Élections européennes 2024 : la communication de l’UE en mode résilience (et les défis pour demain)

Nous voici dans notre voyage à travers 15 ans de campagnes électorales du Parlement européen arrivé au dernier scrutin. Après les tâtonnements de 2009, la tentative d’électrochoc de 2014 et le « big bang » citoyen payant de 2019, la campagne pour les élections de juin 2024 s’inscrit dans une logique de consolidation, mais aussi d’adaptation à un monde toujours plus complexe et incertain. Guerre aux portes de l’Europe, crise climatique persistante, montée des extrêmes, désinformation galopante… Le décor est planté, et la communication doit s’ajuster, encore une fois…

« Use Your Voice. Or Others Will Decide For You. » – le ton se durcit

Le slogan choisi pour 2024 : « Use your voice. Or others will decide for you. »marque une évolution notable par rapport à l’optimisme de « Choose Your Future » en 2019. Le ton est plus direct, plus grave, presque comminatoire.

Il ne s’agit plus seulement d’inviter à choisir son avenir, mais d’alerter sur les conséquences de l’abstention : laisser le champ libre à d’autres forces (sous-entendu, potentiellement anti-démocratiques ou anti-européennes). Les objectifs principaux s’inscrivent dans la continuité, mais avec une urgence accrue :

  • Maintenir (voire améliorer) la dynamique de 2019 : Consolider le rebond de participation, notamment chez les jeunes (beaucoup de 18-24 ans qui avaient pu être touchés en 2019 peuvent dorénavant voter en 2024).
  • Combattre l’apathie et la désinformation : Dans un contexte de polarisation et de « fake news », réaffirmer l’importance du vote éclairé. Les campagnes de manipulation de l’information et d’influence étrangère font dorénavant parties du paysage.
  • Souligner l’enjeu démocratique : Positionner le vote comme un acte de défense des valeurs fondamentales européennes face aux menaces internes et externes. L’audience cible reste large, mais avec un focus sur le « moveable middle » : les citoyens pro-démocratie mais qui ont besoin d’une motivation supplémentaire pour se déplacer.

L’héritage de 2019 est optimisé – together.eu et partenariats sont renforcés

La stratégie de 2024 capitalise largement sur les succès de 2019, en affinant les outils et en élargissant les alliances :

  • together.eu en pleine action : La plateforme citoyenne, héritage direct de « This time I’m voting. », est le fer de lance de la mobilisation sur le terrain. Des milliers de volontaires et d’organisations partenaires sont activés dans tous les pays pour relayer les messages et organiser des actions locales. C’est la confirmation du modèle hybride institution/citoyens.
  • Des partenariats plus profonds et diversifiés : Le Parlement ne se contente plus des ONG traditionnelles. Il collabore avec des autorités locales (mairies), des bibliothèques, des écoles, des influenceurs « organiques » cherchant à toucher les citoyens dans leur environnement quotidien et via des relais de confiance variés.
  • Visibilité et symbolique accrues : Les actions spectaculaires se multiplient, comme l’illumination de plus de 60 monuments emblématiques à travers l’Europe aux couleurs de l’UE le 9 mai. L’objectif : créer des moments médiatiques forts et rappeler l’échéance de manière positive et unificatrice.
  • Lutte intégrée contre la désinformation : Face aux risques accrus, la communication intègre une dimension de « myth-busting » et s’appuie sur les capacités de fact-checking de l’UE (via le hub dédié). Une équipe de « réponse rapide » est mise en place pour contrer les fausses informations circulant sur les réseaux sociaux.
  • Un budget record : L’investissement atteint de nouveaux sommets, estimé entre 30 et 35 millions d’euros, soit environ 0,08 € par citoyen. Ce budget reflète l’ampleur des défis et la sophistication croissante des outils (notamment digitaux et de gestion de communauté).

Les défis persistants et les attentes pour l’avenir

Si la campagne 2024 semble avoir tiré les leçons du passé, elle n’échappe pas aux défis récurrents et en voit émerger de nouveaux :

  • La neutralité, toujours sur le fil : Le ton plus direct et l’accent mis sur la « défense de la démocratie » ravivent les critiques sur une possible partialité pro-UE, même si la campagne évite soigneusement toute consigne de vote partisane. Trouver le juste équilibre reste un exercice de haute voltige.
  • Atteindre les « non-convaincus » : Malgré les efforts, toucher ceux qui sont le plus éloignés de l’Europe ou les plus sceptiques demeure le défi majeur. Les enquêtes Eurobaromètre de fin 2023 montraient un intérêt croissant mais une connaissance encore faible des détails de l’élection.
  • L’évaluation de l’impact réel : Si la participation augmente à nouveau en 2024, il sera difficile (comme toujours) de démêler l’effet propre de la campagne des facteurs contextuels (guerre, crises, mobilisation nationale). La pression pour démontrer le « retour sur investissement » de ces budgets conséquents reste forte.

