Créateurs de contenus : l’acteur sans statut des sommets européens

Depuis juillet, les sommets européens accueillent un invité d’un genre nouveau. Jusqu’à dix créateurs de contenus par réunion des dirigeants ou ministérielle, choisis par les États membres, peuvent suivre les arrivées et entrer en salle de presse, rapportait Politico en mai. Ils sont accompagnés en permanence, ne reçoivent pas d’accréditation et ne posent pas de questions. L’Association de la presse internationale a résumé sa protestation d’une phrase : rien n’obligera ces invités à dire qui les paie.

Le pilote du Conseil clôt une séquence de trois ans, menée au pas de course. Février 2023 : la Commission fait retirer TikTok des appareils professionnels, le Parlement suit pour ses 8 000 agents. Février 2024, à cent jours des élections européennes : le même Parlement ouvre un compte TikTok officiel pour parler aux jeunes, sur une application toujours bannie des téléphones de ses agents. Septembre 2025 : une cinquantaine de créateurs assistent au discours sur l’état de l’Union à Strasbourg et interrogent la présidente von der Leyen, des commissaires, des députés. Novembre 2025 : le Parlement réunit à Bruxelles son premier sommet des créateurs de contenus, coordonné par ses bureaux de liaison, avec ateliers sur la désinformation et le droit de la création. Le même mois, le Bouclier européen de la démocratie promet un réseau volontaire de créateurs pour expliquer l’Union. Mai 2026, donc : le Conseil ouvre ses sommets.

Les chiffres justifient l’accélération. Selon l’enquête jeunesse du Parlement européen, 42 % des 16-30 ans s’informent d’abord sur les réseaux sociaux, devant la télévision à 39 % ; la confiance dans TikTok et Instagram culmine chez les 16-18 ans. Le rapport 2025 du Reuters Institute estime qu’Hugo Décrypte touche 22 % des moins de 35 ans en France : aucune rédaction bruxelloise n’approche ce score auprès de cette classe d’âge. Le politique l’a d’ailleurs compris avant les institutions : Jordan Bardella dépasse les deux millions d’abonnés sur TikTok, et un youtubeur chypriote, Fidias Panayiotou, s’est fait élire député européen en 2024. Un communicant de la Commission, Yasser Machat, a fixé la ligne dans The Parliament Magazine : « les créateurs doivent être dans la salle ». Ils y sont. L’Union a inventé en trois ans un acteur de l’information ; elle ne lui a pas écrit de statut.

Dans la salle de presse, sans les devoirs de la presse

Le statut se lit en creux dans les règles du pilote. Pas d’accréditation : les créateurs ne sont pas des journalistes. Pas de rémunération ni de consigne éditoriale, précise l’un des invités, l’Italien Pietro Valetto : ils ne sont pas des prestataires. Admis en salle de presse mais escortés et privés de questions : ils ne sont pas davantage des invités libres. Valetto défend l’exercice avec de bons arguments : faire connaître une institution que le grand public distingue mal, sans se substituer aux journalistes. Rien de comparable, précise-t-il, avec une Maison-Blanche qui choisit des créateurs pour la couvrir.

La défense est recevable, le vide demeure. L’institution s’expose au soupçon d’acheter de la complaisance sous couvert de pédagogie ; le créateur s’expose à l’accusation de prêter son audience à un pouvoir, sans les devoirs ni les protections d’une rédaction. Le soupçon ne vise pas les personnes : il naît mécaniquement de l’absence de règles publiques, et il grandira à chaque nouvelle cohorte. Le danger symétrique, celui des créateurs loués par des commanditaires masqués pour peser sur les urnes, a été décrit ici fin août ; les deux faces appellent la même réponse.

Deux contrats pour une même maison

Le plus surprenant est que le bon modèle existe déjà, à l’intérieur des murs. Pour sa campagne Protégeons ce qui compte, décryptée ici en mai, la Commission a enrôlé cinquante créateurs sans les payer, en leur garantissant une liberté éditoriale complète. Les voyages de presse s’ouvrent aux créateurs et une task force leur est dédiée. La pratique gagne le terrain sensible : avant les législatives moldaves de 2025, la commissaire Marta Kos échangeait avec Emilian Cretu, 600 000 abonnés. Le pilote du Conseil choisit la voie inverse : sélection par les États, escorte permanente, silence en conférence de presse. Deux contrats cohabitent sous le même toit, la voix libre et documentée d’un côté, la présence encadrée de l’autre. Le Bouclier européen de la démocratie, qui promet son réseau de créateurs volontaires, ne dit pas lequel il retiendra. Ce choix engagera la crédibilité du réseau tout entier.

