Nuances dans les préférences médiatiques et comportements liés aux actualités : comment mieux informer les Européens sur l’Europe ?

La lecture des résultats de l’enquête Eurobaromètre Enquête médias et actualités 2023 sur les usages médias des Européens conduit à une série de recommandations…

Cibler les canaux médiatiques préférés comme la TV pour contrer l’évitement des actualités

Dans l’enquête, 71 % des répondants ont identifié la télévision comme l’une de leurs principales sources d’actualités au cours des sept derniers jours. Ce chiffre souligne l’importance de cibler la télévision dans les campagnes de communication européenne. Pour contrer l’évitement des actualités, privilégier ce canal pour captiver l’attention du public. Comparativement à 2022, la télévision reste le canal le plus couramment utilisé dans la plupart des États membres, soulignant sa constante prédominance.

Valoriser la confiance dans les médias traditionnels

Les campagnes devraient renforcer la confiance du public en mettant en avant la crédibilité des médias traditionnels, tels que les chaînes de télévision et de radio publiques. En 2023, 48 % des répondants sélectionnent ces chaînes comme leur source d’information la plus fiable, un chiffre qui varie considérablement d’un pays à l’autre. Cette confiance reste stable par rapport à 2022, soulignant la résilience de ces médias traditionnels.

Adapter les messages en fonction du niveau d’éducation du public

L’enquête révèle une corrélation entre le niveau d’éducation et la consommation d’actualités. Les messages des campagnes devraient ainsi être adaptés pour répondre aux attentes informationnelles des segments moins éduqués. La simplification des informations, sans compromettre la substance, pourrait être la clé pour atteindre ce public. En 2023, les résultats montrent que 74 % des répondants plus éduqués déclarent avoir récemment consulté quelque chose sur l’UE, comparé à 61 % des moins éduqués.

Adopter une approche différenciée sur les médias sociaux, selon les plateformes

Les médias sociaux jouent un rôle crucial dans la consommation d’actualités. Les campagnes devraient adopter des stratégies spécifiques pour chaque plateforme. Les contenus visuels et courts peuvent être privilégiés sur des plateformes comme Instagram (42 % des répondants utilisent cette plateforme), tandis que des discussions et des débats peuvent être encouragés sur Facebook (37 % des répondants l’utilisent).

Cette stratégie doit s’aligner sur la forte utilisation des médias sociaux par les jeunes, 59 % des 15-24 ans utilisant des plateformes comme Facebook et Instagram. Pour les mobiliser, les campagnes devraient créer des contenus engageants, émotionnels et interactifs. En comparaison avec 2022, l’utilisation de TikTok par les jeunes a augmenté, passant de 11 % à 55 %. Par ailleurs, les influenceurs sont particulièrement appréciés par les plus jeunes pour suivre les commentaires de l’actualité.

Angler l’actualité européenne autour des sujets d’actualités locales populaires

Les campagnes devraient se concentrer sur les sujets d’actualité les plus populaires, tels que les actualités locales pour trouver des moyens de parler d’Europe, l’un des sujets les mieux classés dans tous les États membres. Cette stratégie maximiserait la pertinence et l’engagement du public, répondant aux préférences des répondants, 50 % d’entre eux ayant consulté des actualités locales au cours des sept derniers jours.

Limiter les obstacles à l’accès à l’information

Pour surmonter les obstacles liés à l’évitement des actualités en ligne, les campagnes devraient promouvoir l’accessibilité, en mettant en avant des moyens directs tels que les sites web d’actualités. En 2023, 91 % des répondants déclarent accéder aux actualités en ligne, soulignant l’importance de faciliter cet accès.

Éduquer à la détection de la désinformation

Face à la confiance relativement basse dans les réseaux sociaux en tant que source d’information fiable, les campagnes doivent inclure des messages éducatifs sur la détection de la désinformation. Encourager une consommation critique des actualités en ligne est essentiel, notamment en soulignant que seulement 16 % font confiance aux personnes, groupes ou amis sur les médias sociaux pour des nouvelles véridiques.

