Archives mensuelles : avril 2013

Démocratisation de l’Internet et déficit démocratique de l’UE : pourquoi l’Union européenne ne tire pas profit des nouveaux pouvoirs des internautes ?

Le ministère de la Défense vient de publier une étude sur « Nature et conséquence des réseaux sociaux pour les forces armées », rédigée par l’IFRI et Spintank. La révolution de l’information introduite par les innovations du web social confère de nouveaux pouvoirs aux internautes. Il est particulièrement intéressant de constater que cette démocratisation de l’Internet ne semble pas en mesure de réduire le déficit démocratique de l’UE. Pourquoi ?

Massification des capacités d’expression des citoyens sur les médias sociaux vs. quasi-inexistence de l’Europe dans ce nouvel « urbanisme numérique »

Première innovation, le fait que « la médiatisation de soi à but relationnel devient un standard majeur ». Autrement dit, les usages sociaux « fabriquant de la relation par la création et le partage de contenus en ligne » se sont massifiés à l’échelle de la société.

Le problème de l’UE, c’est d’être prisonnier, selon l’expression de l’étude « d’un « urbanisme numérique » principalement dominé par quelques grands opérateurs de réseaux sociaux, pour la plupart américains, dont la tendance va à la privatisation de l’espace public numérique, c’est-à-dire à la connexion sur leur propre plateforme des activités d’accès aux données de publication et de partage social ».

La quasi-inexistence de l’UE de cet écosystème numérique et donc son incapacité à façonner les échanges sociaux est une préoccupation légitime, qui obère toute possibilité de peser, actuellement, sur cette massification de l’expression des citoyens en ligne.

Mobilisation de masse des citoyens vs. incapacité de l’UE à mobiliser en ligne

Deuxième innovation introduite par les médias sociaux, de « nouvelles formes d’organisation, en masse, par agrégation très rapide pour mener des actions conjointes, demandant à chacun une contribution souvent mineure ».

Certes, ces « mobilisations massives et éclaires » sont à relativiser car d’une part, elles « sont encore concentrées sur des activités purement numériques », et d’autre part, elles « revêtent parfois l’apparence d’un slacktivism, d’une simulation de l’action, qui, de fait, réduit sa portée en se contentant de signes numériques ».

Mais, le bilan à un an de l’initiative citoyenne européenne – l’action de l’UE qui aurait pu saisir cette opportunité de mobilisation des citoyens en ligne – démontre qu’aucune mobilisation (sinon l’initiative sur l’eau comme bien public qui a recueillie plus d’un million de signatures) concernant les affaires européennes ne semble en mesure de tirer profit de ces mouvements sociaux en ligne.

Culture de la transparence et de la vérification vs. communication institutionnelle de l’UE

Troisième innovation issue des médias sociaux, la nouvelle « habitude créée de consulter le web pour vérifier et se renseigner ». « Toute source officielle fait face à une critique rapide, un complément permanent de la part d’une audience devenue active, et disposant de sources en abondance. Ce mouvement existe en parallèle d’un réflexe de confiance dans le web, et dans des sources comme Wikipédia, qui est le corollaire d’une défiance à l’égard des institutions. »

Non seulement, selon les auteurs de l’étude « cette culture rend l’action et la prise de parole des institutions difficile, en les confrontant à une masse habituée à un échange horizontal, volontiers critique, demandant des sources et des preuves accessibles de manière autonome ».

Mais surtout, cette nouvelle culture du partage de l’information se confronte à une communication institutionnelle de l’UE encore relativement peu ouverte, quoique l’open data européen se développe et que certaines institutions européennes tentent le dialogue en ligne.

Du online au offline vs. sociabilités européennes orientées et concentrées sur Bruxelles

« Enfin, dernière mutation, et non des moindres, sous l’impulsion de l’équipement en smartphones, le web est définitivement sorti de son statut d’espace virtuel. Les réseaux sociaux intègrent tous des fonctionnalités de géolocalisation, et s’inscrivent dans le territoire. Le web est une ressource perpétuellement interrogeable et mobilisable, au cœur même de la vie. »

Face à cette évolution visant à interconnecter vie en ligne et « real life » et à placer le web au « cœur même de la vie », l’UE se trouve confrontée à une extrême polarisation vers Bruxelles, poumon de l’espace européen.

