masculin, mais assez représentatif des hommes et des femmes ;
  • Plus grande représentation en Allemagne, au Danemark et en Suède, mais aussi en Autriche, en Hongrie et en République tchèque ;
  • Confortablement à l’aise, généralement titulaire d’un diplôme d’études secondaires.

« Les moineaux » : les Gilets Jaunes

Ces personnes ont perdu espoir tant dans leurs systèmes politiques nationaux que dans l’UE, car les Sparrows pensent que tous les systèmes politiques sont brisés et rien de bon ne peut en résulter. La seule solution est donc la révolution – un soulèvement populaire visant à purifier la société et à recommencer. Telle est la vision du grand moineau dans Game of Thrones, dont le mouvement politique ascendant utilise la violence pour humilier les élites corrompues qui contrôlent la vie politique depuis des siècles.

Des révolutionnaires désespérés qui ont perdu confiance dans les systèmes politiques européen et national représentent 38% de l’électorat de l’UE :

  • Les plus mobilisés ont plus de 50 ans ;
  • Légèrement plus de femmes que d’hommes et nettement plus de femmes en France et en Italie ;
  • Le plus fort en France, en Grèce et en Italie ;
  • Ni de gauche ni de droite, des électeurs désengagés qui ont le même revenu moyen que ceux de la Maison des Stark.

Le peuple des « Daeneryses » : la gauche pro-européenne

Comme Daenerys Targaryen, mère de dragons, qui libère des esclaves, ces peuples souhaitent libérer les Européens de leurs entraves dans des États-nations restrictifs dotés d’une vision internationale positive. Ces personnes cherchent le salut dans un projet transnational. Ils pensent que leurs systèmes nationaux sont brisés et se tournent vers un système politique bruxellois dans lequel ils croient encore pour soigner leur pays de la maladie.

Des Européens convaincus qui estiment que leur système national est en panne, constituant 24% de l’électorat de l’UE :

  • Le groupe le plus jeune avec une moyenne d’âge de 41 ans ;
  • Groupe assez équilibré, avec une plus grande représentation féminine en Autriche, en République tchèque, aux Pays-Bas et en Suède ;
  • Les plus fortes concentrations en Hongrie, Pologne, Roumanie, Slovaquie et Espagne ;
  • Un revenu moyen plus faible que tous les groupes, en grande partie des génération Y et X.

« Le peuple libre » : les eurosceptiques nationalistes

Ces personnes pensent que l’UE est une illusion dangereuse qui sape la souveraineté nationale. Ils veulent retourner dans les États membres autonomes. En ce sens, ils font écho au Free Folk farouchement indépendant, qui valorise l’autonomie par rapport aux tentatives idéalistes d’unir l’humanité ou à la construction d’une alliance grandiose d’autres dirigeants politiques.

Des eurosceptiques nationalistes qui estiment que le système politique de leur pays fonctionne mais que l’Europe ne fonctionne pas, ce qui représente 14% de l’électorat européen :

Le groupe le plus âgé en général, particulièrement les électeurs engagés ;

  • Assez équilibré entre hommes et femmes, mais les hommes prédominent au Danemark et en Autriche tandis qu’en Italie et en Hongrie, le groupe a une forte représentation féminine ;
  • Fortes concentrations en Autriche, au Danemark et en Italie ;
  • Les gens libres sont mieux lotis que les Daeneryses. Ils sont principalement des baby-boomers et légèrement à droite d’eux sur le plan idéologique.

Dans le tumulte de Games of Thrones, comme lors des élections européennes, ce n’est pas la devise de la famille Frey « We Stand Together » qui prédomine mais bien davantage des groupes qui se positionnent en fonction de leur soutien aux systèmes national et européen face aux principaux défis auxquels l’Europe est confrontée aujourd’hui.

FactCheckEU pour lutter contre la désinformation lors des élections européennes

La nouvelle plateforme multilingue FactcheckEU, lancée le 18 mars, met en commun leurs efforts le temps des élections européennes pour traquer les infox et « fact-checker » la campagne. De quoi s’agit-il ?

factcheckEU

La réponse de la communauté des fact-checkers en Europe aux fausses informations

Parce que « la désinformation ne connaît pas de frontière, en particulier en Europe, qui est à la fois une structure politique unique et une région composée de nombreuses langues et cultures » selon Jules Darmanin, coordinateur du projet, la communauté des fact-checkers se mobilisent à l’occasion des élections européennes.

