Archives par étiquette : citoyens

Quels sont les défis de la prochaine délibération publique autour du livre blanc sur le futur de l’UE ?

Confronté à une culture de méfiance des administrations publiques quant à la qualité de ce que le public peut contribuer au processus d’élaboration des politiques, à des lignes directrices qui ne donnent pas une orientation suffisante sur l’utilisation efficace des techniques d’engagement délibératif et à un manque d’activités intentionnelles des citoyens pour partager les informations et participer, la délibération et l’engagement des citoyens autour du livre blanc sur le futur de l’UE est le sujet du moment pour la communication de l’UE. Quelles sont les défis ?

livre_blanc_avenir_UE

Surcharge d’information : réussir à capter l’attention des citoyens

Normalement, lorsqu’une consultation et une délibération sont proposées au public, une plateforme de participation est immédiatement disponible au moment de l’annonce et de la sortie du livre blanc afin que les citoyens disposent de tous les éléments leur permettant de s’engager.

Idéalement la plateforme doit proposer toutes les fonctionnalités qui permettent tout à la fois de faciliter la lecture de l’information et la participation à la délibération, avec des bibliothèques de contenus, des moteurs de recherches, des outils de collecte de données, de participation et de suivi du processus délibératif…

Paradoxalement, aucun élément n’est semble-t-il disponible pour lancer et améliorer le processus délibératif en ligne autour du livre blanc sur l’avenir de l’UE.

Dialogue asynchrone : réussir à activer des conversations avec les citoyens

Non seulement, aucune période spécifique n’est vraiment idéale pour une communication sur l’Europe, même si la date du cinquantenaire du traité de Rome, le 25 mars prochain, s’imposait comme une évidence pour délivrer une annonce sur l’avenir du projet européen.

Mais surtout, la conversation citoyenne sur l’Europe envisagée sur une longue période s’étalant jusqu’au discours sur l’état de l’UE en septembre prochain se situe exactement au pire moment électoral entre les scrutins hollandais, français et allemand, sans même parler du Brexit.

Scepticisme institutionnel : réussir à capter des contributions citoyennes sur l’Europe

Le lien entre l’opinion publique et les décideurs publics a été faible dans la plupart des exercices d’engagement en ligne. C’est d’autant plus vrai pour les institutions qui n’ont pas fait le travail pour construire des outils en ligne pérennes pour une délibération « normalisée » dans le processus administratif.

A l’échelle de la Commission européenne, le crash-test de l’initiative citoyenne européenne a plutôt été un crash qu’un test de la délibération citoyenne en ligne. Les diverses expériences ont traduit des processus médiocres et/ou autour de questions litigieuses.

Représentativité : réussir à toucher au-delà des usual suspects de la bulle bruxelloise

Personne ne prétend qu’une délibération peut garantir un échantillon représentatif en ligne de l’ensemble de la population européenne, et donc une délibération scientifiquement authentique. À l’heure actuelle, la plupart des praticiens en ligne se contentent de considérer les recommandations de leurs groupes constitutifs comme légitimes.

Mais, même à considérer mieux refléter simplement ceux qui s’intéressent aux sujets européens et/ou ceux qui ont la « digital literacy », la délibération citoyenne européenne doit mobiliser des ressources et une énergie importants pour seulement y parvenir.

Au total, nous ne pouvons que partager la crainte formulée dans Le Monde « si les bonnes questions sont posées, les bonnes réponses, elles, risquent de se faire attendre. »

Des campagnes de communication pour une « Union du changement démocratique »

Dans son 3e rapport sur la citoyenneté de l’Union, la Commission européenne formule des propositions concrètes en matière de communication en vue de promouvoir, protéger et renforcer les droits attachés à la citoyenneté de l’Union…

rapport_citoyennete_europeenne_2017

Promouvoir les droits liés à la citoyenneté de l’Union et les valeurs communes de l’UE

La Commission européenne annonce mener, en 2017 et 2018, une campagne d’information et de sensibilisation à l’échelle de l’UE sur les droits liés à la citoyenneté de l’Union, notamment sur la protection consulaire et les droits électoraux en prévision des élections européennes de 2019.

