La communication d’émancipation : la seule communication européenne vraiment démocratique

Loin des dogmes qui ont porté sur les fonts baptismaux le projet européen, le discours européen doit être aujourd’hui à la fois moins ésotérique et plus pragmatique pour le grand public. L’heure est la seule communication démocratique européenne possible, la communication d’émancipation. De quoi s’agit-il ?

Une communication européenne sécularisée : la communication de la sortie de la communication

La communication d’émancipation est la seule communication possible pour sortir de la communication européenne actuelle.

Première conséquence, la communication de l’Union européenne doit sortir des débats hyper-idéologisés sclérosant qui piège tous les discours sur l’Europe et font de la langue de l’UE une langue quasi morte pour les citoyens européens.

Par conséquent, la communication européenne doit partir de la réalité désenchantée, de l’ère de la fin des téléologies, des promesses et des croyances qui ne rassemblent plus que quelques communautés de fidèles.

D’une certaine manière, le discours sur l’Europe, pour reprendre des propos anciens de Jean-Louis Bourlanges doit cesser de « faire semblant », de prendre des fantasmes (que ce soit des désirs ou des peurs) pour des réalités, de promettre sans délivrer, un reproche de survendre l’Europe dénoncé même par la Cour des comptes européenne.

L’Europe fait semblant. Semblant d’être une solution aux yeux de ses promoteurs et, à l’inverse, d’être une menace aux yeux de ses adversaires qui lui attribuent abusivement la responsabilité de tous les bouleversements.

En fait, le discours sur l’Europe crève autant de ses thuriféraires qui veillent jalousement sur les reliques des Pères fondateurs que de ses hérétiques qui dressent des euro-mythes fantasques.

Bref, il est temps de passer à une communication européenne sécularisée, qui rompe avec les dogmes et les démagogies, pour remettre à plat, avec aplomb, une parole audible par le grand public.

Une communication existentielle : la communication de la survie de la communication

Dans ce moment de vérité, #nobullshit, #nofakenews, la communication existentielle, qui parle de notre existence d’Européen, de la survie de l’Europe est finalement la seule communication vraiment démocratique.

L’occasion, unique, ultime de redonner des clés d’appréhension de l’objet européen et de compréhension des sujets européens à un public abandonné aux discours simplificateurs ou mystificateurs qui détournent et détruisent les réalisations du projet européen.

Cette communication existentielle, reposant sur une question pragmatique essentielle : « qu’est-ce que l’Europe a fait pour nous ? », dispose d’une généalogie déjà longue et riche, héritée de la question inaugurale des Monty Python « What have the Romans ever done for us ? » reprise pour l’UE par le Mouvement européen en 2007 et pour la CEDH avec Patrick Stewart en 2016.

Dorénavant, le site web « Que fait l’Europe pour moi ? » lancé par le Parlement européen soumet l’UE à la question. Enfin un projet ambitieux, d’autorité, sans jargon compliqué et d’initié, le site examine ce que l’UE fait pour nous à échelle humaine.

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Résultats : 1 800 notes brèves sur ce que l’UE fait pour chacun, des initiatives législatives majeures aux changements plus modestes dans la vie quotidienne, accompagnées d’une sélection présentant des projets localisés de l’UE.

En bref, ce portail de référence sur l’UE pour les citoyens accouche grâce à une certaine maturité dans la communication, qui relie à la fois simplicité et lucidité.

Bref, un projet de communication émancipateur qui fait éclater la bulle bruxelloise, plus utile que toutes les campagnes d’affichages ou de publicité pour réenchanter et faire aimer l’Europe. Souhaitons juste qu’il ne soit pas trop tard.

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Consultation citoyenne européenne : atelier collaboratif « Quelle communication pour l’Europe ? »

Que proposent les étudiants en masters professionnels au CELSA invités à participer à un atelier collaboratif co-animé par Thierry Libaert et Gaëtane Ricard-Nihoul dans le cadre des consultations citoyennes européennes en matière de communication pour l’Europe ?