Le paradoxe de plateforme complète le tableau. La Commission a notifié à TikTok des griefs pour design addictif en février, puis pour la protection des comptes de mineurs en juillet, au titre du règlement sur les services numériques. La même maison encourage les créateurs à parler aux jeunes là où ils se trouvent, n’affiche elle-même aucun compte TikTok et bannit l’application des téléphones de service depuis 2023. La doctrine d’usage avance plus vite que la doctrine de plateforme.

Écrire la charte avant que le soupçon ne s’installe

Les invitations de l’automne se préparent dès maintenant. La réponse tient en trois chantiers de praticien, ouvrables sans attendre un règlement.

Le premier est une charte. Le secrétariat général de chaque institution gagnerait à publier les conditions d’invitation des créateurs. Le texte tient en quatre lignes : le cadre de l’invitation mentionné dans chaque contenu produit, les frais et rémunérations déclarés, la liberté éditoriale garantie par écrit, une règle de réserve à l’approche des scrutins nationaux. Le printemps 2027 rendra cette dernière clause vite nécessaire. Le socle existe dans la maison : les règles de Protégeons ce qui compte, non-rémunération et liberté éditoriale, suffisent à fonder le texte ; il reste à les rendre publiques et communes.

Le deuxième est un registre, prolongement naturel de celui des monétisations politiques réclamé fin août. L’Union tient depuis des années un registre de transparence pour les représentants d’intérêts ; le même réflexe vaut pour les créateurs invités : qui, à quelle occasion, dans quel cadre, avec quels frais pris en charge. Une page publique par institution désamorcerait l’essentiel de la critique de l’Association de la presse internationale. Le coût est nul et l’effet immédiat : la page dit qui était là et à quelles conditions, avant que d’autres ne le racontent à leur manière. La donnée existe déjà dans les services de presse ; il ne manque que sa publication.

Le troisième est une mesure. Les clics et les impressions plaident toujours pour continuer ; ils ne disent rien de ce que le public retient ni de ce qu’il croit. Les post-tests de réception, pratique courante des campagnes, mesureraient la compréhension et la confiance gagnées auprès des publics visés ; la direction générale de la communication en ferait la condition de reconduite de chaque cohorte. C’est le réflexe de tout annonceur : aucun plan média ne survit à trois vagues sans post-test de réception.

L’échéance est déjà fixée. Le 16 septembre à Strasbourg, un an après la première cohorte, le discours sur l’état de l’Union montrera quelle place les créateurs occupent désormais dans la salle. Machat les y voulait ; ils y sont, durablement. Les conditions de leur présence, elles, restent à écrire.

Se former, décrypter, peser

Ce blog prend une nouvelle dimension. C’est l’occasion d’en présenter les grandes étapes.

J’ai publié le premier billet de ce blog le 1er septembre 2007. Il paraissait sous un titre qui annonçait modestement son programme : Se former à la communication européenne.

Le verbe dit l’époque. La communication de l’Union était alors un objet neuf, peu documenté, qu’il fallait d’abord apprendre. Six cent trente-sept billets ont paru sous ce titre, jusqu’en décembre 2010.

Le blog est ensuite devenu Décrypter la communication européenne. Apprendre ne suffisait plus : il fallait lire ce que les institutions produisaient, et réfléchir à ce que cela réalisait. Mille soixante-dix-neuf billets ont paru sous ce second titre, de décembre 2010 à août 2026.

Aujourd’hui Lacomeuropéenne adopte une nouvelle signature : peser sur la fabrique du récit européen. Trois postures en dix-neuf ans, trois réalités qui évoluent. Apprendre, comprendre, agir.

Les archives mesurent un déplacement de l’Europe

Ces changements pourraient passer pour symboliques. Les archives racontent d’autres évolutions.

Mille sept cent seize articles ont été publiés ici depuis 2007, chaque semaine, sans interruption. Cet été, j’ai repris cette archive entière pour la reclasser, article par article, et mesurer la part de ceux qui traitent de guerre de l’information et de récit de puissance.

