Archives mensuelles : novembre 2010

Communication de crise de la Commission européenne après la publication d’une enquête du Financial Times sur les fonds structurels

Alors que les institutions européennes ne sont pas particulièrement connues pour leur réactivité lorsqu’elles se trouvent mises en cause par la presse – au point que certains fonctionnaires européens réclamaient récemment la création d’une cellule de « riposte » contre les « attaques diffamatoires par des médias et des lobbys anti-européens » – ces dernières heures tendraient à prouver le contraire…

Vaste enquête à charge du Financial Times sur les fonds structurels européens

Durant toute la semaine, le Financial Times publie une série d’articles correspondant à une vaste enquête sur les fonds structurels européens, menée pendant 8 mois par Cynthia O’Murchu, la reporter d’investigation du FT, en collaboration avec le « Bureau of Investigative Journalism ».

Un dispositif éditorial complet :

  • la une du FT papier mardi 30 novembre : « EU growth funds lie idle under red tape – FT investigation : only 10% of €347bn programme paid out » (traduction approximative : les fonds structurels européens inexploités à cause de la paperasserie – enquête FT: seulement 10% des 347 milliards d’euros des programmes ont été versés) ;
  • une vidéo « EU funding problems exposed » avec l’interview de la reporter qui revient sur les problèmes de transparence, de destination des fonds et les réformes nécessaires ;
  • un moteur de recherche « Where do the EU Structural Funds go? » avec une base de 646 929 documents mis en ligne (malheureusement un seul champ pour effectuer une requête) ;
  • un suivi régulièrement mis à jour dans la journée sur le FT Brussel blog : « UPDATE: EU Commission tackles FT structural funds expose » (traduction : La Commission européenne répond aux révélations du FT sur les fonds structurels).

Réactions conventionnelles et exceptionnelles de la Commission européenne

À partir des informations fournies par les journalistes du FT :

  • Première réaction conventionnelle lors du point presse quotidien à midi : Pia Ahrenkilde-Hanssen, porte-parole à la Commission européenne a passé un quart d’heure pour répondre aux révélations, complété ensuite par la distribution d’un dossier de presse détaillant des « success stories » par pays ;
  • Deuxième réaction plus exceptionnelle aux alentours de 18h : les Commissaires européens à la politique régionale (Johannes Hahn) et à l’emploi, les affaires sociales et l’inclusion (László Andor) ont réagi, Johannes Hahn avec une déclaration générale sur l’efficacité globale des fonds européens, signalant moins de 5% de fraude et d’irrégularités.

Tandis que les prochaines publications du Financial Times devraient relancer la polémique, force est de constater que la Commission européenne semble sinon d’emblée convaincante du moins plutôt réactive. A suivre…

Quels sont les défis de communication des webTV des institutions européennes ?

« À la recherche d’une communication audiovisuelle directe avec le citoyen européen » – comme l’indique Claudia Martinez-Felix dans une analyse sur « la communication audiovisuelle des institutions européennes » – les institutions européennes (Commission et Parlement) ont lancé leur webTV…

EU-tube, la chaîne de partage sur Youtube de la Commission européenne : l’impossible défi de la créativité audiovisuelle

Lancée le 29 juin 2007 par Margot Wallström, la chaîne EU-tube, qui vise à mettre le matériel audiovisuel européen à la disposition du grand public, compte aujourd’hui plus de 300 vidéos et près de 16,5 millions de vidéos vues.

Avec plus de 8 millions de vues – soit la moitié de la fréquentation totale – « Let’s come together » (44 secondes qui compilent des extraits montrant des images érotiques de films européens financés par le Programme MEDIA, qui vise à favoriser la production et la distribution du cinéma européen), ce clip illustre parfaitement le paradoxe de la créativité audiovisuelle européenne :

  • d’un côté, afin de pleinement jouer sur le potentiel viral d’échange de vidéos sur les réseaux sociaux, « la Commission se trouve dans l’obligation de chercher de nouvelles formules créatives, flirtant parfois avec la provocation ».
  • « d’un autre côté, la Commission est supposée défendre la devise européenne «unis dans la diversité» ainsi que les principes de base de la diversité culturelle », au risque de perdre toute saveur.

