Le syndrome de l’hydre et le piège de l’« enshittification » : pourquoi l’Europe doit changer de logiciel

C’est la vieille boutade de Kissinger « l’Europe, quel numéro de téléphone ?’ qui revient, et le problème, c’est que le standard est saturé et que trois personnes décrochent en même temps pour dire des choses différentes. Manfred Weber le patron du PPE refait monter cette petite musique de la confusion institutionnelle. Avec le trio Ursula von der Leyen (Commission), António Costa (Conseil) et Kaja Kallas (HRVP), l’UE ressemble à une hydre à trois têtes. Weber propose de fusionner les présidences pour régler le problème. C’est une solution d’organigramme à un problème existentiel. Car derrière cette bataille d’ego, un glissement tectonique s’opère : le retour de la mainmise des États. Olaf Scholz et Giorgia Meloni, malgré leurs divergences, poussent pour une Europe intergouvernementale. Une Europe où Bruxelles redevient un secrétariat, et où les décisions se prennent entre capitales. Face à cela, une Commission fragilisée, incarnée par une Présidente sans l’aura d’un chef d’État souverain, peine à tenir la barre. Mais le vrai danger n’est pas à Bruxelles. Il est dans notre incapacité à lire le nouveau logiciel de nos « alliés ».

Draghi et le « fédéralisme pragmatique » : l’Europe qui marche vs celle qui meurt

Pour sortir de l’impasse, il faut écouter Mario Draghi publié par Le Grand Continent, l’ancien président de la BCE ne plaide pas pour le « grand soir » fédéraliste par idéologie, mais par pure nécessité de survie.

Il dresse un constat clinique :

  1. L’Europe qui marche est fédérale : le marché unique, l’euro, la politique de la concurrence. Là, nous sommes une puissance.
  2. L’Europe qui échoue est intergouvernementale : la défense, l’énergie, la politique étrangère. Là où le veto national existe, l’impuissance règne.

« Nous ne pouvons plus nous permettre le luxe de la désunion. » Ce que Draghi appelle le « fédéralisme pragmatique », c’est arrêter de voir le transfert de souveraineté comme une perte, mais comme le seul moyen de récupérer une capacité d’action réelle. Sans cela, nous ne sommes que des spectateurs de notre propre déclin.

La nouvelle doctrine américaine : l’Europe face à l’« enshittification »

Pourquoi ce besoin d’union est-il si urgent ? Parce que la nature de la relation transatlantique a changé de nature. Comme le théorise un autre article sur le Le Grand Continent, nous sommes victimes de l’« enshittification » (merdification) de l’empire américain.

Le concept, emprunté à la tech (comment les plateformes comme Facebook ou Amazon dégradent leurs services une fois qu’elles ont capturé leurs utilisateurs), s’applique désormais à la géopolitique. Les États-Unis ne nous traitent plus comme des partenaires, mais comme des utilisateurs captifs de leur plateforme de sécurité et de technologie.

La mécanique est celle d’un piège en trois temps :

  1. Le Lock-in, le verrouillage : Nous sommes dépendants de leur parapluie militaire (OTAN) et de leurs infrastructures numériques (Cloud, IA).
  2. La dégradation, l’enshittification : Maintenant que nous sommes « coincés », ils dégradent les termes de l’échange. Ils imposent des tarifs douaniers, exigent l’alignement sur leurs sanctions extraterritoriales, et siphonnent notre valeur ajoutée industrielle.
  3. L’attaque idéologique : Le coup de grâce, c’est l’attaque contre nos régulations. Quand les plateformes US (et leurs relais politiques) hurlent au « Free Speech » absolutiste, c’est une arme pour démanteler le DSA (Digital Services Act) et nos tentatives de réguler l’espace numérique. Ce n’est pas un débat philosophique, c’est une stratégie de domination pour empêcher l’émergence d’une souveraineté numérique européenne.