Contrairement aux dernières élections européennes de 2014, la Commission européenne semble désireuse de s’associer aux efforts du Parlement européen autour du scrutin européen, avec cette communication très en amont nécessaire pour lutter efficacement contre l’abstention électorale.

Promouvoir et renforcer la participation des citoyens à la vie démocratique de l’Union

La Commission européenne entend intensifier les dialogues citoyens et encourager les débats publics, afin d’améliorer la compréhension que les citoyens ont de l’incidence de l’Union sur leur vie quotidienne et d’encourager l’échange de vues avec eux.

Depuis l’Année européenne des citoyens en 2013, les dialogues citoyens sont au cœur de la démarche de communication de la Commission européenne auprès du grand public, même si les résultats des évaluations insistent sur les effets, hélas, trop limités de ces dispositifs.

Renforcer la sécurité et promouvoir l’égalité

La Commission européenne souhaite mener, en 2017, une campagne sur la violence envers les femmes et soutenir activement l’adhésion de l’Union à la convention d’Istanbul aux côtés des États membres, et présenter des propositions visant à remédier aux problèmes d’équilibre entre vie professionnelle et vie privée rencontrés par les familles qui travaillent.

Avec ces annonces, la Commission européenne semble ainsi répondre favorablement à deux demandes relatives à des Années européennes :

  • d’une part, une résolution du Parlement européen proposant que 2016 soit l’Année européenne de lutte contre la violence à l’égard des femmes et des filles ;
  • d’autre part, une déclaration parlementaire soutenue par une mobilisation d’ONG européennes pour la désignation de 2014 comme Année européenne de la conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale.

Faut-il y voir un signe d’espoir pour les spécialistes des propositions de résolution au Parlement européen relatives aux Années européennes, comme par Ivan Jakovčić qui envisage au choix une Année européenne des journalistes ou du vin ?

Au total, l’investissement de la Commission européenne dans la communication citoyenne semble ne cesse de se renforcer au cours de ces dernières années.

L’Union européenne embrasse-t-elle l’avenir de la communication ?

La prise de conscience est croissante que « si la communication est faible, tout le reste est sans valeur », selon une étude mondiale sur la communication publique/gouvernementale dans une ère de colère. Comment la communication européenne pourrait s’inspirer des tendances observées dans la communication des gouvernements afin de mieux communiquer avec leurs citoyens dans un monde de plus en plus polarisé aujourd’hui ?

Les principales difficultés de la communication publique/gouvernementale dans le monde

Les technologies, notamment le mobile et les médias sociaux, ont rendu les gens de plus en plus puissants. Les citoyens ont un accès presque illimité à l’information. Ils diffusent largement leurs problèmes, peu importe leur exactitude. Ils peuvent critiquer et faire campagne plus rapidement que la vitesse à laquelle les gouvernements peuvent réagir.

Dans le même temps, les citoyens sont également devenus de plus en plus en colère. Ils craignent d’autant plus le changement, se méfient de la mondialisation et méprisent les politiciens. Ils lâchent leur colère refoulée contre les élites qu’ils estiment hors de contact.

En outre, le populisme et l’extrémisme sont devenus plus courants.

Au total, les leaders de la communication publique et gouvernementale sont confrontés à des difficultés sans précédent pour répondre à cette vague de changement technologique et de mécontentement du public : les citoyens sont de plus en plus hétérogènes, interconnectés et toujours plus difficiles à atteindre.

L’état de la communication publique/gouvernementale dans le monde

Parallèlement à la législation, la réglementation et la fiscalité, la communication est l’un des principaux leviers d’action des gouvernements.

Mais pourtant, la communication publique/gouvernementale est :

  • Rarement bien comprise par les politiciens et les décideurs publics ;
  • Fréquemment considérée comme un service tactique plutôt qu’une fonction stratégique de l’exécution des politiques publiques ;
  • Sous-qualifiée dans des domaines tels que les médias sociaux, l’analyse des données, la segmentation de l’audience et l’engagement des citoyens ;
  • Souvent en inadéquation entre les missions et les structures et les compétences, qui n’ont pas évoluées ;
  • Rarement utilisée à son plein potentiel.