Europarl-tv, la plateforme de la chaîne webTV du Parlement européen : l’impossible défi de l’indépendance éditoriale

Envisagé dès mars 2005, dans l’étude connue sous le nom de « Howkins Report » sur les possibilités de créer une chaîne TV du Parlement européen :

  • « une chaîne de télévision par ondes hertziennes, gérée par le Parlement s’avérerait très coûteuse, limitée en termes de pénétration des ménages et opèrerait à un niveau trop général » ;
  • « une chaîne télévisée sur le web serait susceptible d’être plus efficace et attractive et d’offrir une bonne variabilité sur l’échelle financière » ;

le Parlement européen a lancé officiellement le 17 sept 2009 sa propre chaîne de télévision sur Internet, baptisée Europarl-tv et dotée d’un budget annuel de 9 millions d’euros, afin de « donner plus de visibilité à une institution encore méconnue du grand public »

Au-delà de l’exclusion surprenante sur Europarl-tv des retransmissions en direct par internet de séances plénières ou de commissions (hébergées sur le site du Parlement européen dans la section « EP live »), la contradiction inextricable de la webTV du Parlement européen consiste à concilier indépendance éditoriale et équilibre politique.

Ainsi, bien que le Parlement et la Commission aient pris des options très différentes pour leurs webTV respectives, chacune se trouve face à un défi pour le moins difficile à relever.

Think tank et communication européenne 2/2 : quelle est l’influence politique et médiatique des think tanks ?

Selon Euractiv, « le nombre de think tanks en Europe a plus que quadruplé au cours des dernières années », « l’Europe comptant près de 1 200 think tanks à comparer avec les 1 750 existant aux États-Unis » selon Stephen Boucher, Martine Royo, auteurs de « Think Tanks, cerveaux de la guerre des idées » paru en 2009.

Par « leur capacité d’influence sur l’agenda politique, leur habileté à produire des formules lapidaires voire de l’idéologie » – selon Xavier Carpentier-Tanguy, auteur de « Influences et innovations politiques : les think tanks » – les think tanks sont devenus plus actifs et inventifs en utilisant de multiples canaux de communication :

  • publication de leurs recherches, études et rapports, notamment en libre accès sur leur site internet afin de développer une communication plus citoyenne et 2.0 ;
  • organisation de conférences, séminaires et colloques en vue d’obtenir directement l’appui de certains décideurs politiques et d’accroître la visibilité médiatique de leur institution.

Ainsi, entre mission d’alimenter le débat public et d’exercer une influence politique, quelle est la contribution des think tanks en matière de communication européenne ?

Influence médiatique relativement utile : les think tanks remplissent une fonction d’information sur l’Europe

En considérant les tink tanks comme des « policy research organisations », Xavier Carpentier-Tanguy estime que l’une des raisons de leur succès grandissant repose sur « la production d’une information utile, accessible et fiable dans un temps minimum » :

  • « repérer les grandes tendances, les questions et les problèmes émergents ; interpréter puis formuler de manière claire les présupposés et des réponses adaptées aux capacités politiques du moment, et selon l’idéologie dominante, tout en faisant œuvre d’une véritable capacité créatrice voire perturbatrice ».
  • « regrouper les connaissances et présenter des synthèses aux décideurs politiques qui soient très rapidement opérationnelles ainsi que claires et fiables mais aussi accessibles à tous et utiles ».

Néanmoins, la visibilité étant devenue primordiale pour vendre leurs idées aux médias, Stephen Boucher et Martine Royo estiment que « le risque subsiste toutefois que les messages politiques complexes générés par les think tanks tendent à être dilués :

  • « l’omniprésence des médias, avec leur appétit d’entretiens de deux minutes et de phrases choc plutôt que d’analyses, pousse les think tank à chercher davantage de visibilité en simplifiant leur message », au point de faire craindre une baisse du niveau des idées.

Ainsi, l’influence médiatique des think tanks repose essentiellement aujourd’hui sur leur capacité à « satisfaire au besoin d’une information délivrée au bon moment et de façon concise, d’une analyse publiée à point nommé et diffusée auprès des bonnes personnes », comme le résume Euractiv.

Influence politique relativement utile : les think tanks exercent un rôle de médiation sur l’Europe

En considérant les think tanks sous l’ange de leur relation étroite avec le pouvoir (i.e. les « advocacy think tanks » pour Xavier Carpentier-Tanguy), « les think tanks auraient le rôle d’étudier les propositions les plus intéressantes et de les faire passer aux politiques », comme le précise Guillaume Klossa, président d’Europanova, repris sur Nonfiction.