Ces résultats offrent des perspectives claires pour les professionnels de la communication européenne, leur permettant de concevoir des campagnes plus efficaces et ciblées en tenant compte des préférences médiatiques et des comportements liés aux actualités des citoyens de l’UE, en vue des prochaines élections européennes.

Décryptage des campagnes de communication corporate #NextGenerationEU de la Commission européenne

A partir des documents officiels en ligne, lançons-nous dans une tentative de décryptage des campagnes de communication, dite « corporate », de la Commission européenne, destinées aux citoyens européens et signées #NextGenerationEU entre 2021 et 2023…

Première campagne « #NextGenEU – #MakeItReal » : un compromis entre agenda institutionnel et crise covid

Pour la première fois mentionnée dans le Management Plan DG Communication 2020, une campagne marquée #NextGenerationEU « devrait être lancée au début de l’automne (2021) (…) pour communiquer sur les actions de l’UE, visant à une narration alignée, des messages, une signature, une présence en ligne et une identité visuelle harmonisés ».

Par ailleurs, « la campagne autour de la relance post-covid sera la campagne phare, sous laquelle seront développées les deux autres campagnes prioritaires à venir sur le Pacte vert pour l’Europe et une Europe adaptée à l’ère numérique ». Autrement dit, l’agenda des crises, à savoir la pandémie a pris le dessus sur l’agenda institutionnel du programme politique de la Commission européenne dans la stratégie de communication.

Que peut-on observer ?

Sur la chaîne Youtube de la Commission européenne, la vidéo « NextGenEU – Make It Real » publiée courant juin 2021, qui a touché un large public avec 31,5 millions de vues cumulées, est publiée. En complément de ce clip pub de 30 secondes, sur la plateforme audiovisuelle de la Commission européenne, 3 teaser vidéos de 15 secondes sont également visibles : « Make it green », « Make it digital » et « Make it strong ». Le message en anglais pourrait être traduit par « Nous changeons l’Europe. Nous allons la rendre : Plus verte, Plus sûre, Plus numérique, Pour tous. » » peut être consulté sur le mini-site dédié à la campagne : next-generation-eu.europa.eu.

Le Management Plan DG Communication 2021 confirme ce que nous avons pu observer : « En 2021, la communication sur NextGenerationEU se concentre sur la campagne autour du plan de relance. La campagne phare est élaborée pour sensibiliser sur la valeur ajoutée de l’UE et raviver un sentiment européen de solidarité et de confiance ».

Deuxième campagne : « #YouAreEU » : un compromis entre la promotion des valeurs européennes et des énergies renouvelables

Tandis que le Management Plan DG Communication 2022 annonce une relative continuité : « S’appuyant sur l’expérience du déploiement des premières phases de la campagne NextGenEU, la DG Communication continuera en 2022 à mettre en œuvre la stratégie élaborée pour la campagne NextGenEU en tant que campagne-cadre jusqu’à la fin du mandat ».

La lecture du Management Plan DG Communication 2023 donne une autre version :

« En 2023, la DG Communication intensifie sa communication REPowerEU pour promouvoir un avenir plus vert et durable, pour faire face à la crise énergétique et stimuler la transition énergétique » (…) une deuxième vague de la dernière campagne de communication institutionnelle « You Are EU » devrait être lancée au début de l’année 2023 et « la DG Communication poursuit la prochaine étape de la campagne de marque NextGenEU, qui se déroulera jusqu’à mi-2023 ».

Que faut-il comprendre ?

D’une part, que la 2e vague de la campagne #MakeItReal est bien déployée. Ce que l’on peut confirmer avec une nouvelle série de vidéos teaser publiées sur la plateforme audiovisuelle de la Commission européenne en octobre 2021 : « NextGenEU : Yes to green transport », « NextGenEU : Yes to healthy food » et « NextGenEU : Yes to a circular economy ».

