C’est une petite révolution de palais qui pourrait bien changer radicalement la façon dont l’Europe s’adresse à nous — et surtout, la façon dont elle nous écoute. Alors que les regards sont tournés vers les grands titres de l’actualité géopolitique, une bataille technique mais cruciale se joue dans les coulisses de la Commission européenne autour du concept de « Better Regulation » (Mieux légiférer).
Derrière ce jargon technocratique se cache une question fondamentale pour tout communicant public : au nom de l’urgence et de la compétitivité, doit-on sacrifier le temps du débat ? une récente soumission à la Commission européenne, portée par le Professeur Alberto Alemanno (HEC Paris) et un collectif d’universitaires, tire la sonnette d’alarme craignant un glissement dangereux : l’institutionnalisation de l’exception. Décryptage des enjeux et de leurs conséquences…
Le phénomène « Omnibus » : le fichier ZIP législatif
Pour comprendre l’enjeu, il faut décrypter la nouvelle méthode à la mode : les paquets « Omnibus ». Imaginez que vous deviez expliquer une réforme complexe. Au lieu de présenter trois lois distinctes — une sur l’environnement, une sur le numérique, une sur la santé — la Commission décide de tout compresser dans un seul fichier géant, au nom de la « simplification ». C’est ce qui se passe dorénavant pour les législations européennes. Le papier de recherche souligne que 85% des propositions législatives de 2024 ont été faites sans étude d’impact.
Du point de vue de la communication, c’est un cauchemar. Une étude d’impact, c’est la base factuelle qui permet d’expliquer le pourquoi d’une décision. Si vous supprimez l’étude d’impact, vous supprimez le narratif de la preuve. Vous demandez aux citoyens de croire l’institution sur parole. Si vous ne parvenez pas à problématiser un sujet, à faire en sorte qu’il y ait des problèmes à résoudre, vous ne serez pas en mesure de rassembler un public autour du sujet.
Le mirage de l’urgence géopolitique
L’argument de la Commission est séduisant : le monde est volatile, la géopolitique est brutale, l’économie européenne décroche. Il faut aller vite. C’est le narratif de « War Room ». Mais, cette urgence est souvent « auto-générée ». Illustrons concrètement : le paquet Omnibus sur la sécurité alimentaire proposé fin 2025 a fait l’objet d’une consultation publique réduite à 4 semaines (au lieu des 12 réglementaires), basée sur un document de 5 pages, pour des changements majeurs.
La conséquence immédiate est l’asymétrie d’accès. Qui est capable de réagir en 4 semaines à une réforme technique ? Les grands cabinets de lobbying et les fédérations industrielles bien staffées. Qui est laissé sur le carreau ? Les ONG, la société civile, les citoyens.
Les chiffres cités dans le document sont cruels : lors des « reality checks » (vérifications de terrain) pour le paquet numérique, la Commission a rencontré 114 représentants du business contre seulement 9 organisations de la société civile. Ce déséquilibre est une bombe à retardement. Il nourrit le procès en illégitimité, l’idée d’une Europe « vendue aux lobbies » et déconnectée de l’intérêt général.
Une évolution institutionnelle qui pose un défi structurel à la communication de l’UE
L’argument en faveur de l’efficacité narrative :
L’agilité perçue : dans un monde de crises permanentes, l’UE souffre d’une image de lourdeur. Accélérer les processus (« fast-track ») permet de montrer une Europe qui « délivre ». C’est le « Delivery » avant la « Democracy ».
La simplicité du message : le concept de « Simplicity by design » est, sur le papier, un rêve de vulgarisation. Moins de normes, moins de lourdeurs. C’est un message audible pour les PME et les citoyens exaspérés par la bureaucratie.
Le risque systémique de rupture de confiance :
L’opacité structurelle : la technique Omnibus brouille les pistes. En mélangeant des simplifications techniques avec des reculs politiques majeurs (sur le climat ou les droits sociaux), on rend la loi illisible. On ne peut plus communiquer clairement sur « ce que fait l’Europe » si personne ne comprend ce qu’il y a dans le paquet.
La violation du contrat de confiance (article 11 TUE) : le Traité oblige l’UE à mener de « larges consultations ». En transformant la consultation en formalité bâclée, on transforme les parties prenantes en opposants. On passe d’une communication de co-construction à une communication de gestion de crise.
La fragilité juridique comme risque réputationnel : Si, comme le prédit Alemanno, ces lois sont annulées par la Cour de Justice pour défaut de procédure (violation du principe de proportionnalité), l’effet boomerang sera terrible. Rien n’est pire pour l’image de l’UE qu’une incompétence juridique validée par des juges.
La procédure est politique. En voulant « mieux légiférer » plus vite, l’UE risque de « mal communiquer » durablement.
La communication européenne ne peut pas se résumer à faire de la pédagogie sur des décisions déjà prises en petit comité. Elle doit être l’organe qui garantit que la voix des citoyens a été entendue avant la décision. Si l’on coupe le micro aux corps intermédiaires, on ne doit pas s’étonner qu’ils finissent par hurler dans la rue ou dans les urnes.
Recommandations opérationnelles
S’inspirant des conclusions juridiques du rapport Alemanno, voici comment traduire cela en stratégie de communication et d’engagement :
Sanctuariser les 12 semaines de consultation : C’est le « Golden Standard » de l’OCDE. Réduire ce délai, c’est admettre publiquement que l’avis des citoyens est accessoire. D’un point de vue communication, il vaut mieux retarder un texte de deux mois que de passer les deux années suivantes à se défendre d’avoir exclu la société civile.
Transformer les « Reality Checks » en panels représentatifs : si l’on veut simplifier, il faut demander à tout le monde, pas seulement à ceux qui ont les moyens de répondre. Les directions de la communication doivent pousser pour que ces panels incluent des citoyens tirés au sort ou des ONG.
Expliquer l’Omnibus : si l’on doit utiliser des paquets législatifs complexes, la charge de la preuve augmente. Il faut produire des documents de synthèse « Executive Summaries » qui listent explicitement, en langage clair, non seulement les avantages techniques mais aussi les changements politiques substantiels cachés dans le paquet. La transparence est le seul antidote à la suspicion.
Réhabiliter l’étude d’impact comme outil de communication : c’est elle qui contient les arguments factuels pour défendre la légitimité de l’action publique. Pas de données = pas de défense possible face aux fake news.