Quelle communication de l’UE pour une Europe-puissance dans ce « Brave New World » ?

Si l’on regarde cette situation, voici l’état des lieux. Du côté de nos forces, reste en partie le « Brussels Effect », notre capacité normative reste notre seul Hard Power et donc le fédéralisme pragmatique existant qui a tenu bon face aux crises. Nos faiblesses, outre la cacophonie Weber/Costa/VDL qui brouille le signal, c’est l’illusion intergouvernementale, croire que l’Allemagne ou la France peuvent négocier seules face aux nouveaux Empires.

Le « fédéralisme pragmatique » de Draghi peut être le nouveau récit mobilisateur, il ne s’agit pas d’ »aimer l’Europe » mais d’ »utiliser l’Europe » pour ne pas se faire écraser. La prise de conscience de l’enshittification, cette brutalité américaine peut servir d’électrochoc pour légitimer l’autonomie stratégique. Face à la vassalisation numérique et culturelle complète et au risque de décrochage démocratique d’une UE vue comme une machine à importer des normes américaines dégradées sans protéger ses citoyens.

Recommandations pour un narratif de combat

  1. Cesser la naïveté sémantique : il faut arrêter de parler d’« amitié transatlantique » comme d’une donnée immuable. Il faut parler d’intérêts. Utiliser les concepts de Draghi pour expliquer que l’autonomie n’est pas une option, mais une assurance-vie face à un « fournisseur de sécurité » (les USA) qui augmente ses prix tout en baissant la qualité du service.
  2. Défendre notre « modérateur » comme un acte de souveraineté : face aux attaques sur le « Free Speech », la communication européenne ne doit pas s’excuser. Elle doit affirmer que la régulation des plateformes est la condition sine qua non de la démocratie. Le modèle américain d’enshittification n’est pas une liberté, c’est un modèle d’affaires toxique.
  3. Incarner l’unité ou se taire : les présidents des institutions doivent comprendre que chaque dissonance est exploitée par nos rivaux. Si la fusion des postes est impossible, la discipline de parole doit être renforcée.
  4. Défendre le fédéralisme par la preuve : ne vendons pas le rêve européen. Défendons l’échelle européenne, c’est cela, le pragmatisme de Draghi.

Soit l’Europe accepte d’être une colonie numérique et géopolitique gérée par un syndic de copropriété divisé, soit elle embrasse sa dimension fédérale pour devenir une puissance capable de dire « non » pour un projet de puissance.

Urgence vs démocratie : la réforme du « Mieux légiférer » signe-t-elle la fin du dialogue citoyen ?

C’est une petite révolution de palais qui pourrait bien changer radicalement la façon dont l’Europe s’adresse à nous — et surtout, la façon dont elle nous écoute. Alors que les regards sont tournés vers les grands titres de l’actualité géopolitique, une bataille technique mais cruciale se joue dans les coulisses de la Commission européenne autour du concept de « Better Regulation » (Mieux légiférer).

Derrière ce jargon technocratique se cache une question fondamentale pour tout communicant public : au nom de l’urgence et de la compétitivité, doit-on sacrifier le temps du débat ? une récente soumission à la Commission européenne, portée par le Professeur Alberto Alemanno (HEC Paris) et un collectif d’universitaires, tire la sonnette d’alarme craignant un glissement dangereux : l’institutionnalisation de l’exception. Décryptage des enjeux et de leurs conséquences…

Le phénomène « Omnibus » : le fichier ZIP législatif

Pour comprendre l’enjeu, il faut décrypter la nouvelle méthode à la mode : les paquets « Omnibus ». Imaginez que vous deviez expliquer une réforme complexe. Au lieu de présenter trois lois distinctes — une sur l’environnement, une sur le numérique, une sur la santé — la Commission décide de tout compresser dans un seul fichier géant, au nom de la « simplification ». C’est ce qui se passe dorénavant pour les législations européennes. Le papier de recherche souligne que 85% des propositions législatives de 2024 ont été faites sans étude d’impact.

