Archives de catégorie : Communication sur l’Europe

Billets sur la communication européenne des États-membres et de la société civile

Retour de Trump : comment porter une parole européenne à la hauteur ?

Dis-le sans détour, la réponse des leaders européens au retour de Trump au pouvoir n’est pas à la hauteur. Globalement inaudible, cette parole est faible, à la fois sur le plan stratégique en termes de messages et faible dans sa formulation, au-delà des classiques catalogues de bonnes intentions, de vœux pieux et de « valeurs ». Alors, est-ce une fatalité ?

Le déficit de légitimité électorale

Une première hypothèse vient de la différence de légitimité entre le résultat d’un scrutin massif aux Etats-Unis avec le succès du vote populaire et du scrutin dans tous les États fédérés tandis que les leaders européens ne sont pas élus directement par les citoyens et que les principaux exécutifs en Europe sont très affaiblis, que l’on songe seulement au couple franco-allemand actuellement.

Le leadership européen gagnerait clairement de se voir confier un mandat sans équivoque, à l’issue d’une campagne pan-européenne permettant de confronter les programmes et de sanctionner la décision par le vote populaire. Le fait est que même la tête de la liste pour la présidence de la Commission européenne Ursula von der Leyen ne se soit pas présentée sur une liste en Allemagne renforce le fossé entre le peuple et les élites.

La légitimité électorale est un puissant vecteur de mobilisation, d’incarnation et de légitimation. La prochaine révision des traités européens devrait permettre d’avancer en ce sens pour nous permettre de présenter des leaders plus légitimes sur la scène européenne et internationale.

La fausse problématique « juridique »

Dans le cadre des traités actuels, la répartition des rôles entre les leaders européens – quoiqu’elle ait permis de renforcer la place du haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité – ne semble pas à l’usage pleinement satisfaisante. Le « couple » composé par Charles Michel au Conseil européen et Ursula von der Leyen à la Commission européenne s’est montré particulièrement disfonctionnel lors de la mandature précédente en raison des velléités d’influence internationale de la présidente de la Commission européenne qui ne correspond pas à ses responsabilités « juridiquement définies » tandis que le président du Conseil européen ne se dérangeait pas pour organiser ses propres initiatives diplomatiques en solitaire.

Il ne s’agit pas seulement d’une querelle de personnes, mais d’une problématique de représentation et de capacité d’influence sur la scène internationale. Là encore, la représentation exclusive de l’Union européenne à l’échelle des chefs d’État et de gouvernement devrait être réinterrogé pour trouver une solution de long terme satisfaisante, susceptible de définitivement répondre à la question du Secrétaire d’Etat Henry Kissinger : « l’Europe, quel numéro de téléphone ? ».

La vraie fracture politique

A ce stade, les prises de parole des dirigeants européens ne peuvent que conduire au sentiment des opinions européennes de se sentir incroyablement faible voir faiblement représentés sur la scène internationale, alors même que le moment est charnière, au début de mandat à la fois du côté de la nouvelle équipe européenne composée de l’ancien Premier ministre portugais, António Costa et de la reconduite von der Leyen face à Trump.

Nos leaders européens semblent porter une trop forte focale « politicienne » sur la vie politique bruxelloise, à courte vue, liée aux procédures de confirmation du président de la Commission devant le Parlement européen suivi des auditions des Commissaires ayant occupé l’agenda pendant quasiment 6 mois à négocier des intentions qui se fracassent en partie contre la nouvelle réalité d’une seconde présidence Trump.

Le nouveau logiciel

Mais le plus grave, c’est que les leaders européens ne semblent pas percevoir le changement d’époque. Ils sont rattrapés par de nouvelles idéologies venues d’Amérique du Nord et du Sud avec Javier Milei en Argentine qui font soufflés un nouveau vent très orthogonal avec le modèle européen. Ces évolutions « idéologiques » vertigineuses combinent de nouvelle forme de techno-césarisme et de libertarianisme anti-étatiste… porté notamment par Elon Musk et quelques autres quasi-oligarques issus de la Silicone Valley. Ce n’est rien de moins qu’à nouvelle forme de néocolonialisme qui se projettent avec des comptoirs dans l’économie globale, des conquêtes technologique (Mars, IA, biotech, cryptomonnaie…) auxquelles nous assistons. Et face à cette sorte d’accélération réactionnaire, quelle est la réponse européenne ?

