Think tank et communication européenne 2/2 : quelle est l’influence politique et médiatique des think tanks ?

Selon Euractiv, « le nombre de think tanks en Europe a plus que quadruplé au cours des dernières années », « l’Europe comptant près de 1 200 think tanks à comparer avec les 1 750 existant aux États-Unis » selon Stephen Boucher, Martine Royo, auteurs de « Think Tanks, cerveaux de la guerre des idées » paru en 2009.

Par « leur capacité d’influence sur l’agenda politique, leur habileté à produire des formules lapidaires voire de l’idéologie » – selon Xavier Carpentier-Tanguy, auteur de « Influences et innovations politiques : les think tanks » – les think tanks sont devenus plus actifs et inventifs en utilisant de multiples canaux de communication :

  • publication de leurs recherches, études et rapports, notamment en libre accès sur leur site internet afin de développer une communication plus citoyenne et 2.0 ;
  • organisation de conférences, séminaires et colloques en vue d’obtenir directement l’appui de certains décideurs politiques et d’accroître la visibilité médiatique de leur institution.

Ainsi, entre mission d’alimenter le débat public et d’exercer une influence politique, quelle est la contribution des think tanks en matière de communication européenne ?

Influence médiatique relativement utile : les think tanks remplissent une fonction d’information sur l’Europe

En considérant les tink tanks comme des « policy research organisations », Xavier Carpentier-Tanguy estime que l’une des raisons de leur succès grandissant repose sur « la production d’une information utile, accessible et fiable dans un temps minimum » :

  • « repérer les grandes tendances, les questions et les problèmes émergents ; interpréter puis formuler de manière claire les présupposés et des réponses adaptées aux capacités politiques du moment, et selon l’idéologie dominante, tout en faisant œuvre d’une véritable capacité créatrice voire perturbatrice ».
  • « regrouper les connaissances et présenter des synthèses aux décideurs politiques qui soient très rapidement opérationnelles ainsi que claires et fiables mais aussi accessibles à tous et utiles ».

Néanmoins, la visibilité étant devenue primordiale pour vendre leurs idées aux médias, Stephen Boucher et Martine Royo estiment que « le risque subsiste toutefois que les messages politiques complexes générés par les think tanks tendent à être dilués :

  • « l’omniprésence des médias, avec leur appétit d’entretiens de deux minutes et de phrases choc plutôt que d’analyses, pousse les think tank à chercher davantage de visibilité en simplifiant leur message », au point de faire craindre une baisse du niveau des idées.

Ainsi, l’influence médiatique des think tanks repose essentiellement aujourd’hui sur leur capacité à « satisfaire au besoin d’une information délivrée au bon moment et de façon concise, d’une analyse publiée à point nommé et diffusée auprès des bonnes personnes », comme le résume Euractiv.

Influence politique relativement utile : les think tanks exercent un rôle de médiation sur l’Europe

En considérant les think tanks sous l’ange de leur relation étroite avec le pouvoir (i.e. les « advocacy think tanks » pour Xavier Carpentier-Tanguy), « les think tanks auraient le rôle d’étudier les propositions les plus intéressantes et de les faire passer aux politiques », comme le précise Guillaume Klossa, président d’Europanova, repris sur Nonfiction.

Néanmoins, dans ce rôle de médiation pour faire passer des idées aux politiques, Marie-Anne Kraft s’interroge sur Médiapart : « Quel rôle jouent les « think tanks » dans la vie politique ? » :

  • certes, « au départ, ces clubs peuvent nourrir les partis politiques (approche top-down comme disent les Anglo-saxons) »
  • mais, « si des forces politiques se rassemblent au sein de cercles de réflexion pour concrétiser au sein d’un club leurs idées convergentes (approche plutôt bottom-up cette fois selon les Anglo-saxons), comment traduiront-ils ensuite cette convergence publiquement sur la scène politique et dans les urnes, s’ils prétendent être apolitique ? »

Autrement dit, l’influence politique des think tanks est plutôt paradoxale : « pour permettre un dialogue entre partis politiques, il faut passer par des structures médiatrices apolitiques ».

En conclusion, qu’il s’agisse d’influence médiatique ou politique, les think tank sont relativement utiles, quoiqu’ils ne puissent ni ne doivent remplacer le travail d’information des médias et de conviction des responsables politiques.

Think tank et communication européenne 1/2 : quel est le rôle discursif des think tanks dans les débats sur l’Europe ?