L’Europe a besoin de rapidité, certes. Mais la démocratie a besoin de temps. Le temps de l’écoute et du dialogue citoyen n’est jamais du temps perdu.
Rare moment de lucidité, quand la Commission von der Leyen II présente simultanément son « Bouclier européen de la démocratie » et sa « Stratégie pour la société civile », deux textes pour acter une rupture copernicienne : la démocratie n’est plus un acquis, un préambule de nos traités ; elle est un système vivant, sous tension, qu’il faut activement défendre, nourrir et renforcer.
L’ambition est immense et, il faut le dire, salutaire. D’un côté, le bouclier, une initiative conjointe avec le Haut Représentant, adopte une posture défensive, quasi martiale. Il s’agit de « renforcer la connaissance de la situation et la capacité de riposte », de lutter contre la manipulation de l’information et l’ingérence étrangère (FIMI), de protéger l’intégrité de nos élections et la liberté de la presse. La création d’un « centre européen pour la résilience démocratique » en est la pièce maîtresse, une sorte de SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers Europe) pour notre écosystème informationnel. C’est la doctrine de la forteresse.
De l’autre, la stratégie pour la société civile propose une approche que l’on pourrait qualifier d’organique. Il s’agit de cultiver le terreau démocratique. L’accent est mis sur le dialogue, le soutien et la protection des organisations de la société civile (OSC), ces corps intermédiaires qui constituent la fibre de nos démocraties. La « plateforme de la société civile » et, surtout, le programme AgoraEU, doté d’un budget prévisionnel de 9 milliards d’euros pour 2028-2034, sont les instruments de cette politique de vitalité. C’est la doctrine du jardin.
Le diagnostic qui sous-tend cette double initiative est simple. Nos démocraties sont menacées de l’extérieur par des régimes autoritaires qui ont fait de la désinformation une arme de déstabilisation massive. Elles sont rongées de l’intérieur par une défiance croissante, un rétrécissement de l’espace civique et une polarisation qui fracture le débat public. La Commission européenne a raison sur le fond : il faut à la fois un bouclier et un terreau fertile.
Pourtant, à la lecture de ces deux communications distinctes, une schizophrénie narrative apparaît. Les deux stratégies sont présentées comme complémentaires, mais leurs logiques profondes, leurs lexiques et leurs imaginaires semblent évoluer en parallèle, sans jamais vraiment fusionner. La sémantique sécuritaire et régalienne du Bouclier (menaces, détection, riposte, coordination, résilience) côtoie celle, plus ouverte et décentralisée, de la société civile (engagement, participation, dialogue, épanouissement, diversité).
Cette juxtaposition, aussi logique soit-elle sur le plan administratif, constitue une faiblesse stratégique majeure. Elle risque de créer une division du travail stérile : aux institutions le hard power de la défense démocratique, aux citoyens et à leurs organisations le soft power de l’animation démocratique. Or, cette division est un leurre. Une organisation de la société civile qui lutte contre la désinformation sur le terrain n’est-elle pas le soldat le plus efficace du Bouclier ? Inversement, les mesures de surveillance et de contrôle, si nécessaires soient-elles pour contrer les FIMI, ne risquent-elles pas, si elles sont mal conçues ou mal communiquées, d’être perçues comme une menace pour les libertés que la société civile s’efforce de défendre ?
Le non-dit de cette architecture en deux piliers est le risque de l’instrumentalisation. Dans le meilleur des cas, les OSC sont vues comme de simples relais des politiques de l’UE ; dans le pire, comme des variables d’ajustement ou des « dommages collatéraux » potentiels des impératifs de sécurité. Nous laissons ainsi s’installer une dichotomie stérile entre la « démocratie qui protège » et la « démocratie qui participe ». L’enjeu de la prochaine décennie sera précisément de dépasser ce clivage pour articuler un récit unifié.
De la forteresse au métabolisme : vers un bouclier vivant
L’angle mort de l’approche actuelle est son caractère mécanique. On conçoit la défense démocratique comme l’assemblage de pièces : un centre d’expertise ici, une plateforme de dialogue là, des financements, des protocoles, des boîtes à outils. C’est une vision d’ingénieur, nécessaire mais insuffisante. Pour passer de la juxtaposition à la synergie, nous devons changer de métaphore et passer de la mécanique à la biologie. Nous devons construire le narratif du bouclier vivant, un système de défense dont la solidité ne provient pas seulement de la dureté de son matériau externe, mais de sa capacité interne à se régénérer, à s’adapter et à se renforcer. C’est un bouclier qui n’est pas une simple carapace inerte, mais un écosystème antifragile en soi.
Dans cette perspective, la vigueur du terreau civique n’est pas un « complément » à la défense ; elle en est la condition de possibilité.
La résilience comme métabolisme : Une société civile dense, diverse et critique est le système immunitaire de la démocratie. Ce sont les OSC locales, les journalistes d’investigation, les fact-checkers indépendants, les éducateurs aux médias qui, bien avant les centres d’alerte bruxellois, détectent les signaux faibles d’une campagne de désinformation, développent les anticorps critiques et « vaccinent » les populations par l’éducation et le débat. La force du Bouclier ne se mesure pas seulement à sa capacité à bloquer une attaque, mais à la vitesse à laquelle l’organisme social tout entier y réagit. Les 9 milliards d’euros du programme AgoraEU ne sont donc pas une subvention au secteur associatif ; ils sont l’investissement le plus stratégique dans l’infrastructure de notre défense.
La légitimité comme nutriment : Inversement, le Bouclier ne peut être efficace que s’il est perçu comme légitime par ceux qu’il protège. Une défense démocratique menée en silo, dans l’opacité des cercles d’experts sécuritaires, créerait inévitablement la suspicion. Elle serait elle-même la cible de campagnes de désinformation l’accusant d’être un outil de censure ou de contrôle orwellien. La Stratégie pour la société civile, avec ses mécanismes de dialogue et de transparence, n’est donc pas un exercice de relations publiques. C’est le processus vital qui irrigue le Bouclier en confiance et en légitimité, sans lesquelles il se fissurerait de l’intérieur. Le dialogue constant avec les OSC n’est pas une consultation ; c’est le monitoring en temps réel de la santé démocratique du Bouclier.
Le concept de bouclier vivant nous permet de définir un modèle européen de défense démocratique unique au monde, qui se distingue radicalement de ses concurrents.
Face au modèle de la « grande muraille numérique » chinoise (un bouclier totalitaire qui stérilise le terreau), l’Europe oppose un bouclier poreux et intelligent, qui tire sa force de la vitalité de ce qu’il protège.