Nos leaders européens semblent incapables de sortir de nos modes de pensée social-démocrate face à des programmes basé sur la force, la puissance brutale et le révisionnisme. Ce n’est plus seulement de naïveté dont ils peuvent être accusés, c’est d’une incapacité à comprendre, anticiper, croire ce qui est annoncé, et surtout voir ce qui est sous nos yeux.

Cette remise en cause de l’ordre international que la logique des alliances tant par des empires que par les Etats-Unis devraient être le moment de se hisser à la hauteur des événements, comment des nains juchés sur les épaules de géants. Nous ne pouvons pas nous contenter de passer du narratif américain de la « mondialisation heureuse » à la « vassalisation heureuse » qui nous intimes de nous soumettre au nouvel hégémon.

Le temps du « soul-seaching » ne peut pas durer, c’est le moment de prendre nos responsabilités devant l’histoire.

Rapport Letta : comment passer de la vision à l’action avec une démarche de communication stratégique pour le marché unique européen ?

Le rapport Letta intitulé « Bien plus qu’un marché » présente un programme transformateur visant à revitaliser le marché unique européen face aux turbulences géopolitiques, aux disruptions technologiques et à la rivalité économique mondiale. Son succès dépend d’une stratégie de communication capable de combler le fossé entre les recommandations politiques de haut niveau et l’adhésion concrète du public et des acteurs politiques sur le terrain. En capitalisant l’accent mis sur la « 5ème liberté » (connaissance, innovation et éducation) et les enseignements tirés d’autres initiatives européennes, quelle approche en termes de communication offre des voies d’action concrètes pour assurer sa mise en œuvre ?

I/ Repenser la « 5ème liberté » : de l’abstraction aux bénéfices concrets

L’appel du rapport Letta pour une « 5ème liberté » vise à éliminer les barrières au partage des connaissances, à la collaboration en matière de recherche et à la mobilité des talents—une vision alignée avec la promotion par l’UE d’un « Bien commun européen de la connaissance ». La communication de ce concept nécessite sa traduction en récits compréhensibles :

  • Conceptualiser la 5e liberté avec des messages développés autour des avantages de cette liberté : une liberté pour la vie immatérielle, à l’ère des nouvelles technologies.
  • Valoriser les bénéfices en termes de productivité, seule solution au déclin démographique pour l’État-providence, l’innovation fragmentée coûte à l’Europe 180 milliards d’euros par an en perte de productivité (un chiffre extrapolé de l’analyse de la BCE sur l’écart de productivité UE-États-Unis).
  • Mobiliser les plateformes existantes : Intégrer la 5ème liberté dans la « Boussole de compétitivité » de l’UE, qui priorise déjà la réduction de l’écart d’innovation et l’harmonisation des règles pour les startups.

II/ Mobiliser les parties prenantes financières : construire un récit sur l’« Union de l’épargne et des investissements »

Le rapport Letta souligne la nécessité d’un écosystème financier unifié pour financer les transitions verte et numérique. Cela s’aligne avec l’« Union de l’épargne et des investissements » qui vise à canaliser l’épargne européenne vers des secteurs stratégiques. Pour communiquer efficacement un élément clé de la réussite dans l’ensemble :

  • Cibler les investisseurs institutionnels : Développer des études de cas mettant en avant des entreprises transfrontalières réussies, comme le programme d’investissement TechEU de l’UE pour l’expansion des startups.
  • Positionner le marché unique comme une référence mondiale en matière de finance durable (RSE), en s’appuyant sur le leadership de l’UE en matière de règlementations climatiques.
  • Résorber l’aversion au risque : La BCE note que les startups de l’UE ne reçoivent que 5 % du capital-risque mondial, contre 52 % aux États-Unis. Valoriser les licornes européennes pourrait démystifier le risque et attirer des capitaux privés.