Du point de vue de la communication, c’est un cauchemar. Une étude d’impact, c’est la base factuelle qui permet d’expliquer le pourquoi d’une décision. Si vous supprimez l’étude d’impact, vous supprimez le narratif de la preuve. Vous demandez aux citoyens de croire l’institution sur parole. Si vous ne parvenez pas à problématiser un sujet, à faire en sorte qu’il y ait des problèmes à résoudre, vous ne serez pas en mesure de rassembler un public autour du sujet.

Le mirage de l’urgence géopolitique

L’argument de la Commission est séduisant : le monde est volatile, la géopolitique est brutale, l’économie européenne décroche. Il faut aller vite. C’est le narratif de « War Room ». Mais, cette urgence est souvent « auto-générée ». Illustrons concrètement : le paquet Omnibus sur la sécurité alimentaire proposé fin 2025 a fait l’objet d’une consultation publique réduite à 4 semaines (au lieu des 12 réglementaires), basée sur un document de 5 pages, pour des changements majeurs.

La conséquence immédiate est l’asymétrie d’accès. Qui est capable de réagir en 4 semaines à une réforme technique ? Les grands cabinets de lobbying et les fédérations industrielles bien staffées. Qui est laissé sur le carreau ? Les ONG, la société civile, les citoyens.

Les chiffres cités dans le document sont cruels : lors des « reality checks » (vérifications de terrain) pour le paquet numérique, la Commission a rencontré 114 représentants du business contre seulement 9 organisations de la société civile. Ce déséquilibre est une bombe à retardement. Il nourrit le procès en illégitimité, l’idée d’une Europe « vendue aux lobbies » et déconnectée de l’intérêt général.

Une évolution institutionnelle qui pose un défi structurel à la communication de l’UE

L’argument en faveur de l’efficacité narrative :

  • L’agilité perçue : dans un monde de crises permanentes, l’UE souffre d’une image de lourdeur. Accélérer les processus (« fast-track ») permet de montrer une Europe qui « délivre ». C’est le « Delivery » avant la « Democracy ».
  • La simplicité du message : le concept de « Simplicity by design » est, sur le papier, un rêve de vulgarisation. Moins de normes, moins de lourdeurs. C’est un message audible pour les PME et les citoyens exaspérés par la bureaucratie.

Le risque systémique de rupture de confiance :

  • L’opacité structurelle : la technique Omnibus brouille les pistes. En mélangeant des simplifications techniques avec des reculs politiques majeurs (sur le climat ou les droits sociaux), on rend la loi illisible. On ne peut plus communiquer clairement sur « ce que fait l’Europe » si personne ne comprend ce qu’il y a dans le paquet.
  • La violation du contrat de confiance (article 11 TUE) : le Traité oblige l’UE à mener de « larges consultations ». En transformant la consultation en formalité bâclée, on transforme les parties prenantes en opposants. On passe d’une communication de co-construction à une communication de gestion de crise.
  • La fragilité juridique comme risque réputationnel : Si, comme le prédit Alemanno, ces lois sont annulées par la Cour de Justice pour défaut de procédure (violation du principe de proportionnalité), l’effet boomerang sera terrible. Rien n’est pire pour l’image de l’UE qu’une incompétence juridique validée par des juges.

La procédure est politique. En voulant « mieux légiférer » plus vite, l’UE risque de « mal communiquer » durablement.

La communication européenne ne peut pas se résumer à faire de la pédagogie sur des décisions déjà prises en petit comité. Elle doit être l’organe qui garantit que la voix des citoyens a été entendue avant la décision. Si l’on coupe le micro aux corps intermédiaires, on ne doit pas s’étonner qu’ils finissent par hurler dans la rue ou dans les urnes.