Sur la première décennie, de 2007 à 2016, cette part oscille entre sept et quinze pour cent. Elle atteint trente-quatre pour cent en 2017, cinquante-cinq en 2023, quatre-vingt-cinq en 2025. En 2026, elle est de quatre-vingt-treize pour cent.

Ce déplacement n’est pas éditorial, il est européen. Le blog n’a pas changé de sujet, c’est le sujet qui s’est déplacé sous lui. Ce qui relevait en 2007 de la pédagogie institutionnelle relève aujourd’hui de la sécurité et de l’ambition d’autonomie du continent.

Je peux même dater le moment où je l’ai senti basculer. La crise des migrants de 2016 : la première crise véritablement paneuropéenne, ressentie par les citoyens dans chaque pays, déjà travaillée par les manipulations de l’opinion, et instrumentalisée par les responsables politiques. Juncker parlait alors de « polycrise ». La mesure confirme l’intuition : la bascule est continue depuis 2017, soit sept ans avant que la question ne s’installe dans le débat public français.

L’étiquette qui désignait presque tout disparaît

La refonte a commencé par un inventaire, et l’inventaire révèle qu’une étiquette marquait mille cinquante-trois articles sur mille sept cent seize, soit six sur dix. À force de tout désigner, elle ne désignait plus rien. Elle a été supprimée.

Avec elle sont partis quelques mots que les lecteurs de la première heure reconnaîtront : EUtube, plan D, portail Europa. Ils nommaient des dispositifs que plus personne ne cherche.

À la place, six catégories structurent désormais l’archive : la fabrique du récit, l’opinion et la démocratie, la guerre informationnelle, les médias et le journalisme, l’autonomie et la puissance, l’économie de l’attention. Deux d’entre elles n’auraient eu aucun sens en 2007, la guerre informationnelle et l’économie de l’attention. Toutes s’imposent en 2026.

Dix nouvelles étiquettes complètent l’entrée par les acteurs, les instruments et les moments, sur quarante-trois au total. Certaines classent déjà des dizaines d’articles : désinformation, ingérence étrangère, intelligence artificielle, souveraineté numérique.

Ce que devient le site

L’archive est désormais parcourable. Six catégories, quarante-trois étiquettes, un moteur de recherche sur dix-neuf ans de publication hebdomadaire.

Quatre pages disent d’où vient le regard porté ici.

À propos, conseil aux experts des narratifs européens, retrace vingt ans en agence dont quinze au sein du groupe WPP : le contrat-cadre de la direction générale de la Communication, les campagnes paneuropéennes des DG SANTE, JUST, RTD et CONNECT. Et ce sur quoi ce regard peut être sollicité aujourd’hui, à titre indépendant.

Think tank, Atelier Europe, la diplomatie des idées, raconte les voyages d’étude dans les capitales qui exercent la présidence du Conseil, de Madrid à Copenhague, et ce que chacun a appris. On y trouve aussi Habeas Mentem, l’agenda pour l’autonomie cognitive de l’Europe.

Enseignement, former des entrepreneurs de cause, décrit la méthode : le dialogue compétitif, où les étudiants répondent à de vrais cahiers des charges européens en changeant de rôle d’un cas à l’autre. Et les colloques depuis 2008, de Sciences Po Lille au CELSA.

Presse, publications, citations, débats, rassemble vingt-neuf textes publiés depuis 2014 dans la revue du Club de Venise, qui réunit les directeurs de la communication des États membres, et seize ans de sollicitations de rédactions françaises, belges, espagnoles et européennes.

L’identité visuelle reprend la proposition de drapeau européen de Rem Koolhaas, présentée en 2002 et jamais adoptée : les drapeaux des États membres découpés en bandes et fondus en une seule image. Ce bandeau porte aujourd’hui vingt-sept bandes.

Une image faite pour représenter l’Europe, redessinée pour qu’elle reste vraie : c’est à peu près le sujet de ce blog.

Le contrat de lecture

Un article paraît ici chaque lundi matin depuis dix-neuf ans, sous une seule signature. Le secret de cette régularité est prosaïque : la programmation. Écrire en avance m’a appris à penser en séries : des étés entiers consacrés, épisode après épisode, à la communication du Parlement européen ou du Conseil, que je couvre moins le reste de l’année. Cela ne change pas.

Ce qui s’y ajoute est une lettre, le Billet de la semaine. Chaque lundi matin, dans votre boîte : un édito personnel, qui ne parlera pas toujours du billet du jour, et le billet de la semaine présenté en quelques lignes, avec son lien. La lecture, elle, se fait ici.

