Diagnostic « VDL 2.1 » : anatomie d’une surdité réciproque

Chaque mandat de la Commission apporte son lot de slogans et de stratégies de communication. Le rapport de LLYC « VDL 2.1: Single Voice, Fragmented Audience, Weak Reception » agit comme un électrocardiogramme : il révèle une arythmie profonde entre le cœur institutionnel de Bruxelles et le pouls des citoyens. Son verdict tient dans son sous-titre : une seule voix, une audience fragmentée, une réception faible.

Un corpus sans précédent

L’étude agrège plus de 21 millions de points de données entre décembre 2024 et octobre 2025 : 851 discours de commissaires, près de 1 600 publications du compte X officiel de la Commission, plus de 2,5 millions d’articles de presse en ligne, et les conversations citoyennes sur les réseaux. C’est la première fois que l’émission, la transmission et la réception du message européen sont mesurées ensemble, sur la même période.

L’émission : une discipline quasi militaire

Premier constat : la Commission réussit son ingénierie de message. Près de la moitié (47 %) de la communication orale des commissaires est dédiée à la compétitivité, déclinée en un triptyque précis : innovation (437 occurrences), investissements (252), relations internationales (251). La discipline est transversale, irriguant les portefeuilles de Dombrovskis à Šefčovič sous l’impulsion directe de la présidente. Un orchestre parfaitement réglé, qui joue la même partition de décembre 2024 à octobre 2025, quasi identique mois après mois. C’est là que le compliment devient diagnostic : la Commission ne s’adapte pas au débat, elle diffuse une grille.

La réfraction : chaque pays entend un autre message

Une fois émis, le message entre dans les écosystèmes médiatiques de vingt-sept États membres, et s’y réfracte. La « sécurité et défense », 16 % des discours de la Commission, représente 67 % de la couverture médiatique en Bulgarie, 68 % en Lituanie, 56 % en Slovaquie, mais 25 % en Espagne et 24 % au Portugal. Inversement, « démocratie et valeurs », 7 % des discours, devient une préoccupation majeure en France (21 % de la couverture) et reste quasi inexistante en Bulgarie (2 %).

La réception : deux continents qui s’ignorent

Les conversations citoyennes sur X dessinent deux Europes. Le continent « Acropole », à l’Ouest et au Sud : en France, « démocratie et valeurs » domine avec 46 % des mentions, 44 % en Espagne ; l’Europe s’y joue sur l’État de droit et les libertés, contre une menace perçue comme interne. Le continent « Forteresse », à l’Est : 71 % des conversations lettones portent sur la sécurité et la défense, 68 % en Slovaquie, 64 % en Tchéquie, 63 % en Estonie ; l’Europe y est un rempart contre une menace extérieure tangible. Ces deux continents ne se parlent pas, et le message unique de Bruxelles ne parle à aucun des deux.

Le pivot du rapport, et ma réserve

Face à cette fragmentation, LLYC propose un cadre unificateur : sous la divergence des thèmes, un socle commun existerait, l’attachement aux valeurs de l’article 2 du Traité. Faire des valeurs non pas un thème parmi d’autres mais le prisme de toute la communication, y compris de la compétitivité : l’innovation cesserait d’être un but pour devenir un moyen de protéger notre modèle.

L’intuition est séduisante, et je n’y crois qu’à moitié. Dire « les valeurs » à Riga ne répond pas à 71 % de conversations sur la sécurité ; l’article 2 mobilise l’Acropole, pas la Forteresse. La leçon opérationnelle du corpus me semble inverse à celle du rapport : une seule voix n’implique pas un seul message. Ce qu’il faut à la Commission, c’est une doctrine de déclinaison par théâtre, sécurité à l’Est, État de droit à l’Ouest, portée par la même colonne vertébrale mais dans la langue des anxiétés locales. Les porte-parolats nationaux de la Commission en ont les moyens ; il leur manque le mandat.

Vingt et un millions de points de données pour objectiver ce que tout praticien constate sur le terrain : Bruxelles parle, les capitales entendent autre chose, les citoyens parlent d’encore autre chose. Combien de mandats faudra-t-il pour que la mesure de la réception précède, enfin, la fabrication du message ?