D’autre part, qu’une autre campagne s’est imposée avec l’actualité et la nouvelle crise énergétique. Du coup, en septembre 2022, une vidéo « You Are Europe » est diffusée, ainsi qu’un mini site you-are-eu.europa.eu :

« La campagne « You are EU » stimule, inspire et s’adresse à tous, dans tous les pays de l’UE. « You are EU » nous donne les moyens d’agir en associant nos valeurs à l’idée de transformation. Elle nous relie en tant qu’Européens, tout en nous donnant une orientation pour l’avenir. Elle ajoute une dimension prospective à ce que nous sommes et nous permet de façonner activement la voie à suivre sur le fondement de la liberté, de la paix et de la solidarité avec des sources d’énergie propres et indépendantes. « You are EU », comme chacun d’entre nous. »

Quel budget et quels résultats ?

Dans une « Réponse à une Question écrite » d’un député européenne, la Commission européenne précise avoir « investi près de 18,2 millions d’euros, ce qui en fait sa campagne la plus fructueuse à ce jour, touchant plus de 325 millions de personnes, soit 73 % des citoyens de l’Union ».

Par ailleurs, « selon les résultats d’une enquête, la plupart des répondants estiment que la campagne a encouragé la réflexion et a véhiculé une image positive de l’Union. Ces résultats montrent que la campagne a permis de sensibiliser à l’importance que revêt l’indépendance énergétique pour l’Europe.

La campagne «Vous êtes l’UE» constitue un outil important pour communiquer de manière transparente avec les citoyens de l’Union sur les initiatives, les programmes et les priorités de l’UE concernant la transition énergétique et la réduction de la dépendance à l’égard des combustibles fossiles russes ».

Au total, la communication corporate de la Commission européenne tente, au cours du mandat d’Ursula von der Leyen, de déployer une stratégie de communication alignée avec les priorités politiques du programme politique, l’agenda institutionnel tout en répondant aux crises qui ponctuent l’actualité entre la pandémie covid et l’invasion de la Russie en Ukraine, un exercice de haute voltige.

La communication de l’Union Européenne : une vision unitaire face aux défis mondiaux, des réalisations tangibles et la participation des citoyens

Parmi les rares spécialistes de la communication publique qui s’intéresse à la communication de l’Union européenne, Thierry Libaert développe, dans « L’urgence de la communication européenne » sur le blog de la revue Hermès, une réflexion à faire connaître et à discuter…

La responsabilité de la communication : rendre présent et attractif le discours européen car la meilleure communication est une communication de proximité

Pour, Thierry Libaert, les crises dont l’Europe est parvenue à s’en sortir, comme la relation post-Brexit avec le Royaume-Uni, la gestion des vaccins contre le Covid-ou la mobilisation contre l’agression de la Russie en Ukraine, renforce la prise de conscience de la nécessité de l’UE.

Tandis que les crises non résolues comme la pression des partis antisystème extrémistes ou celle des migrants qui aurait pu être mentionnée pèsent sur les épaules d’un projet européen qui ne sait pas comment grandir dans un milieu de polarisation croissante de la politique, réduisant les possibilités de consensus et de convergences des politiques publiques.

Pour Thierry Libaert, la réforme de la communication de l’Union européenne pourrait passer par plusieurs pistes d’amélioration :

  1. Unifier la voix de l’Europe pour éviter un discours fragmenté parmi les différentes institutions européennes ;
  2. Actualiser le discours européen en le rendant plus pertinent pour la population actuelle, en mettant l’accent sur les valeurs, la culture, le modèle social et la transition écologique.
  3. Améliorer la communication en la rendant plus régulière et en abordant des thèmes pertinents pour la vie quotidienne des citoyens.
  4. Impliquer davantage la société civile afin de prendre en compte les aspects humains et sociaux pour surmonter les défis actuels de légitimité et de représentativité.

La vision globale et continentale et la communication participative et délibérative de l’UE

Changeons un instant d’échelle. En regardant au-delà de nos frontières, l’UE se trouve au cœur d’un « choc des blocs » à l’échelle mondiale qui redéfinit la responsabilité de la communication européenne qui, de fait, s’inscrit dans un paysage où la désinformation et la manipulation des informations côtoie les maigres efforts de pédagogie sur l’Europe.