Quelles leçons et perspectives pour 2029 et au-delà ?

Quinze ans de campagnes électorales européennes nous offrent une fresque fascinante de l’évolution de la communication institutionnelle. Plusieurs tendances lourdes se dégagent :

  1. Du top-down à l’hybride : L’avenir appartient clairement à des modèles combinant impulsion centrale et mobilisation décentralisée, s’appuyant sur l’énergie citoyenne.
  2. De l’information à la connexion émotionnelle et narrative : Les slogans factuels ne suffisent plus. Il faut des récits incarnés, des messages qui touchent personnellement et qui donnent du sens.
  3. Du mass-media au réseau omnicanal : Le digital est roi, mais l’approche doit être intégrée, combinant présence en ligne massive, partenariats stratégiques, actions de terrain et moments symboliques forts.
  4. De la communication à l’engagement continu : Des plateformes comme together.eu montrent la voie vers une relation plus permanente entre l’institution et les citoyens, au-delà des seules échéances électorales.

Pour l’avenir, on peut imaginer une communication électorale européenne encore plus personnalisée (grâce à une utilisation éthique des données), plus interactive (chatbots, formats gamifiés), plus résiliente face à la désinformation (IA pour la détection et la réponse), et peut-être encore plus audacieuse dans sa capacité à créer un véritable espace public européen de débat.

Le Parlement européen, à travers ses campagnes électorales, a non seulement cherché à remplir les urnes, mais a aussi, par essais et erreurs, contribué à réinventer la manière dont une institution supranationale peut (et doit) communiquer avec ses citoyens. Le chemin est encore long, les défis demeurent immenses, mais la trajectoire montre une capacité d’apprentissage et d’adaptation remarquable.

Justement, notre dernière analyse portera sur une conclusion générale de ces campagnes de communication pour les élections européennes qui prend de la hauteur pour boucler la série en beauté.

Campagne pour les élections européennes 2019 : le big bang citoyen – quand l’Europe apprend (enfin) à mobiliser les foules

Après les tentatives honorables mais mitigées de 2009 et 2014, le Parlement européen se retrouve au pied du mur. La participation stagne dangereusement sous les 43%, le spectre du Brexit hante les couloirs de Bruxelles, le populisme et l’euroscepticisme gagnent du terrain, tandis qu’une nouvelle génération, celle des marches pour le climat, fait entendre sa voix. Le constat est sans appel : pour les élections de mai 2019, il ne suffit plus d’informer ou même d’émouvoir. Il faut mobiliser, massivement, différemment. Il faut une rupture. Et la rupture aura lieu. Bienvenue dans l’analyse de la campagne qui a tout changé…

Acte I : Le double gambit – alliance inédite entre institution et citoyens

Fini l’approche monolithique. Pour 2019, le Parlement européen opte pour une stratégie audacieuse à deux têtes, unissant la force de frappe institutionnelle à l’énergie de la base :

  1. Le volet institutionnel « Choose Your Future » : Porté par les canaux officiels du Parlement, ce slogan souligne l’enjeu existentiel du scrutin pour l’avenir de l’Europe. C’est la caution sérieuse, le rappel des fondamentaux démocratiques.
  2. Le volet « grassroots » « This Time I’m Voting » : C’est là que réside la véritable innovation. Une campagne parallèle, non-partisane, conçue comme un appel à l’action direct et personnel, invitant les citoyens à s’engager activement pour promouvoir le vote autour d’eux.

Cette dualité permet de combiner la légitimité et les ressources de l’institution avec l’authenticité et la capillarité d’un mouvement citoyen. Un pari risqué mais calculé.

Acte II : « This Time I’m Voting » – la transformation de la communication centrée sur le « moi » citoyen

Le cœur du réacteur de 2019, c’est « This Time I’m Voting ». L’idée maîtresse ? Transformer le citoyen passif en ambassadeur actif de l’élection. Comment ?

  • Une plateforme dédiée : thistimeimvoting.eu : Véritable QG numérique de la mobilisation, disponible dans toutes les langues de l’UE. Les citoyens peuvent s’y inscrire comme volontaires, accéder à des ressources, organiser des événements, et surtout, se connecter entre eux.
  • Un objectif initial modeste… pulvérisé : Le Parlement visait 5 000 volontaires. Il en recrutera plus de 250 000. Un succès phénoménal qui dépasse toutes les attentes et démontre une soif d’engagement citoyen pro-européen.
  • Le pouvoir du récit personnel : La campagne invite chaque citoyen à compléter la phrase « Cette fois, je vote pour... », rendant l’acte de vote personnel, concret, lié à des enjeux spécifiques (climat, emploi, droits…). Le message n’est plus imposé d’en haut, il émane de l’individu. C’est le passage de « l’Europe vous parle » à « Je vous parle de mon Europe ». C’est la clé du succès auprès du public.
  • Décentralisation et autonomisation : Les volontaires organisent des milliers d’événements locaux (débats, cafés citoyens, actions de sensibilisation) avec le soutien logistique (mais pas directif) des bureaux du Parlement européen. L’énergie vient du terrain.

