Archives de catégorie : Opinion publique européenne

Billets sur l’opinion publique européenne

Vers une américanisation des think tanks européens ?

« Penser comme un universitaire, agir comme un diplomate et écrire comme un journaliste », voilà les qualités par excellence d’un think-tanker dans son rôle de leaders d’opinion, tant en amont (vis-à-vis des décideurs) qu’en aval (vis-à-vis de l’opinion publique). Les évolutions récentes de la scène des think tanks européens traduit-elle une américanisation des acteurs et des pratiques ?

La scène bruxelloise des principaux think tanks européens de plus en plus représentés par des think tanks américains

En 2004, Steven Boucher dénombre jusqu’à 149 think tanks « actifs » sur des thèmes européens dans l’UE, dont seulement 36 étaient « spécifiques européens », c’est à dire axés sur les questions européennes. En 2012, le Bureau des Conseillers de politique européenne publie une étude de quelque 35 think tanks européens représentatifs, choisis sur la base de leur notoriété, visibilité et engagement dans le jeu / marché des idées politiques liées à l’UE.

Les think tanks les plus traditionnels et les mieux établis à Bruxelles (Centre for European Policy Studies – CEPS, European Policy Centre – EPC et Friends of Europe – FoE) ont tous été fondées dans l’«âge d’or» de l’intégration européenne, entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990. Ils sont tous «généralistes», exclusivement axés sur les affaires de l’UE, et avec un parti pris pro-intégration – même si sans doute CEPS est plus axé sur la recherche, FoE presque exclusivement axé sur la promotion du débat, et EPC quelque part entre les deux.

Au cours de la dernière décennie, à la suite également de l’expansion fonctionnelle et géographique de l’UE, de nouveaux acteurs ont rejoint la scène bruxelloise. Pour commencer, de nombreuses organisations américaines ont mis un pied dans la ville : le German Marshall Fund, l’International Crisis Group, l’Institut Est-Ouest, et la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

Le Lisbon Council et Bruegel ont également été mis en place récemment, à la fois avec un fort accent sur les questions économiques. L’arrivée la plus récente est Open Europe un think tank britannique, qui peut être considéré comme un signe avant-coureur d’un débat moins consensuel sur l’intégration européenne. La spécialisation thématique et l’engagement polémique sont deux tendances qui traversent la scène américaine des think tans.

Pour leur part, certains think tanks nationaux ont également ouverts des «antennes» à Bruxelles : la Fondation Bertelsmann, le Stiftung Wissenschaft und Politik basée à Berlin, le Centre for European Reform basé à Londres, l’IFRI et la Fondation Robert Schuman à Paris, la FRIDE basée à Madrid, le Centre for Eastern Studies et l’Institute of Public Affairs de Varsovie.

Dans le même temps, la « famille » des organisations soutenues par George Soros continue de croître : sa OSI a ouvert un bureau à Bruxelles. En outre, Europeum basé à Prague, et le European Council on Foreign Relations ont tous de manière significative pris du poids dans le débat public.

Last but not least, les partis politiques européens ont lancé leurs propres think tanks, en commençant avec le Centre for European Studies (CES) et la Foundation for European Progressive Studies (FEPS) – auxquels, bien sûr, il faut ajouter les bureaux des fondations de partis allemands, dont la Konrad-Adenauer- et la Friedrich-Ebert-Stiftung).

Les spécificités des think tanks européens et la tentation du modèle américain

L’essor et la floraison des think tanks européens sont certainement dus à l’importance croissante de la capitale de l’UE – à l’image de Washington DC – comme plaque tournante pour l’élaboration des politiques dans un nombre croissant de domaines.

Les think tanks européens sont de plus en plus intéressés à alimenter l’agenda de l’UE mais également à réinjecter l’agenda de l’UE dans les politiques nationales, en assurant une présence à travers le continent, en particulier (mais pas exclusivement) à Bruxelles.

Ce rôle d’interface est une particularité européenne. Dans l’UE, les think tanks européens jouent un rôle pédagogique important, en particulier (mais pas exclusivement) au niveau national.

Pris dans leur ensemble, les think tanks européens forment, en particulier à travers leur présence en ligne, un espace public européen commun, où ils façonnent les attentes et les perceptions à l’égard des politiques de l’UE.

Quoique l’Europe soit encore loin de la tradition américaine des « portes tournantes » et du « système des dépouilles » dans les carrières entre fonctions privée, publique, et politique, la présence et l’impact des conseillers politiques venant de l’extérieur des structures traditionnelles du parti et de l’Etat est une tendance qui reflète peut-être, en partie, l’importance toujours plus grande de la communication dans la formulation des politiques, mais aussi en partie la difficulté croissante de ces structures traditionnelles pour produire de l’innovation politique.