Recommandations opérationnelles

S’inspirant des conclusions juridiques du rapport Alemanno, voici comment traduire cela en stratégie de communication et d’engagement :

  1. Sanctuariser les 12 semaines de consultation : C’est le « Golden Standard » de l’OCDE. Réduire ce délai, c’est admettre publiquement que l’avis des citoyens est accessoire. D’un point de vue communication, il vaut mieux retarder un texte de deux mois que de passer les deux années suivantes à se défendre d’avoir exclu la société civile.
  2. Transformer les « Reality Checks » en panels représentatifs : si l’on veut simplifier, il faut demander à tout le monde, pas seulement à ceux qui ont les moyens de répondre. Les directions de la communication doivent pousser pour que ces panels incluent des citoyens tirés au sort ou des ONG.
  3. Expliquer l’Omnibus : si l’on doit utiliser des paquets législatifs complexes, la charge de la preuve augmente. Il faut produire des documents de synthèse « Executive Summaries » qui listent explicitement, en langage clair, non seulement les avantages techniques mais aussi les changements politiques substantiels cachés dans le paquet. La transparence est le seul antidote à la suspicion.
  4. Réhabiliter l’étude d’impact comme outil de communication : c’est elle qui contient les arguments factuels pour défendre la légitimité de l’action publique. Pas de données = pas de défense possible face aux fake news.

L’Europe a besoin de rapidité, certes. Mais la démocratie a besoin de temps. Le temps de l’écoute et du dialogue citoyen n’est jamais du temps perdu.

Comment communiquer la synergie narrative entre la défense et la vitalité démocratique européenne

Rare moment de lucidité, quand la Commission von der Leyen II présente simultanément son « Bouclier européen de la démocratie » et sa « Stratégie pour la société civile », deux textes pour acter une rupture copernicienne : la démocratie n’est plus un acquis, un préambule de nos traités ; elle est un système vivant, sous tension, qu’il faut activement défendre, nourrir et renforcer.

L’ambition est immense et, il faut le dire, salutaire. D’un côté, le bouclier, une initiative conjointe avec le Haut Représentant, adopte une posture défensive, quasi martiale. Il s’agit de « renforcer la connaissance de la situation et la capacité de riposte », de lutter contre la manipulation de l’information et l’ingérence étrangère (FIMI), de protéger l’intégrité de nos élections et la liberté de la presse. La création d’un « centre européen pour la résilience démocratique » en est la pièce maîtresse, une sorte de SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers Europe) pour notre écosystème informationnel. C’est la doctrine de la forteresse.

De l’autre, la stratégie pour la société civile propose une approche que l’on pourrait qualifier d’organique. Il s’agit de cultiver le terreau démocratique. L’accent est mis sur le dialogue, le soutien et la protection des organisations de la société civile (OSC), ces corps intermédiaires qui constituent la fibre de nos démocraties. La « plateforme de la société civile » et, surtout, le programme AgoraEU, doté d’un budget prévisionnel de 9 milliards d’euros pour 2028-2034, sont les instruments de cette politique de vitalité. C’est la doctrine du jardin.

Le diagnostic qui sous-tend cette double initiative est simple. Nos démocraties sont menacées de l’extérieur par des régimes autoritaires qui ont fait de la désinformation une arme de déstabilisation massive. Elles sont rongées de l’intérieur par une défiance croissante, un rétrécissement de l’espace civique et une polarisation qui fracture le débat public. La Commission européenne a raison sur le fond : il faut à la fois un bouclier et un terreau fertile.

Pourtant, à la lecture de ces deux communications distinctes, une schizophrénie narrative apparaît. Les deux stratégies sont présentées comme complémentaires, mais leurs logiques profondes, leurs lexiques et leurs imaginaires semblent évoluer en parallèle, sans jamais vraiment fusionner. La sémantique sécuritaire et régalienne du Bouclier (menaces, détection, riposte, coordination, résilience) côtoie celle, plus ouverte et décentralisée, de la société civile (engagement, participation, dialogue, épanouissement, diversité).