Acte III : inonder la place publique – digital, viralité et partenariats

Si TTIMV est le moteur, la stratégie de diffusion est le carburant. L’approche est résolument multi-canale et intégrée :

  • Le tsunami digital : Les réseaux sociaux sont au cœur du dispositif. Facebook, Instagram, Twitter sont massivement investis pour toucher notamment les jeunes (qui n’avaient voté qu’à 27% en 2014). Des partenariats discrets mais efficaces sont noués avec des influenceurs. On expérimente même la messagerie WhatsApp pour envoyer des rappels.
  • L’arme émotionnelle virale – le Bébé « Choose Your Future » : Le Parlement produit une vidéo poignante, narrée par un bébé né aux quatre coins de l’Europe, interrogeant l’avenir et exhortant à choisir. La vidéo devient un phénomène, accumulant plus de 100 millions de vues en ligne. L’émotion devient un levier de mobilisation majeur.
  • Des partenariats élargis : Le Parlement tisse une large coalition avec des organisations de la société civile, des ONG, des associations de jeunesse comme Eurodesk, multipliant les points de contact et la crédibilité du message.
  • Présence physique et symbolique : Les canaux traditionnels ne sont pas oubliés : affiches, installations (comme l’exposition photo sur l’esplanade du Parlement à Bruxelles), événements jeunesse (European Youth Week), town halls organisés par les bureaux locaux.
  • Un budget à la hauteur : Reflet de cette ambition démultipliée, le budget grimpe à environ 33 millions d’euros, soit près du double de 2014 (environ 0,07-0,08 € par citoyen). Un investissement conséquent dans les outils numériques (plateforme, CRM) et les ressources humaines dédiées.

Acte IV : Le triomphe – une participation enfin en hausse et un modèle est né

Le résultat dépasse les espoirs les plus fous. Le 26 mai 2019, la participation bondit à 50,7%. C’est la première augmentation en 40 ans d’élections européennes au suffrage universel direct. Un véritable tournant.

  • Un succès revendiqué (avec nuances) : Le Parlement attribue une partie de ce succès à sa campagne, notamment à l’engagement des jeunes et à la mobilisation des « indécis ». Les chiffres de la plateforme TTIMV et la portée virale des contenus attestent d’un impact réel. Bien sûr, des facteurs externes (Brexit, climat) ont joué un rôle crucial, mais la campagne a su intelligemment surfer sur ces vagues.
  • Un héritage durable – together.eu : Conscient de la valeur de cette communauté engagée, le Parlement transforme la plateforme TTIMV en un réseau permanent, visant à maintenir l’engagement citoyen entre les élections.

Acte V : la controverse – quand mobiliser frôle la propagande

Ce succès éclatant n’est pas exempt de critiques. La plus virulente concerne la neutralité politique. Un document stratégique interne, révélé par Politico Europe, affichait clairement l’objectif de « convaincre les citoyens de soutenir le projet européen » et de contrer les narratifs eurosceptiques. Pour les détracteurs, le Parlement a franchi la ligne jaune, utilisant l’argent public pour une campagne pro-UE à peine voilée. La défense du Parlement ? Encourager la participation et informer sur les réalisations de l’UE relève de son mandat démocratique, sans jamais dire pour qui voter. Une ligne de crête délicate dans un paysage politique polarisé.

En conclusion, 2019 restera comme l’année où la communication électorale du Parlement européen a opéré sa mue la plus spectaculaire. En osant le pari de la confiance citoyenne, de la décentralisation et de l’émotion authentique, elle a non seulement contribué à inverser une tendance historique mais a aussi établi un nouveau standard, une nouvelle façon de « faire campagne » pour une institution. Un modèle inspirant, mais aussi un avertissement sur les défis éthiques que soulève une communication institutionnelle de plus en plus sophistiquée et engageante.

La campagne de 2024 héritera largement de ce modèle, tout en devant l’adapter à un contexte encore plus complexe. Ce sera l’objet de notre prochain article.