Néanmoins, dans ce rôle de médiation pour faire passer des idées aux politiques, Marie-Anne Kraft s’interroge sur Médiapart : « Quel rôle jouent les « think tanks » dans la vie politique ? » :

  • certes, « au départ, ces clubs peuvent nourrir les partis politiques (approche top-down comme disent les Anglo-saxons) »
  • mais, « si des forces politiques se rassemblent au sein de cercles de réflexion pour concrétiser au sein d’un club leurs idées convergentes (approche plutôt bottom-up cette fois selon les Anglo-saxons), comment traduiront-ils ensuite cette convergence publiquement sur la scène politique et dans les urnes, s’ils prétendent être apolitique ? »

Autrement dit, l’influence politique des think tanks est plutôt paradoxale : « pour permettre un dialogue entre partis politiques, il faut passer par des structures médiatrices apolitiques ».

En conclusion, qu’il s’agisse d’influence médiatique ou politique, les think tank sont relativement utiles, quoiqu’ils ne puissent ni ne doivent remplacer le travail d’information des médias et de conviction des responsables politiques.

Think tank et communication européenne 1/2 : quel est le rôle discursif des think tanks dans les débats sur l’Europe ?

A l’occasion du premier « forum des think-tanks » organisé, le 6 novembre dernier, à Paris, et largement consacré à l’Europe, il semble aux vues des comptes rendus que les think tank contribuent plutôt à contre-emploi lorsqu’ils animent des débats sur l’Europe dans les médias…

Littéralement « réservoir de pensée », les think tanks en principe de droit privé et indépendant, réunissent des experts voués à la production d’idées pour alimenter le débat public avec publications, conférences et séminaires.

Concrètement, les think tanks se résument souvent à leurs principaux responsables qui tentent d’exister sur la scène médiatique. Selon Nonfiction, « leur objectif est avant tout de trouver des moyens pour faire passer leurs idées, convaincre et avoir une place dans les débats actuels. »

Avec la moitié des tables rondes consacrées à l’Europe : “Comment rendre l’Europe plus forte et plus solidaire ?” et “Les nouvelles formes de citoyenneté en France et en Europe, un enjeu pour la démocratie”, le Forum des think tanks illustre les rhétoriques développées sur l’Europe.

Rôle discursif relativement contre-performant sur l’Europe : les think tanks renforceraient la rhétorique de l’inéluctable et du consensus

Pour Eric Dacheux dans « L’impossible défi. La politique de communication de l’Union européenne », la construction européenne est souvent présentée à tort comme « inéluctable », tactique consistant à présenter la construction européenne comme la seule possibilité, l’aboutissement inévitable.

Marianne ironise sur cette pratique développée lors du forum des think tanks : « sans surprise, c’est évidemment l’Europe qui s’est imposé comme unique plan B » … « bornés par la crainte de sortir du « cercle de la raison » et souvent en contradiction totale avec ce que pense l’ensemble de la population ».

Effectivement, présenter l’Europe ainsi ne contribue pas à intéresser les citoyens. Pourquoi le feraient-ils en effet si l’Europe est inéluctable, policée et consensuelle ?

Rôle discursif relativement contre-performant sur l’Europe : les think tanks renforceraient la rhétorique de la mécanique institutionnelle et de la technocratie

Autre biais de communication dénoncé notamment par des journalistes spécialisés sur les affaires européennes comme Loup Besmond de Senneville sur Le Taurillon : « les journalistes devraient plus faire l’effort de chercher en quoi l’Europe touche le quotidien des citoyens » plutôt que de parler de la mécanique institutionnelle et de la technocratie. « Pour les toucher, l’accent doit être mis sur la façon dont des sujets traités à Bruxelles les concernent dans leur activité quotidienne. »

Néanmoins, là encore, Marianne2 moque la rhétorique institutionnelle et technocratique des think tanks lors de leur Forum : « Pour Olivier Ferrand de Terra Nova , « la priorité est de régler la question institutionnelle ». Il est certain que c’est le problème numéro un des salariés et des chômeurs européens ! ».