Cette juxtaposition, aussi logique soit-elle sur le plan administratif, constitue une faiblesse stratégique majeure. Elle risque de créer une division du travail stérile : aux institutions le hard power de la défense démocratique, aux citoyens et à leurs organisations le soft power de l’animation démocratique. Or, cette division est un leurre. Une organisation de la société civile qui lutte contre la désinformation sur le terrain n’est-elle pas le soldat le plus efficace du Bouclier ? Inversement, les mesures de surveillance et de contrôle, si nécessaires soient-elles pour contrer les FIMI, ne risquent-elles pas, si elles sont mal conçues ou mal communiquées, d’être perçues comme une menace pour les libertés que la société civile s’efforce de défendre ?

Le non-dit de cette architecture en deux piliers est le risque de l’instrumentalisation. Dans le meilleur des cas, les OSC sont vues comme de simples relais des politiques de l’UE ; dans le pire, comme des variables d’ajustement ou des « dommages collatéraux » potentiels des impératifs de sécurité. Nous laissons ainsi s’installer une dichotomie stérile entre la « démocratie qui protège » et la « démocratie qui participe ». L’enjeu de la prochaine décennie sera précisément de dépasser ce clivage pour articuler un récit unifié.

De la forteresse au métabolisme : vers un bouclier vivant

L’angle mort de l’approche actuelle est son caractère mécanique. On conçoit la défense démocratique comme l’assemblage de pièces : un centre d’expertise ici, une plateforme de dialogue là, des financements, des protocoles, des boîtes à outils. C’est une vision d’ingénieur, nécessaire mais insuffisante. Pour passer de la juxtaposition à la synergie, nous devons changer de métaphore et passer de la mécanique à la biologie. Nous devons construire le narratif du bouclier vivant, un système de défense dont la solidité ne provient pas seulement de la dureté de son matériau externe, mais de sa capacité interne à se régénérer, à s’adapter et à se renforcer. C’est un bouclier qui n’est pas une simple carapace inerte, mais un écosystème antifragile en soi.

Dans cette perspective, la vigueur du terreau civique n’est pas un « complément » à la défense ; elle en est la condition de possibilité.

  1. La résilience comme métabolisme : Une société civile dense, diverse et critique est le système immunitaire de la démocratie. Ce sont les OSC locales, les journalistes d’investigation, les fact-checkers indépendants, les éducateurs aux médias qui, bien avant les centres d’alerte bruxellois, détectent les signaux faibles d’une campagne de désinformation, développent les anticorps critiques et « vaccinent » les populations par l’éducation et le débat. La force du Bouclier ne se mesure pas seulement à sa capacité à bloquer une attaque, mais à la vitesse à laquelle l’organisme social tout entier y réagit. Les 9 milliards d’euros du programme AgoraEU ne sont donc pas une subvention au secteur associatif ; ils sont l’investissement le plus stratégique dans l’infrastructure de notre défense.
  2. La légitimité comme nutriment : Inversement, le Bouclier ne peut être efficace que s’il est perçu comme légitime par ceux qu’il protège. Une défense démocratique menée en silo, dans l’opacité des cercles d’experts sécuritaires, créerait inévitablement la suspicion. Elle serait elle-même la cible de campagnes de désinformation l’accusant d’être un outil de censure ou de contrôle orwellien. La Stratégie pour la société civile, avec ses mécanismes de dialogue et de transparence, n’est donc pas un exercice de relations publiques. C’est le processus vital qui irrigue le Bouclier en confiance et en légitimité, sans lesquelles il se fissurerait de l’intérieur. Le dialogue constant avec les OSC n’est pas une consultation ; c’est le monitoring en temps réel de la santé démocratique du Bouclier.