Alors que les grandes puissances mondiales se redessinent et que de nouveaux acteurs émergent sur la scène internationale, l’Europe se rend compte de la nécessité de rester unie pour relever les défis mondiaux tels que le changement climatique, la sécurité, et les économies interconnectées, il s’agit là d’une force collective qui n’est pas toujours bien verbalisée, mais qui se ressent, se faire sentir sur les grands enjeux contemporains, en réponse aux anxiétés qui paralysent.

Le nouveau récit de l’UE se dessine autour de cette orientation vers une autonomie stratégique en cours de construction, d’une Europe qui devient un contrepoids crédible, et cela, non pas grâce à une communication européenne parfaite, mais grâce à sa capacité à maintenir le dialogue, à négocier, et à prendre des décisions concertées, même si elles ne permettent pas toujours d’avoir la pureté morale néokantienne sur les questions migratoires ou l’efficacité machiavélienne la plus brute sur les questions relatives à l’état de droit.

Et au niveau paneuropéen, l’Union européenne doit faire face au choc des niveaux de vie divergents. Cependant, malgré ces différences, il existe une aspiration commune chez de très nombreux Européens, qu’ils soient membres de l’UE ou non, à vivre ensemble, à coopérer et à promouvoir les valeurs européennes. Cette volonté d’unité est renforcée par les pressions exercées par des puissances étrangères qui cherchent à exploiter les divisions en Europe. Ainsi, le succès du projet européen ne réside pas dans une communication efficace, mais dans la capacité de l’Europe à se mobiliser face à ces défis externes et à renforcer son intégration pour réaliser ses aspirations communes. La dynamique de l’Europe aujourd’hui, c’est la dynamique relancée combinant son élargissement et de son approfondissement.

Par ailleurs, il est crucial de mettre en lumière les réalisations concrètes de l’UE en matière de participation citoyenne et de délibération. La grande consultation européenne organisée avant les dernières élections européennes a été une étape majeure dans la consolidation du consensus autour du pacte vert pour l’Europe. Cette consultation a permis aux citoyens européens de s’exprimer et de contribuer à l’élaboration de politiques cruciales pour l’avenir de la planète. Cela montre que l’UE est à l’écoute de ses citoyens et qu’elle est prête à intégrer leurs préoccupations dans ses politiques.

De plus, la Conférence sur l’avenir de l’Europe, lancée après les élections européennes, représente une avancée majeure dans le renforcement de la démocratie européenne, grâce à sa capacité à s’appuyer sur les positions des citoyens. Elle permet à des panels citoyens de jouer un rôle actif dans la formulation des politiques de l’UE. Cette approche délibérative donne aux citoyens ordinaires la possibilité de contribuer directement à la prise de décision européenne, ce qui renforce la légitimité de l’UE et montre que l’Europe écoute et valorise les voix de ses citoyens. Rien n’est jamais parfait, mais sur ce sujet, le « tournant participatif » hérité de la Commissaire Margot Wallström est plus que jamais d’actualité.

En conclusion, bien que l’UE puisse et doive améliorer sa communication, il est indéniable que son évaluation doit considérer d’une part, sa capacité à relever des défis mondiaux plus prégnants et d’autre part, à écouter les aspirations pressantes de ses citoyens. L’Europe avance, non seulement grâce à des récits, mais aussi grâce à des actions tangibles d’ouverture et d’accueil des diversités dans l’unité. C’est dans ces initiatives que réside aussi la véritable force du projet européen pour l’avenir.

Prochain élargissement de l’UE : un impératif géopolitique, des choix difficiles à faire

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 affecte la géopolitique du continent européen comme aucun événement depuis 1989 et la fin de la guerre froide, précipitant l’élargissement de l’OTAN à la Finlande et bientôt la Suède, la création de la Communauté politique européenne et l’ouverture de l’Union à de nouveaux membres. Hans Kribbe et Luuk van Middelaar, de l’Institut bruxellois de géopolitique, analyse les choix difficiles qui nous attendent

Qu’est-ce qui fait de l’élargissement de l’UE un impératif géostratégique ?