La communication de crise d’Ursula von der Leyen face à la censure : décryptage d’une stratégie de contention

La motion de censure initiée contre la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, bien que politiquement vouée à l’échec, constitue un test majeur pour sa communication. Face à des accusations portant sur le manque de transparence (« Pfizergate ») et un style de gouvernance jugé trop centralisé, la Présidente déploie une stratégie de communication évasive. Celle-ci s’articule autour de quatre piliers : la polarisation du débat en diabolisant ses initiateurs d’extrême droite, la légitimation par le bilan en se posant en garante de la stabilité européenne, un appel à l’unité destiné à ressouder sa majorité pro-européenne fissurée, et une stratégie d’évitement sur les questions de transparence les plus sensibles. Si cette approche réussit à neutraliser la menace parlementaire à court terme, elle révèle des faiblesses structurelles : une déconnexion avec les critiques sur la gouvernance, une perte de contrôle du narratif sur les plateformes numériques et des tensions persistantes avec ses alliés centristes. Quelles stratégies et recommandations pour renforcer la légitimité communicationnelle de la Commission dans un paysage politique européen de plus en plus fragmenté ?

Contexte d’une motion de censure symbolique mais révélatrice

La motion de censure discutée le 7 juillet 2025, bien qu’initiée par l’extrême droite et manquant du soutien nécessaire pour aboutir, sert de caisse de résonance à un mécontentement plus large. Les griefs formulés, allant du « Pfizergate » – où le refus de divulguer des SMS est sanctionné par la Cour de justice de l’UE en mai 2025 – aux accusations de contournement du Parlement sur des législations clés, mettent en lumière une perception de gouvernance opaque et autoritaire.

Le vote du 10 juillet 2025 n’est pas l’enjeu principal ; le véritable théâtre est le débat en plénière. Pour Ursula von der Leyen, l’objectif n’est pas seulement de survivre politiquement, mais surtout de défendre sa légitimité et de contenir les fractures au sein de sa propre coalition majoritaire (PPE, S&D, Renew, Verts), dont plusieurs membres expriment leur frustration.

Analyse des stratégies rhétoriques et des messages clés

Lors de son intervention au Parlement européen, Ursula von der Leyen articule sa défense autour d’une rhétorique soigneusement calibrée :

La polarisation : l’extrême droite comme faire-valoir

La Présidente cadre d’emblée la motion comme une manœuvre de déstabilisation orchestrée par des « forces anti-européennes » et des « partisans de la Russie ». Cette tactique de polarisation vise à discréditer la source des critiques plutôt que leur contenu. En créant un clivage entre un « nous » pro-européen et un « eux » destructeur, elle contraint sa majorité à faire bloc.

Si cette stratégie est efficace pour mobiliser le cœur de sa coalition, elle est à double tranchant. L’accusation de collusion avec la Russie, non étayée, est perçue comme une diversion, affaiblissant son propos et risquant d’aliéner les franges modérées, notamment au sein du groupe ECR.

La légitimation par le bilan : l’Europe en action

Plutôt que de s’attarder sur les controverses, von der Leyen élève le débat en mettant en avant les réalisations de son mandat, notamment le soutien indéfectible à l’Ukraine et la réponse économique aux « turbulences mondiales ». Ce faisant, elle se positionne non pas comme une administratrice mise en cause, mais comme une leader visionnaire défendant l’intérêt supérieur du continent.

Cette approche renforce son statut mais peut paraître déconnectée des griefs spécifiques sur la gouvernance et la transparence, alimentant le reproche d’un « autoritarisme bureaucratique » formulé par ses opposants.

L’appel à l’unité : consolider une majorité fragile

Consciente des critiques émanant de ses propres alliés (Renew, S&D) concernant ses concessions au PPE sur les dossiers environnementaux, son discours est un appel implicite à la cohésion face aux menaces externes. Elle cherche ainsi à minimiser les divisions internes en rappelant à sa majorité sa responsabilité collective.

Cet appel est nécessaire mais sa portée reste limitée sans gestes politiques concrets. Les critiques publiques de figures comme Valérie Hayer (Renew) ou Iratxe Garcia Perez, (Socialists & Democrats) signalent que la loyauté de ses partenaires est conditionnelle et exigera des concessions programmatiques.

La stratégie de l’évitement : le silence sur le « Pfizergate »

Concernant l’accusation la plus emblématique de la motion, la Présidente opte pour la minimisation. En évitant toute explication directe sur la non-divulgation des SMS, elle préfère une défense générique des procédures de la Commission.

Ce silence, bien que tactiquement compréhensible pour ne pas raviver la polémique, constitue la principale faiblesse de sa communication. Il nourrit le procès en opacité et offre un angle d’attaque durable à ses détracteurs, qui l’exploitent pour dépeindre une technocratie agissant au-dessus des règles démocratiques.

Contrôle relatif du narratif

La stratégie de communication de la Présidente s’appuie principalement sur le cadre institutionnel, qu’elle maîtrise. Le discours en plénière est le point d’orgue, relayé et amplifié par le chef du groupe PPE, Manfred Weber, qui reprend la rhétorique. Les médias européens, en soulignant les faibles chances de succès de la motion, contribuent également à contenir la crise.