III/ Mobilisation politique : des mandats du Conseil européen, au Parlement européen et à l’engagement citoyen

Susciter un engagement politique

Le rôle du Conseil européen sera crucial. Le succès du rapport Letta dépend de la capacité du Conseil à mandater la Commission pour élaborer une stratégie contraignante pour le marché unique avec des indicateurs clés de performance clairs, afin d’éviter l’inertie bureaucratique :

  • Utiliser l’« élan du rapport Draghi » : Associer la vision de Letta à l’urgence du rapport Draghi pour des réformes structurelles, en présentant le marché unique comme une nécessité géopolitique.
  • Mobiliser des « champions » inter-institutionnels : Construire un réseau de députés européens et de ministres nationaux « Ambassadeurs du marché unique » pour promouvoir les priorités législatives comme le 28ème régime réglementaire proposé pour les startups.

Développer la participation citoyenne : au-delà du symbolique

Une « Conférence permanente des citoyens » pourrait éviter les écueils de la Conférence sur l’Avenir de l’Europe, qui n’est pas parvenue à obtenir une visibilité et une légitimité suffisantes pour vraiment avoir un impact sur les futures politiques publiques européennes. Comment parvenir à corriger ces limites ?

  • Partir des citoyens afin de recueillir leurs positions avant tout, en utilisant des plateformes numériques comme CitizenLab pour collecter des idées, comme sur la réduction des barrières du marché unique (par exemple, simplifier les règles de TVA).
  • Collaborer avec les municipalités pour organiser des ateliers sur l’impact des réformes du marché unique sur les PME—une tactique employée par Letta lors de sa tournée européenne incluant des échanges avec les syndicats ouvriers et patronaux ainsi que des organisations de la société civile instituée.

La création d’une Conférence permanente des citoyens offrirait une plateforme continue pour l’engagement citoyen et permettrait de rester ancré dans les besoins et aspirations du public.

Selon Enrico Letta, « la Conférence permanente des citoyens pourrait produire des recommandations sur la manière de mettre en œuvre le rapport, en fournissant une perspective précieuse, certainement plus large et mieux fondée. (…) Aucun progrès réel ne sera possible, compris et accepté par nos opinions publiques sans la participation active et l’engagement véritable des citoyens européens ».

IV/ Créer un récit unificateur : le marché unique comme « bouclier commun » de l’Europe

La vision du rapport Letta doit rivaliser avec la montée de l’euroscepticisme et des populismes, tant libertarien que techno-solutionniste. Un récit convaincant pourrait présenter le marché unique comme :

  • Un actif pour la sécurité : « Tout comme l’UE a mutualisé le charbon et l’acier pour prévenir la guerre, le marché unique d’aujourd’hui sécurise les chaînes d’approvisionnement contre les chocs géopolitiques ».
  • Un égalisateur social : Mettre en avant les initiatives de santé transfrontalières ou le principe « Once-Only » réduisant les charges administratives pour les citoyens.
  • Un leader mondial en matière de normes : Contraster le modèle réglementaire européen basé sur les valeurs (par exemple, le RGPD) avec le techno-autoritarisme américain et chinois.

V/ Surmonter les obstacles à la mise en œuvre : un retour à la réalité

Le talon d’Achille du rapport Letta est sa dépendance à l’unanimité politique, en particulier des États-membres. Les principaux obstacles à lever correspondent à :

  • Simplifier les règles européennes et réduire la fragmentation réglementaire, dans un contexte de rejet du technocratisme, 27 régimes nationaux retardent la croissance des entreprises par rapport aux États-Unis.
  • Réduire les écarts de ressources dans la recherche et l’innovation : L’UE investit 2 % de son PIB dans la R&D, loin derrière les États-Unis (3,5 %) et même la Chine (2,4 %). Un « label d’excellence » pour les régions atteignant les objectifs de R&D pourrait encourager la coo-pétition entre écosystèmes régionaux spécialisés répartis dans toute l’Europe.