La raison est simple. Les réseaux sociaux décident de ce que vous voyez, et personne n’y possède son audience. Un blog qui étudie la fabrique du récit européen ne peut pas confier seulement la sienne à des architectures qui ne construisent pas de relation directe.

Une question pour finir, et elle m’intéresse vraiment. Qu’êtes-vous venu chercher ici : la mémoire longue, le décryptage de la semaine, ou des repères pour votre propre pratique ? Dites-le moi, en commentaire ou en répondant au Billet de la semaine. Je lis tout.

De la communication à l’activation : comment bâtir l’Europe de la preuve, un projet citoyen à la fois ?

Après des décennies de communication descendante, visant à informer, expliquer et justifier, ce modèle a atteint ses limites structurelles. Dans un monde où la défiance est la norme et où les citoyens exigent non plus des slogans mais des outils, l’enjeu est de démontrer sa capacité à transformer concrètement le quotidien.

C’est dans ce contexte que l’initiative Citizen Energy Advisory Hub de la DG Énergie, loin d’être une campagne pub de plus, doit être analysée comme le prototype d’une nouvelle doctrine : le passage d’une communication de diffusion à une communication d’infrastructure. Une communication qui ne dit pas « voilà ce que l’Europe fait pour vous », mais « voilà ce que vous pouvez faire, avec le soutien de l’Europe »…

Le Citizen Energy Advisory Hub en action : une infrastructure d’activation concrète

Le Citizen Energy Advisory Hubse présente comme un programme d’assistance technique visant à équiper des initiatives citoyennes à travers l’UE d’un soutien sur-mesure, reconnaissant qu’il n’y a pas de solution unique.

L’innovation majeure réside dans son approche modulaire et progressive, qui accompagne les projets à chaque étape de leur maturité :

  • Projets pilotes (avancés) : un soutien intensif pour lancer et mettre en œuvre des projets à haut potentiel.
  • Projets apprenants (intermédiaires) : un appui modéré pour affiner les idées et évaluer la faisabilité.
  • Projets suiveurs (naissants) : un accompagnement léger pour la conceptualisation et le design initial.

Ce soutien à 360°, délivré par des experts dédiés et incluant des visites sur le terrain pour bâtir la confiance, couvre quatre piliers essentiels : le renforcement des capacités, le conseil en investissement, l’appui réglementaire et technique, et l’engagement des parties prenantes. Un programme de jumelage vient compléter le dispositif, créant un réseau européen d’apprentissage entre pairs.

Pour garantir que personne ne soit laissé de côté, une campagne d’information proactive est menée, suivie de webinaires nationaux dans les langues locales. C’est la preuve d’une Europe qui va vers ses citoyens.

La preuve par le terrain, des modèles et une philosophie partagés

Cette philosophie d’activation est déjà à l’œuvre sur le terrain, préfigurant le succès des futures initiatives soutenues par le Citizen Energy Advisory Hub :

  1. Le modèle coopératif – ENERGENT (Gand, Belgique) : Avec ses 2 500 citoyens-membres, cette coopérative a transformé la rénovation énergétique en un projet communautaire, obtenant des résultats mesurables (5 650 tonnes de CO2 économisées) grâce à une communication ultra-personnalisée.
  2. Le modèle grassroots – Triple SEC (Dublin, Irlande) : Née de l’initiative de volontaires, cette alliance citoyenne prouve que l’action peut précéder la structure. En organisant des « visites guidées de rénovations » entre voisins, ils ont transformé un processus intimidant en un parcours communautaire.
  3. Le modèle municipal – l’Office de l’Énergie (Valence, Espagne) : En tant que service public gratuit, l’Office a institutionnalisé la confiance. Sa campagne la plus efficace ? Le visage d’un habitant, Rafa, expliquant comment il a économisé 400 € sur sa facture. La vraie preuve incarnée est la communication la plus puissante.

Analyse et recommandations pour passer à l’échelle

Le succès de ces pilotes révèle les conditions de leur généralisation : dépasser l’entre-soi des convaincus, former le capital humain nécessaire, et anticiper le financement pour absorber le succès.