Au total, les médias sociaux révolutionnent l’accès, la production et la circulation de l’information en conférant de nouveaux pouvoirs aux internautes et l’UE ne semble pas en mesure d’en tirer bénéfice pour réduire son déficit démocratique.

 

Communication européenne sur la Fête de l’Europe : les institutions de l’UE invitent les familles à leurs portes-ouvertes

Chaque 9 mai, c’est la « fête de l’Europe », un rendez-vous annuel que les institutions européennes ont pris l’habitude, depuis quelques années, de traduire par une opération « Portes ouvertes », prévue le samedi 4 mai cette année. Plutôt que de s’adresser, comme d’habitude, à un citoyen européen assez théorique, la communication des institutions de l’UE s’adresse plus spécifiquement aux familles et aux enfants…

Les familles et les enfants : la cible des portes ouvertes de l’UE en 2013

Tandis qu’« un petit train gratuit assurera la navette tout au long de la journée avec pour arrêts les différents bâtiments du quartier européen », un rapide tour des programmes proposés par les institutions européennes indiquent qu’elles s’adressent en priorité aux enfants et visent à faire venir, sinon en priorité leurs propres progénitures, du moins les familles de Bruxelles qui cohabitent le reste de l’année avec le quartier-ghetto européen – un trou noir dans leur ville.

fete_de_l_europe2Le choix des mots et des animations – quoique propres à chaque institution européenne – confirme cette invitation destinée aux familles et aux enfants :

  • Le Parlement européen propose « pour les plus jeunes, le village des enfants avec toute une série d’animations, de bricolages et de jeux interactifs afin de mieux comprendre et se familiariser de façon ludique avec l’Europe : l’animation “Ensemble construisons l’Europe”, un puzzle géant représentant la carte de l’Europe et un atelier de carte d’Electeur “Quand je serai petit, je voterai” pour que chaque enfant puisse réaliser sa propre carte d’électeur et apprendre ainsi le fonctionnement d’un bureau de vote ».
  • Le Conseil de l’Union européenne et le Conseil européen  « cette année, pense également “jeunes” et ouvre ses portes aux nouvelles générations. Les jeunes auront la possibilité de rencontrer des hauts fonctionnaires et des professionnels de l’UE, de débattre des défis qu’ils ont à relever et de réfléchir à la manière de construire l’avenir ensemble ».
  • La Commission européenne, par l’intermédiaire de la Représentation belge, convie les familles au « Village européen, sur le Carrefour de l’Europe (en face de la Gare centrale) » pour des « prestations artistiques, des jeux et de multiples activités qui raviront grands et petits ».

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Les familles et les enfants : un public consensuel pour tenter de rendre plus conviviale l’UE

Le choix stratégique de s’adresser principalement aux familles et aux enfants représente une approche inédite des publics pour l’UE qui présente le double avantage d’éviter toute polémique autour d’un événement bruxellois festif, alors que la période de crise en Europe ne prête guère à la fête ; et de tenter de rendre plus conviviales et plus humaines les institutions de l’UE.

Par ailleurs, l’organisation d’animations ludiques destinées aux enfants est un bon moyen de parvenir à sensibiliser très en amont de futurs citoyens européens tout en parvenant à toucher leurs parents, qui auraient été autrement indifférents aux messages de l’UE.

Au total, à l’occasion de la « fête de l’Europe », avec ces portes ouvertes des institutions européennes à Bruxelles pendant un week-end, l’UE parviendra-t-elle à attirer les familles et les enfants alors que les Européens ne sont pas à la fête ?

Pourquoi la communication européenne tourne en rond ?

Toute la stratégie de communication de l’UE à destination des citoyens repose sur une volonté de dialoguer avec les citoyens. Encore faut-il que les citoyens le désirent ce dialogue. Bien au contraire, l’absence de réponse des citoyens ordinaires fait que la communication européenne tourne en rond…

La stratégie de dialogue de l’UE avec les citoyens : un appel du pied aux partisans de la construction européenne

Rapidement après les rejets populaires des référendums français et néerlandais de 2005 sur le traité pour une constitution européenne, Margot Wallström lance le « Plan D comme démocratie, dialogue et débat ». Sa démarche repose sur une volonté nouvelle de se rapprocher des citoyens et de leur donner les moyens de dialoguer avec l’UE.