Le potentiel transformateur du rapport Letta est évident, mais sa fenêtre d’impact est étroite et surtout son succès ne peut se faire sans d’une part, simplifier la complexité, en privilégiant des analogies du type « Le marché unique est le WiFi de l’Europe—invisible mais essentiel » et d’autre part, en visibilisant les indicateurs de performance, avec des tableaux de bord trimestriels accessibles à tous sur l’élimination des barrières.

Comme l’averti Enrico Letta lui-même, l’Europe fait face à une « lente agonie » de déclin sans action audacieuse. La communication doit refléter cette urgence, transformant le marché unique d’un idéal technocratique en une réalité vécue par 450 millions de citoyens.

Exode informationnel et apathie européenne des Français : comment rallumer une flamme européenne vacillante ?

En cette période de nouvelle année, plutôt que de formuler des vœux, visons plus des résolutions : être résolu à regarder la réalité, même si cela peut être de plus en plus difficile à décrypter et être résolu à chercher des solutions réelles, c’est d’ailleurs la promesse de Lacomeuropéenne depuis son lancement et l’engagement que nous renouvelons pour 2025.

L’exceptionnalisme eurosceptique français : un État-membre qui se désolidarise

Une récente étude menée par Cluster17 pour Le Grand Continent : « Que pensent les Européens ? » dans cinq pays étudiés (France, Allemagne, Italie, Espagne et Belgique) révèle une tendance préoccupante : une fracture croissante au sein de l’Europe sur des questions clés, la France se distinguant souvent par des positions plus eurocritiques. « Deux tiers des répondants se disent favorables à l’Union tout en souhaitant « de grands changements » dans sa manière de fonctionner. » Ce désir de changement est particulièrement prononcé en France, où l’euroscepticisme est plus marqué que dans les autres pays étudiés. « La France est, sur cette question comme sur presque toutes les autres, le pays le plus sceptique à l’égard des bénéfices de l’Union. »

L’étude souligne également un point crucial : « La question européenne divise même au sein des électorats radicaux. » Si le sentiment anti-UE alimente le soutien aux partis radicaux, ces mêmes électorats sont divisés sur la question de l’intégration européenne. Ce conflit interne entrave la capacité de ces partis à capitaliser sur l’euroscepticisme et offre une opportunité – jusqu’à combien de temps ? – aux forces pro-européennes de consolider un soutien en déclin.

L’exode informationnel : une nation qui se déconnecte

À la difficulté posée par une Europe fracturée s’ajoute un désengagement croissant vis-à-vis de l’information elle-même en France. L’étude « L’exode informationnel » publiée par la Fondation Jean Jaurès révèle une nation aux prises avec le déluge informationnel, ce qui entraîne une fatigue et une méfiance généralisées. « 54% des Français se déclarent fatigués de l’information, 39% apparaissent même « très » fatigués », qui conduit à un sentiment de saturation et à une incapacité à établir des priorités. « Plus de huit Français sur dix ont l’impression de voir tout le temps les mêmes informations. »

Cette fatigue engendre la méfiance, beaucoup ayant le sentiment d’être manipulés et incapables de distinguer les faits de la fiction. « Plus d’un Français sur deux confie qu’il a désormais du mal à distinguer ce qui est une vraie information de ce qui est une fausse information. » Cette érosion de la confiance crée un vide, facilement comblé par des sources alternatives, qui propagent souvent de la désinformation et des théories du complot. L’étude révèle que « plus d’un quart des Français (27% précisément) se montrent perméables à la mécanique complotiste ».

Le prix de l’apathie : une menace pour l’intégration européenne

La conséquence la plus inquiétante de cet exode informationnel est peut-être le sentiment d’impuissance généralisé. « 80% des Français disent « se sentir impuissants face aux évolutions du monde » et 83% avouent « se désespérer de l’être humain lorsqu’ils regardent les actualités. » Ce sentiment d’impuissance alimente le désengagement, conduisant nombre d’entre eux à se retirer complètement de l’espace public. L’étude identifie cinq profils distincts de citoyens français dans leur relation à l’information, allant des « submergés », accablés par le déluge, aux « détachés », qui l’évitent activement – autant de catégories qui fonctionneraient parfaitement pour comprendre la relation des Français avec l’Europe.