Défis pour l’avenir de la communication sur l’Europe

L’exercice de brainstorming débouche sur une vision partagée :

  • Nécessité de sauver et poursuivre l’Europe ;
  • Difficulté à en comprendre le fonctionnement et à identifier ses acteurs ;
  • Flou qui entoure sans cesse ses messages ;
  • Complexité des arbitrages de communication en termes d’outils, canaux, cibles et récit ;
  • Crise politique européenne ;
  • Défis collectifs à relever.

Finalement, une question simple à plusieurs problématiques sur comment réinventer la communication sur l’Europe :

Comment faire que la communication serve efficacement le projet vertueux que demeure la construction européenne aujourd’hui ?

Comment envisager de concert des solutions/moyens/stratégies raisonnables/crédibles pour que l’Europe irrigue la société : éducation ? événements ? dimension médiatique des leviers ?

Comment palier le déclin de confiance au sein de la société, l’ignorance des process communautaires, le déficit d’incarnation de “l’Europe” et de démocratie, la bureaucratie opaque, l’éloignement entre l’échelle supranationale et les territoires infra-étatiques, la question des coûts/RSI et le passif de campagnes de communication non impactantes ?

Propositions formulées

Élaborer enfin des messages aux contenus et formats pédagogiques, moteurs de proximité entre les individus dans la société ET l’échelle communautaire.

Instituer une organisation/agence dépolitisée dédiée à toute la communication européenne.

Investir un dispositif médiatique 360° (ex. relations presse-journalistes/médias sociaux beaucoup plus proactives et ciblées) pour structurer les circulations de la communication “européenne”.

Mettre en œuvre une stratégie de marque “Europe” à part entière qui puisse entre autres pénétrer jusqu’au cœur des territoires dans les États.

Créer des productions culturelles/programmes audiovisuels (de type “TV réalité”) dédiés au thème “Europe”.

Instaurer un événement ritualisé et solennel (une “journée”/ une “semaine”) pour consacrer l’Europe.

Inaugurer un exercice du pouvoir européen beaucoup plus mobile, voire une itinérance des institutions au sein des 27 États.

Encourager la mobilité trans-européenne des individus, depuis l’école via programmes pédagogiques dédiés et journée civique-défense “Europe” jusqu’à l’âge adulte.

Au total, l’atelier collaboratif sur la communication européenne plaide pour une refondation profonde, un impératif dorénavant très largement consensuel.

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Incommunication et communication européennes : « viva la revolucion ! »

Lors du colloque organisé par les étudiants du CELSA à la Mairie du XVe à Paris le 7 novembre dernier sur le thème de l’Incommunication européenne », une convergence de vue en filagramme se dessine au travers des différentes interventions pour faire la révolution de la communication européenne…

Dominique Wolton : la communication est la condition de survie de l’Europe

En ouverture du colloque, Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS et directeur de la revue Hermès invite à lutter contre l’incommunication européenne, par la négociation.

L’Europe est la plus grande aventure pacifique et expérience démocratique dans le monde mais on n’est d’accord sur pratiquement rien, donc on n’ose pas débattre et la communication de l’Europe a quasiment tout raté, quoique le désir d’Europe soit plus fort que la volonté de destruction.

Plusieurs éléments constituent des conditions pour communiquer, donc négocier :

  • Le patrimoine identitaire des valeurs communes chaotiques et contradictoires doit être mis en avant ;
  • La négociation des identités doit permettre de mettre à distance le passé et la mémoire des empires et de la colonisation pour relativiser les divisions du présent ;
  • La construction européenne ne doit plus se faire avoir par la tyrannie des experts et des technos qui ont imposé un opérateur économique plutôt qu’un projet politique, qui fait que les populismes font pression car on ne retrouve pas dans l’Europe des forces d’émancipation ;
  • L’info factuelle sur l’UE existe mais ne rentre pas dans les codes de la communication faute de médias, de médiations et d’espace public européens.
  • La tyrannie de l’expression sur les réseaux sociaux peut conduire à un alignement sous la pression des minorités et au populisme lorsqu’une seule partie du peuple est écoutée lorsqu’elle parle. La démocratie participative/interactive sans filtre, ne vaut pas mieux que les intermédiaires trop nombreux et peu structurés sur les réseaux sociaux.