Les principaux défis de la communication publique/gouvernementale

La baisse des niveaux de confiance dans les gouvernements sape le lien entre ceux qui sont gouvernés et ceux qui les gouvernent. Mais surtout, ces niveaux compromettent toute dynamique susceptibles d’embrayer entre l’autorité érodée des politiques publiques d’une part, et les doutes des entreprises et des citoyens d’autre part.

La fracture des audiences brise le modèle d’une communication diffusionniste sur lequel de nombreux gouvernements s’appuient encore. La plupart des gouvernements peine à éviter des messages uniformes au lieu de les adapter aux citoyens.

Beaucoup de communicants publics/gouvernementaux luttent pour aller au-delà des conversations unidirectionnelles qui représentent la majorité de la communication aujourd’hui. L’engagement citoyen est rarement perçu comme une priorité, et l’écoute rarement déployée.

Les équipes de communication n’ont pas les compétences, l’expertise ou les ressources nécessaires pour fonctionner efficacement dans un paysage médiatique en rapide évolution. La question de la capacité des services de communication est clairement exposée.

L’influence de la communication est sous-investie. Elle est insuffisamment considérée comme un élément essentiel de l’élaboration et de la mise en œuvre des politiques publiques. Une majorité ne mesure pas l’impact de la communication, réduisant ainsi l’importance perçue de la communication comme levier du gouvernement.

Face aux difficultés et aux défis de la communication publique/gouvernementale dans le monde, la communication européenne – pour une fois – ne se distingue guère… et ce n’est pas une bonne nouvelle.

Comment la communication européenne pourrait saisir les nouvelles opportunités de la démocratie numérique ?

Les espaces en ligne sont très bons pour rassembler et partager des signes, mais moins bons pour hiérarchiser et délibérer sur leur sens. Ce constat aussi évident que dramatique devrait représenter un boulevard pour la communication européenne qui résoudrait d’une pierre deux coups : accessibilité au plus grand nombre, et surtout lisibilité du plus grand nombre.

Comment la communication européenne pourrait essayer de canaliser les outils numériques dans les processus européens de prise de décision pour regagner la confiance des citoyens dans les institutions politiques européennes plutôt que de les rendre encore plus désenchantés par des processus politiques éloignés, sans pertinence, démodés ou dominés par des intérêts particuliers ?

Dans « E-democracy in the EU: the opportunities for digital politics to re-engage voters and the risks of disappointment », Jamie Bartlett et Heather Grabbe formulent de nombreuses propositions, dont en voici une partie…

Rendre la délibération européenne plus interactive pour réengager les citoyens dans le projet européen

Souvent accusée d’être moins directement liée aux préoccupations des électeurs, l’Union européenne – tant menacée – pourrait, si elle s’en donnait les moyens, non pas seulement mettre en ligne ses activités et rendre accessibles ses données au public (open-data) mais surtout adopter de nouvelles méthodes pour impliquer les électeurs dans ses délibérations.

Placer au cœur des processus de décision de l’UE les Européens est le seul moyen de regagner la confiance perdue et de répondre à leurs attentes aujourd’hui de ne plus recevoir des informations d’en haut mais d’être impliqués dans sa création et d’être en mesure de participer directement aux débats :

  • utiliser des plateformes en ligne pour faciliter le dialogue sur les propositions législatives et leurs implications, y compris leurs délibérations ;
  • améliorer la présentation des points de vue divers, de sorte que les citoyens puissent voir les arbitrages impliqués dans les décisions et les synergies ;
  • faciliter au public les formes de sa participation : commenter, discuter, proposer… pas seulement comme un flux top-down des députés aux citoyens, mais aussi horizontalement entre les citoyens ;
  • partager des réponses rapides et détaillées aux questions des citoyens afin de les maintenir engagés.

Rendre les données européennes plus compréhensibles pour améliorer responsabilité et transparence de l’UE et des citoyens

Souvent incompréhensible pour le commun des mortels ou inaccessible faute d’interface de consultation adaptée, la donnée européenne, tant issue des Européens que des institutions européennes pourrait être beaucoup mieux exploitée.

Comment ?

