Consultation citoyenne européenne : atelier collaboratif « Quelle communication pour l’Europe ? »

Que proposent les étudiants en masters professionnels au CELSA invités à participer à un atelier collaboratif co-animé par Thierry Libaert et Gaëtane Ricard-Nihoul dans le cadre des consultations citoyennes européennes en matière de communication pour l’Europe ?

Défis pour l’avenir de la communication sur l’Europe

L’exercice de brainstorming débouche sur une vision partagée :

  • Nécessité de sauver et poursuivre l’Europe ;
  • Difficulté à en comprendre le fonctionnement et à identifier ses acteurs ;
  • Flou qui entoure sans cesse ses messages ;
  • Complexité des arbitrages de communication en termes d’outils, canaux, cibles et récit ;
  • Crise politique européenne ;
  • Défis collectifs à relever.

Finalement, une question simple à plusieurs problématiques sur comment réinventer la communication sur l’Europe :

Comment faire que la communication serve efficacement le projet vertueux que demeure la construction européenne aujourd’hui ?

Comment envisager de concert des solutions/moyens/stratégies raisonnables/crédibles pour que l’Europe irrigue la société : éducation ? événements ? dimension médiatique des leviers ?

Comment palier le déclin de confiance au sein de la société, l’ignorance des process communautaires, le déficit d’incarnation de « l’Europe » et de démocratie, la bureaucratie opaque, l’éloignement entre l’échelle supranationale et les territoires infra-étatiques, la question des coûts/RSI et le passif de campagnes de communication non impactantes ?

Propositions formulées

Élaborer enfin des messages aux contenus et formats pédagogiques, moteurs de proximité entre les individus dans la société ET l’échelle communautaire.

Instituer une organisation/agence dépolitisée dédiée à toute la communication européenne.

Investir un dispositif médiatique 360° (ex. relations presse-journalistes/médias sociaux beaucoup plus proactives et ciblées) pour structurer les circulations de la communication « européenne ».

Mettre en œuvre une stratégie de marque « Europe » à part entière qui puisse entre autres pénétrer jusqu’au cœur des territoires dans les États.

Créer des productions culturelles/programmes audiovisuels (de type « TV réalité ») dédiés au thème « Europe ».

Instaurer un événement ritualisé et solennel (une « journée »/ une « semaine ») pour consacrer l’Europe.

Inaugurer un exercice du pouvoir européen beaucoup plus mobile, voire une itinérance des institutions au sein des 27 États.

Encourager la mobilité trans-européenne des individus, depuis l’école via programmes pédagogiques dédiés et journée civique-défense « Europe » jusqu’à l’âge adulte.

Au total, l’atelier collaboratif sur la communication européenne plaide pour une refondation profonde, un impératif dorénavant très largement consensuel.

Pour un dashboard public des Analytics du portail Europa

L’enjeu des données publiques de l’UE se limite trop souvent aux enjeux de transparence en matière de lobbying alors que les usages sont potentiellement illimités. La preuve avec l’idée d’un tableau de bord public, accessible en temps réel, des Analytics du portail Europa…

Communiquer par les Analytics, les API et les dashboards

Utiliser le web stratégiquement aujourd’hui signifie non seulement de communiquer sur les politiques publiques de l’Union européenne auprès des publics via les sites Internet et les réseaux sociaux – ce que l’on peut appeler la mission traditionnelle de la communication numérique – mais également de communiquer par les Analytics, les API et les dashboards qui offrent une forme de transparence sur les données (big data et open data) pour une sorte de méta-communication au service des publics.

La 2e édition du EUdatathon, le hackathon organisé au début du mois, illustre parfaitement cette logique visant à exploiter le potentiel des données ouvertes, de leurs visualisations et/ou applications pour :

  • Innover dans l’exploitation des données ouvertes de l’UE ;
  • Rendre la législation de l’UE et des États-membres interopérable ;
  • Donner de la valeur aux marchés publics de l’UE pour les citoyens et les entreprises ;
  • Encourager la réutilisation des données et l’innovation.

Tenderlake, récompensée est une application qui utilise les données de TED (Tenders Electronic Daily) et l’intelligence artificielle pour lire les sites web des entreprises et apprendre ce qu’elles font, puis proposer des opportunités de contrat pertinentes et apprendre continuellement à partir des nouveaux avis TED pour faciliter l’identification de contrats publics pertinents.