Le service CheckNews de Libération s’est engagé à investir son premier prix d’innovation dans le fact-checking, décerné par le réseau international de fact-checking pour développer une plateforme permettant des passerelles éditoriales et techniques avec d’autres médias étrangers.

Des réponses aussi aux questions des internautes

La plateforme collaborative FactCheckEU réunit 19 rédactions issues de 13 pays européens pour partager leurs vérifications de rumeurs et d’infox pendant la campagne :

  • en étudiant la circulation des fausses informations au sein de l’Union européenne, et les idées reçues qui circulent sur les institutions européennes ;
  • en vérifiant les discours politiques autour des élections afin de décrypter les principales propositions ;
  • en répondant directement aux questions dans 11 langues différentes ;
  • en respectant des engagements de transparence, d’éthique, de méthodologie et d’impartialité.

En France, 5 rédactions y participent : Les Décodeurs du MondeFake Off de 20 minutesAFP FactuelCheck News de Libération et Les Observateurs de France 24. A cela s’ajoutent 14 médias d’autres pays européens.

Au total, une initiative de salubrité publique pour l’espace public européen, a fortiori en période électorale européenne !

Euroscepticisme : quel rôle des médias en ligne ?

La participation du public via des commentaires sous les articles de presse en ligne et dans les médias sociaux ajoute une nouvelle dimension à la fabrication de la contestation de l’Union européenne dont le cadrage et le débat sont traditionnellement menés par des publics élitistes (journalistes, universitaires et groupes politiques ou civiques marginaux). Comment la contestation de l’UE est refaçonnée dans la sphère publique numérique, selon Asimina Michailidou dans « The role of the public in shaping EU contestation: Euroscepticism and online news media » ?

Couverture journalistique des questions européennes en ligne : les cadrages uniformisés de l’Europe

L’analyse d’un corpus de plus de 1 500 articles en ligne donne une tendance dans les principaux médias d’information en ligne au fil du temps dans toute l’Europe vers une relative uniformité dans le cadrage de la politique de l’UE :

Non seulement, la politique au jour le jour reçoit beaucoup d’attention des journalistes, en particulier les politiques nationales restent fermement le « cadre » fondamental, les négociations et rivalités des scènes politiques nationales – micropolitique des partis ou ragots sensationnalistes diplomatiques – dominent les cadrages journalistiques.

Mais surtout, les actions des différents décideurs sont présentées comme des faits apparemment « neutres », donc peu commentés ou analysés, ce qui laisse du coup le discours technocratique et les choix collectifs pratiquement incontestés par les journalistes.

La perspective des lecteurs : l’euroscepticisme (re)contextualisé

Cependant, le manque d’intérêt des journalistes pour les implications démocratiques de l’UE contraste avec la manière dont les lecteurs débattent de la politique européenne. Les lecteurs utilisent souvent les forums de commentateurs pour exprimer leur profonde préoccupation face à l’état de la démocratie en Europe et à l’absence de mécanismes de contrôle démocratiques.

Les évaluations négatives de l’UE dominent à travers les pays, quelle que soit la source du débat de l’UE, la position de l’acteur (agissant en qualité de citoyen, représentant politique ou non gouvernemental) ou la portée (nationale/transnationale, UE/étranger) au point d’être un élément unificateur essentiel des sphères publiques en ligne.

Sans pour autant constituer une communauté consciente, qui se réunit consciemment pour débattre de l’état actuel des affaires européennes et de l’orientation future de l’intégration européenne, les sphères d’information en ligne sont néanmoins synchronisées en termes de sentiment public, une sorte de communauté des utilisateurs, unie par son anti-élitisme et sa compréhension de soi qui constituent la voix du peuple et la défense de la démocratie.

L’euroscepticisme est en partie le reflet du cadrage journalistique. Les contributions journalistiques eurosceptiques déclenchent des débats en ligne plus intenses et le ton principal de l’article est amplifié. Le débat devient ainsi de plus en plus homogène en ce sens qu’une voix pro-européenne est quasiment inexistante dans les commentaires des lecteurs.

Les médias en ligne, en particulier les médias sociaux, jouent un rôle dans l’amplification de la contestation de l’UE et du mécontentement populaire de catalyseur en devenant populaires et en restant dans l’œil du public.

Que conclure pour l’espace public européen en ligne ?

Premièrement, les plateformes d’info en ligne reproduisent plutôt que de contester les cadres dominants des médias hors ligne.

Deuxièmement, les échanges publics de lecteurs ne dépendent pas nécessairement des cadres journalistiques et du style de reportage.