A l’occasion du premier « forum des think-tanks » organisé, le 6 novembre dernier, à Paris, et largement consacré à l’Europe, il semble aux vues des comptes rendus que les think tank contribuent plutôt à contre-emploi lorsqu’ils animent des débats sur l’Europe dans les médias…

Littéralement « réservoir de pensée », les think tanks en principe de droit privé et indépendant, réunissent des experts voués à la production d’idées pour alimenter le débat public avec publications, conférences et séminaires.

Concrètement, les think tanks se résument souvent à leurs principaux responsables qui tentent d’exister sur la scène médiatique. Selon Nonfiction, « leur objectif est avant tout de trouver des moyens pour faire passer leurs idées, convaincre et avoir une place dans les débats actuels. »

Avec la moitié des tables rondes consacrées à l’Europe : « Comment rendre l’Europe plus forte et plus solidaire ? » et « Les nouvelles formes de citoyenneté en France et en Europe, un enjeu pour la démocratie », le Forum des think tanks illustre les rhétoriques développées sur l’Europe.

Rôle discursif relativement contre-performant sur l’Europe : les think tanks renforceraient la rhétorique de l’inéluctable et du consensus

Pour Eric Dacheux dans « L’impossible défi. La politique de communication de l’Union européenne », la construction européenne est souvent présentée à tort comme « inéluctable », tactique consistant à présenter la construction européenne comme la seule possibilité, l’aboutissement inévitable.

Marianne ironise sur cette pratique développée lors du forum des think tanks : « sans surprise, c’est évidemment l’Europe qui s’est imposé comme unique plan B » … « bornés par la crainte de sortir du « cercle de la raison » et souvent en contradiction totale avec ce que pense l’ensemble de la population ».

Effectivement, présenter l’Europe ainsi ne contribue pas à intéresser les citoyens. Pourquoi le feraient-ils en effet si l’Europe est inéluctable, policée et consensuelle ?

Rôle discursif relativement contre-performant sur l’Europe : les think tanks renforceraient la rhétorique de la mécanique institutionnelle et de la technocratie

Autre biais de communication dénoncé notamment par des journalistes spécialisés sur les affaires européennes comme Loup Besmond de Senneville sur Le Taurillon : « les journalistes devraient plus faire l’effort de chercher en quoi l’Europe touche le quotidien des citoyens » plutôt que de parler de la mécanique institutionnelle et de la technocratie. « Pour les toucher, l’accent doit être mis sur la façon dont des sujets traités à Bruxelles les concernent dans leur activité quotidienne. »

Néanmoins, là encore, Marianne2 moque la rhétorique institutionnelle et technocratique des think tanks lors de leur Forum : « Pour Olivier Ferrand de Terra Nova , « la priorité est de régler la question institutionnelle ». Il est certain que c’est le problème numéro un des salariés et des chômeurs européens ! ».

Effectivement, présenter l’Europe ainsi ne contribue pas à intéresser les citoyens. Pourquoi le feraient-ils en effet si l’Europe est technique et centrée sur ses problématiques institutionnelles ?

Ainsi, s’agissant des prises de parole en public et dans les médias, les think tanks ne semblent pas en mesure de faire évoluer l’opinion publique sur les affaires européennes.

Faut-il parler d’un « journalisme citoyen européen » ?

La sortie récente d’un dossier de l’Observatoire géostratégique de l’information « Médias et Europe » sous la direction d’Eddy Fougier, chercheur associé à l’IRIS, relance le débat sur l’existence éventuelle d’un « journalisme citoyen européen »…

Sous l’angle du public, le journalisme citoyen européen existerait : les euro-bloggeurs sont des médiateurs de l’information européenne

Thèse défendue par Eddy Fougier, l’Europe offrirait un nouvel espace pour le « journalisme citoyen ».

Par leur volonté de décrypter « une actualité souvent complexe, mais importante, à destination d’un public dont l’intérêt n’est pas toujours acquis d’avance », les euro-blogeurs et, au-delà, l’ensemble des parties prenantes au débat européen joueraient un « rôle d’intermédiaire entre le fait brut européen et le public », rôle qui ne serait donc « plus monopolisé par le journaliste et l’expert professionnel ».

Par leur « démarche de type bottom-up en partant des citoyens et des États, plutôt que des institutions européennes et de leur agenda », les euro-blogueurs « combleraient un vide qui existe entre, d’un côté, la masse des citoyens passifs et largement indifférents vis-à-vis de l’actualité européenne qui sont informés par les grands médias et, de l’autre, des professionnels de l’Europe informés par une presse spécialisée très technique, institutionnelle et bruxelloise ».