Le concept de bouclier vivant nous permet de définir un modèle européen de défense démocratique unique au monde, qui se distingue radicalement de ses concurrents.

  • Face au modèle de la « grande muraille numérique » chinoise (un bouclier totalitaire qui stérilise le terreau), l’Europe oppose un bouclier poreux et intelligent, qui tire sa force de la vitalité de ce qu’il protège.
  • Face au modèle américain, souvent caractérisé par une forme de « chaos libéral » (un terreau d’une vitalité exceptionnelle mais un bouclier national troué et une réponse publique fragmentée), l’Europe propose une architecture organisée, un projet collectif.

Ce modèle est intrinsèquement aligné sur les valeurs cardinales que l’Union prétend défendre. Il est durable, car auto-régénérant. Il est fondé sur l’intérêt public, car il protège l’espace commun du débat. Il est basé sur la diversité, car il reconnaît que la résilience naît de la multiplicité des acteurs et non de l’uniformité. Et il doit, pour fonctionner, être accessible, c’est-à-dire compréhensible et appropriable par chaque citoyen.

La tâche des communicateurs institutionnels, des stratèges et des leaders d’opinion est désormais claire : il faut cesser de commenter les deux stratégies comme des initiatives distinctes et commencer à tisser le fil narratif unique du Bouclier Vivant. Il ne s’agit pas de nier les spécificités de chaque instrument, mais de les articuler dans une vision d’ensemble cohérente et inspirante.

Trois principes pour une doctrine du bouclier vivant

Passer de la vision à l’action exige une discipline narrative rigoureuse. Il ne suffit pas d’adopter une nouvelle métaphore ; il faut en décliner la logique dans chaque acte de communication. Voici trois principes opérationnels pour construire la doctrine du Bouclier Vivant.

1. Intégrer, ne pas juxtaposer : la communication comme pont

Le premier principe est de briser les silos narratifs. Chaque communication doit devenir un pont entre les deux mondes de la défense et de la vitalité civique.

  • Il faut créer une identité visuelle et sémantique commune pour l’ensemble des actions du « Bouclier de la démocratie » et de la « Stratégie pour la société civile ». Un logo partagé, un slogan unificateur (« Un bouclier vivant pour notre démocratie » ?), un hashtag unique pour les réseaux sociaux. L’objectif est de rendre instinctive, pour le public comme pour les parties prenantes, l’idée que ces deux ensembles ne font qu’un.
  • Lorsqu’on annonce une action du Centre européen pour la résilience démocratique (ex: un rapport sur les menaces de FIMI avant une élection), le communiqué de presse et les éléments de langage doivent systématiquement inclure un volet sur le rôle crucial des OSC locales et des journalistes dans la détection et le contre-discours, en citant des exemples concrets d’initiatives financées par l’UE (via CERV ou AgoraEU).
  • Inversement, lors de l’annonce d’un appel à projets d’AgoraEU, la communication ne doit pas se limiter à un discours sur « l’engagement citoyen ». Elle doit explicitement cadrer ce financement comme une contribution directe au « renforcement de la première ligne de défense de notre démocratie ». Chaque euro versé à une OSC doit être présenté comme un investissement dans notre sécurité collective.

2. Incarner, ne pas abstraire : la communication comme récit

Le deuxième principe est de traduire les concepts abstraits en récits humains. « Résilience démocratique », « espace civique », « FIMI » sont des termes d’experts qui laissent le citoyen de marbre. Le Bouclier Vivant, pour être compris et soutenu, doit avoir des visages.