Troisièmement, la désaffection vis-à-vis des institutions de l’UE est palpable dans les débats en ligne sur les principaux médias d’information en ligne. L’euroscepticisme diffus n’est plus confiné aux limites de la sphère publique en ligne ou à des acteurs publics spécifiques.

Des sphères publiques en ligne dans l’UE – fragmentées par nationalité – émergent ainsi de manière unifiée grâce à la référence aux mêmes événements / informations et à l’utilisation parallèle des mêmes cadres et interprétations. Les cadres et les thèmes utilisés pour rendre compte des événements politiques de l’UE divisent les publics en « nous et eux », perpétuant ainsi la perspective nationale et un euroscepticisme diffus.

Au total, le cadrage journalistique de la politique de l’UE dans les médias en ligne contribue à approfondir les conflits existants plutôt que la réalisation d’une compréhension commune et donc participe de la dynamique d’un euroscepticisme diffus en ligne.

Quête du sens de l’Europe : cartographier les communautés d’Européens

Puisque le rédacteur en chef de la nouvelle revue Européens Pascal Beria reconnaît dans un billet sur « l’empire du sens » que le bon sens n’est plus la chose au monde la mieux partagée, contrairement à la conviction de Descartes, il nous reste à retracer les itinéraires personnels du sens européen afin de cartographier les différentes communautés d’Européens en fonction du sens qu’ils donnent à l’Europe…

De la quête de sens européen à la cartographie des communautés

Les travaux de l’« Observatoire du sens » mené par l’agence Wellcom et l’institut ViaVoice se révèlent précieux pour fixer le cadre d’une réflexion autour du sens de l’Union européenne et de ses communautés.

A partir de deux axes structurant la relation individuelle/collective et la relation transmission/projection, se dessinent plusieurs territoires de sens de l’Europe :

  • Sur l’axe horizontal (arbitrairement) à gauche vers un sens de l’Europe comme accomplissement personnel, autour des valeurs de liberté et d’autonomie et à droite vers des aspirations plus collectives à exercer des responsabilités communes ;
  • Sur l’axe vertical, le haut pointe vers une capacité de projection dans le futur tandis que vers le bas pèse davantage le poids de l’héritage et des patrimoines.

Ainsi, le premier repère est le centre, où il est possible de distinguer ceux qui sont littéralement déboussolés par l’Europe, disons des Européens indécis ou indifférents. Autour deux cercles selon le niveau d’engagement des publics avec l’Europe se dessinent.

sens_Europe_profils_Européens

Pour ceux qui ne font pas du sens de l’Europe l’alpha et l’omega de leur vision du monde, il est possible de distinguer quatre publics distincts :

  • Les Engagés sont globalement convaincus, sans le poids de l’idéologie, par l’aspiration future à une construction européenne plus importante ;
  • Les Enracinés sont en revanche plus attachés, sans passions tristes, à leur écosystème de relations et de représentations ;
  • Les Europtimistes ont une relation plus utilitariste à l’Europe, qui leur permet – quant à eux – de s’épanouir, de voyager, de profiter ;
  • Les Eurosceptiques font une expérience moins concrète et concluante de l’Europe, donc plus ambiguë.

Pour ceux en revanche qui place l’Europe au centre du sens, comme clé explicative globale, dont on peut extrapoler qu’ils ne sont pas les plus nombreux dans la société, mais certainement les plus vocaux, les visions sont plus radicales :

  • Les Euroconstructifs sont convaincus qu’il faut construire une Europe puissance capable de rivaliser avec les grands acteurs pour protéger les Européens – la vision littéralement la plus constructive de l’Europe ;
  • Les Nationalistes sont des enracinés qui craignent que le projet européen vienne en contradiction, en opposition avec leur aspiration à conserver leurs identités et leurs patrimoines ;
  • Les Internationalistes sont les hérités d’un projet européen plus émancipateur que protecteur ;
  • Les Europhobes sont dans une situation de rejet contre une Europe qu’ils ne peuvent pas tolérer dans leur vie.

Au total, la tentative de cartographier un territoire des Européens en fonction du sens qu’il donne à l’Europe dessine près d’une dizaine de communautés d’Européens qui cohabitent et seront appelés prochainement aux urnes.

Vers une campagne électorale européenne sous le signe des paradoxes ?