Pour que cette initiative devienne la norme, l’UE doit adopter une posture de stratège-investisseur :

  • Systématiser la communication par la preuve : l’UE doit conditionner ses financements à la production de témoignages locaux, incarnés et chiffrés, et les amplifier à l’échelle européenne.
  • Franchiser le soutien aux modèles qui fonctionnent : il faut allouer des financements aux collectifs qui s’engagent à démultiplier leur impact.
  • Investir dans le capital humain et bâtir un écosystème : financer des programmes de formation certifiants pour ces nouveaux « facilitateurs de la transition ».

Le format hors-carde du Citizen Energy Advisory Hub est la traduction d’une nouvelle philosophie d’action publique. En passant de la posture à la preuve, de l’injonction à l’investisseur-stratège, l’Union européenne peut enfin résoudre ses dilemmes de légitimité et d’impact local.

Le futur de l’adhésion au projet européen se jouera dans le succès de ces projets concrets que nous aurons su bâtir pour réussir.

Européanisation des universités : pourquoi et comment intégrer l’Europe dans les stratégies de communication ?

Au cœur des enjeux de l’enseignement supérieur et de la recherche aujourd’hui, se trouve une injonction nouvelle et forte à la coopération européenne et à l’internationalisation des universités, en termes de mobilité, de recherche et d’innovation. Cette dynamique d’européanisation sans précédent, qui s’accélère, place ces institutions académiques face à de nouvelles problématiques, notamment en termes de communication.

Les Rencontres de l’association des responsables de communication des universités COMOSUP qui se sont déroulées à l’Université de Strasbourg, dans les locaux du collège doctoral européen ont été dédiées à l’exploration de ces problématiques sous l’angle de l’activité qui fédère ses membres : « Pourquoi et comment intégrer l’Europe dans nos stratégies de communication ? ».

L’Europe, l’horizon commun aux universités : quand la stratégie s’oriente vers l’Europe, gouvernance et communication s’alignent

Afin de poser d’emblée les principales problématiques, Jean-Marc Planeix, vice-président des partenariats internationaux à l’Université de Strasbourg présente un panorama des enjeux et contextualise les modifications significatives dans l’enseignement supérieur en termes de nouveautés et de leur accélération. Les politiques de l’UE structurent toujours davantage les universités autour d’orientations stratégiques qui évoluent vers la compétitivité avec la publication des rapports Draghi et Letta mais aussi d’une mission redéfinie des universités vers une ambition qui pousse vers la recherche et l’innovation, dans le cadre de l’initiative Union of Skills de la Commission européenne au service du développement des compétences tout au long de la vie.

Suggérées dans le discours de la Sorbonne du président Macron et portées rapidement par la Commission européenne, les « alliances européennes d’universités » sont une véritable levier pour transformer les universités européennes, autour de plusieurs modèles : un modèle intégratif qui associe les structures autour d’une nouvelle marque européenne ; un niveau intermédiaire d’intégration progressive autour de la construction de thématiques communes et un modèle fédératif qui rassemble les entités sans perdre les identités propres à chaque université. Autre nouveauté, le diplôme européen, présenté comme une priorité par la Commission von der Leyen II, se développe en commençant par l’étape d’un label européen.

Ces dynamiques de coopération européenne posent de multiples défis : des enjeux sensibles en lien avec le Ministère des Affaires étrangères pour l’accueil de réfugiés enseignants ou étudiants liés à des crises internationales en Ukraine, à Gaz et aux Etats-Unis ; des enjeux de pouvoir dans la gouvernance et la communication des alliances européennes d’universités ; des mutations qui se multiplient et s’accélèrent impactant à court terme l’action européenne des universités et à long terme la relation au savoir et à la science.

Quels impacts sur le développement de stratégies de communication qui reflètent et promeuvent les engagements européens des universités françaises ?