Cependant, une dissonance claire apparaît avec l’écosystème numérique. Sur les réseaux sociaux (notamment X), le narratif est largement dominé par les opposants. Les critiques sur le « Pfizergate » et les accusations de censure du débat y sont amplifiées, illustrant une perte de contrôle sur ces plateformes où le sentiment anti-establishment prospère. La communication de la présidente de la Commission y apparaît réactive et défensive plutôt que proactive.

Recommandations communicationelles

La communication d’Ursula von der Leyen est tactiquement efficace pour un objectif à court terme : neutraliser la motion de censure. Cependant, elle révèle des faiblesses stratégiques préoccupantes.

Forces :

– Contrôle du cadre institutionnel pour imposer son narratif officiel.

– Polarisation pour marginaliser l’opposition radicale et consolider sa base.

– Soutien politique solide du groupe PPE, agissant comme un bouclier médiatique et politique.

Faiblesses :

– Déficit de crédibilité sur les enjeux de transparence, alimenté par la stratégie de l’évitement.

– Rhétorique de diversion (accusations géopolitiques) perçue comme un aveu de faiblesse sur le fond.

– Carence stratégique sur les réseaux sociaux, laissant le champ libre aux narratifs hostiles.

– Confiance érodée auprès des partenaires centristes, dont le soutien futur est désormais conditionné.

Pour renforcer sa communication et sa légitimité à long terme, quelques recommandations  :

1. Adopter une transparence proactive : adresser directement et de manière argumentée les accusations comme le « Pfizergate ». Fournir des éléments de contexte, même partiels, est préférable au silence qui nourrit la suspicion.

2. Investir le champ numérique : déployer une stratégie de communication digitale offensive pour contrer la désinformation, expliquer les politiques de l’UE et humaniser l’institution, au lieu de laisser les plateformes devenir des chambres d’écho pour les eurosceptiques.

3. Reconstruire la confiance par des actes : traduire les appels à l’unité en engagements politiques concrets envers les partenaires de la coalition (S&D, Renew), notamment sur les dossiers où des reculs ont été observés (climat, état de droit).

4. Modérer la rhétorique de polarisation : réserver les accusations géopolitiques graves aux situations avérées pour ne pas banaliser leur portée et éviter d’aliéner les acteurs politiques modérés mais critiques.

La gestion de la motion de censure de juillet 2025 par Ursula von der Leyen illustre un paradoxe : une victoire à la Pyhrus obtenue au prix d’un affaiblissement de sa crédibilité communicationnelle. En privilégiant une stratégie de contention et de polarisation, elle survit à la tempête mais n’apaise pas les inquiétudes de fond sur la transparence et la gouvernance. 

Pour la seconde moitié de son mandat, dans une Europe politiquement fragmentée, passer d’une communication de défense à un dialogue proactif et transparent ne sera pas une option, mais une nécessité pour restaurer la confiance.

Les valeurs européennes peuvent-elles être un levier de l’européanisation de la communication des universités françaises ?

Invité par Comosup, l’association des communicants des universités à intervenir lors de leur Rencontre dédiée à « Pourquoi et comment intégrer l’Europe dans nos stratégies de communication ? », Lacomeuropéenne a débattu avec Mathilde Bégrand, responsable du pôle enseignement supérieur au sein du département promotion de l’Agence Erasmus+ France des valeurs européennes comme levier dans la communication européenne des universités en France ?

Un alignement des valeurs entre l’Union européenne avec Erasmus, les universités et les jeunes européens

La devise « Uni dans la diversité » est la mieux incarnée et illustrée par le fameux programme Erasmus+ dont les valeurs répondent aux missions des universités de former des esprits ouverts à la diversité et susceptibles d’affronter les grands enjeux de société, de répondre aux défis contemporains, de transmettre des connaissances et de forger des compétences. Au travers de tous les projets de mobilités, 76% des participants déclarent se sentir davantage liés à l’Europe et à une identité européenne, après leur retour de mobilité Erasmus.

Néanmoins, les valeurs européennes ne sont malheureusement plus forcément consensuelles. Alors que l’Europe, c’est la rencontre des idées, le refus du repli sur soi, l’héritage des Lumières, la curiosité intellectuelle et l’esprit critique, la poussée populiste, les tentations illibérales et les pressions sur les espaces publics nationaux via des campagnes de manipulation de l’opinion et des ingérences de puissances étrangères sont autant de menaces qui pèsent en particulier sur les jeunes.

Pour autant, les jeunes européens, interrogés par le think tank Debating Europe à travers le projet « Voices for choices » dessine un paysage nuancé. Certes le scepticisme contre la politique, la suspicion contre les médias et la méfiance contre les institutions existent. Mais les jeunes ne sont pas apathiques pour autant. Ce n’est pas une génération désengagée, c’est une génération engagée différemment, consciente du fossé entre rhétorique et réalité en quête de preuves plutôt que de promesses.