Un appel à l’action : raviver la flamme européenne avec « Faut qu’on parle d’Europe »

La convergence de ces deux tendances – un euroscepticisme croissant et une nation qui se déconnecte – représente un danger pour l’avenir de l’intégration européenne. L’apathie et le désengagement sont un terreau fertile pour les mouvements nationalistes et populistes, menaçant de détricoter le tissu même du projet européen.

L’initiative « Faut qu’on parle » lancée conjointement par La Croix et Brut offre un modèle prometteur pour relever ce défi. L’idée est simple : réunir des personnes ayant des points de vue opposés pour des conversations en face à face, favorisant l’empathie et la compréhension. Adapter ce modèle aux questions européennes – « Faut qu’on parle d’Europe » – pourrait constituer un puissant antidote à l’exode informationnel et à l’apathie croissance en matière européenne. Il s’agirait de réunir des citoyens français d’horizons divers pour discuter de leurs espoirs et de leurs craintes quant à l’avenir de l’Union, à une échelle individuelle pour privilégier une vraie expérience convaincante, à défaut de campagnes à plus grande échelle.

Il ne s’agit pas simplement de fournir davantage d’informations ; il s’agit de créer des espaces de dialogue significatif, où les gens peuvent s’écouter, remettre en question leurs préjugés et trouver un terrain d’entente. Il s’agit de restaurer la confiance et de favoriser un sentiment d’appropriation collective du projet européen.

Face aux signaux d’alarme de la dégradation de la relation des Français à l’Europe, renforcée par l’exode informationnel nous devons agir maintenant pour raviver la flamme européenne avant qu’elle ne vacille et ne s’éteigne.

L’UE à la croisée des chemins : faut-il plus ou moins de pouvoir ?

Débat sur la chaîne YouTube « Brussels Signal » : « Federalist VS Eurosceptic : Should we give the EU more Power? » entre Sophie in’t Veld, ex-députée européenne libérale, auteure de « Naked Power » et Thomas Fazi, auteur de « The Silent Coup » se présentant comme de gauche anti-UE.

Face-à-face : un europhobe contre le supranationalisme et une eurocritique d’un système dysfonctionnel

Sur le plan théorique, il y a de nombreuses déclinaisons du gris eurosceptique, mais les positions ne peuvent pas être plus éloignées entre les deux protagonistes. Pour Thomas Fazi, le discours que nous entendons de l’UE – la souveraineté nationale n’a plus de sens avec la mondialisation, nous ferions mieux de nous regrouper pour créer une super-puissance – a échoué avec pour résultat le déficit démocratique. L’échec n’est pas malgré une UE imparfaite mais parce que le supranationalisme ne fonctionne pas. Nous sommes donc dans les limbes, avec un non-État puissant, l’UE, et des conséquences politiques, enchaînant les erreurs.

Pour Sophie in’t Veld, l’UE a certainement donné des résultats, mais elle sous-performe en tant qu’économie innovante, acteur géopolitique et surtout entité démocratique. Les États-nations n’ont pas été inventés avec Adam et Ève, ce sont des créations récentes, et toute idéalisation des États-nations est un anachronisme naïf.

Le problème avec le pouvoir de l’UE est que les dirigeants nationaux ont confisqué le pouvoir au sein du Conseil européen, qui devrait fonctionner comme un « think tank » selon les traités européens mais qui agit comme un gouvernement dysfonctionnel, décidant sans transparence ni responsabilité. Le fait que la présidente de la Commission européenne soit membre du Conseil européen est problématique, elle devrait faire appliquer la législation européenne, pas se rapprocher des chefs d’État et de gouvernement. Pour Ursula von der Leyen, son ticket pour le pouvoir est d’être à la table du Conseil européen, pas en tant que présidente de la Commission européenne.