Plus généralement, les think tanks diversifient leurs activités et / ou la recherche de niches thématiques, reflétant en partie aussi la variété et la complexité croissante des politiques de l’UE. En conséquence, il est de plus en plus difficile de rester un «généraliste», ou tout simplement un groupe de réflexion traditionnel.

Les think tanks plus petits, plus militants et plus spécialisés sur certains enjeux qui apparaîssent à Bruxelles sont monnaie pratique courante à Washington.

En termes de taille, de personnel ou de budget, l’Europe ne dispose pas des équivalents de la Brookings, de Carnegie ou de la RAND.

Pour aller plus loin, consultez notre cartographie complète de la scène des think tank européens.

Au total, même si leur influence réelle reste difficile à mesurer, les think tanks européens sont certainement de plus en plus nombreux, répandus et influents. Les think tanks européens – sur le modèle américain – sont maintenant une force avec laquelle il faut compter, et qui évolue très rapidement – le débat politique européen accueillant régulièrement de nouvelles voix, notamment d’outre-atlantique.

Information et Union européenne : quelles sont les habitudes médiatiques des citoyens européens sur l’Europe ?

Puisque l’année 2014 sera largement dominée par les élections européennes, il n’est pas inutile d’analyser – avant la campagne électorale – les « habitudes médiatiques » selon Eurobaromètre des citoyens en matière d’affaires européennes

Niveau d’information : un sentiment dominant d’être mal informé sur les questions européennes

Les Européens se déclarent très majoritairement très mal informés :

  • Sentiment collectif : trois quart des Européens jugent que dans leur pays, les gens sont mal informés sur les questions européennes ;
  • Sentiment individuel : un tiers des Européens estiment être personnellement bien informés sur les questions européennes.

Les « clientèles » traditionnelles de l’Europe (les plus diplômés et les cadres) se classent parmi les mieux informées – de même logiquement pour les personnes ayant une image positive de l’UE.

Source d’information : les médias traditionnels privilégiés pour s’informer sur les affaires politiques européennes

La hiérarchie des sources d’information sur les affaires politiques européennes est identique aux affaires politiques nationales.

La nouveauté concerne  la « première » source d’information citée, Internet (12%) devance désormais de justesse la presse écrite (11%).

Les Européens privilégient – toute catégorie confondue – la télévision pour s’informer sur les affaires politiques européennes (78%), la presse (44%) plutôt pour les cadres et les seniors, la radio (34%) et Internet (28%) auprès des jeunes, notamment les étudiants.

Source d’information en ligne : les médias en ligne dominent et les médias sociaux progressent

En ligne, la hiérarchie des sources d’information sur l’Europe se rééquilibre :

  • les sites d’information restent largement en tête (66%), malgré un recul sensible (-6 points en un an) ;
  • les sites institutionnels et officiels sont également beaucoup moins cités (24%, -10) ;
  • les réseaux sociaux talonnent (23%, +4) ;
  • les blogs progressent également (12%, +3), devant les plateformes de partage de vidéos (7%, +1).

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La diversification des sources d’information en ligne et la progression du web social ne devraient pas être sans conséquence sur la campagne des prochaines élections européennes.

Recherche active d’information sur l’Europe : un tiers des Européens privilégie Internet

La hiérarchie des sources privilégiées en cas de recherche active d’informations sur l’UE se modifie :

  • la TV reste citée en priorité (49%), mais beaucoup moins ;
  • Internet arrive désormais en deuxième position (33%) ;
  • les journaux quotidiens passent au troisième rang (30%) ;
  • les discussions avec les amis, la famille, les collègues apparaissent (20%) ;
  • les autres médias peu « utiles » : la radio (20%), les « autres journaux et magazines » (11%), les livres, brochures et fiches d’information (6%) et les conférences (3%).

Voilà une donnée qui devrait être étudiée par tous les acteurs de la prochaine campagne européenne, notamment au regard des moyens traditionnellement privilégiés (tracts et réunions publiques).

Au total, l’enquête Eurobaromètre portant sur les habitudes médiatiques des Européens en matière d’information sur l’Europe mesure à l’échelle des Vingt-Huit les continuités (prégnance de la TV) et les ruptures (émergence d’Internet). Autant de données qui ne seront pas sans conséquence sur la future campagne des élections européennes.