Les jeunes européens restent attachés aux processus démocratiques, même s’ils se méfient des politiciens. Ils sont passionnés par l’action climatique, l’équité et la sécurité, même s’ils ont le sentiment de ne pas être entendus. Ce sont des idéalistes pragmatiques, favorables à davantage d’autonomie, qui évaluent les problèmes, moins liés aux lignes des partis politiques et plus motivés par un impact tangible.

Les stratégies de communication inspirantes adoptées autour de l’Europe pour les nouvelles générations

Lacomeuropéenne explore la mue de la communication du Parlement européen qui tente de passer du monologue au dialogue citoyen ces 15 dernières années, une révolution silencieuse s’est opérée autour de 3 piliers :

  1. De la campagne éphémère lors des élections à l’infrastructure permanente : Le tournant majeur, fut la transformation de la plateforme thistimeimvoting.eu (2019) en together.eu. Plus qu’un changement de nom, c’est un changement de paradigme : d’un « one-shot » électoral à la construction d’une communauté soutenue dans une infrastructure (numérique et humaine) pour « tirer » de l’engagement.
  2. Des connections émotionnelles et expérientielles : Le Parlement européen investit de manière pérenne dans des dispositifs récurrents d’engagement avec les jeunes comme les European Youth Events, le programme des Ambassador Schools ou les centres Europa Experience qui tentent une forme de pédagogie ludique.
  3. L’art d’équilibrer cœur et raison : La communication du Parlement européen se veut également concrète, reposant sur les faits, déclinée à l’échelle individuelle avec l’excellent outil « What Europe Does For Me » qui tente de démontrer, chiffres à l’appui, l’impact concret de l’UE. L’émotion pour l’étincelle, le factuel pour ancrer la pertinence.

Mathilde Bégrand présente les démarches participatives de l’UE afin d’impliquer de manière active les citoyens européens dans les décisions/les plans d’action. Après les premiers « Youth Policy Dialogues » organisés dans les 100 premiers jours, la nouvelle Commission européenne lance une plateforme : « Votre voix, votre avenir : participez au débat en ligne ». Par ailleurs, un panel de citoyens européens a été organisé, pour la première fois, sur le futur budget à long terme de l’UE.

Cette année, le thème des « Erasmus Days », une initiative française qui est devenue un moment phare pour offrir une fenêtre sur le programme, porte sur les valeurs de l’UE : « Vivre nos valeurs, dessiner notre avenir » avec des milliers d’évènements partout en Europe (et au-delà) et concours vidéo : « Pitch ta valeur ».

En ce moment, les programmes « Choose Europe » et « Choose France » pour accueillir des scientifiques américains mettent en avant les libertés académiques depuis l’élection de Trump ainsi que le programme « Pause », porté par le Collège de France.

Mais, il ne faut pas négliger le contre-modèle hongrois : l’Université d’Europe Centrale, dite « Université européenne », financée par la fondation Open Society de George Soros a été fermée à Budapest, au profit d’une part du Mathias Corvinus Collegium financé par le parti Fides de Viktor Orban et l’arrivée de l’Université Fudan-Chine, le 1er campus chinois ouvert en Europe.

L’un des principaux défis potentiels pour les universités qui souhaitent intégrer les valeurs européennes dans leur communication est que le sujet International/Erasmus+/Valeurs européennes doit être intégré dans la stratégie de communication globale et ne pas être « le truc en plus ».

Comment communiquer sur le programme Erasmus ?

50% des freins sont liés à des problèmes de communication, entre trop d’infos confuses et pas assez d’infos utiles et trop souvent les mêmes et pas assez de nouveaux profils. Mathilde Bégrand estime que le levier européen du programme Erasmus n’est pas le seul point d’entrée pour la communication, plusieurs axes peuvent être développés :

  1. Susciter des mobilités au sein des personnels et pour les enseignants-chercheurs, c’est un apport professionnel et personnel, qui renforce le sentiment d’appartenance, c’est un outil pédagogique puissant pour la transmission des valeurs par l’expérience vécue, un « apprentissage par la pratique ».
  2. Valoriser l’engagement des personnels dans les projets pédagogiques, comme monter un master, lutter contre le décrochage scolaire, autant d’opportunités de financement européen.
  3. Développer l’engagement européen des établissements, en tant que source d’attractivité : la place dans le classement Développement durable des universités est une opportunité de candidatures.
  4. Travailler sur la reconnaissance des acteurs mobilisés, des résultats de recherche et des talents attirés.

Intégrer l’Europe dans les stratégies de communication des universités apparaît autant comme un impératif stratégique et budgétaire qu’une opportunité de rayonnement et d’attractivité.