  1. Anticiper les risques d’une communication trop précoce ou trop tardive, d’un choc culturel dans la mise en œuvre, nécessitant une traduction systématique des messages pour lever les incompréhensions.
  2. Appréhender les différences dans la relation aux institutions, différentes selon les structures fédérale ou centralisée des États-membres, soulignant le besoin de principes et de modalités partagées dans la gouvernance et la communication.
  3. Expliciter ce que l’Europe apporte, sa place spécifique dans l’internationalisation des universités.
  4. Se positionner vis-à-vis des classements internationaux, dont les critères n’évoluent pas toujours de manière cohérente, notamment dans la pondération de la place de prix Nobel dans les effectifs.
  5. Développer une forme de « diplomatie scientifique », selon Jean-François Mauduit qui aborde le mode de gouvernance entre autonomie revendiquée, contraintes impératives et impact sur la recherche et l’innovation.
  6. Incarner les valeurs européennes, sans exclure les non-Européens, en mettant en avant les valeurs démocratiques et les valeurs universelles à la science qui peuvent être largement revendiquées autour de la rationalité de la démarche théorique et la connaissance ouverte et en évolution.
  7. Faire entendre la voix française dans le réseau des alliances européennes d’université, qui est reconnu comme un interlocuteur légitime de la Commission européenne.
  8. Intégrer toutes les cibles stratégiques entre les décideurs locaux, nationaux et européens.
  9. Communiquer, en s’appuyant sur les stratégies des établissements, mettre en avant et rendre visible les activités et les avantages de s’impliquer à l’échelle européenne, sans oublier la communication interne pour mobiliser les effectifs.
  10. Montrer, au bon moment, en quoi la participation à des appels à projet européens sont au service de l’université et valoriser le gain puis les résultats.

Les programmes européens Erasmus+ et Horizon Europe : quand les ambitions de mobilité, de recherche et d’innovation font face aux problématiques budgétaires

D’ores et déjà, les prochaines négociations budgétaires pour le budget de l’UE pour les principaux programmes européens, tels qu’Erasmus+ et Horizon Europe sont au cœur des réflexions.

Du côté de la Commission européenne, leurs initiatives visent à développer un statut juridique pour les 65 alliances européennes d’universités, qui rassemble 10% des établissements chartés Erasmus, soient 500 entités parmi les plus importantes en termes d’effectifs universitaires ; développer des programmes conjoints, reconnu via un label européen et un diplôme européen à terme et à déployer une carte européenne étudiante, interconnectant les données et services. Fanny Lacroix-Desmazes, policy officer à la Direction générale de l’éducation, de la jeunesse, du sport et de la culture (DG EAC) de la Commission européenne précise que la « Stratégie européenne pour les Universités » publiée en 2022 est la première Communication qui s’adresse directement aux universités. L’Union des compétences annoncée plus récemment vise à renforcer la compétitivité et à élargir le vivier des compétences européennes, particulièrement auprès des femmes.

Du côté du gouvernement français, 2025 est une année de transition vers le cycle de négociation des futures bases légales des programmes européens. David Itier, chef du département Stratégie de l’espace européen de la recherche et de l’enseignement supérieur au sein de la Délégation aux affaires européennes et internationales du Ministère de lʼEnseignement supérieur, de la Recherche et de lʼInnovation annonce que les politiques publiques visent à juguler le déclin de la compétitivité européenne, avec une recherche qui peut apporter des réponses aux transitions démographique, climatique et numérique. Les positions françaises seront le reflet des acteurs de terrain consultés (organismes de recherche et syndicats d’étudiants).

Pour le programme Horizon Europe, la France vise à placer l’excellence scientifique, évaluer par les pairs comme critère principal d’attribution des projets ; de rationaliser les financements à quelques thématiques et technologies comme l’IA, les énergies renouvelables, l’espace ou le quantique… et de favoriser les innovations de rupture et la création de startups, à l’interface des labos privés et de la recherche publique.

Pour le programme Erasmus, la France tient à cet instrument, bien connu et qui fonctionne, et soutient une trajectoire budgétaire plus ambitieuse. Les alliances européennes d’universités, qui ont le potentiel de transformer le paysage de l’enseignement supérieur sont soutenues au profit d’un modèle de type Airbus visant à fusionner des entités pour renforcer l’attractivité internationale. Le diplôme européen d’ingénieur est le diplôme européen prioritaire à créer. Les équipes qui font de la recherche doivent aussi faire de la mobilité pour approfondir et pérenniser les gains.

Dans un contexte de dégradation des finances publiques françaises, qui ne sera pas sans impact sur le prochain budget européen, la pression pour capter les budgets européens fléchés pour la France est un challenge quotidien. La France est globalement au rendez-vous pour Erasmus, avec 400.000 bourses annuelles, elle reste le premier pays de départ dans l’Union, à des fins d’études ou de stages (33%) ; même si dans le budget 2024 les séjours ont été réduits à 6 mois, compte-tenu que seulement 63% des demandes ont pu être satisfaites ; l’objectif de 23% de bénéficiaires n’est pas encore atteint. Les dispositifs à mieux faire connaitre sont d’une part, les bourses « inclusion » et d’autre part, les programmes intensifs hybrides de préparation intensive avant le départ. Pour les financements du programme Horizon Europe, la France n’a pas comblé son déficit de soumission de projets pour le financement de la recherche. Enfin, pour les universités, plusieurs sources de financement sont accessibles : les partenariats de coopération, les projets plus complexes avec des entreprises et les alliances européennes.