Effectivement, présenter l’Europe ainsi ne contribue pas à intéresser les citoyens. Pourquoi le feraient-ils en effet si l’Europe est technique et centrée sur ses problématiques institutionnelles ?

Ainsi, s’agissant des prises de parole en public et dans les médias, les think tanks ne semblent pas en mesure de faire évoluer l’opinion publique sur les affaires européennes.

Faut-il parler d’un « journalisme citoyen européen » ?

La sortie récente d’un dossier de l’Observatoire géostratégique de l’information « Médias et Europe » sous la direction d’Eddy Fougier, chercheur associé à l’IRIS, relance le débat sur l’existence éventuelle d’un « journalisme citoyen européen »…

Sous l’angle du public, le journalisme citoyen européen existerait : les euro-bloggeurs sont des médiateurs de l’information européenne

Thèse défendue par Eddy Fougier, l’Europe offrirait un nouvel espace pour le « journalisme citoyen ».

Par leur volonté de décrypter « une actualité souvent complexe, mais importante, à destination d’un public dont l’intérêt n’est pas toujours acquis d’avance », les euro-blogeurs et, au-delà, l’ensemble des parties prenantes au débat européen joueraient un « rôle d’intermédiaire entre le fait brut européen et le public », rôle qui ne serait donc « plus monopolisé par le journaliste et l’expert professionnel ».

Par leur « démarche de type bottom-up en partant des citoyens et des États, plutôt que des institutions européennes et de leur agenda », les euro-blogueurs « combleraient un vide qui existe entre, d’un côté, la masse des citoyens passifs et largement indifférents vis-à-vis de l’actualité européenne qui sont informés par les grands médias et, de l’autre, des professionnels de l’Europe informés par une presse spécialisée très technique, institutionnelle et bruxelloise ».

Ainsi, l’existence de ce « journalisme citoyen européen » naissant via des blogs individuels ou collectifs comme 27etc sur slate ou des sites internet participatifs apparaît, selon Eddy Fougier, « donc plutôt comme une bonne nouvelle pour la démocratie européenne ».

Sous l’angle du métier, le journalisme citoyen n’existe pas : les internautes sont des interlocuteurs-contributeurs face aux journalistes

Thèse récemment défendue par Axelle Tessandier sur ReadWriteWeb : « un internaute ne sera jamais journaliste ».

Rien ne sert de reprendre toutes les différences fondamentales (activité récréative vs. activité rémunérée, point de vue particulier vs. point de vue général, prisme de l’information vs. prisme de l’opinion…) entre l’exercice du blog et celui du journalisme, que François Guillot avait exposé lors d’un colloque en septembre dernier : « les blogs sont des médias, mais les blogueurs ne sont pas des journalistes ».

Rien n’empêche pour autant de reconnaître que les blogs contribuent à reposer la question du métier de journaliste. Pour Axelle Tessandier, « lorsque les points de vue s’échangent pour s’enrichir, cela créer sans aucun doute une nouvelle façon de s’informer » et les rôles de contributeur et d’interlocuteur des internautes auprès des journalistes ne sont plus à remettre en cause.

Ainsi, l’existence de ces contributeurs-interlocuteurs émergeant dans les médias sociaux constitue le « journalisme conversationnel » comme « un fait inéluctable » et même « un bienfait ».

Sous l’angle de la finalité, euro-blogeurs et journalistes sur l’Europe réalisent une « information européenne 2.0 »

En raison des risques et des dérives du terme de « journalisme citoyen », la notion d’« information européenne 2.0 » correspond davantage à la réalité de l’éco-système médiatique européen.

D’une part, les journalistes professionnels conservent les médias susceptibles de remplir les missions d’« agenda setting » pour fixer la hiérarchie des priorités et de « gate keeper » pour sélectionner les sujets traités.

D’autre part, les euro-blogeurs disposent de médias capables de proposer des angles originaux et de contribuer aux débats.

Ainsi, pour reprendre l’interview de Julien Frisch à CaféBabel, « les blogs citoyens ne peuvent pas remplacer le journalisme professionnel, car les enquêtes demandent du temps et de l’argent. Mais les blogs peuvent aider à comprendre ce qui se dit à l’intérieur d’organes officiels ».

Au fond, si les euro-blogueurs et les journalistes sur l’Europe partagent le même but de rendre plus transparent l’UE alors de ces interactions interpersonnelles naîtra une « information européenne 2.0 ».