Cette nouvelle volonté affichée d’établir un « dialogue renforcé » avec les citoyens conduit à redéfinir la notion de « public » qui prévaut au sein des milieux institutionnels de l’UE afin de sortir d’une conception unilatérale d’un public récepteur au profit d’un échange avec des citoyens actifs devenus partie prenante de la communication européenne.

Encore faut-il que cette stratégie de communication reposant sur une forme de « démocratie participative » trouve un quelconque écho auprès desdits citoyens. Désireuse de lancer un dialogue UE-citoyens, la Commission européenne se sera finalement retournée auprès des médiateurs pour ainsi dire « naturels » de la cause européenne, autrement appelé « les auto-entrepreneurs de la cause européenne ».

En résumé, et de manière tout à fait paradoxale (et inconsciente ?), le regain de considération récent de l’UE pour la parole, les opinions ou les initiatives des « euro-citoyens ordinaires » bénéficie d’abord aux promoteurs non institutionnels mais traditionnels de l’idée européenne.

Initiative citoyenne européenne, Année européenne du citoyen : des actions d’auto-persuasion pour l’UE

Le risque de « l’auto-persuasion » au sein d’une bulle de gens convaincus où se retrouve à la fois la Commission soucieuse de communiquer directement avec des citoyens et les auto-entrepreneurs de la cause européenne se confirme avec l’initiative citoyenne européenne et l’Année européenne des citoyens.

Prenons l’initiative citoyenne européenne. A l’issue de la 1e année de fonctionnement, la Commission européenne se félicite du « succès », alors que la réalité est largement plus nuancée avec seulement 14 initiatives en cours et une seule susceptible de rassembler les critères de recueil du million de signatures de citoyens. Les quelques auteurs des initiatives citoyens européennes sont dans leur très grande majorité des auto-entrepreneurs de la cause européenne qui malgré eux finissent par persuader la Commission européenne qu’elle poursuit la bonne stratégie.

D’ailleurs, les actions de la Commission consistent à « arrimer » les acteurs de la société civile à l’Europe pour en faire de nouveaux auto-entrepreneurs de la cause européenne ou dit autrement pour les inclure dans le système institutionnel élargi de l’UE. Ainsi par exemple, la maison européenne de la société civile s’inscrit dans cette volonté d’élargir les publics légitimes de l’UE en y incluant les ONG civiques. L’objectif de la démarche consiste à recruter de nouveaux partisans du système en place.

Avec l’Année européenne des citoyens, c’est la même logique qui est à l’œuvre. La Commission européenne tente de nouveau de faire le grand pont entre l’UE et les citoyens, en s’imaginant, comme toujours (enfin surtout depuis quelques années) pouvoir s’adresser directement à eux. La Commission européenne monte à grands frais une « tournée » européenne en organisant dans chaque État-membre « des forums civiques sur les politiques et les enjeux de l’Union ».

Un tel dialogue civique UE-citoyens ne peut fonctionner que s’il y a des citoyens à l’autre bout pour participer à ces événements. Or justement, dans un Eurobaromètre sur l’opinion et l’action des citoyens européens en matière d’engagement dans la démocratie participative, seuls 1% des Européens déclarent qu’ils ont pris part à un débat public au niveau de l’UE.

Au total, il ne suffit pas de décréter un dialogue UE-citoyens, comme le fait la Commission européenne, pour qu’il existe. La revendication d’un lien direct entre l’UE et les citoyens peut même à force laisser planer l’impression que l’UE s’auto-persuade de poursuivre un dialogue, pourtant de fait réduit aux seuls auto-entrepreneurs de la cause européenne.

Humour, fail et communication européenne : comment sensibiliser le grand public à des enjeux d’intérêt général ?