Eurobaromètre : les fissures de l’opinion des Français vis-à-vis de l’Union européenne

Après des enquêtes d’opinion inquiétantes quant à l’évolution de l’opinion des Français sur l’Europe : « malentendu », perplexité »… le dernier Eurobaromètre flash consacré aux attitudes des Français vis-à-vis de l’UE confirme le décrochage des Français avec l’UE…

Nouveau recul des opinions favorables aux apports de la construction européenne

Première fissure dans l’opinion publique française, la construction européenne est moins créditée qu’auparavant dans sa capacité à garantir la paix sur le continent (73%) et à nous rendre plus forts face au reste du monde (63%) ou à contribuer à la prospérité de la France (50%).

Bien que majoritairement positifs, ces indicateurs, sont en repli sensible par rapport aux enquêtes de février 2012 et surtout d’avril-mai 2009.

Souhait désormais majoritaire de repli sur l’échelon national pour trouver des solutions face à la crise

Deuxième fissure dans l’opinion publique française, les Français souhaitent dorénavant que face à la crise économique actuelle, les solutions soient apportées au niveau national (52%), et non au niveau européen (39%) –alors que la proportion était inverse en 2012 (38% et 52% respectivement).

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Derrière cette évolution spectaculaire, c’est l’opinion des Français les plus diplômés – qui sont traditionnellement plus enclins à soutenir l’UE – qui basculent vers des solutions à la crise apportées au niveau national (49%, +19 points par rapport à l’enquête de 2012).

Recul du souhait de voir les hommes politiques et les médias parler de l’UE

Quoique les élections européennes soient programmées dans quelques mois, le souhait que les hommes politiques et les médias parlent davantage de l’UE est en recul par rapport à l’année dernière :

  • 68% seulement contre 76% en 2012 souhaitent entendre davantage les hommes politiques sur l’UE : moins 8 points ;
  • 70% contre 76% en 2012 souhaitent entendre davantage les médias sur l’UE : moins 6 points.

Au total, l’Eurobaromètre réalisé par la Commission européenne confirme que les fissures entre les Français et l’UE prennent des proportions alarmantes à quelques mois des élections européennes.

Les Français et l’UE : quelles sont les clés de lecture de l’opinion publique française sur l’Europe ?

Dans à peine plus de 6 mois, la campagne des élections européennes battra son plein. D’ores et déjà l’opinion des Français sur l’Europe est auscultée de près par les sondeurs qui parlent de « perplexité » chez TNS-Sofres ou de « malentendu » pour CSA…

Perplexité et décrochage : les clés de lecture de l’opinion publique française sur l’Europe selon TNS-Sofres

Dans un sondage sur « l’opinion française et le rôle de l’Europe en matière de politique économique » publié en septembre dernier, TNS-Sofres offre notamment une perspective éclairante sur les mesures régulières de l’opinion publique grâce aux Eurobaromètres.

Première indication, l’image de l’UE s’est profondément dégradée auprès des Français. Majoritaire depuis 2002, les opinions positives sont dorénavant dépassées par les opinions neutres et sérieusement concurrencées par les opinions négatives. Par rapport aux dernières élections européennes, la dégradation est d’une dizaine de points dans la baisse des opinions positives et la hausse corrélative des opinions neutres.

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Deuxième indication, le décrochage des Français quant à leur opinion sur « ma voix compte dans l’UE ». Depuis 2002, la part des Français estimant que leur voix ne compte pas dans l’UE n’a jamais été aussi importante et rassemble plus de deux tiers des Français aujourd’hui. Ce constat n’a cessé d’empirer depuis chaque Eurobaromètre biannuels depuis le dernier scrutin européen.

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Malentendu et paradoxe : : les clés de lecture de l’opinion publique française sur l’Europe selon CSA

Récemment, un sondage CSA pour TerraFemina fait le point sur l’état de l’opinion publique française à l’égard de l’UE. Stupeur, une majorité de Français souhaite “moins d’Europe” (contre moins d’un sur cinq qui en souhaiterait davantage) même si près d’un tiers souhaite “ne rien changer” ou est “sans opinion”.

Pourquoi y a-t-il malentendu ? Parce qu’« en creusant davantage, on s’aperçoit qu’ils sont peu nombreux à appréhender la dimension “visionnaire” du projet, mais en revanche très nombreux à avoir un point de vue précis sur les conséquences négatives qu’ils ressentent au quotidien ».

Pourquoi y a-t-il paradoxe ? Parce que « bien que déclarant que l’Europe n’a pas beaucoup d’impact sur leur situation personnelle, les Français démontrent qu’ils en ont une perception malgré tout fortement influencée par leur vie quotidienne ».

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Par ailleurs, « il y a bien un critère qui semble faire l’unanimité chez les Français, c’est la communication, ou plus précisément … l’absence de communication européenne ». Plus de 75% des Français – un unanimisme rare – ont le sentiment d’être mal informés sur l’UE.