Un potentiel de personnalisation, ouvert aux entreprises autour des marchés publics qui pourrait se révéler très prometteur à plus large échelle sur d’autres sujets, voire auprès du grand public.

L’inspiration avec Analytics.USA.gov

A l’échelle de la communication européenne, une fonctionnalité propre à la Commission européenne et ses services voire interinstitutionnelle serait de réaliser un dashboard actualisé en temps réel sur les statistiques clés relatives au portail Europa, nécessitant de s’interroger sur les KPIs les plus pertinents :

  • Quelles sont les pages les plus consultées ?
  • Quels sont les rapports les plus téléchargés ?
  • Quels sont les parcours de visites ?
  • Quels sont les pays d’origine ?
  • …

Le projet en soi porte de nombreuses opportunités :

  • donner une visibilité interne et externe à l’intérêt et à l’importance de mesurer la performance ;
  • optimiser les pages web et les parcours sur les sites à partir des données de fréquentation ;
  • interpréter plus collectivement les infos et trouver des idées d’optimisation crowdsourcée ;
  • former un sentiment d’appartenance à une communauté commune de destin.

Impossible ? Le portail Analytics.USA.gov tend à montrer le contraire. Les données y sont naturellement anonymisées et propulsées via un projet open source librement et intégralement réutilisable.

Analytics_USA_gov

Au total, un tableau de bord de la fréquentation des sites web des institutions de l’UE serait une chance donnée à l’intelligence collective européenne.

Les médias d’information sont-ils des facilitateurs ou des obstacles dans la « spirale de l’euroscepticisme » ?

Comprendre comment les connaissances et les attitudes liés à l’euroscepticisme sont façonnées par les médias et, en retour, les opinions des citoyens sont conditionnées à l’ère des médias sociaux, c’est le défi de Charlotte Galpin et Hans-Joerg Trenz de l’Université de Copenhague dans « The Spiral of Euroscepticism: Media Negativity, Framing and Opposition to the EU ».

La négativité traditionnelle des médias sur l’UE décuplée par les forces eurosceptiques

L’euroscepticisme s’explique au moins en partie par le biais de négativité de l’actualité politique et non pas simplement par les campagnes des partis politiques eurosceptiques. Une perspective médiatique sur l’euroscepticisme aide à comprendre le rôle crucial joué par les journalistes pour amplifier et cadrer les informations négatives sur l’UE dans les médias traditionnels, ainsi que l’impact important des médias sociaux sur les attitudes eurosceptiques.

La négativité des médias peut avoir des conséquences négatives sur la connaissance de l’UE et la sensibilisation à la politique européenne, ainsi que sur la manière dont le cadrage des informations peut entraver un engagement critique dans le processus politique de l’UE en renforçant le soutien aux partis eurosceptiques.

Cadrer des articles d’actualité en capitalisant sur les peur, les identités exclusives ou la politique politicienne bruxelloise peut susciter une opposition à l’UE et pousser également le soutien aux partis populistes.

Le potentiel des nouveaux médias amplifié par l’euroscepticisme en ligne

Avec les médias sociaux, la négativité vis-à-vis de l’UE n’est plus médiatisée, ni même atténuée par les journalistes, mais exprimée par la voix directe des internautes contre les élites et les représentants politiques.

Comprendre l’influence des nouveaux médias et des médias sociaux met en lumière le rôle actif joué par les médias d’information qui créent une demande pour des articles qui remettent en cause la légitimité de l’UE et contribuent à l’encadrement négatif de l’UE.

Les auditoires eurosceptiques se voient proposer un forum où ils peuvent réagir directement aux informations politiques européennes en commentant et en partageant. Les médias sociaux et les commentaires d’actualités amplifient donc le parti pris négatif des informations de l’UE auprès des citoyens exprimant principalement leur critique, leur mécontentement ou leur frustration envers l’UE.

Les conséquences de la « spirale de l’euroscepticisme » sur la communication européenne

Le parti pris négatif de la couverture des informations politiques a des répercussions importantes sur la conception d’un gouvernement démocratique et sur les manières régulières dont les représentants politiques recherchent la publicité et interagissent avec les journalistes.