Quelques chantiers impératifs peuvent nous permettre d’approfondir la connaissance de ce qui nous sépare :

  1. Valoriser le dialogue interpersonnel, donc sauver toutes les langues maternelles et apprendre 3 langues étrangères d’une part et faciliter via « 50 nuances d’Erasmus » la circulation de toutes les catégories de la population d’autre part, car les souvenirs, tout comme les stéréotypes sont autant les adversaires de la communication que le seul moyen d’aborder le dialogue ;
  2. Valoriser la diversité culturelle, donc apprendre les histoires de l’Europe pour sortir du silence des mémoires et faciliter les comparaisons entre États-membres et développer les industries créatives pour contrer le monopole des États-Unis.

En somme, pour Dominique Wolton, l’Europe est une familiarité qui ne se reconnaît pas ; mais la communication peut seule nous permettre de cohabiter et de négocier un avenir commun.

1e table ronde : dépôt de bilan pour la communication européenne

Les intervenants de la 1e table ronde – Thierry Libaert, Eric Dacheux et Jean Quatremer – ont débattus de l’état des lieux de l’incommunication et de la communication européennes.

Eric Dacheux s’est montré, sur un plan théorique, le plus acide de la communication de l’Union européenne :

  • Rapprocher l’UE et les citoyens, leitmotiv de la comm’ est une idiotie car cela démontre que l’UE s’est faite, non seulement sans les citoyens mais contre eux ;
  • Réduire la communication de l’UE à une comm’ persuasive est une erreur, car cela réduit l’UE à une marque et les citoyens à des cibles, alors qu’il faut créer du commun ;
  • Renoncer à un prêt-à-penser communicationnel, permettrait de voir que les citoyens ne sont pas en manque d’informations sur l’Europe, mais souffrent d’un déficit d’instruction civique européenne ;
  • Renoncer au « tout numérique pour connecter les citoyens aux institutions européennes » permettrait de laisser à la fois le temps et la distance nécessaire à la possibilité d’une communication ;
  • Retrouver un projet fondateur, une utopie à la place de la paix, qui est une plaie de la lutte de tous contre tous, permettrait de créer un conflit intégrateur pour construire des désaccords, la fabrique du consentement reposant sur des questions qui fâchent et le pouvoir de dire non.

En somme, pour Eric Dacheux, il vaut mieux « proposer des problèmes à résoudre en commun que donner des fausses solutions solitaires ».

Thierry Libaert, fort de son expérience au cœur du Comité économique et social européen, s’est montré le plus pragmatique :

  • Depuis le reproche adressé aux Pères fondateurs d’une approche technocratique de « solidarités de fait », on cherche encore la place des citoyens ;
  • Seule la communication de terrain, au contact des citoyens réussit tandis que la communication à distance et par les tuyaux échoue ;
  • La solution à l’incommunication européenne ne passe pas seulement par la communication, qui n’est pas la solution à tous les problèmes.

En conclusion, pour Thierry Libaert, il faut prendre au sérieux la forte demande de renouveau formulée par les citoyens, notamment à l’occasion des consultations citoyennes européennes.