Ainsi, l’existence de ce « journalisme citoyen européen » naissant via des blogs individuels ou collectifs comme 27etc sur slate ou des sites internet participatifs apparaît, selon Eddy Fougier, « donc plutôt comme une bonne nouvelle pour la démocratie européenne ».

Sous l’angle du métier, le journalisme citoyen n’existe pas : les internautes sont des interlocuteurs-contributeurs face aux journalistes

Thèse récemment défendue par Axelle Tessandier sur ReadWriteWeb : « un internaute ne sera jamais journaliste ».

Rien ne sert de reprendre toutes les différences fondamentales (activité récréative vs. activité rémunérée, point de vue particulier vs. point de vue général, prisme de l’information vs. prisme de l’opinion…) entre l’exercice du blog et celui du journalisme, que François Guillot avait exposé lors d’un colloque en septembre dernier : « les blogs sont des médias, mais les blogueurs ne sont pas des journalistes ».

Rien n’empêche pour autant de reconnaître que les blogs contribuent à reposer la question du métier de journaliste. Pour Axelle Tessandier, « lorsque les points de vue s’échangent pour s’enrichir, cela créer sans aucun doute une nouvelle façon de s’informer » et les rôles de contributeur et d’interlocuteur des internautes auprès des journalistes ne sont plus à remettre en cause.

Ainsi, l’existence de ces contributeurs-interlocuteurs émergeant dans les médias sociaux constitue le « journalisme conversationnel » comme « un fait inéluctable » et même « un bienfait ».

Sous l’angle de la finalité, euro-blogeurs et journalistes sur l’Europe réalisent une « information européenne 2.0 »

En raison des risques et des dérives du terme de « journalisme citoyen », la notion d’« information européenne 2.0 » correspond davantage à la réalité de l’éco-système médiatique européen.

D’une part, les journalistes professionnels conservent les médias susceptibles de remplir les missions d’« agenda setting » pour fixer la hiérarchie des priorités et de « gate keeper » pour sélectionner les sujets traités.

D’autre part, les euro-blogeurs disposent de médias capables de proposer des angles originaux et de contribuer aux débats.

Ainsi, pour reprendre l’interview de Julien Frisch à CaféBabel, « les blogs citoyens ne peuvent pas remplacer le journalisme professionnel, car les enquêtes demandent du temps et de l’argent. Mais les blogs peuvent aider à comprendre ce qui se dit à l’intérieur d’organes officiels ».

Au fond, si les euro-blogueurs et les journalistes sur l’Europe partagent le même but de rendre plus transparent l’UE alors de ces interactions interpersonnelles naîtra une « information européenne 2.0 ».

Quelle image dégage la page d’accueil du site du Parlement européen ?

Vitrine par excellence sur Internet, la page d’accueil d’un site web dégage une image instructive, comme le lancement de la nouvelle page d’accueil du site de la Commission européenne le 1er février dernier l’avait révélé. Qu’en est-il pour celle du site du Parlement européen, notamment en comparaison d’autres assemblées parlementaires américaines ou françaises ?

La barre de navigation principale : une synthèse originale combinant informations « froides » et « chaudes »

L’analyse de la barre de navigation principale du site du Parlement européen indique un positionnement original au regard des sites du Sénat américain et de la Chambre des Représentants :

  • Contrairement au site du Sénat américain qui met l’accent sur le temps long (Senators / Committees / Legislation and Records / Arts and History / Visitors / Reference), le site du Parlement européen – ses membres sont élus au suffrage universel direct depuis 1979 seulement – met davantage l’accent sur le temps court (Actualité / Le Parlement / Vos députés / Activités / EP Live).
  • Contrairement à l’approche autour de l’activité politique pour le site de la Chambre des Représentants (Representatives / Committees / Leadership / House Organizations), le site du PE adopte une approche plus institutionnelle (Actualité / Le Parlement / Vos députés / Activités / EP Live).