La démocratie fonctionne avec des élections et surtout des « checks and balances » : dans l’UE, la responsabilité s’est perdue au fil des ans. La révolution la plus importante aujourd’hui serait d’appliquer les traités européens. Premièrement, réduire la taille de la Commission européenne comme cela est envisagée. Deuxièmement, les Commissaires ne devraient plus représenter leurs pays, puisque la Commission européenne est chargée d’appliquer les traités et de mettre en œuvre les lois européennes, même les procédures d’infraction contre les États membres si nécessaire. Ces dernières années, l’application du droit est en fort déclin, von der Leyen en particulier l’a négocié contre du soutien politique. On ne peut plus faire confiance à la Commission européenne, et c’est le problème le plus urgent.

Que nous faut-il ? Plus de responsabilité et de contrôle des chefs d’État et de gouvernement s’engageant avec l’UE, dans les limites de l’État de droit. Dans le monde fragmenté d’aujourd’hui, nous devons rendre l’UE plus démocratique en tant que démocratie parlementaire à part entière. Nous vivons encore dans l’illusion que les États-nations peuvent faire face seuls aux défis comme le changement climatique, les défis géopolitiques, les migrations et la transition numérique. Dans le cadre des traités actuels de l’UE, le Conseil européen, l’organe des chefs d’État et de gouvernement, ne devrait plus prendre les décisions, et le Parlement européen devrait exercer plus de contrôle. Les pouvoirs ont été consciemment donnés aux institutions européennes, avec réticence par les États membres, car le pouvoir intergouvernemental ne fonctionnait pas, mais nous avons perdu cette mémoire et celle-ci revient avec force. C’est leur « coup d’État », s’il y a un « coup silencieux », il vient des dirigeants gouvernementaux européens. Nous devons ramener le pouvoir là où il devait être : la Commission européenne et le Parlement européen, loin de la boîte noire.

Visions opposées de l’avenir : désoccidentalisation vs. démocratisation

Thomas Fazi craint le risque d’un style nouvelle « Guerre froide » de la part de l’UE, alignée sur les USA, qui serait destinée à imploser. L’UE doit s’engager dans un monde multipolaire, avec le bloc non-occidental, les BRICS, qui s’éloignent de la vision suprémaciste occidentale, où une majorité mondiale construit un nouvel ordre basé sur les nations. Sophie in’t Veld se pose en optimiste très inquiète, car les sonnettes d’alarme des présidences Trump et de l’attaque russe de l’Ukraine n’ont pas suffi à apporter le leadership décent dont l’UE a besoin pour décider de notre avenir.

La révolution de l’influence : comment l’Europe peut reprendre le leadership pour une nouvelle stratégie d’engagement citoyen ?

À l’ère des réseaux sociaux, où les créateurs de contenu redéfinissent les règles du jeu médiatique, l’Union européenne doit réinventer sa stratégie de communication dans un environnement volatil, incertain, complexe et ambigu où le succès des influenceurs doit inspirer l’UE et offrir une opportunité de leadership auprès des citoyens européens. Face à la montée des défis sociétaux et géopolitiques, l’UE doit s’approprier les nouveaux codes de l’influence numérique pour renforcer son impact et son rayonnement.

Les fondamentaux de l’influence numérique appliqués à l’UE

L’influence à l’ère digitale repose sur des principes fondamentaux identifiés par Robert Cialdini, qui prennent une résonance particulière dans le contexte européen :

  • La réciprocité : l’UE doit créer une dynamique d’échange avec ses citoyens, en valorisant leur participation et en démontrant concrètement l’impact de leurs contributions sur les politiques européennes.
  • La cohérence : maintenir une ligne directrice claire dans les communications tout en adaptant le message aux différentes audiences et contextes culturels des États membres.
  • La preuve sociale : mettre en avant les succès collectifs et l’adhésion des citoyens aux projets européens, notamment via des témoignages et des cas concrets.
  • L’autorité : affirmer l’expertise de l’UE sur les sujets clés tout en restant accessible et pédagogue dans sa communication.
  • La sympathie : développer une connexion émotionnelle avec les citoyens en humanisant l’institution et en mettant en avant des histoires personnelles.
  • La rareté : souligner le caractère unique du projet européen et l’opportunité historique qu’il représente.