Jean Quatremer propose la lecture la plus politique et acerbe du bilan de la construction européenne :

  • « Le problème fondamental de l’UE, c’est le mensonge entretenu par les États-membres et l’UE » sur la place des peuples dans cette construction des États : lorsque le marché fonctionne sans les peuples, tout le monde y est indifférent parce que c’est technique, mais pas lorsque les enjeux plus liés à la souveraineté (monnaie, frontière) sont gérés par le même appareil institutionnel ;
  • « Rien n’est gravé dans le marbre des traités », c’est la responsabilité des États, donc depuis une décennie l’Europe merkelienne où la CDU domine la politique européenne et conduit des politiques publiques de l’UE partisanes ;
  • « Bruxelles, c’est le Vatican à Rome », on y chasse les hérétiques, la moindre critique est facteur d’excommunication et la complexité est une finalité politique pour ne pas lever le voile et éviter le débat politique, qui permettrait l’appropriation par les peuples.

Conclusion définitive de Jean Quatremer : « il faut stopper le délire de la Commission européenne » sinon l’europhobie va monter aussi vite que la démagogie. La dérive idéologique et technocratique doit laisser la place à un fonctionnement plus démocratique avec une responsabilité politique devant le Parlement européen et des citoyens qui veulent qu’on leur rende leur pouvoir de décision.

Que faut-il retenir du dépôt de bilan de la communication européenne ?

Une impasse en matière de principes :

  • L’affaire Selmayr à elle seule résume l’échec de nombreux principes dont collégialité des décisions, exemplarité de l’institution, responsabilité politique face à l’administration…
  • L’irrespect des valeurs fondamentales en Pologne et Hongrie est le signe d’un autre échec que la Commission avec son Premier Vice-Président Timmermans n’est pas parvenue à juguler…
  • Le droit d’initiative a été très largement subordonné aux souhaits des grands États-membres et au strict programme Juncker tandis que les tentatives de règlement en solo, sans le poids du Conseil européen (quotas de migrants par États-membres) ont été des échecs…
  • La capacité de décision exécutive se trouve de plus en plus diluée par le poids grandissant de l’autorité et des moyens des agences exécutives…

Un échec de la communication européenne :

  • Antagonisée face aux États-membres alors que seule la coopération permet d’atteindre le grand public ;
  • Filialisée à une famille politique et à un pays : la CDU allemande ;
  • Liée au seul destin de l’institution et du programme politique de son président ;
  • Neutralisée, trop silencieuse sur les grands enjeux et très bavarde sur les détails en particulier sur les réseaux sociaux…

2e table ronde : quelle communication européenne pour demain ?

Autour de la 2e table ronde, 3 intervenants – Isabelle Coustet, chef du bureau du Parlement européen en France, Juliette Charbonneaux, maître de conférence au CELSA et votre serviteur – ont dialogué des solutions pour « révolutionner » la communication de l’Europe.

Isabelle Coustet présente la campagne originale du Parlement européen pour les prochaines élections européennes, résolument pro-européenne « Cette fois, je vote » avec une plateforme web de quasi « community organising », qui invite non seulement les citoyens à voter, mais aussi à en parler autour d’eux et à rejoindre l’équipe d’organisation d’événements partout en Europe.

Juliette Charbonneaux insiste sur le journalisme européen, entre la prétention initiale à l’apolitisme du projet européen et sa récente politisation qui tend à faciliter le travail des journalistes. Elle revient également sur la tentation de faire « tabula rasa » quant aux questions médiatiques européennes et rappelle que des médias européens existaient déjà dans l’Entre Deux Guerres pour tenter de faire vivre une utopie européenne.

Michaël Malherbe invite à renverser la table, conscient que, tant que les causes non traitées risquent de produire les mêmes effets, aucune campagne de communication miracle n’est possible.

Refonder des structures inspirées des expériences nationales conduit d’une part à se poser la question de la création d’un service public de l’information audiovisuelle au niveau européen avec une indépendance totale et une capacité d’enquête et d’autre part à se doter d’une agence européenne de communication afin de mutualiser les moyens pour répondre aux enjeux de réception auprès du public.