Les zones grises ou tampons intermédiaires comme l’Ukraine, la Moldavie ou la Géorgie, pris en sandwich entre Russie et UE n’existent plus. Une ligne de fracture stratégique traverse désormais le continent, il est dans l’intérêt stratégique de l’Union d’intégrer fermement et définitivement les États de « notre » côté, c’est devenu une priorité majeure.

De même pour les six États des Balkans occidentaux actuellement dans la salle d’attente d’adhésion (l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, le Monténégro, la Macédoine du Nord et la Serbie). Cela signifie que l’Union doit maintenant se préparer à l’adhésion de neuf nouveaux membres.

Un tel élargissement sera monumental pour l’Union elle-même et son fonctionnement. En fait, sans une réforme interne significative de l’UE, il est difficile d’imaginer comment ce sera possible. Ce ne sont pas seulement les États candidats qui doivent se préparer à l’adhésion. L’UE doit être prête à l’expansion.

Réforme interne

Sur plusieurs points clés de la gouvernance et des politiques européennes, l’UE doit se réformer :

  1. Pour une prise de décision efficace et légitime : une modification inévitable de la dynamique institutionnelle et politique de l’Union et au cœur du processus décisionnel de l’UE ;
  2. Pour le budget de l’UE, l’agriculture et la politique de cohésion : l’UE devra faire des choix budgétaires difficiles ;
  3. En théorie, pour le marché unique, la libre circulation et l’emploi : de nouvelles opportunités économiques et de nouveaux emplois permettant de renforcer la compétitivité de l’Europe et de stimuler la croissance ;
  4. Pour l’État de droit et démocratie : ne rien faire pour renforcer l’État de droit risque de provoquer une perte de cohésion et un écart croissant entre les discours et la réalité ;
  5. Pour la sécurité externe : une nouvelle frontière extérieure abritera des intérêts géostratégiques, la dépendance à l’égard des États-Unis en matière de sécurité va très probablement augmenter.

Un dilemme à la fois nécessaire mais également impossible

Un nouveau consensus sur la nécessité stratégique d’ancrer fermement ces États dans la sphère de sécurité et de prospérité de l’Union et dans le même temps, un impératif de protéger le fonctionnement, la cohésion et les valeurs fondatrices de l’Union.

Ce qui est impossible aujourd’hui peut devenir possible demain. D’où bien sûr l’obligation pour les candidats de se changer et de se réformer avant leur entrée. D’où également la nécessité pour l’Union de se préparer et de se changer. Ces deux processus, juridiquement distincts mais politiquement liés, sont censés se réunir au moment où l’Union et (certains ou tous) les candidats seront « prêts » et que l’élargissement pourra avoir lieu.

Acceptation du public

Le soutien public à l’élargissement ne peut être tenu pour acquis. Même si l’adhésion après la guerre froide n’était pas une fatalité, les dirigeants et les majorités publiques en Europe se sont finalement ralliés à la grande mission de « réunifier le continent ». Mais le soutien a rapidement cédé la place à une lassitude face à l’élargissement, à une inquiétude croissante de l’opinion publique concernant l’emploi et les salaires, la croissance de la migration intra-UE et le spectre du « dumping social ».

La méfiance à l’égard de l’élargissement persiste dans de nombreuses régions de l’Union. L’humeur du public est changeante. La guerre d’agression de la Russie pourrait désormais renforcer le soutien de l’opinion publique à l’adhésion de l’Ukraine et d’autres candidats.

Pour offrir aux nouveaux membres un foyer adapté aux 36 pays, les dirigeants de l’UE doivent trouver des moyens d’impliquer leurs propres électeurs, sinon la porte de l’Union risque de rester fermée. C’est peut-être là que réside peut-être la mission actuellement la plus sous-estimée à laquelle l’Union est confrontée.

Que retenir ?

La perspective de l’élargissement va libérer toutes sortes de forces contradictoires, prise entre la nécessité et l’impossibilité, l’impatience des nouveaux candidats et le ressentiment des anciens, et sous la pression du temps exercée par le rythme des événements, l’UE doit jouer la carte de la clarté et de l’honnêteté quant aux compromis et aux dilemmes, nécessitant du leadership. Éviter les questions difficiles dans l’espoir qu’elles disparaissent ne trompera pas l’opinion publique des deux côtés de l’Union.