Dans le cas de l’UE, la négativité des médias correspond à une double représentation erronée des politiques démocratiques. Non seulement, la légitimité de l’UE est limitée dans la mesure où les journalistes se concentrent principalement sur la sur-réglementation, l’échec et la crise mais en plus les journalistes appliquent une perspective essentiellement nationaliste sur la formation de la volonté démocratique, qui privilégie souvent la voix des eurosceptiques par rapport aux autres.

La négativité médiatique est donc un cadre interprétatif utile pour comprendre les contraintes systémiques sur la légitimité de l’UE, notamment en ce qui concerne les nombreuses tentatives des acteurs et institutions de l’UE de lancer une stratégie médiatique et de communication plus proactive pour « vendre » une image plus positive. Du point de vue de la négativité des médias, de tels efforts de communication produisent des effets opposés : plus la publicité est importante, moins la légitimité est grande.

Le retrait de la scène médiatique et le virage vers une gouvernance technocratique dépolitisée sont toutefois tout aussi risqués et pourraient créer des informations encore plus négatives à long terme. Les institutions de l’UE restent donc très vulnérables aux événements négatifs, en particulier dans les moments d’attention accrue du public lors des poly-crises actuelles.

Pris au piège de la « spirale de l’euroscepticisme », les acteurs et les institutions de l’UE doivent apprendre à rendre compte des impondérables de la communication médiatique et des préjugés du journalisme politique, pour lesquels les médias en ligne et sociaux ne fournissent pas de correctifs.

La communication peut-elle relancer l’Union européenne ?

A la recherche de solutions pour redonner du sens – tant une direction qu’une signification – au projet européen, la communication peut, selon plusieurs spécialistes, contribuer à la relancer de l’Union européenne…

Le débat politique pour faire vivre une culture publique commune, selon Jean-Marc Ferry

Interrogé sur les ondes de France Culture, le philosophe Jean-Marc Ferry considère que le projet européen a besoin d’une culture publique de communication, une sorte d’« affectio societatis » qui de proche en proche gagne les consciences civiques et avec l’aide des médias construit un espace public européen.

Du coup, la communication européenne passerait dans cette transformation des pratiques d’une guerre de slogans stériles à un vrai débat démocratique de confrontation publique pour mettre en arène les divergences entre responsables politiques et permettre ainsi au public d’en connaître et donc de participer. Sans publicité des débats européens, point de démocratie européenne.

L’inter-langue pour se faire entendre et faire des compromis, selon Heinz Wismann

Là encore sur France Culture, le philologue Heinz Winsmann recommande de faire un vrai travail contre la langue de l’Europe puisque les Européens ont le sentiment d’une impossibilité de se faire entendre de l’Europe, notamment parce que tout ce qui est intangible est très mal exprimé.

La compétence langagière est indispensable pour favoriser nos capacités de communiquer, tant par l’apprentissage des langues étrangères que la traduction. Ainsi, « l’Europe n’est pas un gène, c’est un geste historique » qui consiste à se dessaisir de soi pour accepter d’entendre les autres et de parvenir à des compromis.

Heinz Wismann cite Walter Benjamin selon qui « la vrai langue, c’est l’entre de toutes les langues ». Les langues produisent du nouveau et c’est cette richesse qui est au cœur de l’Europe.

Plusieurs exemples de différences d’interprétation dans la relation franco-allemande illustrent l’importance de créer de nouveaux mots qui disent la même chose pour tous. L’« appartenance » (à l’Europe) est comprise comme une cohabitation (cf. les appartements) chez les Français, mais comme une soumission en allemand. De même, la  « dette » est comprise comme un remboursement en France, mais comme une faute morale en allemand.

L’on peut extrapoler autour des nombreux débats qui se lient autour des nouveaux mots qui permettent de dire entre Européens ce que l’on souhaite, qu’il s’agisse évidemment du Brexit (aurait-il exister sans être nommé ?), des migrants « dublinés » très présents dans l’actualité ou encore des « Spitzenkandidaten » pour les têtes de liste des partis politiques européens aux élections européennes.

La conversation pour faire exister une société ouverte européenne

Dans un numéro de la revue Esprit consacré à la « société ouverte », une nouvelle fois, la communication apparaît comme une solution au travers de la conversation comme élément constitutif de la société ouverte européenne.