Au-delà du fact-checking : repenser la communication de l’UE face à la désinformation avec l’éducation aux médias vers une résilience informationnelle proactive

La désinformation n’est pas un phénomène nouveau, mais son ampleur, sa rapidité de propagation et sa sophistication, exacerbées par l’environnement numérique, représentent aujourd’hui l’une des menaces les plus sérieuses pour les sociétés démocratiques, la confiance dans les institutions et, par extension, pour le projet européen lui-même. Face à ce défi, l’Union européenne a pris des mesures, dont témoignent des initiatives récentes comme le financement de 5 millions d’euros alloué au renforcement de l’éducation aux médias, du réseau européen de vérification des faits et à l’amélioration de la visibilité des contenus vérifiés. Ces efforts nécessaires, comparés aux meilleures pratiques mondiales, suggèrent qu’ils ne constituent qu’une partie de la réponse globale requise.

Le fact-checking : un outil nécessaire mais insuffisant contre les manipulations de l’information

L’investissement dans la vérification des faits et la visibilité des contenus fiables est une étape essentielle. Il s’agit d’outils cruciaux pour corriger les récits faux ou trompeurs et pour armer les citoyens avec des informations exactes. Le soutien aux réseaux de fact-checkers renforce l’écosystème de l’information indépendante, un pilier de la démocratie. Cependant, cette approche, bien que fondamentale, reste largement réactive. Elle s’attaque aux symptômes de la désinformation une fois qu’elle est déjà en circulation, plutôt qu’à ses causes profondes. Le défi n’est pas seulement de corriger les faits, mais de comprendre pourquoi et comment la désinformation prend racine et se propage si efficacement, et de développer des stratégies qui anticipent et neutralisent ces mécanismes.

La comparaison internationale : au-delà de la réaction en tant que pompier, développer en architecte l’esprit critique

À l’échelle mondiale, les stratégies les plus efficaces face à la désinformation vont au-delà de la simple correction. Elles intègrent une approche multidimensionnelle qui combine la lutte contre la désinformation avec une communication proactive, transparente et axée sur la confiance. Des pays comme le Canada ou les nations scandinaves ont mis l’accent sur l’éducation aux médias dès le plus jeune âge, l’intégrant aux programmes scolaires pour développer l’esprit critique des futurs citoyens. D’autres juridictions ont exploré des modèles de collaboration plus poussée avec les plateformes numériques, non seulement pour la modération de contenu, mais aussi pour la transparence des algorithmes et la lutte contre les opérations d’influence étrangère. Les meilleures pratiques soulignent également l’importance de construire des récits positifs et engageants autour des valeurs et des actions démocratiques, plutôt que de se contenter de démentir les narratifs hostiles. Ces approches posent une question fondamentale : comment l’UE peut-elle passer d’une logique de « pompier » de l’information à celle d’architecte d’un espace informationnel résilient et basé sur la confiance ?

L’approche actuelle de l’UE : une portée limitée face à l’ampleur du défi

En comparaison, l’approche actuelle de l’UE, telle qu’illustrée par les financements mentionnés, semble encore trop centrée sur les aspects techniques et correctifs de la lutte contre la désinformation. Le montant de 5 millions d’euros, bien que significatif en soi, paraît modeste face à l’ampleur du défi et aux sommes colossales investies dans la propagation de la désinformation par des acteurs étatiques comme la Russie ou la Chine ou non étatiques malveillants. De plus, l’accent mis sur la visibilité des contenus vérifiés, bien qu’important, dépend fortement de la coopération des plateformes, un domaine où l’UE a certes fait des progrès réglementaires (avec le Digital Services Act, par exemple), mais où la mise en œuvre et l’efficacité restent des défis constants. La question se pose : ces mesures, bien intentionnées, sont-elles à la hauteur de la menace systémique que représente la désinformation pour la cohésion et la légitimité de l’UE ?