  • Il faut passer d’une communication de « policy » (centrée sur les mécanismes et les règlements) à une communication de « story » (centrée sur les acteurs et les impacts). La Commission doit devenir le curateur en chef des histoires du Bouclier Vivant.
  • Identifier et mettre en lumière les « héros du quotidien » de la démocratie européenne. Raconter, via des formats vidéo courts, des reportages, des podcasts, l’histoire de cette bibliothécaire en milieu rural qui, grâce à une formation soutenue par l’UE, a monté un atelier d’éducation aux médias pour les seniors de son village. Montrer ce collectif de jeunes qui a développé une application pour tracer le financement des publicités politiques locales. Incarner le fact-checker qui subit des poursuites-bâillons (SLAPPs) et qui est défendu par un réseau d’avocats pro-bono connecté via une plateforme européenne.
  • Ces histoires ne sont pas des anecdotes. Elles sont la preuve tangible que le Bouclier Vivant fonctionne. Elles rendent la stratégie accessible, émotionnellement engageante et infiniment plus mémorable qu’un schéma institutionnel. Elles montrent, et ne se contentent pas de dire.

3. Activer, ne pas informer : la communication comme levier d’engagement

Le troisième principe est le plus ambitieux. Il s’agit de faire de la communication non pas une simple courroie de transmission de l’information, mais un outil d’activation des citoyens. L’objectif final n’est pas que les Européens sachent que l’UE défend la démocratie, mais qu’ils se sentent eux-mêmes les acteurs de cette défense.

  • Toute communication doit comporter, implicitement ou explicitement, un appel à l’action. Il faut passer d’un paradigme de l’audience passive à celui de la communauté active. Le citoyen n’est pas un spectateur du Bouclier, il en est une cellule.
  • La communication publique du Centre européen pour la résilience démocratique ne doit pas se limiter à des analyses de menaces. Elle doit proposer des « gestes qui sauvent » démocratiques : « Comment vérifier une image en 30 secondes ? », « Les 3 signes qui doivent vous alerter sur un compte suspect », « Où trouver des sources d’information fiables sur tel sujet ? ». Il s’agit de fournir des outils simples et pratiques qui donnent aux citoyens un sentiment d’agentivité (agency).
  • Connecter les initiatives. Le « portail multilingue » sur la participation citoyenne et le « hub européen de la civic tech » prévus par la stratégie ne doivent pas être de simples répertoires. Ils doivent être activement promus comme les « armureries » du citoyen, où chacun peut trouver les outils pour jouer son rôle. La communication doit systématiquement renvoyer vers ces plateformes, créant un écosystème digital où l’information mène à l’action.

La double initiative de la Commission européenne est un acte politique d’une importance historique. Elle pose les fondations administratives et financières d’une défense démocratique à l’échelle du continent. Mais les plans d’architecte, aussi brillants soient-ils, ne suffisent pas à bâtir une cathédrale qui inspire et rassemble. C’est le rôle du récit.

Notre tâche, en tant que professionnels de la communication et stratèges, est de transformer ces deux piliers parallèles en une arche unique et puissante. En adoptant la doctrine du bouclier vivant, en intégrant systématiquement la défense et la vitalité, en incarnant nos politiques dans des récits humains et en cherchant constamment à activer plutôt qu’à simplement informer, nous pouvons doter ce projet européen d’une âme.

Nous pouvons construire un récit où la sécurité ne s’oppose pas à la liberté, mais la rend possible ; où la participation citoyenne n’est pas une option, mais une stratégie de défense ; où chaque citoyen, à son échelle, se sent investi d’une mission. Le défi est immense, à la mesure de la créativité et de la subtilité que nos adversaires déploient. Pour la première fois, l’Europe se donne les moyens de leur répondre non seulement avec des outils, mais avec une vision. A nous de lui donner une voix.

Comment sortir la communication européenne de la sidération narrative face à Trump ?