Alors que le scrutin est encore lointain pour les citoyens qui seront appelés aux urnes en mai prochain, l’atmosphère en matière européenne est pour le moins paradoxale. Revue des principaux paradoxes du moment…

Le paradoxe classique d’un scrutin européen mangé par les enjeux de politique intérieure

Comme souvent, selon Jean-Louis Bourlanges dans l’émission Le Nouvel Esprit Public, le 3 février, le débat européen en France est mangé par des enjeux de politique intérieure. Non seulement, la campagne va se dérouler entrecoupée des longs week-ends du mois de mai, mais surtout les conséquences du grand débat national et l’éventuel référendum vont venir escamoter le débat européen.

Plutôt que de s’intéresser aux éventuels programmes et propositions pour le futur de l’UE, la scène médiatique est davantage préoccupée par l’écume liée au choix des têtes de liste ; ce qui générera le ressentiment des électeurs qui n’auront pas eu le sentiment que les vrais sujets auront été abordés et tranchés par les résultats électoraux.

Le paradoxe contemporain d’un projet européen dorénavant à sauvegarder

Hérité des années 1950 et des Trente Glorieuses, le projet de construction européenne, reposant sur la démocratie représentative, le multilatéralisme en politique étrangère, l’économie sociale de marché régulée et redistributive est dans le climat actuel tombé du côté des « avantages acquis » à sauvegarder face à la poussée populiste.

La mobilisation des extrêmes autour d’une dynamique paneuropéenne et de leur éventuel coalition – quoiqu’illusoire en majeur partie – tire le jeu politique non plus vers le sinistrisme qui poussait les forces politiques vers une montée irrésistible des forces « progressistes » mais bien davantage vers un affrontement entre la sauvegarde de la construction européenne co-construite par la social-démocratie et la démocratie chrétienne et la destruction sous la pression des forces populistes et néo-conservatrices.

Le paradoxe médiatique européen de débats éloignés des attentes

Dans les médias, le débat autour de l’Europe se traite davantage sous l’angle doctrinal, idéologique ou théorique sur la forme de la construction européenne, sur des décisions arbitrales pour ou contre telle ou telle action (l’euro, Schenghen…) ou des sujets forcément polémiques, comme l’immigration.

Dans les sondages, ou lors des consultations citoyennes européennes, les attentes du public sont, en revanche, beaucoup plus prosaïques, concrètes pour faire avancer l’Europe de l’apprentissage et de la formation tout au long de la vie pour faire face aux changements, de la progression des protections, notamment sociale ou encore de la lutte contre les changements climatiques, sans compter tous les enjeux régaliens de l’Europe : défense, justice et droits fondamentaux.

Le paradoxe européen d’une élection à finalité incertaine

La finalité des élections européennes n’est pas – plus – consensuelle :

  • S’agit-il d’« élire » le futur président de la Commission européenne via le système des Spitzenkandidaten qui consiste à imposer aux chefs d’État et de gouvernement la tête de liste du parti européen arrivé en tête le soir du scrutin, sachant que ce système n’est plus défendu par tous les membres du Conseil européen ?
  • S’agit-il de choisir les représentants qui défendront les orientations politiques soutenues par les citoyens, la première consistant à approuver ou désapprouver le président de la Commission européenne nommé par le Conseil européen, puis chaque Commissaire et chaque projet de texte sur la base de coalition ad hoc ?

Le lendemain du scrutin européen n’a jamais été aussi indéterminé, non seulement en raison de la fébrilité face à la vague annoncée de populisme mais surtout à cause de l’inconnu du Conseil européen, qui pencherait vers une nomination de circonstance « en fonction des résultats », selon les termes du traité de Lisbonne, mais donc indépendamment du système des Sptizenkandidaten.

Le paradoxe europhobe d’une détestation de l’UE qui fait la démonstration de sa raison d’être

Dernier paradoxe soulevé par le correspondant des Echos à Bruxelles Gabriel Grésillon dans « la très paradoxale percée des europhobes ». Selon lui, « à mesure que les partis populistes s’imposent dans le paysage européen, leur discours ouvertement hostile à l’Union donne à cette dernière une reconnaissance politique inégalée ».

Ce paradoxe des partis eurosceptiques radicaux – dit europhobes – est également pointé par France Culture qui constate que « la posture anti-européenne des eurosceptiques radicaux rejoint un positionnement anti-système, anti-élite, censé avoir des retombées électorales. Une façon donc de s’ancrer un peu plus dans le système politique qui est en théorie rejeté. »

Au total, les balbutiements de la campagne électorale 2019 sont à plus d’un titre paradoxaux : les opposants les plus farouches légitiment en dépit l’Europe tandis que les acteurs censés les plus européens délégitiment en partie le scrutin européen.