Repenser la communication pour l’agenda institutionnel futur

Pour l’agenda institutionnel futur de l’UE, il est impératif de repenser la communication stratégique dans une perspective plus large et plus proactive. Pour les spécialistes et experts, cela signifie reconnaître que la lutte contre la désinformation est indissociable d’une stratégie de communication globale qui renforce le lien entre les institutions européennes et les citoyens. Cela implique d’investir massivement dans l’éducation aux médias, non pas comme un projet ponctuel, mais comme une composante structurelle des systèmes éducatifs nationaux, avec le soutien et la coordination de l’UE. Cela nécessite également de développer une capacité de communication proactive capable de raconter l’histoire de l’Europe, d’expliquer ses politiques et ses valeurs de manière claire, accessible et engageante pour le grand public. Comment l’UE peut-elle devenir une source d’information et de récits de confiance, capable de rivaliser dans un environnement informationnel saturé et souvent hostile ?

La perception du public : au-delà des faits, la confiance dans les récits

La perception du grand public est façonnée non seulement par les faits, mais aussi par les émotions, les récits et la confiance. Une communication stratégique efficace doit donc parler à ces différents niveaux. Elle doit être transparente sur les défis, mais aussi inspirante sur les réussites et le potentiel de l’UE. Elle doit utiliser une diversité de canaux et de formats, adaptés aux différentes audiences, y compris ceux qui sont les plus susceptibles d’être exposés à la désinformation. Le véritable défi réside dans la capacité de l’UE à construire une relation de confiance durable avec ses citoyens, en étant perçue non pas comme une entité distante et bureaucratique, mais comme un acteur pertinent et bénéfique dans leur vie quotidienne.

Vers une véritable stratégie de résilience informationnelle proactive ?

Les récentes initiatives de financement de l’UE sont un pas dans la bonne direction, reconnaissant la menace que représente la désinformation. Cependant, pour construire une résilience durable et renforcer la confiance dans le projet européen, l’UE doit adopter une stratégie de communication plus ambitieuse, proactive et intégrée. Cela implique un investissement accru, une collaboration renforcée avec tous les acteurs concernés (éducation, société civile, plateformes) et, surtout, une volonté politique forte de faire de la communication stratégique une priorité transversale, comprise et soutenue par les experts comme par le grand public. C’est à ce prix que l’Europe pourra non seulement contrer la désinformation, mais aussi affirmer son récit dans un monde de plus en plus complexe et contesté, en construisant une véritable souveraineté informationnelle basée sur la confiance et l’engagement citoyen.

Gagner la guerre des récits : pour une stratégie de communication européenne à l’ère de la post-réalité

Les Rencontres d’Aix 2025 ont mis en lumière un axiome fondamental pour l’avenir de l’Union : la bataille pour la compétitivité et la souveraineté se gagnera ou se perdra aussi sur le terrain de l’information et de la perception, là où se trouve selon le dernier cahiers de tendances de Meta-Media la post-réalité. L’Europe ne fait pas face à un simple défi de relations publiques, mais à une fracture systémique de son espace communicationnel. La confiance dans les institutions s’érode, la désinformation est utilisée comme une arme de guerre et le récit européen est inaudible face à la simplification populiste et à la fragmentation des audiences.

Quel diagnostic lucide de cette fracture et quelles recommandations stratégiques pour que l’Union européenne passe d’une communication défensive et technocratique à une offensive narrative capable de reconstruire la confiance et de défendre le projet démocratique ?

Le diagnostic d’une fracture communicationnelle

Quatre ruptures majeures, identifiées lors des débats, paralysent aujourd’hui la capacité de l’Europe à communiquer efficacement.

L’effondrement de l’espace public commun

L’élargissement des sources d’information s’est accompagné d’une chute de leur fiabilité et d’une « fragmentation des centres d’intérêt ». Les citoyens sont enfermés dans des « bulles de filtre » et des « chambres d’écho » qui renforcent leurs propres visions du monde. Le résultat est une « réduction de l’espace mental disponible » pour un débat rationnel et une perte de la réalité partagée, fondement de toute délibération démocratique.