Face au modèle américain, souvent caractérisé par une forme de « chaos libéral » (un terreau d’une vitalité exceptionnelle mais un bouclier national troué et une réponse publique fragmentée), l’Europe propose une architecture organisée, un projet collectif.
Ce modèle est intrinsèquement aligné sur les valeurs cardinales que l’Union prétend défendre. Il est durable, car auto-régénérant. Il est fondé sur l’intérêt public, car il protège l’espace commun du débat. Il est basé sur la diversité, car il reconnaît que la résilience naît de la multiplicité des acteurs et non de l’uniformité. Et il doit, pour fonctionner, être accessible, c’est-à-dire compréhensible et appropriable par chaque citoyen.
La tâche des communicateurs institutionnels, des stratèges et des leaders d’opinion est désormais claire : il faut cesser de commenter les deux stratégies comme des initiatives distinctes et commencer à tisser le fil narratif unique du Bouclier Vivant. Il ne s’agit pas de nier les spécificités de chaque instrument, mais de les articuler dans une vision d’ensemble cohérente et inspirante.
Trois principes pour une doctrine du bouclier vivant
Passer de la vision à l’action exige une discipline narrative rigoureuse. Il ne suffit pas d’adopter une nouvelle métaphore ; il faut en décliner la logique dans chaque acte de communication. Voici trois principes opérationnels pour construire la doctrine du Bouclier Vivant.
1. Intégrer, ne pas juxtaposer : la communication comme pont
Le premier principe est de briser les silos narratifs. Chaque communication doit devenir un pont entre les deux mondes de la défense et de la vitalité civique.
Il faut créer une identité visuelle et sémantique commune pour l’ensemble des actions du « Bouclier de la démocratie » et de la « Stratégie pour la société civile ». Un logo partagé, un slogan unificateur (« Un bouclier vivant pour notre démocratie » ?), un hashtag unique pour les réseaux sociaux. L’objectif est de rendre instinctive, pour le public comme pour les parties prenantes, l’idée que ces deux ensembles ne font qu’un.
Lorsqu’on annonce une action du Centre européen pour la résilience démocratique (ex: un rapport sur les menaces de FIMI avant une élection), le communiqué de presse et les éléments de langage doivent systématiquement inclure un volet sur le rôle crucial des OSC locales et des journalistes dans la détection et le contre-discours, en citant des exemples concrets d’initiatives financées par l’UE (via CERV ou AgoraEU).
Inversement, lors de l’annonce d’un appel à projets d’AgoraEU, la communication ne doit pas se limiter à un discours sur « l’engagement citoyen ». Elle doit explicitement cadrer ce financement comme une contribution directe au « renforcement de la première ligne de défense de notre démocratie ». Chaque euro versé à une OSC doit être présenté comme un investissement dans notre sécurité collective.
2. Incarner, ne pas abstraire : la communication comme récit
Le deuxième principe est de traduire les concepts abstraits en récits humains. « Résilience démocratique », « espace civique », « FIMI » sont des termes d’experts qui laissent le citoyen de marbre. Le Bouclier Vivant, pour être compris et soutenu, doit avoir des visages.
Il faut passer d’une communication de « policy » (centrée sur les mécanismes et les règlements) à une communication de « story » (centrée sur les acteurs et les impacts). La Commission doit devenir le curateur en chef des histoires du Bouclier Vivant.
Identifier et mettre en lumière les « héros du quotidien » de la démocratie européenne. Raconter, via des formats vidéo courts, des reportages, des podcasts, l’histoire de cette bibliothécaire en milieu rural qui, grâce à une formation soutenue par l’UE, a monté un atelier d’éducation aux médias pour les seniors de son village. Montrer ce collectif de jeunes qui a développé une application pour tracer le financement des publicités politiques locales. Incarner le fact-checker qui subit des poursuites-bâillons (SLAPPs) et qui est défendu par un réseau d’avocats pro-bono connecté via une plateforme européenne.
Ces histoires ne sont pas des anecdotes. Elles sont la preuve tangible que le Bouclier Vivant fonctionne. Elles rendent la stratégie accessible, émotionnellement engageante et infiniment plus mémorable qu’un schéma institutionnel. Elles montrent, et ne se contentent pas de dire.
3. Activer, ne pas informer : la communication comme levier d’engagement
Le troisième principe est le plus ambitieux. Il s’agit de faire de la communication non pas une simple courroie de transmission de l’information, mais un outil d’activation des citoyens. L’objectif final n’est pas que les Européens sachent que l’UE défend la démocratie, mais qu’ils se sentent eux-mêmes les acteurs de cette défense.
Toute communication doit comporter, implicitement ou explicitement, un appel à l’action. Il faut passer d’un paradigme de l’audience passive à celui de la communauté active. Le citoyen n’est pas un spectateur du Bouclier, il en est une cellule.
La communication publique du Centre européen pour la résilience démocratique ne doit pas se limiter à des analyses de menaces. Elle doit proposer des « gestes qui sauvent » démocratiques : « Comment vérifier une image en 30 secondes ? », « Les 3 signes qui doivent vous alerter sur un compte suspect », « Où trouver des sources d’information fiables sur tel sujet ? ». Il s’agit de fournir des outils simples et pratiques qui donnent aux citoyens un sentiment d’agentivité (agency).
Connecter les initiatives. Le « portail multilingue » sur la participation citoyenne et le « hub européen de la civic tech » prévus par la stratégie ne doivent pas être de simples répertoires. Ils doivent être activement promus comme les « armureries » du citoyen, où chacun peut trouver les outils pour jouer son rôle. La communication doit systématiquement renvoyer vers ces plateformes, créant un écosystème digital où l’information mène à l’action.
La double initiative de la Commission européenne est un acte politique d’une importance historique. Elle pose les fondations administratives et financières d’une défense démocratique à l’échelle du continent. Mais les plans d’architecte, aussi brillants soient-ils, ne suffisent pas à bâtir une cathédrale qui inspire et rassemble. C’est le rôle du récit.
Notre tâche, en tant que professionnels de la communication et stratèges, est de transformer ces deux piliers parallèles en une arche unique et puissante. En adoptant la doctrine du bouclier vivant, en intégrant systématiquement la défense et la vitalité, en incarnant nos politiques dans des récits humains et en cherchant constamment à activer plutôt qu’à simplement informer, nous pouvons doter ce projet européen d’une âme.