Encore une vidéo de l’UE qui a failli faire un bad buzz. C’est au tour du Parlement européen de diffuser (temporairement) une vidéo « germanophobe » selon Courrier International. Après les polémiques autour des vidéos racistes et sexistes de la Commission européenne, il ne s’agit plus d’un problème isolé mais d’un phénomène. Pourquoi ?

Comment toucher des citoyens européens qui refusent de s’assumer ?

La « bévue de mauvais goût », selon Courrier International a été publiée furtivement « sur le site officiel du Parlement européen, sur son compte Facebook (récoltant près de 12 000 “J’aime”) et sur Youtube. Il s’agit d’une vidéo, « tournée entièrement en allemand qui se termine sur la phrase “Freedom of speech is a given in the EU” (La liberté d’expression est un fait dans l’UE) ».

Autrement dit, à chaque fail, il s’agit d’un enjeu important pour les institutions européennes (la liberté d’expression dans l’UE en l’occurrence). Mais surtout, du point de vue citoyen, en toute objectivité, ce sont bien des sujets importants.

Seulement voilà, nous refusons – pour tout un tas de raisons – que l’on s’adresse à nous en tant que citoyen : trop « chiant », trop inaudible dans la profusion des messages quotidiens, trop de méfiance avec les élites et à fortiori l’Europe ou alors pas assez de civisme, l’exemplarité n’étant pas vraiment au rendez-vous…

L’excès, le péché mignon de la communication européenne en ligne

La surenchère apparaît donc comme la seule porte étroite de sortie. Et il ne s’agit pas seulement de surenchère créative avec des outils de communication coûteux pour attirer et séduire. Il s’agit surtout de surenchère dans les références sollicitées.

Les institutions européennes se sentent obliger pour s’adresser aux citoyens au travers du média Internet non pas de le faire avec sérieux – sinon il y aurait personne – mais avec décalage, humour et donc avec le risque d’être mal entendu ou mal interprété.

Le paradoxe de la communication européenne, en particulier de la communication digitale, est total. Soit, les institutions européennes se comportent telles qu’il est attendu qu’elles le fassent et c’est l’indifférence et l’incapacité à toucher le moindre public. Soit, les institutions européennes s’émancipent de l’étiquette et alors le contact s’établit avec les citoyens de base, mais alors au péril de certaines convenances, tantôt légitimes, tantôt prétexte à faire taire l’Europe.

L’initiative citoyenne européenne est-elle un instrument de “démocratie directe” ?

L’initiative citoyenne européenne fête son 1er anniversaire. Plutôt que disserter sur les nombreuses « imperfections » techniques, qui ne seront de toute façon pas corrigées avant l’évaluation prévue en 2015, il faut s’interroger sur l’apport démocratique. S’agit-il vraiment d’un instrument de « démocratie directe » ?

De manière schématique, il faut distinguer entre le meilleur et le pire de la « démocratie directe » : la démocratie directe, c’est à la fois le mythe autogestionnaire et les pleins pouvoirs par les urnes.

Du côté du meilleur, l’initiative citoyenne est une innovation positive en matière de démocratie participative. Les citoyens participent à la décision publique européenne, qui complète avec intérêt, quoique de manière réduite, l’action politique traditionnelle du vote dans le cadre de la démocratie représentative.

Du côté du pire en matière de démocratie directe, c’est l’exercice d’une pression plébiscitaire sur les peuples que semble reprendre l’initiative citoyenne qui rappelons-le se contente de la dimension pétitionnaire. Seule une solution est soumise aux citoyens, sans aucun débat sur les orientations prescrites.

D’une certaine manière, cette ambiguïté d’un outil de démocratie directe pour le moins imparfait, on la retrouve dès la conception puisque l’initiative citoyenne européenne n’a ni été voulue par les citoyens ni soutenue par les organisations non gouvernementales de la société civile promouvant la démocratie.

Au total, l’initiative citoyenne européenne est un peu au milieu du gué.

Par son appel à la souscription des citoyens, l’initiative citoyenne européenne dispose d’un potentiel de légitimation renforcée de la démocratie européenne mais justement par le fait qu’il ne s’agit pas d’une délibération au sens où les citoyens auraient à juger entre des propositions contradictoires, l’innovation est un peu courte pour en faire un instrument de démocratie directe pleinement satisfaisant.