La crise de confiance envers les émetteurs traditionnels

La discours s’appuyant sur des preuves risque de devenir « invisible, irrelevant, victime d’un déficit de confiance. Les médias traditionnels, malgré leur processus de vérification, sont désintermédiés sur les plateformes et voient leur pertinence contestée. Cette perte de confiance s’étend aux responsables politiques, provoquant un « transfert vers les influenceurs » dont la crédibilité n’est pas le principal moteur. L’Europe, en tant qu’institution, souffre de cette défiance généralisée.

La désinformation comme arme stratégique

La « guerre se poursuit par d’autres moyens ». La désinformation n’est plus un épiphénomène mais une arme stratégique utilisée par des puissances étrangères pour déstabiliser nos démocraties de l’intérieur. Ce que la Russie n’obtient pas par les armes en Ukraine, elle peut l’obtenir par l’influence politique en Moldavie. L’IA ne fera qu’accélérer la production et la diffusion de ces manipulations. Le « réarmement » de l’Europe doit donc être impérativement informationnel.

La faiblesse intrinsèque du récit européen

Face à des récits populistes qui jouent avec les peurs et des plateformes qui donnent la « prime au sensationnel, à l’irrationnel », le discours européen apparaît complexe, distant et technocratique. Il peine à générer de l’émotion et de l’engagement. L’Europe manque d’un narratif puissant, capable de créer de la « fierté collective » et de donner un sens aux transitions en cours, laissant le champ libre à ceux qui n’offrent que des « idéologies de diversion ».

Recommandations pour une souveraineté narrative européenne

Pour contrer cette fracture, l’UE doit opérer un changement de paradigme radical dans sa communication, articulé autour de quatre impératifs.

Passer de l’information à la connexion émotionnelle

La mission de la communication européenne ne doit plus être de simplement transmettre des faits, mais de créer un lien.

  • Communiquer les politiques de manière « plus claire et émotionnelle » en utilisant le storytelling pour illustrer l’impact concret des actions de l’UE sur la vie quotidienne.
  • Identifier et s’appuyer sur des « relais avec les leaders d’opinion », y compris des créateurs de contenu et des influenceurs alignés sur les valeurs démocratiques, pour atteindre de nouvelles audiences avec authenticité.

Mener une contre-offensive contre la désinformation

L’UE doit se doter des moyens de se défendre activement sur le front de l’information.

  • Déployer rapidement le projet de « bouclier démocratique » de la Commission européenne.
  • Créer un fonds européen, sur le modèle de l’International Fund for Public Interest Media, pour « investir dans des médias indépendants » dans les pays voisins (Moldavie, Balkans…) et au sein de l’UE, afin de garantir un pluralisme de l’information face aux manipulations.
  • Traiter la désinformation comme une menace sécuritaire, en renforçant les capacités du Viginum frnaçais à l’échelle européenne pour détecter, analyser et exposer les campagnes d’ingérence.

Réguler le cœur du problème : le modèle économique des plateformes

La régulation ne doit plus seulement porter sur les contenus (modération a posteriori), mais sur les mécanismes qui favorisent leur diffusion toxique.

  • Aller au-delà du DSA/DMA en légiférant pour limiter, voire interdire, les « recommandations algorithmiques » de publicité micro-ciblée à caractère politique, qui sont le cœur du modèle économique de la polarisation.
  • Revoir les règles d’attribution des revenus publicitaires sur les plateformes pour cesser de financer les comptes les plus viraux au profit des plus responsables.

Construire et incarner un récit européen mobilisateur

L’Europe doit définir et promouvoir activement son propre récit, une vision positive et puissante de son rôle dans le monde.

  • Incarner le récit de « l’Europe comme anti-dote à la brutalisation du monde ». Communiquer non pas sur des directives, mais sur une mission : la défense d’un modèle fondé sur la coopération, la justice et le droit face à la loi du plus fort.
  • Promouvoir activement les succès concrets qui génèrent de la fierté (l’euro, les projets de réindustrialisation) et les transformer en symboles d’une Europe qui agit et protège.
  • Lancer une grande initiative d’éducation aux médias et à l’esprit critique à l’échelle de l’Union, car la défense la plus efficace reste un citoyen éclairé et outillé pour « prendre de la distance ».