Nous pouvons construire un récit où la sécurité ne s’oppose pas à la liberté, mais la rend possible ; où la participation citoyenne n’est pas une option, mais une stratégie de défense ; où chaque citoyen, à son échelle, se sent investi d’une mission. Le défi est immense, à la mesure de la créativité et de la subtilité que nos adversaires déploient. Pour la première fois, l’Europe se donne les moyens de leur répondre non seulement avec des outils, mais avec une vision. A nous de lui donner une voix.
Dès les premiers jours de 2026, nous vivons un moment de « stupeur », pas seulement de la surprise Trump, mais celle de l’inadéquation de l’Union européenne. L’appareil institutionnel européen, formidable machine à produire de la norme et du compromis, percute aujourd’hui un mur de réalité qu’il n’a pas anticipé. Ce mur, c’est le retour brutal de l’Histoire sous sa forme la plus primitive : la volonté de puissance incarnée. Nous avons passé des décennies à polir un récit de « puissance normative », persuadés que le monde convergerait vers nos standards par la seule force de la raison. Nous avions tort de cette innocence stratégique. Le monde a basculé dans le « paradigme Trump/Musk ». Ce n’est plus un monde de règles, c’est un champ de bataille narratif où la souveraineté technologique et la disruption culturelle dictent la loi. Face à cela, la communication européenne est en échec système. Elle continue de jouer aux échecs quand l’adversaire pratique le MMA.
Comment déconstruire notre logiciel obsolète pour proposer une refonte radicale de notre posture : passer de la gestion administrative des crises à l’incarnation stratégique de notre destin ?
Le théâtre des ombres et la dissonance cognitive
Le symptôme le plus éclatant de notre faillite narrative tient en une image, devenue un cas d’école de la communication de crise ratée. Cet archétype du déni, c’est la photo « pouce levé » d’Ursula von der Leyen, sourire aux lèvres, lors de l’accord US-UE sur les tarifs l’été dernier, que les parlementaires européens sont en train de remettre en question compte-tenu des développements concernant le Groenland. À l’arrière-plan de cette photo, Sabine Weyand, la directrice générale du commerce, est vêtue de noir, le visage grave, presque funèbre. Qui d’entre les deux incarne le réel ? Cette dissonance visuelle est dévastatrice. Elle hurle au monde que l’Europe préfère une victoire optique à une vérité stratégique. Nous sommes piégés dans une diplomatie du « pouce levé » alors que nos intérêts vitaux sont enterrés en arrière-plan.
Notre impuissance européenne découle d’une asymétrie structurelle dans la fabrication du récit. D’un côté, le paradigme Trump/Musk fusionne puissance d’État et géants technologiques afin de tordre la réalité (via l’IA, l’algorithme, ou le tweet présidentiel) pour la conformer à leur intention. De l’autre, l’Europe souffre d’une dépendance intellectuelle et d’une diplomatie publique insuffisante où le récit institutionnel ne fait pas le lien entre la menace géopolitique et la réalité.
L’ère de l’intention : le choc des archétypes
Si nous ne changeons pas de logiciel, l’Europe cessera d’être un sujet de l’Histoire pour en devenir l’objet.
Donald Trump incarne l’archétype du Titan. Dans la mythologie, le Titan est une force brute, antérieure aux lois des dieux olympiens. Il ne demande pas la permission ; il façonne la matière. Quand Trump parle d’acheter le Groenland, il pose un acte de profondeur stratégique. Il vise à verrouiller l’Atlantique Nord et l’accès aux ressources arctiques, cohérent avec sa « sphère d’influence occidentale ».
Face à cela, l’UE joue l’archétype du Greffier. Elle brandit le droit international, les traités, la rationalité. Mais le Greffier ne peut pas arrêter le Titan. Le Titan se nourrit du chaos ; le Greffier en est paralysé. Le combat ne se joue plus seulement sur les tarifs douaniers ou les normes. Il se joue sur la capacité à imposer une fiction qui devient réalité. Les États-Unis utilisent leur industrie culturelle et technologique pour « renverser le script » et saturer l’espace cognitif. Ils créent des prophéties auto-réalisatrices.
L’Europe, elle, est « intellectuellement dépendante ». En l’absence de géants numériques propres et d’une doctrine de guerre informationnelle assumée, nous vivons dans le récit des autres. Nous sommes des locataires dans l’immeuble cognitif de la Silicon Valley. Si nous ne construisons pas notre propre maison, nous serons expulsés de l’Histoire.
La prospective est claire : d’ici 2030, si l’Europe ne produit pas une « Culture de Puissance » rivalisant avec le paradigme Trump/Musk, elle sera démembrée. Non pas par la guerre militaire, mais par l’incapacité de ses élites et de ses peuples à imaginer leur propre survie en dehors du parapluie américain.
Réarmer le récit européen : principes d’action
Il ne s’agit plus de « mieux communiquer ». Il s’agit de changer la nature même de notre présence au monde, sur la base de nouveaux piliers pour passer de la stupeur à la stratégie :
Principe 1 : l’incarnation et l’intention : Nous devons nommer les acteurs et décrypter leurs intentions. Qui est le patron du capitalisme mondial ? Quelle est l’intention stratégique de Xi Jinping sur nos infrastructures portuaires ? Quelle est l’intention de Trump sur l’OTAN ? La rupture consiste à remplacer un langage technocratique (statistique, passive) par un langage de la « volonté » (politique, active).
Principe 2 : l’antidote idéologique : Face à une Russie qui forge un concept fumeux de « Démocratie Souveraine » ou de la Chine et son fantasque « Rêve Chinois », nous devons produire nos propres concepts. L’autonomie stratégique doit être projetée comme une offre civilisationnelle au « Sud Global » : une alternative à la vassalisation des puissances américaine ou chinoise. Cela implique une rupture, assumer une part de conflictualité. Être européen, ce n’est pas être « gentil », c’est être libre.
Principe 3 : la fusion stratégique-corporate : Le divorce entre la bulle bruxelloise et le tissu économique européen est une faille de sécurité majeure. La diplomatie publique doit connecter les prévisions militaires et les chaînes de valeur des entreprises. L’IA et les données ne sont pas des « secteurs économiques », ce sont des lignes de front. Il faut transformer le risque géopolitique en intelligence économique partagée.