Les rubriques : une pratique complète associant rubriques éditoriales et fonctionnelles

L’analyse des rubriques – par leur diversité – tend à rapprocher le site du Parlement européen des sites des assemblées parlementaires françaises :

  • Comme le site de l’Assemblée nationale, qui met en avant de nombreux contenus éditoriaux (liste d’articles à la une, « dossiers en cours », vidéos), le site du PE y consacre également une large partie de ses écrans successifs puisqu’il faut scroller pour consulter toute la page.
  • Comme le site du Sénat français, qui multiplie les liens rapides (colonne de droite) et rassemble les différentes présences sur les réseaux sociaux dans une boîte « Restons connectés », le site du PE y consacre également une large place (1e colonne de gauche et dernière colonne à droite).

Les Header et Footer : des zones en devenir, à l’image d’une institution jeune

Points faibles du site du Parlement européen, Header et Footer se distinguent des autres sites :

  • un Header sans visuel : la bannière en haut de page est très pauvre sur le plan graphique contrairement à l’ensemble des autres sites qui illustrent avec des clichés des monuments historiques qui accueillent les institutions ;
  • un Footer vide : le bas de page, qui permet de « poser » la page avec une série de liens sur tous les autres sites est vide comme si les fondations de l’institution n’étaient pas montrées.

Comment faciliter une bonne couverture médiatique aux Conseils européens ?

Sommets des chefs d’État ou chefs de gouvernement des vingt-sept Etats-membres, les Conseils européens qui se réunissent au moins 4 fois par an ont pour but de « définir les grands axes de la politique de l’Union ». Ces Conseils européens font normalement l’objet d’une prise en charge ponctuelle de la part des médias nationaux qui « couvrent l’événement ». Encore faut-il se conformer aux attentes et pratiques des journalistes…

Faciliter « l’effet d’agenda » des médias ou comment éviter la dispersion des actions

Afin de faciliter la mise sur l’agenda médiatique d’un Conseil européen, il faut d’abord que les acteurs concernés – tant les institutions européennes que les chefs d’Etat ou chefs de gouvernement – ne multiplient pas les initiatives européennes hors champ à la veille du Conseil européen afin d’imposer cet événement à l’agenda des médias.

À cet égard, pour ne prendre que la situation française, la mise sur l’agenda médiatique du dernier Conseil européen des 28 et 29 octobre a été perturbée pour les médias français par deux initiatives quasi-concomitantes du chef de l’Etat. D’une part, le sommet sur la sécurité Sarkozy, Merkel et Medvedev à Deauville les 18 et 19 octobre et, d’autre part, le partenariat « historique » entre la France et le Royaume-Uni en matière de défense signé le 2 novembre.

Pour que les médias puissent porter l’attention de leurs publics sur le Conseil européen, sans risque de dispersion, les acteurs européens doivent concentrer leurs prises de parole sur cet événement.

Accompagner « l’effet de cadrage » des médias ou comment éviter la confusion des conclusions

Afin de faciliter la lisibilité des enjeux du Conseil européen, il faut ensuite que les acteurs européens ne multiplient pas les interprétations pendant le Conseil européen afin de proposer une clé de lecture globale de cet événement aux médias, un Conseil européen devant répondre à un enjeu : clés de lecture sous l’angle du contexte (exemples : résoudre la crise en Géorgie en 2008, répondre à la crise financière en 2008…) ; clés de lecture sous l’angle de la responsabilité (exemples : adopter le paquet climat-énergie avant le Sommet de Copenhague en 2008, adopter le plan d’aide à la Grèce en 2010…).

À cet égard, le dernier Conseil européen ne brille pas par la clarté des conclusions : une avancée ? Cf. Jean Quatremer : « L’Union européenne pérennise le Fonds européen de stabilisation financière » mis en place pour le plan de sauvetage de la Grèce ;

  • un recul ? Cf. France24 : « Les Vingt-Sept se résignent à une réforme « limitée » du traité de Lisbonne », nécessaire justement pour établir ce « mécanisme permanent de gestion de crise pour préserver la stabilité financière de la zone euro ».
  • un danger ? Cf. Gilles Savary : « Le Conseil européen de tous les dangers » ;
  • une victoire ou une défaite pour Angela Merkel, qui n’a pas pu imposer toutes ses propositions ?

Pour que les médias puissent proposer un cadre d’analyse lisible sur le Conseil européen, les acteurs européens doivent suggérer la nature des enjeux et le cadre interprétatif global.

Ainsi, du point de vue des acteurs européens, la couverture médiatique d’un Conseil européen repose sur leur capacité à concentrer leurs propositions en amont et leurs interprétations en aval sur un enjeu susceptible de créer une unanimité éditoriale sur la manière dont il doit être perçu et rendu auprès du public.