Décryptage de la communication de crise au cœur déjà du second mandat d’Ursula von der Leyen

Après un premier mandat d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne profondément marqué par la gestion de crises successives, la communication de crise dans son second mandat demeure non seulement une nécessité opérationnelle mais aussi un enjeu politique. Les crises exigent des actions décisives, mais également une communication claire, rapide et rassurante pour préserver la confiance publique, justifier les réponses politiques et cultiver la solidarité. La capacité de l’Union européenne à (re)gagner le soutien citoyen en période de turbulence dépend intrinsèquement de la manière dont ses dirigeants communiquent. Alors que le style de communication du premier mandat a démontré une capacité à centraliser les réponses, comment cette approche évolue-t-elle face aux pressions continues et aux controverses potentielles, et quel équilibre sera trouvé entre la projection de force et la transparence nécessaire ?

Naviguer les turbulences externes et internes : études de cas

Si l’armure a brillé sous les projecteurs des sommets internationaux, elle a parfois grincé dans les couloirs feutrés de la politique intérieure européenne. Peut-on être à la fois le porte-étendard inflexible de l’UE à l’extérieur et maîtriser l’art de la posture (presque) martiale et ne pas être la championne de la transparence et de l’écoute à l’intérieur ? C’est tout l’enjeu.

Étude de cas 1 : la réponse aux menaces tarifaires américaines

Face aux mesures commerciales restrictives de la part des États-Unis, et a fortiori avec la dernière annonce de placer des tarifs à 50% sur les importations européennes aux Etats-Unis dès début juin, la stratégie de communication de crise n’apparaît pas suffisamment décisive pour réagir et riposter, alors qu’il s’agit d’une compétence exclusive confiée par les Etats-membres à l’UE.

Le défi de la stratégie de communication devrait viser à projeter force et unité pour dissuader, tout en maintenant la porte ouverte à la diplomatie et en atténuant les dommages économiques. Le risque d’apparaître dans une position objectivement de faiblesse essentiellement réactive devrait être compensé par une pédagogie sur les moyens à la disposition de l’UE et la démarche collective solidaire entre les États-membres.

Étude de cas 2 : la communication de crise continue sur la guerre en Ukraine

Alors que la guerre d’agression russe se poursuit et que des inquiétudes émergent quant à une possible « fatigue de la guerre » ou un affaiblissement du soutien international, la communication reste essentielle. La stratégie de von der Leyen consiste invariablement à présenter le conflit comme une menace existentielle non seulement pour l’Ukraine, mais pour l’Europe entière. Le message central est celui d’un soutien indéfectible de l’UE à l’Ukraine « aussi longtemps que nécessaire », en insistant sur l’unité et la résolution des États membres. La communication met activement en lumière les mesures de soutien concrètes : aide financière, coordination des fournitures militaires, sanctions contre la Russie, et efforts pour l’intégration du marché énergétique ukrainien à celui de l’UE. La lutte de l’Ukraine est constamment liée à la défense des valeurs et des intérêts sécuritaires européens. Les grandes initiatives de défense de l’UE, comme le plan « ReArm Europe », sont également présentées, en partie, comme des mesures nécessaires pour renforcer le soutien à l’Ukraine. Des actions symboliques, telles que les visites à Kyiv ou les déclarations conjointes avec les dirigeants ukrainiens, sont utilisées pour renforcer le message de solidarité

Le défi principal est de maintenir le soutien politique et public pour cet engagement à long terme, face aux pressions domestiques et internationales concurrentes. La communication de crise vise à persuader les opinions publiques européennes de la nécessité de ce soutien continu, tout en signalant une détermination sans faille aux acteurs externes comme la Russie et les États-Unis.

Étude de cas 3 : la gestion des controverses internes

Sur le front intérieur, l’armure se fissure et la communication de crise version von der Leyen montre ses limites. La tendance à la centralisation, au contrôle, voire au secret, peut se retourner contre elle :

L’incident de la pneumonie en janvier 2025 : Lorsque von der Leyen a été hospitalisée pour une pneumonie, son équipe de communication aurait minimisé ou occulté la situation. De plus, elle n’a pas formellement délégué le contrôle de la Commission pendant son absence. Cette approche suggère une stratégie privilégiant le maintien d’une image de leadership ininterrompu et de stabilité institutionnelle, potentiellement au détriment de la transparence. Cette gestion a suscité des critiques de la part d’observateurs qui l’ont jugée excessivement secrète.

La démission de Thierry Breton : Le départ du Commissaire Thierry Breton aurait été précipité par sa décision de publier sur X une lettre d’avertissement à Elon Musk concernant la mise en œuvre d’enquêtes, sans coordination préalable avec le cabinet de von der Leyen. Par la suite, celle-ci aurait informé le Président français Emmanuel Macron qu’elle ne pouvait plus travailler avec M. Breton. Cet incident, communiqué principalement par des canaux internes et diplomatiques plutôt que par des déclarations publiques, souligne le contrôle très centralisé de la communication au sein de son administration et suggère une faible tolérance pour les actions perçues comme sapant ce contrôle ou défiant son autorité.