Europe, l’Union fait la force

Lors des Rencontres économiques d’Aix du cercle des économistes consacrées, cette année, au thème de « Recréer l’espoir », avec « Europe, l’Union fait la force » sont discutées les perspectives européennes entre leviers de progrès de l’unité comme l’autonomie stratégique ou la mutualisation de nouveaux domaines de prérogative nationale tels que la santé ou l’énergie ou enfin la créativité, avec par exemple le programme de facilité pour la paix en réponse à l’invasion de la Russie en Ukraine même s’il faut également considérer les facteurs de désunion entre la déstabilisation des populismes voire les élargissements. L’Union européenne saura-t-elle être aussi proactive que réactive à l’avenir ?

Des Européens en première ligne, alignés

Pour l’ambassadeur de France en Russie, Pierre Levy, l’analyse de l’Europe au prisme du conflit en Ukraine est un moment tellurique, qui débouche sur une crise longue, une guerre européenne et un effet de souffle mondial.

L’Europe fait preuve d’unité, tant dans la mobilisation de ressources avec près de 80 milliards d’euros mobilisés pour les Ukrainiens que dans les sanctions de la Russie avec 11 paquets adoptés à l’unanimité ; alors que la relation à la Russie était l’un des sujets les plus diviseurs dans l’UE, une vulnérabilité autant qu’une force que les Européens ont su gérer en réduisant temporairement les divergences.

Les principaux défis de l’Europe visent à :

  1. Résister à la guerre afin de restaurer la stabilité stratégique ;
  2. Ne pas être polarisé, ni géographiquement, il n’y a pas que l’Est, mais aussi l’Asie, l’Afrique, l’Indopacifique, ni thématiquement, il n’y a pas que le conflit en Ukraine ;
  3. Veiller aux intérêts européens qui ne sont pas toujours convergents avec les USA ;
  4. Assurer la capacité opérationnelle de l’UE, en particulier sa base industrielle.

Le débat n’est pas désincarné, il dépend de choix politiques, d’élections dans les 27 États-membres, pour une UE plus résiliente, en sécurité, ce qui conditionne tout le reste.

Les aspirations européennes des peuples autour de l’Europe vont également conditionner l’avenir de l’UE, songeons notamment que les Russes regarderont comment l’Ukraine se relèvera dans l’UE.

Un Européen au cœur brisé

Pour le professeur à l’université de Columbia, Adam Tooze, le panorama n’est pas aussi positif. Certes, on n’a pas eu d’échec sur les dernières années, mais les accords sont toujours difficiles et à la baisse, avec un manque d’ambition.

Considérant les aspects économiques, l’Union européenne n’a pas su bien gérer l’héritage de la crise de l’eurozone qui a frappé les jeunes étranglés par la crise ; l’euro n’est toujours la devise de référence en raison du manque de dettes conjointes et même s’il y aurait une vision politique macro, les choix micro dépendent… de la coalition gouvernementale allemande indécise.

Il s’agit encore et toujours de convaincre les Européens qu’être ensemble est un choix politique avant tout.

Même si l’on ne peut pas prédire les prochaines crises qui vont nous frapper, on sait qu’il s’agira d’une série de chocs qui auront des effets domino avec plusieurs impacts, l’Europe vit à l’ère des polycrises comme le disait déjà Jean-Claude Juncker.

Il nous faut réagir plus rapidement à ces phénomènes inédits, avec une meilleure gouvernance pour gérer les crises et surtout une meilleure organisation de la finance afin d’agir de manière proactive, tangible comme avec les politiques industrielle ou de recherche afin d’insuffler un nouvel essor dans l’économie et de réaliser une réalité encore plus interconnectée.

La chose la plus inspirante de l’Europe, c’est qu’elle existe encore, et qu’elle fait des bonnes choses. Les Européens ont la chance d’avoir l’UE, pour la qualité de vie, ce laboratoire dans l’amélioration des conditions de vie humaine en société, comme son système de santé unique au monde.