L’identité européenne des universités, des défis et des opportunités de communication

Les sujets ne manquent pas :

  1. La marque : Les alliances européennes impliquent de nouveaux noms, de nouvelles plateformes de communication, il s’agit d’injonctions à communiquer sur des superstructures complexes qui posent des questions sur l’identité de l’université.
  2. Le portage : Les relations européennes (et internationales) ne sont pas toujours lisibles dans la communication interne et donc la communication intra-établissement.
  3. Le pilotage : Le partage des responsabilités dans les alliances, entre positions motrice ou attentiste, interroge dans la motivation, l’animation des réseaux de communicants et l’alignement des supports de communication.
  4. La promesse : Les alliances européennes d’universités portent des enjeux quasi géopolitiques tandis que la attentes portent sur les bénéfices concrets, à quoi ça sert, qu’est-ce que ça apporte pour l’étudiant.
  5. La langue : La traduction en anglais n’est pas suffisante.
  6. La communication : positionnement, différenciation et branding justifient de sortir du projet, pour faire le marketing du projet pour les étudiants en termes d’offres et aller dans l’émotionnel pour répondre au besoin de toucher et faire adhérer.

Les bonnes pratiques se développent, peu à peu :

  1. Parcours utilisateur : réfléchir aux points de contacts des étudiants avec l’alliance européenne.
  2. Partage d’expérience : favoriser les témoignages là où ils sont.
  3. Culture partagée de l’international : susciter une forme de reconnaissance des acteurs mobilisés autour des opportunités de budgets européens.
  4. Priorités : sensibiliser à la dimension européenne autour des grands sujets comme la vie démocratique, le développement durable, la numérisation et l’inclusion.
  5. Plan de communication : structurer, distribuer les rôles et organiser les actions qui donne du sens à l’internationalité et l’interculturalité en termes d’apprentissage de vie, aussi intégrer les étudiants dans les temps forts collectifs dans une logique de co-construction de moments de rencontre et de rapprochement.

Que retenir de tous ces enjeux ? La priorité, c’est d’ores et déjà la négociation sur le futur budget, le prochain « Multiannual Financial Framework » pour sécuriser les investissements européens dans la mobilité, la recherche et l’innovation. La dynamique d’européanisation des universités françaises se poursuit à plusieurs vitesses. La communication européenne des universités doit s’angler sur les bénéfices interculturels incarnés plutôt que les promesses axiologiques désincarnées. La nécessité de partager les bonnes pratiques au sein de la communauté des communicants est plus que jamais d’actualité.

Divergence atlantique entre politique astrologique de l’Amérique contre défi astronomique de l’Europe

Deux décennies après l’œuvre de Robert Kagan, « Of Paradise and Power : America and Europe in the New World Order », qui dépeignait les Européens comme des idéalistes habitant Vénus et les Américains comme des réalistes vivant sur Mars, la fracture transatlantique s’est transformée en une scission épistémologique encore plus fondamentale. Si la métaphore de Kagan capturait les dynamiques de pouvoir de l’après-Guerre froide, le schisme d’aujourd’hui va plus loin – jusqu’à la manière même dont chaque société traite et valide la vérité politique. Aujourd’hui, nous observons l’Amérique pratiquant une sorte de politique comme de l’astrologie – cherchant à deviner la vérité à partir de la résonance émotionnelle et des croyances personnelles – tandis que l’Europe maintient une approche astronomique, tentant de tracer un cours rationnel par l’observation objective des politiques publiques pour une bonne gouvernance.

Le nouveau zodiaque américain : quand la vérité émotionnelle éclipse la réalité politique

À la suite des récentes élections américaines, nous assistons à une transformation qui aurait été inimaginable. La politique américaine a évolué au-delà de la simple projection de la puissance pour embrasser ce que le politologue Francis Fukuyama appelle « l’individualisme expressif » – une politique de l’identité et du sentiment plutôt que du fait et de la raison.