La survie du projet européen dans un monde fragmenté et hostile dépend de sa capacité à reconstruire un espace public sain et à gagner la guerre des récits. La communication n’est plus une fonction de soutien ; elle est une condition sine qua non de notre souveraineté. En adoptant une stratégie audacieuse, en passant de la défense à l’offensive et en osant incarner une vision, l’Europe peut non seulement résister à la vague de désinformation et de populisme, mais aussi et surtout, inspirer à nouveau ses citoyens et le monde.

Manipulation et polarisation de l’opinion : de la vulnérabilité numérique en Europe à la souveraineté narrative de l’Union européenne

L’Union européenne se trouve à la confluence de défis informationnels sans précédent. Le rapport 2025 de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne sonne l’alarme sur les tensions croissantes exercées sur nos valeurs démocratiques, notamment par la désinformation et la manipulation en ligne lors des processus électoraux récents.

Parallèlement, l’analyse percutante de l’Observatoire du Long Terme sur la « Manipulation et polarisation de l’opinion » dissèque avec une précision chirurgicale les mécanismes par lesquels le numérique est instrumentalisé contre nos démocraties, proposant aussi des pistes pour « sortir du chaos ».

Face à cette « infodémie » persistante, qui exacerbe les tensions et mine la confiance citoyenne, l’UE ne peut se contenter d’une posture réactive. Il est impératif d’inaugurer une nouvelle ère de communication proactive, résiliente, ancrée dans nos valeurs fondamentales, et capable de projeter une souveraineté narrative européenne.

Diagnostic partagé : une démocratie européenne sous pression informationnelle

Les constats des rapports de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE et de l’Observatoire du Long Terme convergent :

  1. L’intégrité électorale est menacée : Le rapport de l’Agence souligne l’impact délétère de la désinformation, des discours de haine et des ingérences étrangères sur les élections européennes et nationales de 2024. La régulation de la sphère en ligne, bien qu’initiée avec le Digital Services Act (DSA), peine encore à endiguer ces flux toxiques, comme l’illustrent les exemples de manipulations algorithmiques et d’astroturfing détaillés par l’Observatoire (cf. l’exemple de la présidentielle roumaine).
  2. Les droits fondamentaux sont érodés : Au-delà des élections, c’est l’ensemble des droits fondamentaux qui est mis à l’épreuve. La montée du racisme, de la xénophobie, des violences faites aux femmes, et les risques liés à l’intelligence artificielle non maîtrisée, sont autant de symptômes d’un espace public numérique où la manipulation émotionnelle prime souvent sur le débat rationnel.
  3. La confiance citoyenne est en berne : L’Observatoire met en lumière comment la « sous-information » et la « production excessive de fausses informations » créent un « vide » que la rumeur numérique exploite, sapant la confiance dans les institutions, les médias traditionnels (MJD – Médias de Journalisme à code de Déontologie) et même la science. Cette défiance est un terreau fertile pour la polarisation et l’action des « ingénieurs du chaos ».
  4. Les vulnérabilités aux ingérences étrangères : Les deux rapports, implicitement ou explicitement, pointent la sophistication croissante des opérations d’influence étrangères, qui exploitent nos libertés pour instiller le doute, diviser et affaiblir le projet européen. L’affaire des « étoiles de David » ou les campagnes autour des punaises de lit, analysées par l’Observatoire, en sont des illustrations préoccupantes.

Recommandations pour une souveraineté narrative européenne

Les rapports de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) et de l’Observatoire du Long Terme (OLT) ne se contentent pas d’un diagnostic ; ils esquissent, chacun avec ses spécificités, des voies d’action concrètes. Leur mise en œuvre conjointe et coordonnée est la clé pour passer d’une Europe informationnellement vulnérable à une Europe narrativement souveraine.