Le défi de l’Europe est de parvenir à constituer une société ouverte, qui soit à la fois en mesure de faire vivre la liberté d’expression et d’opinion tout en parvenant à réguler les « agoras » ouvertes pour faire respecter les règles communes, qu’il s’agisse de l’indépendance éditoriale des médias face aux pressions des intérêts ou de la régulation de l’Internet, initialement très ouvert et marqué par un certain mouvement d’enclosure avec les GAFAM.

Au total, la communication – qu’elle soit un débat politique démocratique, une inter-langue commune ou une conversation ouverte – est au cœur de la relance de l’Union européenne.

Quelle Europe devrait-être communiquée ?

Au fur et à mesure que les crises européennes de basse et de haute intensité s’enchaînent (Brexit, migrants, illibéralismes, budgets de l’UE et de la zone euro…), l’impression indistincte s’installe que si l’on parle de plus en plus d’Europe, on en parle également de plus en plus mal. Alors, que devrait faire la communication européenne ?

La pédagogie de l’Europe par la preuve

En cette période de tensions, il n’est pas inutile de se rappeler que toutes les enquêtes d’opinion mesurent qu’une majorité des citoyens européens dans tous les États-membres se prononcent pour rester dans l’Union européenne et dans une moindre mesure pour approuver et/ou faire confiance aux institutions européennes. Ces sondages indiquent également que des majorités se dessinent pour regretter de ne pas être suffisamment bien informés et souhaiter être davantage et mieux informés.

La main tendue des Européens, si elle n’est pas saisie, risque de se retirer.

Il est à craindre, dans un avenir plus ou moins proche, que cette corrélation se dégrade. Autrement dit, le risque est fort que la frustration liée à une mésinformation sur l’Europe conduise à une défiance renforcée ou que la perte de confiance se développe à mesure que la méconnaissance et le désintérêt progressent. L’heure n’est plus à réenchanter la flamme européenne mais à s’assurer qu’elle ne s’éteigne pas.

A quoi devrait donc servir la communication européenne ?

Contribuer à faire la démonstration de l’utilité et de la nécessité du projet européen non plus seulement de manière argumentative pour convaincre sur un plan politique ou électoral mais surtout pratique, quotidienne, par des résultats concrets sur le terrain, seuls susceptibles de faire changer durablement les opinions publiques qui ne se laisseront pas séduire par des beaux discours ou de belles campagnes avec des arguments creux.

D’une certaine manière l’ambition de la communication européenne doit être d’autant plus grande afin de renouer avec tous les Européens, en sortant des seuls cercles d’initiés et d’affidés qu’elle vise du coup à reprendre à la base tous les fondamentaux en partant des évidences matérielles et culturelles de la réalité européenne, en fuyant les controverses stériles et artificielles. Quand la construction se lézarde et se fragilise, il ne s’agit pas de replâtrer les murs mais de conforter les fondations, le seul chantier vraiment prioritaire.

Le dialogue sur l’Europe avec les citoyens

Alors que les opportunités de contacts avec le public se sont très largement multipliées avec le développement des nouvelles technologies, des nouveaux médias, des nouveaux influenceurs digitaux, etc. ; la communication européenne doit là encore faire le ménage entre l’essentiel et l’accessoire.

La priorité de la communication européenne réside dans toutes les occasions d’aller à la rencontre des Européens, sur tous les territoires et auprès de tous les publics pour appréhender ce qu’est l’Europe pour eux dans leur vie quotidienne afin de donner du sens.

Qu’est-ce que l’Europe devrait dire aux Européens ?

Sur la forme, nulle besoin de suivre les conseils des gourous ou des spin doctors, revenons à l’art poétique de Boileau, ou malheureusement les propos sur l’Europe sont d’autant plus obscures et inaudibles qu’ils masquent une vérité que l’on ne veut pas dire ou que l’on n’est plus capable de formuler :

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Par voie de conséquence, la communication européenne devrait être plus modeste : apprendre à parler autrement de l’Europe, de manière plus authentique, plus naturelle, plus simple mais aussi savoir partager les bonnes pratiques, sortir des cadres contraignants de l’agenda médiatique, du catalogue institutionnel ou du programme législatif et donner la parole aux bons médiateurs, en particulier les élus locaux dont les responsabilités en matière européennes sont essentielles et concrètes autour de projets d’investissement d’avenir à échelle humaine.

Au total, seule une communication européenne en même temps plus ambitieuse, pour sa mission et ses publics et plus modeste, dans ses messages et ses outils devrait parvenir à toucher sensiblement le grand public.