Par ailleurs, la présence de l’Union européenne sur les réseaux sociaux est pléthorique mais illisible et incompréhensible et les institutions n’investissent pas assez en paid dans ce domaine, alors qu’il y a un potentiel énorme.

En outre, il faut faire la part des choses entre l’opposition intégrée au système autour des politiques publiques européennes et l’opposition systémique à l’UE. Le défi est à la fois de davantage parler du fond que de la forme de l’UE et l’UE assura sa survie quand elle sera parvenue à intégrer les discours critiques anti-système.

Enfin, la communication européenne doit faire preuve d’ambition et de créativité pour construire un imaginaire européen et des symboles forts, comme des séries inspirées par l’UE, à l’exemple de Madam Secretary et tant d’autres séries avec le FBI et la CIA ; ou encore afficher le drapeau européen sur les maillots de foot, aux JO, sur Mars…

Conclusion : la démocratie européenne s’use à ne pas servir

L’eurodéputée Isabelle Thomas conclut le colloque avec un plaidoyer pour un nouveau narratif européen qui ne soit pas une vision poétique mais un discours pragmatique et rationnel pour une Europe qui sache résister aux États-continents, aux multinationales/GAFAM pour imposer son modèle de société.

Elle rêve d’une vague citoyenne aux élections européennes pour donner des ailes au Parlement européen et lui permettre de faire son Serment du Jeu de Paume, le moment constituant, prélude à la Révolution démocratique de l’Europe.

Que conclure ? Que le fil rouge invisible d’un certain esprit révolutionnaire, à la fois de contestation et de refondation, semble confirmé lors des Rendez-vous de l’Europe, la consultation citoyenne réunissant les parlementaires français et les eurodéputés français le lendemain, où Jean-Louis Bourlanges a également plaidé pour que « l’UE doit réussir sa révolution copernicienne afin de contribuer à la construction d’un monde où elle sera en mesure de défendre ses valeurs, son modèle social et politique ». Vaste programme !

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Le théâtre de l’Europe ou « quand l’Europe improvise », selon Luuk Van Middelaar

Après le Passage à l’Europe, Luuk Van Middelaar revient avec une nouvelle clé de lecture de l’actualité de la décennie européenne à partir de « la politique de l’événement », les décisions ne reposent plus toujours sur les traités et les règles mais sur des réponses communes aux besoins du moment qui engagent la responsabilité des chefs et captivent le public…

Mise en scène : lever de rideau sur la « nouvelle » Europe qui improvise

Le déroulé de l’histoire tient sommairement : l’Après-guerre impose la promesse de Communauté européenne avec ses tabous des intérêts, des différences et des frontières en une sorte d’« impuissance organisée » avec le marché commun pour les États grâce aux transferts de compétences et au consensus des règles ; tandis que l’Après-mur impose une nouvelle Union européenne avec ses devoirs de défendre les intérêts communs, de conjuguer les capacités d’action des membres et de définir sa place dans l’espace et le temps, bref, une sorte de « puissance en commun » où assumer des responsabilités politiques quand les règles n’ont pas le dernier mot.

Problème, « l’ancienne façon de penser empêche l’Europe de se penser soi-même », la chenille ne veut pas voir le papillon qui a pris son envol. « La croyance inflexible pour construire la “véritable” Europe contre les États-membres, plutôt qu’avec eux, nourrit précisément le scepticisme du public ».

Metteurs en scène de la « nouvelle » Europe : le Conseil européen

Pour Luuk Van Middelaar, la décennie de crises (euro, Ukraine, migrants et Brexit-Trump) tient lieu de lever de rideau sur la « nouvelle » Europe de la politique de l’événement qui improvise, grâce au Conseil européen, le cénacle des chefs d’État et de gouvernement dont il fut la plume du premier président Herman Van Rompuy.