A. Régulation renforcée et application rigoureuse des cadres existants

  • Passage à l’échelle de la supervision : L’application effective du DSA et de l’AI Act implique un changement d’échelle majeur pour les régulateurs nationaux et européens. Cela nécessite des investissements conséquents en expertise technique (IA, algorithmique), juridique et en ressources humaines pour des entités comme l’ARCOM, Viginum, et potentiellement de nouveaux acteurs, comme un « Défenseur des droits d’expression et de la société numérique ».
  • Bras de fer potentiel avec les plateformes et diplomatie numérique : L’accès aux données et la transparence algorithmique restent des points de friction majeurs. L’UE doit se préparer à des contestations juridiques et à des stratégies de contournement, nécessitant une volonté politique sans faille et une coordination avec les États-Unis.
  • Définition de la « responsabilité » : Ces régulations déplacent le curseur du simple hébergement vers une responsabilité éditoriale accrue des plateformes pour les risques systémiques, ce qui a des implications financières et opérationnelles.

B. Fortification de l’écosystème informationnel européen

  • Lutte contre le « vide informationnel » en investissant dans la qualité : Reconnaître que l’information de qualité est un bien public essentiel à la démocratie. Cela implique des politiques publiques volontaristes pour assurer la viabilité économique du journalisme indépendant et diversifié par des mécanismes de financement indirects (taxation des plateformes, partage de revenus publicitaires) et par une labellisation claire pour les distinguer des « quasi-médias ».
  • Éducation aux médias et à l’information comme priorité sociétale : Un pilier de l’éducation citoyenne, de l’école à la formation continue, pour développer l’esprit critique face à la surabondance d’informations et aux manipulations.
  • Rôle des institutions publiques : Les institutions (universités, académies, services publics) doivent assumer un rôle proactif d’information du public sur leurs domaines de compétence, en particulier sur les sujets complexes ou controversés.

C. Communication proactive et capacités de contre-désinformation de l’UE

  • Souveraineté narrative active : L’UE doit développer ses propres narratifs, basés sur ses valeurs et ses réalisations, et les diffuser activement sur la scène mondiale, plutôt que de se contenter de réagir aux narratifs hostiles.
  • Capacités de renseignement informationnel : Nécessité de renforcer les capacités de veille et d’analyse des menaces informationnelles (type Viginum, mais à l’échelle européenne et avec des moyens accrus), en y intégrant l’analyse prédictive basée sur l’IA et des capacités robustes pour anticiper, détecter, analyser et contrer ces menaces.
  • Doctrine de réponse graduée : Élaborer des protocoles clairs pour répondre aux campagnes de désinformation, allant de la simple correction factuelle à des mesures de rétorsion (sanctions, contre-discours ciblés), tout en respectant la liberté d’expression.

D. Autonomisation des citoyens et protection renforcée de leurs droits numériques

  • Citoyenneté numérique active : Passer d’une vision du citoyen comme simple consommateur d’information à celle d’un acteur responsable et critique de l’espace numérique disposant de plus de contrôle sur leur environnement numérique (filtrage de la négativité, « notes de communauté », transparence des algorithmes et du ciblage).
  • Défis techniques et éthiques pour les plateformes : L’implémentation de contrôles utilisateurs granulaires et d’une modération plus engageante représente un défi technique et un changement de philosophie pour les plateformes.
  • Équilibre délicat : La question du pseudonymat régulé soulève des questions complexes d’équilibre entre protection de l’anonymat légitime et lutte contre les abus.
  • Justice et réparation : Des mécanismes de plainte efficaces et accessibles, tant au niveau des plateformes qu’au niveau institutionnel, sont cruciaux pour que les citoyens dont les droits sont bafoués puissent obtenir réparation.

E. Adaptation technologique et encadrement éthique de l’intelligence artificielle

  • Course technologique : La lutte contre la désinformation générée par IA nécessitera des contre-mesures basées sur l’IA (détection, authentification de contenus) et des outils positifs (ContextBot, pop-ups de « Nétiquette 2.0 »).
  • Gouvernance mondiale de l’IA : L’UE doit continuer à promouvoir son modèle de régulation éthique de l’IA au niveau mondial pour éviter une course vers le bas.
  • Prévention de la « pollution informationnelle » : Le risque de saturation de l’espace public par des contenus IA de faible qualité ou malveillants est réel et nécessite des stratégies de curation et de valorisation de l’information humaine de qualité.