Principe 4 : sécuriser la profondeur stratégique : Le narratif doit revenir sur Terre. L’Europe n’est pas une idée abstraite, c’est un territoire. Il faut intégrer la vulnérabilité géographique dans notre récit. C’est l’avertissement du Groenland qui doit être pris au sérieux : l’Arctique, l’Atlantique Nord, la Méditerranée sont nos frontières vitales. Nous devons raconter une histoire où l’Europe protège son espace physique avec la même force qu’elle protège ses données. Cela implique de changer de logiciel pour ne plus réagir au Président américain mais agir selon notre propre horloge géographique.
Au final, la technocratie ne gagnera pas contre la mythologie. Si l’Europe veut survivre à l’ère des Titans, elle doit accepter de devenir elle-même une puissance incarnée : construire un « imaginaire instituant » qui permette aux Européens de ne plus être spectateurs de leur déclin, mais acteurs de leur renaissance. Nous avons la taille, nous avons l’économie, nous avons l’histoire. Il nous manque l’étincelle vitale d’un poing levé de détermination.
Après l’analyse des résultats du rapport de LLYC « DL 2.1: Single Voice, Fragmented Audience, Weak Reception », le moment est venu de repenser l’Europe comme un réseau, non comme un émetteur. La solution ne peut être de simplement remplacer « compétitivité » par « démocratie » dans les éléments de langage. Ce serait remplacer un slogan par un autre, sans changer la logique sous-jacente. L’enjeu est de passer d’une logique de diffusion à une logique de connexion.
1. Le détour par le protocole : quand le « comment » prime sur le « quoi »
Pour comprendre cette nouvelle approche, l’analogie la plus puissante est celle d’Internet. Le génie d’Internet ne réside pas dans le contenu qu’il transporte, mais dans le protocole qui définit un ensemble de règles communes qui permettent à des milliards d’appareils et de réseaux différents de communiquer de manière fiable et interopérable. C’est un standard qui crée les conditions de la conversation, sans en prédéterminer le contenu.
Appliquons cette idée à la communication européenne. Et si le rôle de la Commission n’était plus de produire le récit, mais de définir et de maintenir le « protocole narratif européen » ? Un protocole fondé sur les valeurs et les objectifs communs qui permette à des récits divers, locaux, nationaux et sectoriels de se développer tout en restant connectés au projet européen. Ce protocole assure que, même si un débat en Pologne porte sur la sécurité et un autre en Irlande sur la fiscalité des géants du numérique, les deux conversations se déroulent dans un cadre de référence partagé, utilisant une grammaire de valeurs communes et contribuant, chacune à sa manière, à la narration globale du projet.
2. L’Europe comme « stack » conversationnel
Poussons l’analogie technologique plus loin. On peut imaginer la communication européenne non plus comme une simple « application » (un message), mais comme un « stack » technologique conversationnel à plusieurs couches.
Couche 1 – Le protocole fondamental : le firmware : Les valeurs de l’article 2. C’est la couche la plus basse, la plus fondamentale et la moins négociable. Dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit, droits de l’homme. Ce n’est pas un thème de communication parmi d’autres ; c’est le système d’exploitation de l’Union. Chaque acte, chaque communication, chaque politique doit être une expression de ce protocole. Sa crédibilité repose sur une cohérence absolue entre les paroles et les actes.
Couche 2 – Les interfaces programmables : les APIs : les priorités stratégiques. Le Pacte Vert (Green Deal), la Décennie numérique, l’Union de la santé… Ce ne sont pas des slogans à imposer, mais des APIs (Application Programming Interfaces). Une API est une interface qui permet à différents logiciels de communiquer entre eux. De même, le Green Deal devrait être présenté comme un cadre, une ressource que les États membres, les villes, les entreprises et les citoyens peuvent « appeler » pour construire leurs propres solutions. La communication ne dit pas « Voici le Green Deal », mais « Voici comment le Green Deal vous permet de rénover vos logements, de développer une filière hydrogène dans votre région, de réduire votre facture énergétique ». Le récit central devient un outil au service des récits locaux.
Couche 3 – Les applications : les apps : les conversations citoyennes. C’est à ce niveau que se déroule la vie réelle des Européens. Le débat sur le prix de l’électricité en Belgique, sur la gestion de l’eau en Espagne, sur l’avenir de l’industrie automobile en Allemagne. Le rôle de la communication protocolaire n’est pas de remplacer ces conversations, mais de s’y connecter, de montrer comment les « APIs » européennes peuvent apporter des réponses et comment ces débats locaux s’inscrivent dans le cadre du « protocole » de valeurs partagées.
3. La résonance contre la portée (Resonance vs. Reach)
Ce changement de paradigme implique un changement d’indicateur de performance. Le modèle broadcast optimise la portée (reach) : combien de personnes ont vu notre message ? Le modèle protocolaire optimise la résonance : à quel point notre cadre a-t-il été adopté, adapté, et utilisé par des communautés pour construire leur propre sens ?
La résonance se produit lorsqu’un agriculteur français ne voit pas la Politique Agricole Commune comme une contrainte bureaucratique, mais comme un outil pour opérer sa transition agro-écologique. Elle se produit lorsqu’une start-up lituanienne utilise les standards du marché unique numérique pour se développer à travers l’Europe. Elle se produit lorsqu’une association de citoyens espagnols s’appuie sur la Charte des droits fondamentaux pour défendre l’environnement. La communication n’a pas « atteint » ces acteurs ; elle a résonné avec leurs propres aspirations, leur donnant un langage et des outils pour agir. C’est un objectif infiniment plus ambitieux, mais le seul qui soit durable.
Quelle doctrine opérationnelle pour une communication européenne protocolaire ?
Cette vision ne doit pas rester un concept abstrait. Elle se décline en une doctrine opérationnelle, en principes d’action clairs et mémorables pour les stratèges et les praticiens de la communication institutionnelle.
Principe 1 : Cartographier les résonances, pas seulement mesurer l’audience
L’écoute sociale (social listening) ne suffit plus. Compter les mentions et analyser les sentiments est un exercice du XXe siècle. L’enjeu est de passer à une intelligence narrative à l’échelle du continent. Il s’agit de cartographier en temps réel l' »archipel des conversations » :
Quels sont les cadres narratifs (frames) dominants dans chaque État membre sur un sujet donné ? (Par exemple, l’immigration est-elle cadrée comme une crise sécuritaire, une opportunité économique ou un impératif humanitaire ?)
Quelles sont les émotions motrices de ces conversations ? (La peur, la colère, l’espoir, la fierté ?)