Le rejet de l’expertise et des preuves empiriques au profit des « sentiments viscéraux » et des convictions personnelles marque un changement fondamental dans la conscience politique américaine. Comme le soutiennent Ivan Krastev et Stephen Holmes dans « The Light That Failed », cela représente non seulement un choix politique, mais un rejet total du consensus libéral de l’après-Guerre froide.

Le paysage électoral américain récent révèle cette tendance astrologique de manière frappante. La campagne de Trump, à l’instar d’un astrologue habile, a offert des récits confortables qui parlaient aux espoirs et aux craintes profondément personnels, même lorsqu’ils étaient déconnectés de la réalité vérifiable. Ses partisans, comme des lecteurs d’horoscopes avides, ont trouvé du sens et de la validation dans ces messages, indépendamment de leur mérite factuel. Ce phénomène transcende le discours politique traditionnel, créant un nouveau paradigme où la vérité émotionnelle, « weaponized » par le populisme, l’emporte sur la réalité objective.

Le moment copernicien de l’Europe : réconcilier la politique rationnelle avec la réalité émotionnelle

Pour l’Europe, cela représente à la fois un avertissement et une opportunité. Tout en maintenant son approche « astronomique » de l’élaboration des politiques – fondée sur les données, l’expertise et l’analyse rationnelle – l’Europe doit apprendre à mieux communiquer sa vision de manière à résonner émotionnellement avec ses citoyens. La récente caractérisation d’Emmanuel Macron de l’Europe comme « un herbivore dans un monde de carnivores » capture bien ce défi de combler l’écart entre la compétence technocratique et l’attrait populaire sans sacrifier la vérité pour le confort.

Au-delà de la division Mars-Vénus, l’Union européenne doit apprendre à tracer une nouvelle orbite européenne pour rester pertinente et renforcer sa position, l’Europe doit :

Développer des récits convaincants pour des politiques complexes : Au lieu de simplement présenter des arguments statistiques sur les besoins démographiques et les avantages économiques, encadrer l’immigration à travers des histoires de réussite d’intégration avec une campagne « European Success Stories » mettant en avant des entrepreneurs immigrants qui ont créé des emplois ou des médecins immigrants servant dans des communautés rurales.

Promouvoir une identité européenne partagée : Le programme « NextGenerationEU » pourrait être enrichi au-delà de la reprise financière pour devenir un repère culturel, mettant en avant des projets de jeunesse transfrontaliers, des initiatives de citoyenneté numérique et des actions climatiques partagées voire un « European Heritage Future Lab » connectant les valeurs culturelles avec des innovations tournées vers l’avenir.

Communication stratégique combinant faits et narration : Transformer le Pacte Vert de l’UE d’une politique technique en une narration inspirante combinant des données concrètes sur l’action climatique avec des histoires convaincantes de transformation locale, voire un « EU Impact Navigator » une plateforme interactive montrant les bénéfices en temps réel des politiques de l’UE au niveau local, rendant les politiques abstraites tangibles.

Renforcer la résilience institutionnelle avec la légitimité populaire : Poursuivre les dispositifs combinant démocratie délibérative traditionnelle avec participation citoyenne numérique et pourquoi pas lancer une plateforme numérique « MyEurope » pour centraliser les services pratiques européens comme la carte européenne d’assurance maladie et une sorte de portefeuille numérique de l’UE rassemblant les droits numériques.

Le chemin à suivre nécessite que l’Europe maintienne son engagement envers les politiques basées sur les preuves tout en apprenant de la maîtrise américaine de la narration et de l’engagement émotionnel. Cela ne signifie pas adopter la « politique astrologique », mais plutôt trouver des moyens de rendre la « réalité astronomique » aussi convaincante que le confort astrologique. Après le concept de soft power du politologue Joseph Nye, l’Europe doit développer ce que l’on pourrait appeler son « reality power 2.0 » – combinant la gouvernance à l’européenne avec la capacité narrative et l’intelligence émotionnelle.

Dans ce moment critique, l’Europe doit tracer son propre cours créant un modèle d’engagement politique ancré dans la réalité qui sert à la fois la vérité et la nature humaine. Seulement alors pourra-t-elle efficacement contrer le chant des sirènes du populisme tout en construisant un avenir européen plus fort et plus uni. Le défi à venir n’est pas seulement politique mais existentiel afin de déterminer non seulement l’avenir de l’Europe, mais la nature même de la gouvernance démocratique au 21e siècle.