La pédagogie et la parole politique responsable comme remèdes face au spectre d’un grand coup de frein

Pour Guénaëlle Gault, directrice Unité Stratégies d’opinions à TNS-Sofres, « l’Europe est devenue quelque chose de beaucoup trop conceptuel pour les Français qui ne se sentent pas vraiment concernés ni impliqués. La pédagogie est donc nécessaire mais elle n’est pas suffisante et elle doit participer à créer les conditions d’une meilleure appropriation ».

Pour CSA, « face à l’absence, unanimement reconnue par les Français, d’informations qui les aideraient à mieux comprendre le projet européen, la parole politique – qui occupe quasi exclusivement l’espace médiatique qui lui est consacré – porte une responsabilité considérable ».

Au total, l’état de l’opinion publique française est inquiétant au sujet de l’UE et risque de devenir alarmant pendant les élections européennes puisque la pédagogie et la parole politique responsable – deux opportunités rares en campagne électorale – sont les seuls moteurs de réconciliation des Français avec l’UE.

Quels sont les enseignements des études qualitatives sur les opinions européennes des citoyens ?

Le plus souvent, nos connaissances de l’opinion publique européenne proviennent d’études quantitatives comme les sondages de l’Eurobaromètre. Quelques études qualitatives sont, plus rarement, réalisées avec des focus groupes d’Européens. Quels sont les enseignements de ces études qualitatives permettant de mieux connaître les opinions européennes des citoyens ?

Faible saillance de l’Europe : les opinions européennes des citoyens sont superficielles

Pour Sophie Duchesne dans « l’identité européenne, entre science politique et science fiction », le point de convergence le plus net entre toutes les recherches qualitatives est la faible saillance de l’intégration européenne dans les discours recueillis.

Ceux pour qui l’UE constitue un sujet important sont l’exception. Seuls les plus politisés des interviewés sont enclins à prendre sur le sujet des positions tranchées.

Pour les autres, on cherche en vain les traces de l’Euroscepticisme tellement redouté par les milieux européistes : l’Europe est peu saillante à la fois parce qu’elle est peu visible mais aussi parce que l’intégration fait peu débat, en tout cas chez ceux que la politique intéresse peu.

L’acceptation « à distance » du processus en cours caractérise assez largement les propos recueillis dans ces différentes recherches, questionnant ainsi le rejet populaire mesuré par nombre de sondages.

Autrement dit, les études qualitatives invitent à modérer les résultats issus des sondages. Ce ne sont pas les opinions tranchées et/ou critiques qui dominent au sujet de l’Europe. En revanche, ce sujet fait peu débat et au fond une large majorité y est attachée, mais de manière secondaire et superficielle.

Cet enseignement est important car il permet de dire que pour la majorité des Européens, leur opinion à l’égard de l’Europe est à priori plutôt bienveillante quoique fragile.

Forte indécision sur l’Europe : les opinions européennes des citoyens sont ambivalentes

Martin Deleixhe dans « Pourquoi l’Europe n’est pas un sujet de conversation ? » complète ce que les enquêtes qualitatives peuvent nous apprendre des opinions européennes des citoyens.

Les opinions européennes des citoyens ne sont pas le fruit de leur ignorance. L’hypothèse d’un « déficit cognitif qui pousserait les citoyens à refuser de se positionner sur la question européenne est à écartée » :

Les différents participants des « focus groups » identifiés comme étant des indécis européens n’éprouvent visiblement pas moins de difficulté à parler de l’Europe que leurs interlocuteurs qui professent pourtant parfois des opinions bien affirmées.

Les indécis font preuve d’une beaucoup plus grande fluctuation que les autres participants dans leur appréciation de l’UE au cours d’une même conversation. L’indécision n’est donc pas due à de l’ignorance ou au désintérêt mais à une perception ambivalente de l’intégration européenne.

Cet enseignement est capital. Les Européens ne parviennent pas à fixer leurs opinions au sujet de l’UE (hormis les plus politisés) parce qu’ils ne savent pas interpréter, traduire ce qu’ils perçoivent de l’UE.

Au total, une plus grande visibilité de l’Europe risque à la fois de réduire l’acceptation à distance de la construction européenne et de « conforter la relation ambivalente des citoyens à leurs institutions et encourager une certaine apathie politique ».

À rebours de ce que semblent espérer certaines institutions européennes, accroître la visibilité et la connaissance de l’UE ne suffira en tout cas pas à relancer la participation citoyenne au niveau européen et à combler ce qui est perçu par certains comme son déficit démocratique.

Une meilleure connaissance des opinions européennes des citoyens, grâce aux études qualitatives, invite à revoir une bonne partie de la stratégie de communication de l’UE.