Qui sont les « nœuds » influents de ces réseaux conversationnels ? (Pas seulement les politiciens et les grands médias, mais aussi les experts de niche, les créateurs de contenu, les leaders associatifs locaux).
Cela requiert des investissements massifs dans des technologies d’analyse sémantique et culturelle multilingues, mais surtout dans des équipes d’analystes culturels et politiques capables d’interpréter ces données et de transformer le « bruit » en signaux stratégiques. La première tâche de la communication n’est plus de parler, mais d’écouter avec une acuité radicale.
Principe 2 : Communiquer en « API » : fournir des cadres, pas des slogans
Chaque grande initiative européenne doit être systématiquement conçue et communiquée comme une « API ». Concrètement, cela signifie que pour chaque politique, le kit de communication principal ne devrait pas être un slogan, mais un « cadre d’adaptation narrative ». Ce cadre devrait répondre à une série de questions pour chaque public cible (gouvernement national, région, secteur industriel, association citoyenne) :
Quel problème local cela résout-il ? (Ex : « Cela vous aide à lutter contre les inondations dans votre vallée. »)
Quelles ressources cela met-il à votre disposition ? (Ex : « Voici le fonds X et l’expertise Y auxquels vous pouvez accéder. »)
Comment cela s’intègre-t-il à vos priorités nationales/locales ? (Ex : « Cela contribue directement à votre plan national de souveraineté énergétique. »)
Quel est le récit de succès que vous pouvez construire avec ? (Ex : « Vous pouvez devenir un leader européen de la rénovation thermique. »)
La communication devient un service, un acte d’empowerment narratif. On ne dit plus aux gens quoi penser, on leur donne les moyens de construire leur propre récit de succès européen.
Principe 3 : Investir dans les « nœuds » du réseau, pas seulement dans les canaux centraux
Une communication protocolaire est une communication distribuée. Le centre (Bruxelles) ne peut pas tout faire. Son rôle est d’identifier, de soutenir et de connecter les « nœuds » pertinents du réseau qui peuvent agir comme des traducteurs et des amplificateurs authentiques. Cela signifie un redéploiement stratégique des ressources :
Moins d’argent dans des campagnes publicitaires paneuropéennes descendantes.
Plus d’argent dans le financement de programmes de journalisme d’investigation européen, le soutien à des think tanks régionaux, la création de résidences pour des artistes et créateurs travaillant sur des thèmes européens, l’organisation de sommets pour les experts de la société civile, ou le renforcement des capacités des Représentations de la Commission en États membres pour qu’elles deviennent de véritables hubs de connexion narrative sur leurs territoires.
La Commission doit évoluer d’un rôle de diffuseur à un rôle de catalyseur et de connecteur de réseaux.
Principe 4 : Incarner le protocole : la cohérence des actes comme méta-récit
Enfin, le principe le plus important. Un protocole n’a de valeur que s’il est fiable. La moindre incohérence dans son application détruit la confiance et rend tout le système inopérant. Si le protocole est « État de droit », alors chaque décision, chaque négociation, chaque compromis politique doit être visiblement et rigoureusement cohérent avec ce principe. L’affaire du « Qatargate », les controverses sur l’application du mécanisme de conditionnalité, ou la perception d’un « deux poids, deux mesures » dans les relations internationales sont infiniment plus destructrices pour le récit européen que n’importe quelle campagne de désinformation. Car elles attaquent le protocole lui-même.
La communication la plus puissante de l’Europe n’est pas un discours ou un tweet. C’est l’acte de faire respecter ses propres règles de manière juste, transparente et prévisible. La cohérence des actes n’est pas une question de morale ; c’est le méta-récit fondamental qui sous-tend toute la crédibilité de la communication européenne. La direction générale de la communication (DG COMM) et le service du porte-parolat (SPP) doivent avoir le courage et le poids politique de signaler en interne lorsque des décisions politiques sont sur le point de violer le « protocole narratif » et de saper des années d’efforts de communication.
L’Union européenne se trouve à un carrefour narratif. Elle peut continuer à perfectionner sa « voix unique », à polir des messages qui, bien que cohérents, ne rencontrent qu’un écho de plus en plus faible dans un continent fragmenté. C’est la voie de l’isolement technocratique, une impasse élégante mais certaine.
Ou bien, elle peut embrasser une transformation plus profonde, plus audacieuse. Celle de renoncer au contrôle total du message pour devenir l’architecte humble mais essentiel d’un espace de conversation partagé. Adopter une communication protocolaire, c’est accepter le pluralisme européen non comme un problème à surmonter, mais comme une richesse à orchestrer. C’est substituer à l’ambition d’un discours monolithique celle, plus complexe mais plus féconde, de la résonance.
Ce changement n’est pas technique ; il est culturel. Il exige des institutions qu’elles passent d’une posture de diffusion à une posture d’écoute, d’une logique de contrôle à une logique de confiance, d’une obsession pour la voix unique à une quête passionnée de l’harmonie. Car le défi ultime n’est pas de faire en sorte que l’Europe parle d’une seule voix, mais de créer les conditions pour que 450 millions de voix puissent, ensemble, composer le prochain chapitre du récit européen.
Chaque mandat de la Commission européenne apporte son lot de slogans, de priorités et de stratégies de communication. Le rapport de LLYC « DL 2.1: Single Voice, Fragmented Audience, Weak Reception », agit comme un électrocardiogramme révélant une arythmie profonde entre le cœur institutionnel de Bruxelles et le pouls des citoyens européens.
1. Le fondement méthodologique : un scalpel analytique sans précédent
L’étude « VDL 2.1 » n’est pas un simple sondage, c’est une cartographie massive et multi-couches de la conversation européenne. Un diagnostic d’une précision quasi-laborantine dont la méthodologie devient un socle non-négociable de crédibilité.
Sa force réside dans la combinaison de quatre éléments clés :
Un corpus titanesque : L’analyse porte sur une période s’étalant de décembre 2024 à octobre 2025 et agrège plus de 21 millions de points de données. Ce volume inclut 851 discours de Commissaires, près de 1 600 publications du compte X officiel de la Commission, plus de 2,5 millions d’articles de presse en ligne et, surtout, plus de 18 millions de conversations citoyennes sur X (Twitter). L’échelle change la nature de l’observation ; nous ne regardons plus par le trou de la serrure, nous avons une vue panoramique.