A travers ses différentes figures de chef, le Conseil européen apparait :

  • Quand le danger menace, comme dompteur face à la tempête, notamment des marchés ;
  • Pour trancher, comme décideur, quoiqu’il ne soit pas forcément le plus compétent ;
  • Quand il faut une boussole, comme stratège pour impulser les grandes lignes ;
  • Pour changer les bases, comme concepteur, voire pouvoir constituant de l’UE ;
  • Quand l’Europe doit parler, comme porte-parole.

Au fils de ses figures de style, le Conseil européen concentre l’autorité qui vient du public grâce à la qualité dramatique sans équivalent du huis-clos, à l’importance des doorsteps, ces prises de parole qui démocratisent les enjeux, à la photo de famille, à la dramaturgie du sommet, aux conclusions politiquement contraignantes dont la volonté fait loi et enfin aux médias qui mettent la pression et incitent à plus d’unité et de détermination.

Entre scène et coulisses : la Commission européenne

Avec Luuk Van Middelaar, la Commission en prend pour son grade. Considérée comme un exécutif européen un peu trop galvaudé, la Commission est reconnue comme un procureur implacable du marché et une autorité politique fragile tant en raison de l’équilibrisme entre les nominations administratives des Commissaires dans les capitales et l’élection du président sur proposition du Conseil européen que de l’illusoire droit exclusif d’initiative puisque plus de 90% des propositions sont à la demande des autres – Parlement et Conseil.

Il est tiré argument, non sans conviction, du duo de l’exécutif en France entre le président de la République et le Premier ministre pour comprendre la répartition entre le Conseil européen pour agir et la Commission européenne pour règlementer. Les illusions de la troïka ou des quotas de migrants illustrent l’hubris et la suffisance bureaucratique de la machine administrative.

Pour Luuk Van Middelaar, point de doute, « lorsque la raison des intérêts, la conscience d’une souveraineté européenne adviendront, alors le moment machiavelien que l’UE traverse depuis une décennie sera terminé ».

Entrée en scène de l’opposition : la découverte de l’Europe par les publics

« Tant qu’il ne sera pas possible d’organiser une opposition au sein de l’UE, celle-là se mobilisera contre celle-ci », selon Luuk Van Middelaar qui distingue entre opposition classique aux policies et opposition de principe au polity, à la chose politique européenne en tant que telle. Autrement dit, « trouver une place à l’opposition classique est une question existentielle pour l’UE ».

Du coup, les publics doivent être capable de lire le jeu politique européen, de connaître les responsabilités des acteurs… alors que l’un des éléments de réussite repose sur une fabrique à l’écart de l’attention, avec une dépolitisation technique, constitutionnelle et procédurale de l’UE.

Pour Luuk Van Middelaar, « si l’UE veut gagner et conserver le soutien du public, il faut se libérer des dogmes » et trouver des « dissensus qui unissent », comme par exemple quelques idées très iconoclastes contre les zélateurs ou les hérétiques du dogme Europe :

  • La remise en question de l’intérieur contre l’interprétation souveraine de leur mandat aux institutions indépendantes : Commission, Banque centrale et Cour de justice…
  • La remise en cause des règles non constitutionnelles inscrites dans le traité de l’UE afin de créer un espace pour une contradiction légitime ;
  • Le passage de la gouvernance (des procédures et des règles) au gouvernement (le principe de responsabilité).

Plusieurs formes d’opposition se dessinent sous la plume de Luuk Van Middelaar :

  • L’opposition sénatoriale où une minorité des États-membres se coalisent au Conseil de l’UE ;
  • L’opposition strasbourgeoise où le Parlement européens se drapent dans une opposition fédérale ou civique contre les gouvernements nationaux réunis
  • L’opposition nationale classique contre un gouvernement national
  • L’opposition unie où plusieurs oppositions nationales s’unissent, comme fut la pâle vague rose à l’orée des années 2000 ;
  • L’opposition polémique où des dirigeants importent le combat à Bruxelles, comme Tsipras avec la crise de l’euro ou Orban et la crise des migrants.