Pourquoi ne pas utiliser le numérique, le big data et la veille en ligne pour identifier les questions importantes pour les citoyens, via des mots clés porteurs, mais négligées dans les processus politiques.

Pourquoi ne pas utiliser le numérique pour permettre aux gens ordinaires de faire pression sur un pied d’égalité avec les lobbyistes influents, parce que les plus vocaux ou les mieux rémunérés. La technologie blockchain permettrait de simplement vérifier les signatures numériques uniques des Européens souhaitant signer des pétitions ou des initiatives citoyennes.

Pourquoi ne pas développer une interface attrayante et accessible pour afficher les informations annuelles sur le budget de l’UE afin de permettre aux citoyens un examen approfondi des dépenses et de l’exécution des politiques européennes.

Au total, sans sombre dans le mythe de la reconnexion des Européens au projet européen par un branchement avec les nouvelles technologies, celles-ci créent néanmoins de nouvelles possibilités de rendre la politique et la gouvernance de l’UE plus démocratiques, transparentes, responsables, inclusives et accessibles.

Certes, les technologies ne sont pas des solutions simples et prêtes à l’emploi pour l’Europe et l’UE n’est encore moins une entreprise de technologie, mais sans réforme significative, les institutions et les processus européens continueront à dériver de la vie et des attentes des gens, les privant encore plus de la participation du public et les rendant encore moins démocratiques.

Vers une neutralisation de l’opinion publique européenne ?

Alors que la période est propice aux vœux, que peut-on souhaiter à l’Union européenne, à l’aune des derniers résultats de l’Eurobaromètre standard 86 récemment publié sur l’état de l’opinion publique européenne ?

Une image de l’Union européenne neutralisée

Non seulement une majorité de citoyens européenne a une image neutre de l’UE, à un niveau inchangé de 38% mais cette image est encore plus majoritairement neutre, dorénavant dans 20 Etats-membres.

EBS86_image_UE

Dans le même temps, l’UE évoque une image négative pour un Européen sur quatre.

Des priorités politiques majoritaires

Une majorité d’Européens, encore plus large, est favorable à la plupart des priorités et des politiques – en avance sur la plupart des classes politiques nationales :

  • Plus de huit Européens sur dix soutiennent « la libre circulation des citoyens de l’UE » ;
  • Sept Européens sur dix soutiennent « une politique européenne commune en matière de migration » et « une politique étrangère commune » ;
  • Trois quarts sont également en faveur d’une « politique de sécurité et de défense commune » et d’« une politique énergétique commune » ;
  • Près de 60% des Européens se déclarent en faveur d’« un marché digital unique au sein de l’UE ».

A contrario, les trois politiques cristallisent le plus d’opposition : l’accord de libre-échange UE – Etats-Unis, l’euro et la poursuite de l’élargissement.

Un sentiment de citoyenneté européenne élevé

Les deux tiers des Européens se sentent citoyens de l’UE, le plus haut niveau atteint. Dans 27 Etats membres, au moins la moitié des personnes interrogées se sentent citoyennes de l’UE.

Indifférence relative des Européens pour le Traité de Rome

A l’approche du 60ème anniversaire du Traité de Rome, les Européens sont interrogés sur le mot qui leur vient en premier à l’esprit : 26% choisissent le mot « rien » à égalité avec « espoir » ou « satisfaction ».

En 2007, à l’occasion des 50 ans du Traité de Rome, les réponses étaient assez différentes : l’« espoir » recule sensiblement tandis que « inquiétude » (+1, à 8%) et « déception » (+3, à 8%) progressent.

Un futur de l’Union européenne en demi-teinte

La moitié des Européens se déclarent optimistes sur le futur de l’UE, sans changement par rapport au printemps 2016. L’indice d’optimisme reste également inchangé.

EBS86_futur_UE

En conclusion, l’opinion publique européenne semble moins clivée qu’auparavant sur les questions européennes, ce qui laisse plusieurs lectures possibles : désintérêt, lassitude ou indifférence face aux irrésolutions de crises.

Au total, quel voeu pour l’UE en 2017 ? Un électrochoc pour réveiller un projet européen très engourdi.