L’heure n’est plus aux constats alarmistes mais à l’action résolue. Il ne s’agit pas seulement de protéger nos démocraties, mais de projeter un modèle qui allie liberté, responsabilité et respect des droits fondamentaux afin de « sortir du chaos informationnel » actuel et de bâtir une souveraineté narrative européenne, indispensable à notre autonomie stratégique et à l’avenir de notre projet commun.

L’influence, ADN de l’Europe, en mutation : l’UE face au grand réalignement informationnel

Le rapport « EU Media Poll 2025 » vient de tomber. Réalisé chaque année auprès des Key Opinion Formers à Bruxelles, c’est une boussole pointant vers des courants changeants. Quelles sont les tendances 2025 en matière d’information, d’influence et d’engagement sur les réseaux sociaux ?

Acte I : Le trône vacille, les barons de l’info en PLS ?

Le rapport est clair : les « grands classiques » comme POLITICO (69% d’influence perçue), le Financial Times (63%) et Reuters (62%) tiennent encore le haut du pavé. Ouf, l’ordre ancien n’est pas mort. POLITICO reste le chouchou, surtout pour son « accès insider » (50%) et sa « rapidité » (57%). C’est un peu le fast-food de luxe de l’info UE : rapide, efficace, mais laisse-t-il toujours le temps à la digestion et à la nuance ?

Cependant, attention au chant du cygne. L’influence de tous ces mastodontes décline par rapport aux années précédentes. POLITICO perd 5 points, le FT dégringole de 10 points, et The Economist, ce parangon de l’analyse, chute de 15 points ! C’est plus qu’une tendance, c’est un glissement de terrain.

Pendant ce temps, LinkedIn grimpe de 7 points pour s’asseoir à la table des grands avec 52% d’influence, une place acquise à la tête des médias sociaux. Et que dire de X (feu Twitter) ? Une chute vertigineuse de 15 points d’influence (à 43%) et une baisse de 12 points dans son usage hebdomadaire. C’est vraiment le moment de construire son influence ailleurs.

Aux États-Unis, si les médias traditionnels (NYT, WaPo) gardent une forte influence, la fragmentation est encore plus marquée avec une myriade de newsletters Substack, de podcasts indépendants et de commentateurs sur YouTube qui façonnent l’opinion. L’UE est-elle prête pour ce niveau de « désintermédiation sauvage » ?

Acte II : La quête de sens… et de vitesse (le paradoxe du sprinteur myope)

Pourquoi ces médias sont-ils « très influents » ? Pour le FT, c’est la « qualité de l’analyse ou de l’opinion » (67%). Pour Reuters, la « fiabilité » (66%). Pour POLITICO, la « rapidité » et l’ »accès insider ». On voit ici une tension fascinante : le besoin de profondeur face à l’urgence de l’immédiateté. Le rapport souligne que « l’accent mis sur l’immédiateté peut parfois se faire au détriment de la rigueur et de l’exactitude ». La course au scoop s’es intensifiée entre les grandes rédactions bruxelloises. C’est le dilemme de l’œuf ou de la poule : faut-il être le premier à dire une bêtise, ou le second à dire une vérité ?

Et comment consomme-t-on cette information européenne ? La lecture des sites d’information en ligne chute de 16 points (à 59%) ! Stupeur et tremblement. Les podcasts (+8 points) et les agrégateurs (+12 points) montent en flèche. L’ère de la curation personnalisée et de l’écoute nomade est bien là.

En Asie, des super-apps comme WeChat intègrent information, communication et services. L’Europe, avec son RGPD et sa culture de la spécialisation, peut-elle imaginer de tels écosystèmes intégrés sans sacrifier ses valeurs ?

Acte III : L’humain, toujours… mais moins qu’avant où le nouveau « café du commerce » numérique

Les relations personnelles et les contacts directs restent cruciaux (70% pour les collègues professionnels, 68% pour les contacts personnels). Mais attention, ces chiffres sont en baisse notable (respectivement -16 et -13 points !). Le « off » se numérise-t-il ? Les discussions de couloir se transforment-elles en échanges WhatsApp (toujours le plus utilisé à 65%, mais en baisse de 10 points) ou en messages LinkedIn ?