La Fenêtre d’Overton, une opportunité tactique pour l’UE

Le concept de la fenêtre d’Overton offre un cadre précieux pour introduire progressivement des idées novatrices dans le débat public. L’UE peut utiliser cette approche pour faire évoluer des sujets complexes, tels que la transition écologique ou la souveraineté numérique, du statut de radical à celui de norme acceptée. En engageant un dialogue continu avec les citoyens et en intégrant leurs préoccupations, l’UE peut faciliter l’acceptation de politiques ambitieuses.

Le concept de la fenêtre d’Overton offre un cadre stratégique précieux pour l’UE dans sa gestion des transitions majeures. Prenons l’exemple de la transition écologique :

  1. Impensable : Les mesures radicales de transformation économique semblaient initialement utopiques.
  2. Radical : L’introduction du Green Deal européen a d’abord été perçue comme excessive.
  3. Acceptable : Les études scientifiques et la sensibilisation ont progressivement légitimé ces mesures.
  4. Raisonnable : L’intégration des objectifs climatiques dans toutes les politiques devient une évidence.
  5. Populaire : L’adhésion citoyenne aux initiatives vertes se généralise.
  6. Politique : L’adoption de législations climatiques ambitieuses devient la norme.

Construire un mouvement d’influence paneuropéen

À l’ère numérique, la capacité à créer et animer des communautés en ligne est cruciale pour déployer les différentes séquences de l’ouverture de la fenêtre d’Overton. L’UE doit mieux exploiter les algorithmes des réseaux sociaux pour diffuser rapidement ses messages et fédérer des partisans autour de ses initiatives. En cultivant des chambres d’écho positives, elle peut amplifier l’engagement citoyen et transformer des idées marginales en mouvements influents. Cela nécessite une stratégie de contenu agile, capable de s’adapter aux tendances émergentes et de répondre aux attentes des différents publics.

Dans l’écosystème numérique actuel, l’UE doit exploiter trois leviers majeurs :

  1. La propagation algorithmique : Optimiser la diffusion des messages sur les réseaux sociaux en comprenant et utilisant les mécanismes de viralité.
  2. La création de communautés : Fédérer des groupes engagés autour des valeurs européennes et faciliter les interactions entre citoyens de différents États membres.
  3. L’animation de « chambres d’écho » positives : Cultiver des espaces de dialogue constructif tout en évitant les dérives de la polarisation.

Recommandations stratégiques pour un leadership numérique efficace

  1. Orchestrer une influence multi-niveaux : créer une task force Influence digitale coordonnant les institutions européennes, les États membres et les relais locaux, en parallèle ou complément du réseau des Community Managers de l’UE plus ou moins déjà structurés en vue de développer une stratégie de « micro-influenceurs européens » en identifiant et formant des citoyens engagés dans chaque région, y compris afin de réagir rapidement aux désinformations sur l’UE
  2. Maîtriser les nouveaux formats d’influence : lancer des formations à l’influence digitale européenne formant les communicants institutionnels aux codes de l’influence, des opportunités de collaborations sur la base de guidelines partagées ; voire créer un laboratoire d’innovation narrative expérimentant de nouvelles façons de raconter l’Europe avec des influenceurs partenaires.
  3. Exploiter la puissance des données pour l’influence : développer un observatoire européen des conversations digitales pour anticiper les mouvements d’opinion afin de mettre en place un système d’alerte précoce sur les sujets sensibles grâce à l’analyse prédictive.
  4. Construire des coalitions d’influence digitale : fédérer des réseaux d’influenceurs pro-européens dans des domaines stratégiques (climat, tech, culture…), idéalement rassemblés autour d’une plateforme collaborative développée par l’UE pour ces créateurs de contenu européens afin de déployer des campagnes d’influence transnationales sur les grands enjeux européens et potentiellement à l’échelle locale.
  5. Activer les leviers émotionnels de l’engagement : concevoir des récits européens inspirants adaptés aux différentes générations en utilisant le storytelling transmedia pour créer des expériences immersives autour des valeurs européennes et des formats participatifs permettant aux citoyens de devenir co-créateurs du récit européen.

Adopter l’influence digitale représente une transformation, l’UE pourrait non seulement renforcer sa légitimité mais aussi façonner activement l’avenir de la démocratie européenne à l’ère numérique.