Un triple faisceau d’analyse : La méthodologie distingue et compare systématiquement trois niveaux de conversation : l’institutionnel (ce que la Commission dit), le médiatique (ce que les médias relaient) et le citoyen (ce dont les Européens débattent). C’est cette triangulation qui permet de mesurer précisément la fracture et la déperdition du message.
Une sophistication technologique : L’étude mobilise des techniques d’intelligence artificielle et de big data. Un modèle de langage (LLM) a été utilisé pour analyser sémantiquement les discours et les catégoriser selon les sept priorités stratégiques de la Commission. Des outils de monitoring comme Brandwatch, couplés à des requêtes booléennes complexes et multilingues (23 langues officielles), ont permis de capturer et de structurer les conversations médiatiques et sociales avec une granularité inégalée.
Une rigueur sémantique et culturelle : Le simple comptage de mots-clés est dépassé. L’approche a consisté à définir des champs sémantiques pour chaque priorité, à construire des requêtes adaptées à chaque langue pour assurer la comparabilité, et à opérer une validation manuelle pour garantir la pertinence contextuelle.
C’est cette robustesse méthodologique qui nous autorise à dépasser le stade des impressions pour entrer dans celui de la certitude analytique. Les conclusions qui suivent sont des faits objectivés par une lecture rigoureuse des données.
2. L’orchestration d’une voix unique : anatomie du récit de la « compétitivité »
Le premier constat, éclatant, est le succès de la Commission dans l’ingénierie d’un message central. Près de la moitié (47%) de la communication orale des Commissaires est dédiée à la « compétitivité ». Ce n’est pas une simple préférence ; c’est une hégémonie narrative. Mais que signifie ce mantra ? L’analyse sémantique des discours nous le révèle : il s’agit d’un triptyque très spécifique : Innovation (thème le plus fréquent avec 437 occurrences), Investissements (252 occurrences) et Relations internationales (251 occurrences). Le récit de la compétitivité est donc celui d’une Europe qui doit innover technologiquement, attirer les capitaux et se positionner comme un bloc puissant sur la scène mondiale. C’est le langage du Forum de Davos, une vision économique et géopolitique de la puissance.
Cette cohérence est le fruit d’une discipline quasi-militaire. Le rapport souligne le caractère « transversal » de cette communication, irriguant les portefeuilles de nombreux Commissaires (cités nommément : Dombrovskis, Šefčovič) sous l’impulsion directe de la Présidente. La Commission agit ici comme un orchestre parfaitement réglé, où chaque instrument joue une variation de la même partition. C’est une performance de coordination indéniable.
3. Une adaptation de façade : la rigidité programmatique face au flux conversationnel
On pourrait penser que les canaux plus agiles comme les réseaux sociaux permettraient une plus grande adaptation. L’analyse du compte X de la Commission montre une tentative en ce sens. La « compétitivité » y est moins dominante (autour de 21%), au profit de « l’Europe dans le monde » (23%), signe d’une volonté de parler de diplomatie et d’action extérieure à une audience plus large.
Cependant, une limite cruciale de cet exercice s’impose : la stabilité éditoriale. Le diagramme de la « périodicité mensuelle » montre une distribution des thèmes qui reste quasi-identique mois après mois, de décembre 2024 à octobre 2025. Cette constance trahit une communication programmatique, planifiée, qui suit son propre calendrier éditorial et reste imperméable aux soubresauts, aux crises et aux changements de température de la conversation publique réelle. La Commission ne s’adapte pas au débat ; elle diffuse une grille de programmes diversifiée. C’est toujours du broadcast, simplement décliné sur plusieurs fréquences. Elle ne participe pas à une conversation, elle exécute un plan de communication.
4. L’épreuve des prismes nationaux : la réfraction médiatique du message européen
Une fois émis, ce message entre dans l’écosystème médiatique des 27 États membres. Et là, il ne se diffuse pas, il se réfracte. La carte de la couverture médiatique par pays est une démonstration magistrale de cet effet de prisme national. Le message unique de Bruxelles éclate en une multitude de spectres lumineux différents.
Prenons un exemple concret : la « sécurité et défense ». Ce thème, qui représente 16% des discours de la Commission, explose dans les médias de certains pays. Il constitue 67% de la couverture en Bulgarie, 68% en Lituanie, 56% en Slovaquie. Pour ces médias, l’UE est avant tout un enjeu de sécurité existentielle face à la Russie. Dans le même temps, ce thème ne représente que 25% de la couverture en Espagne et 24% au Portugal.
Inversement, la thématique « Démocratie et valeurs », relativement mineure dans la communication de la Commission (7% des discours), devient une préoccupation médiatique majeure en France (21% de la couverture) et en Espagne (13%), mais elle est quasi inexistante en Bulgarie (2%).
Les médias nationaux ne sont pas des relais passifs. Ce sont des filtres actifs, mus par les obsessions politiques, les angoisses historiques et le contexte géopolitique de leur audience. Ils sélectionnent, amplifient ou ignorent les messages de Bruxelles en fonction de leur pertinence pour le débat national. L’idée qu’un message unique puisse traverser ces 27 prismes sans être fondamentalement altéré relève de l’illusion.
5. Le verdict citoyen : un archipel d’anxiétés et la visualisation du gouffre
La dernière étape de la déperdition est la plus brutale. Si les médias réfractent, les citoyens, eux, vivent sur des îles conversationnelles distinctes. L’analyse des conversations sur X révèle un archipel d’anxiétés, avec deux grands continents émotionnels qui ignorent largement le message de la Commission.
Le continent « Acropolis » (Ouest/Sud) : En France, le thème « Démocratie et valeurs » domine outrageusement les conversations citoyennes sur l’UE, avec 46% des mentions. En Espagne, ce chiffre est de 44%. Pour ces citoyens, l’Europe se joue sur le terrain de l’État de droit, des libertés, d’une menace perçue comme interne. Ils débattent depuis l’Acropole, berceau de la démocratie, et craignent sa dégradation.
Le continent « Forteresse » (Est) : Changeons de longitude. En Lettonie, le thème qui écrase tout est la « Sécurité et défense », avec un chiffre stupéfiant de 71% des conversations. Il est de 68% en Slovaquie, 63% en Estonie, 64% en République tchèque. Pour ces citoyens, l’Europe est avant tout une forteresse, un rempart contre une menace extérieure tangible.
Ces deux continents ne se parlent pas, et aucun des deux ne parle de « compétitivité » (le thème oscille entre 1% et 4% dans la plupart de ces pays). La Commission, avec son récit économique optimisé, se retrouve à parler dans un désert conversationnel, équidistant de ces deux pôles d’anxiété majeure.