Pendant ce temps, Instagram (+6 points d’influence, +7 d’usage), TikTok (+11 points d’influence, +5 d’usage) et même Mastodon (+9 points d’influence) gagnent du terrain. L’image, la vidéo courte, le format « snackable » s’imposent. Doit-on s’attendre à un Commissaire européen faisant un « unboxing » de la dernière directive sur TikTok, ou un « story time » sur la politique agricole commune sur Instagram ? L’idée soulève une question fondamentale : comment toucher les citoyens (et les influenceurs de demain) là où ils sont, avec les codes qu’ils comprennent ?

Les dernières campagnes politiques ont toutes parfaitement maîtrisé l’art de créer une connexion « authentique » via les réseaux sociaux, en adaptant le message à chaque plateforme. L’UE, souvent perçue comme distante, a un défi immense à relever.

La vision stratégique : l’UE, l’influenceur des influenceurs (et pas seulement à Bruxelles)

Face à ce tableau, que faire ? Se lamenter sur la fin de la « belle époque » ? Certainement pas. Il est temps d’adopter une posture d’humilité, de curiosité et d’audace.

Devenir un polyglotte numérique : Il ne suffit plus de parler le langage de POLITICO. Il faut maîtriser les codes de LinkedIn (professionnel, réseau), d’Instagram (visuel, narratif), de TikTok (court, viral, authentique), des podcasts (intime, approfondi). Cela ne veut pas dire transformer chaque fonctionnaire en star des réseaux, mais d’identifier les bons canaux et les bons formats pour les bons messages et les bonnes cibles.

L’authenticité, l’arme de construction massive : Les « influenceurs » (au sens large) sont en quête de sens, de fiabilité, mais aussi d’une connexion humaine. L’UE doit incarner ses messages. Moins de jargon, plus d’histoires. Moins de process, plus d’impact visible. Les « insider access » de POLITICO sont précieux, mais l’ »outsider understanding » pour le citoyen l’est encore plus. La perception d’une « bulle bruxelloise » est tenace. LinkedIn est très influent chez les « Brussels opinion formers » (65%). Comment s’assurer que ce n’est pas un simple entre-soi numérique ?

La « coopétition » intelligente : Les médias traditionnels déclinent mais restent forts. Il faut continuer à travailler avec eux, mais aussi investir dans ses propres canaux et soutenir l’émergence de nouvelles voix européennes indépendantes et de qualité. Comment former les créateurs de contenu aux enjeux européens ?

L’art de la conversation : Même si les médias sociaux ont largement investi dans la dimension médiatique via la visibilité, particulièrement payante, la partie sociale organique et communautaire demeure. Il faut écouter, interagir, répondre. Le « community management » n’est pas une tâche subalterne, c’est le cœur du réacteur de l’influence moderne. Les médias sociaux en tant source d’influence sont encore relativement faibles (39%), ils devraient se développer à condition de les utiliser non comme des panneaux d’affichage mais des salons de discussion.

Embrasser la « Creator Economy » européenne : Il existe des milliers de créateurs de contenu talentueux à travers l’Europe. Collaborer avec eux (pas seulement les « gros » influenceurs, mais aussi les micro et nano-influenceurs spécialisés) peut démultiplier la portée des messages européens de manière crédible et ciblée.

Le courage de l’expérimentation (et du droit à l’erreur) : Le paysage médiatique évolue plus vite qu’auparavant, avec des mouvements à plus de 10 points d’écart en un an seulement. Il faut oser tester de nouveaux formats, de nouvelles plateformes, quitte à se tromper parfois. L’innovation ne naît pas de la peur de l’échec.

L’enquête « EU Media Poll 2025 » est une invitation à repenser nos certitudes, à affûter nos outils, et surtout, à rallumer la flamme de la narration européenne. L’UE, c’est une histoire et pour bien la raconter en 2025, il va falloir changer de disque… ou du moins, ajouter quelques pistes à la playlist pour swiper, liker, podcaster et « tiktoker » l’Europe. Si nous ne le faisons pas, d’autres s’en chargeront. L’influence, comme la nature, a horreur du vide.