L’affaire des SMS avec le PDG de Pfizer : D’emblée dotée d’un nom dédiée, l’une de plus importantes crises, le «Pfizergate » incarne tous les travers de la présidente de la Commission européenne : non seulement la classique culture du secret mais en l’occurrence la destruction des échanges de SMS. Le Tribunal de la Cour de justice vient de juger que ces SMS existaient bel et bien et qu’Ursula von der Leyen a menti et la Commission avec elle. La tactique de l’évitement et le traitement par le mépris n’ont pas suffit à faire taire les critiques, dorénavant légitimes, car confirmées par les juges européens.

Ces épisodes révèlent une constante : une préférence pour le contrôle, parfois au détriment de la transparence. Le « Kabinett » von der Leyen, souvent comparé à une forteresse bien gardée, a tendance à vouloir tout maîtriser, tout verrouiller. C’est humain, surtout en temps de crise. Mais c’est aussi un risque.

Pour une communication de crise (vraiment) éclairée

Si Ursula von der Leyen veut marquer son second mandat d’une pierre blanche en matière de communication, voici quelques modestes suggestions, garanties sans éléments de langage officiels :

1. Un soupçon d’humour et d’autodérision : Sérieux ne veut pas dire ennuyeux. L’Europe est souvent perçue comme une machine complexe et technocratique. Un peu de légèreté, une pointe d’humour (même sur soi-même !) peut rendre le message plus accessible, plus humain. Et franchement, ça nous ferait du bien à tous.

2. Ouvrir (un peu plus) les fenêtres du Berlaymont : La transparence n’est pas un gros mot. C’est même la meilleure amie de la confiance. Expliquer les décisions, même complexes, même impopulaires. Reconnaître les erreurs quand il y en a. Le public est plus intelligent qu’on ne le pense. Et un peu d’air frais n’a jamais fait de mal à personne.

3. Jouer la carte de l’empathie (la vraie, pas celle qui est calculée) : Les citoyens ne sont pas des statistiques. Derrière les grandes politiques, il y a des vies, des inquiétudes. Une communication qui parle au cœur autant qu’à la raison est une communication qui porte. Un zeste d’humilité ne ferait pas de mal non plus. La rencontre à Bruxelles avec les victimes des inondations en Espagne après le congrès du PPE va dans la bonne direction.

4. Faire confiance à son équipe (et au-delà) : La centralisation a ses vertus, mais elle a aussi ses limites. Déléguer la parole, encourager les Commissaires à s’exprimer (quitte à ce qu’ils fassent parfois une petite « boulette » – c’est ça aussi, la démocratie !), c’est montrer une Europe plurielle et vivante.

5. Accepter la critique et le débat : Le Parlement européen n’est pas un paillasson. Les journalistes ne sont pas (tous) des ennemis. Les ONG ne sont pas (toujours) des empêcheurs de tourner en rond. Le débat contradictoire est le sel de la démocratie. Une communication qui l’accepte, voire le stimule, est une communication mature.

La communication de crise reste donc un pilier central de la présidence von der Leyen, particulièrement efficace pour projeter l’unité et la détermination de l’UE face aux menaces extérieures comme la guerre en Ukraine ou les potentiels différends commerciaux. Cependant, la gestion des enjeux internes révèle une approche privilégiant le contrôle sur la transparence, une tendance à la centralisation potentiellement renforcée par la nature même des crises.

Le véritable leadership éclairé pour un second mandat pourrait résider dans la capacité à affiner l’équilibre entre d’une part, rapidité et centralisation nécessaires en pleine tempête et d’autre part, maintenir la confiance à long terme exige aussi une communication qui intègre davantage de transparence et de réceptivité, même lorsque les sujets sont sensibles. Naviguer les crises futures demandera non seulement de la résolution, mais aussi une communication subtile capable de maintenir la cohésion interne et la crédibilité externe dans un monde de plus en plus complexe et contesté.

En conclusion, Ursula von der Leyen a prouvé qu’elle savait être une « guerrière » de la communication en temps de crise externe. Le défi de son second mandat sera de devenir aussi une « pacificatrice » tissant des liens en interne, une championne de la transparence et de l’écoute. Car la véritable force de l’Union européenne ne réside pas seulement dans sa capacité à projeter une image d’unité face au monde, mais aussi dans sa capacité à convaincre ses propres citoyens de la justesse de son action, même (et surtout) quand les temps sont durs. Et pour cela, il faut plus qu’une armure : il faut une âme. Et une communication qui la révèle.