Le tableau final de comparaison agit comme la conclusion implacable de ce diagnostic. Il met les chiffres en face à face dans une colonne, visualisant le gouffre :
Thème
Discours Commission
Conversation citoyenne (X)
Compétitivité
47%
4%
Démocratie & Valeurs
7%
37%
Ces chiffres sont le sismogramme d’une rupture tectonique. Ils démontrent, avec la froideur des faits, l’épuisement d’un modèle de communication descendant. Le problème n’est pas un mauvais réglage. Le problème est le mode d’émission lui-même.
Au terme de cette radiographie de la conversation européenne, le diagnostic est sans équivoque, il met en lumière un paradoxe stratégique qui doit interpeller les architectes de la communication institutionnelle. D’un côté, une réussite technique indéniable : jamais la Commission n’avait atteint un tel niveau de discipline pour forger et diffuser une « voix unique », un message cohérent et martelé autour de la « compétitivité ». De l’autre, un échec de résonance manifeste : cette voix, si parfaitement orchestrée soit-elle, se perd dans une sphère publique fragmentée, où elle est perçue comme distante, voire inaudible.
Quelle voie de sortie contre la triple dissonance : thématique, temporelle et géographique ?
L’échec de la réception du message de la Commission n’est pas monolithique. Le rapport révèle une triple dissonance qui explique pourquoi le récit de la compétitivité ne parvient pas à « résonner pleinement ».
Une dissonance thématique : C’est la plus flagrante, chiffrée par l’étude. L’obsession institutionnelle pour la « compétitivité » (47 % des discours) se heurte à l’indifférence citoyenne (4 % des conversations). Le rapport souligne ici la « difficulté de traduire les concepts économiques en expériences quotidiennes pour les citoyens ». Le message central de la Commission est perçu comme abstrait, un concept de long terme qui ne répond pas aux préoccupations immédiates des Européens.
Une dissonance temporelle : Le rapport pointe « un paysage médiatique qui est de plus en plus rapide, favorisant l’urgent sur le structurel ». La compétitivité est, par essence, une ambition structurelle. Elle est écrasée dans le débat public par des sujets plus « tangibles » et « immédiats », des crises qui captent l’attention médiatique et citoyenne. La communication planifiée de la Commission est en décalage avec le rythme frénétique de l’écosystème informationnel.
Une dissonance géographique et émotionnelle : C’est peut-être l’apport le plus fondamental du rapport. Il identifie une « fragmentation du débat » qui n’est pas aléatoire, mais structurée par la géopolitique. Le rapport est explicite : « certains citoyens regardent vers l’extérieur pour se protéger des menaces externes » (le flanc Est, obsédé par la sécurité), tandis que « d’autres regardent vers l’intérieur à la recherche de garanties démocratiques » (l’Ouest et le Sud, préoccupés par l’État de droit). Le message unique de la compétitivité ne parvient à se connecter pleinement à aucune de ces deux grandes anxiétés continentales.
Quel fil conducteur pour la quête commune des valeurs fondamentales ?
C’est face à ce constat d’une fragmentation apparemment insurmontable que le rapport opère son pivot stratégique le plus important. Il nous invite à une « lecture plus profonde » qui révèle un « fil conducteur » unissant ces conversations éclatées : « une préoccupation partagée pour la préservation des valeurs fondamentales qui définissent l’Europe ».
Cette idée est cruciale. Que les citoyens lettons s’inquiètent de leur sécurité face à une menace extérieure ou que les citoyens français s’alarment pour l’avenir de leurs libertés civiles, les deux expriment, sous des formes différentes, un même attachement au modèle de société européen et une même peur de le voir disparaître. La conversation sur la sécurité à l’Est n’est pas qu’une question militaire ; c’est une conversation sur la préservation d’un mode de vie libre et démocratique. La conversation sur l’État de droit à l’Ouest n’est pas qu’une question juridique ; c’est une conversation sur la survie de l’identité politique de l’Union.
Le rapport affirme donc que, sous la surface des thèmes divergents, se trouve un socle commun : l’attachement aux valeurs de l’Article 2 du Traité (dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit, droits de l’homme).
Quelle doctrine des valeurs comme levier d’identité et d’action ?
Dès lors, la solution stratégique s’impose d’elle-même. Si le terrain d’entente existe au niveau des valeurs, c’est là que la communication institutionnelle doit jeter l’ancre. Le rapport propose de faire des valeurs non pas un thème de communication parmi d’autres, mais le cadre unificateur de toute la communication européenne.
Cette approche, selon l’analyse, présente un double avantage stratégique :
Renforcer l’identité européenne : En se concentrant sur les valeurs, la Commission ne parle plus un jargon économique, mais le langage de l’identité politique et culturelle du projet européen. Elle ne dit pas seulement ce que l’Europe fait, mais ce que l’Europe est. Cela permet de créer un récit plus inclusif, capable de rassembler des citoyens aux préoccupations immédiates très diverses.
Fournir un cadre pratique pour l’action : C’est le point le plus opérationnel. Le rapport insiste sur le fait que les valeurs « ne sont pas des principes abstraits ». Elles servent de « terrain commun qui permet une action coordonnée ». En d’autres termes, les valeurs peuvent devenir le prisme à travers lequel toutes les priorités stratégiques, y compris la compétitivité, sont expliquées et justifiées. L’innovation n’est plus un but en soi, mais un moyen d’assurer notre souveraineté et notre modèle social (valeurs). La transition verte n’est pas une contrainte, mais l’expression de notre responsabilité envers les générations futures et la planète (valeurs). Les valeurs deviennent ainsi le « cadre solide pour lier les ambitions stratégiques de l’UE aux réalités quotidiennes de ses citoyens ».
En conclusion, l’impératif dessiné par le rapport est limpide. La tâche n’est pas de « communiquer plus, ou même mieux », mais de « communiquer avec dessein ». Il s’agit d’opérer une bascule fondamentale : passer d’un récit centré sur les moyens (la compétitivité) à un méta-récit centré sur les finalités (les valeurs). Ce faisant, la Commission ne se contenterait pas de corriger une erreur de communication. Elle se réapproprierait son rôle le plus essentiel : celui d’être le gardien et le promoteur du projet politique européen. Les valeurs, conclut le rapport, ne sont pas un simple « rappel du passé » ; elles sont la « boussole qui peut guider son dialogue avec les citoyens à travers les années incertaines à venir ».