Quelques obstacles demeurent à contourner :

  • Le Parlement européen ne contrôle qu’une partie de l’exécutif européen… en dehors des grands sujets comme les frontières ou la monnaie ;
  • Le Conseil européen prend les grandes décisions communes… mais les chefs en rendent compte individuellement ;
  • Les médias européens peinent à rendre lisibles les enjeux de la sphère politique européenne.

Avec talent, Luuk Van Middelaar illustre qu’une communauté politique est une communauté de récits, qui donne toute sa place à tous les acteurs sur scène, dans les tribunes et les coulisses.

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Élections européennes : la campagne de communication du gouvernement français sous le feu des critiques

Après l’amer constat que la communication institutionnelle européenne est en train de s’éteindre tant du côté du Parlement que de la Commission, le gouvernement français est en train de faire la démonstration que la communication sur l’Europe en France est également menacée. De quoi exactement ?

Une vulgarisation trop amateuriste

Dans le cadre de la campagne traditionnelle d’incitation à participer aux prochaines élections européennes, le gouvernement français s’est illustré par une communication beaucoup trop vulgarisatrice.

La semaine dernière, plusieurs infographies, produites par le Service d’Information du Gouvernement (SIG) ont circulé sur les réseaux sociaux avec des erreurs sensibles, signalée par Sandrine Roginsky, une chercheuse de l’université de Louvain, déjà mentionnée sur Lacomeuropéenne.

Plusieurs médias reviennent sur les deux erreurs, en particulier Le Journal du Dimanche titrant « quand le gouvernement se trompe en voulant faire de la pédagogie » :

  • Erreur n°1 : la 1e condition pour participer au vote serait d’être citoyen français, alors que les citoyens européens vivant en France peuvent s’inscrire sur les listes électorales et voter – c’est un comble compte tenu du scrutin ;
  • Erreur n°2 : la 1e qualité attribuée aux députés européens serait de « représenter la France au Parlement européen », ce qui est aussi inexacte que de dire qu’un député serait là pour représenter sa circonscription. Les députés français représentent le peuple français tout comme les députés européens représentent les peuples des États-membres de l’UE.

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Il ne s’agit pas de simple approximations ou simplifications, mais de véritables erreurs, voire de fautes graves s’agissant de l’oubli d’une partie du corps électoral qui en disent long sur la méconnaissance et les préjugés sur l’Europe dans les sphères gouvernementales.

Une promotion trop simplificatrice

Si ce n’était pas déjà assez, le gouvernement français persiste et signe sa communication maladroite avec une vidéo de promotion du scrutin européen qui dépasse largement tous les cadres de la communication institutionnelle neutre et pédagogique d’incitation au vote.

En l’occurrence, le choix des mots et des illustrations est problématique tant la simplification est biaisée, voire instrumentalisée au service d’arguments plus électoraux qu’institutionnels :

  • Simplisme des mots : « Immigration : maîtriser ou subir » … « Climat : agir ou ignorer » … « Emploi : partenaires ou concurrents » … « Europe : union ou division » ;
  • Polémique des illustrations : Salvini et Orban illustre la séquence vidéo pour illustrer certains éléments critiqués.

La mise en récit des enjeux européens et la mise en scène (bande son, choix des séquences…) place la vidéo gouvernementale plus proche du clip partisan et polémique que dans la catégorie attendue d’une campagne de sensibilisation et de mobilisation de tous les citoyens – un quasi dévoiement tant des intentions que des moyens.

Au total, la communication gouvernementale sur l’Europe autour des élections européennes pose clairement la question de son opportunité tant l’amateurisme des messages pédagogiques et le simplisme polémique des arguments risque d’annihiler toute éventualité d’atteindre ce qui aurait dû rester ses objectifs : informer honnêtement les citoyens et lutter contre l’abstentionnisme.

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