L’avènement de l’administration « Trump 2.0 » n’est pas une crise transatlantique de plus. Le Chaillot Paper 187 de l’Institut d’études de sécurité de l’UE, « Low Trust: Navigating transatlantic relations under Trump 2.0 » (octobre 2025), en prend acte avec une froideur bienvenue : la confiance que l’on croyait acquise est morte. Ce qui doit naître à la place porte un nom encore peu familier dans le débat français : la souveraineté narrative. Soit la capacité, pour l’Europe, d’écrire elle-même le récit de la relation transatlantique au lieu d’habiter celui qu’on écrit pour elle.
Pourquoi le vieux récit est mort
Pendant soixante-dix ans, la communication européenne sur l’Amérique a vécu dans un cadre narratif emprunté : l’amitié atlantique, l’héritage commun, la garantie de sécurité. Ce cadre appartenait à Washington ; l’Europe s’y logeait. L’administration Trump 2.0 l’a détruit, et le rapport documente la méthode : la menace sur le Groenland, les volte-face tarifaires (de menaces à 50 % à un accord à 15 % en quelques semaines), le soutien à l’Ukraine coupé puis partiellement rétabli. L’incertitude n’est pas un accident, c’est une arme. Pour un communicant, la leçon est brutale : toute communication adossée à une promesse de Washington est un château de cartes qu’un message présidentiel peut balayer avant midi.
Continuer à parler le langage de l’amitié dans ce contexte n’est pas de la diplomatie, c’est de la surdité. Mais l’inverse, l’anti-américanisme réactif, reviendrait encore à laisser Washington fixer le sujet. La souveraineté narrative commence là : cesser de répondre, commencer à énoncer.
Ce que l’Europe peut énoncer d’elle-même
D’abord les faits, dans un langage dépouillé d’affect. L’accord commercial asymétrique de l’été 2025, imparfait, a évité la guerre commerciale totale ; le récit juste n’est pas « nous célébrons notre partenariat » mais « nous avons sécurisé 3,4 millions d’emplois américains liés à l’UE et protégé nos industries stratégiques ». L’Europe est le premier marché de destination des exportations américaines : elle peut parler en partenaire de plein exercice, ni protégé ni quémandeur.
Ensuite le tempo. Une administration qui carbure aux cycles d’indignation se nourrit de nos réactions. La discipline du silence est un acte de souveraineté narrative : ne répondre qu’aux actes, jamais aux déclarations ; garder le rythme de ses propres annonces ; produire ses analyses et attributions de manière autonome, en acteur, pas en commentateur.
Enfin les principes, dits explicitement : les compromis tactiques sur le commerce ou la sécurité ne valent pas alignement idéologique. « Nous coopérons pour la prospérité, mais notre modèle de société n’est pas négociable. » Et l’effort principal doit se tourner vers l’intérieur : réaffirmer l’État de droit, la protection sociale, la régulation pour le bien commun. C’est le versant interne du même concept, que j’explorais début février à propos du Bouclier européen de la démocratie : la souveraineté narrative ne se décrète pas depuis un porte-parolat, elle s’enracine dans une société capable de porter son propre récit.
Les limites du concept, dites d’emblée
La souveraineté narrative a ses pièges, et mieux vaut les nommer avant de s’en réclamer. Elle ne se proclame pas : un récit souverain sans actes souverains est un slogan, et les revirements de 2025 ont montré que le réel se venge vite des récits. Elle n’est pas un monopole : si « souveraineté » signifie qu’un seul émetteur institutionnel contrôle le récit européen, on aura remplacé une dépendance par une orthodoxie. Elle est une capacité, pas un contenu : celle de choisir ses mots, son tempo et ses silences, y compris pour se critiquer soi-même.
Le rapport de l’EUISS fournit la doctrine ; l’exécution se joue chaque semaine, à chaque provocation venue de Washington. La question à poser aux porte-parole européens est simple : la prochaine fois, saurons-nous nous taire ?