Dès les premiers jours de 2026, nous vivons un moment de « stupeur », pas seulement de la surprise Trump, mais celle de l’inadéquation de l’Union européenne. L’appareil institutionnel européen, formidable machine à produire de la norme et du compromis, percute aujourd’hui un mur de réalité qu’il n’a pas anticipé. Ce mur, c’est le retour brutal de l’Histoire sous sa forme la plus primitive : la volonté de puissance incarnée. Nous avons passé des décennies à polir un récit de « puissance normative », persuadés que le monde convergerait vers nos standards par la seule force de la raison. Nous avions tort de cette innocence stratégique. Le monde a basculé dans le « paradigme Trump/Musk ». Ce n’est plus un monde de règles, c’est un champ de bataille narratif où la souveraineté technologique et la disruption culturelle dictent la loi. Face à cela, la communication européenne est en échec système. Elle continue de jouer aux échecs quand l’adversaire pratique le MMA.

Comment déconstruire notre logiciel obsolète pour proposer une refonte radicale de notre posture : passer de la gestion administrative des crises à l’incarnation stratégique de notre destin ?

Le théâtre des ombres et la dissonance cognitive

Le symptôme le plus éclatant de notre faillite narrative tient en une image, devenue un cas d’école de la communication de crise ratée. Cet archétype du déni, c’est la photo « pouce levé » d’Ursula von der Leyen, sourire aux lèvres, lors de l’accord US-UE sur les tarifs l’été dernier, que les parlementaires européens sont en train de remettre en question compte-tenu des développements concernant le Groenland. À l’arrière-plan de cette photo, Sabine Weyand, la directrice générale du commerce, est vêtue de noir, le visage grave, presque funèbre. Qui d’entre les deux incarne le réel ? Cette dissonance visuelle est dévastatrice. Elle hurle au monde que l’Europe préfère une victoire optique à une vérité stratégique. Nous sommes piégés dans une diplomatie du « pouce levé » alors que nos intérêts vitaux sont enterrés en arrière-plan.

Notre impuissance européenne découle d’une asymétrie structurelle dans la fabrication du récit. D’un côté, le paradigme Trump/Musk fusionne puissance d’État et géants technologiques afin de tordre la réalité (via l’IA, l’algorithme, ou le tweet présidentiel) pour la conformer à leur intention. De l’autre, l’Europe souffre d’une dépendance intellectuelle et d’une diplomatie publique insuffisante où le récit institutionnel ne fait pas le lien entre la menace géopolitique et la réalité.

L’ère de l’intention : le choc des archétypes

Si nous ne changeons pas de logiciel, l’Europe cessera d’être un sujet de l’Histoire pour en devenir l’objet.

Donald Trump incarne l’archétype du Titan. Dans la mythologie, le Titan est une force brute, antérieure aux lois des dieux olympiens. Il ne demande pas la permission ; il façonne la matière. Quand Trump parle d’acheter le Groenland, il pose un acte de profondeur stratégique. Il vise à verrouiller l’Atlantique Nord et l’accès aux ressources arctiques, cohérent avec sa « sphère d’influence occidentale ».

Face à cela, l’UE joue l’archétype du Greffier. Elle brandit le droit international, les traités, la rationalité. Mais le Greffier ne peut pas arrêter le Titan. Le Titan se nourrit du chaos ; le Greffier en est paralysé. Le combat ne se joue plus seulement sur les tarifs douaniers ou les normes. Il se joue sur la capacité à imposer une fiction qui devient réalité. Les États-Unis utilisent leur industrie culturelle et technologique pour « renverser le script » et saturer l’espace cognitif. Ils créent des prophéties auto-réalisatrices.

L’Europe, elle, est « intellectuellement dépendante ». En l’absence de géants numériques propres et d’une doctrine de guerre informationnelle assumée, nous vivons dans le récit des autres. Nous sommes des locataires dans l’immeuble cognitif de la Silicon Valley. Si nous ne construisons pas notre propre maison, nous serons expulsés de l’Histoire.

La prospective est claire : d’ici 2030, si l’Europe ne produit pas une « Culture de Puissance » rivalisant avec le paradigme Trump/Musk, elle sera démembrée. Non pas par la guerre militaire, mais par l’incapacité de ses élites et de ses peuples à imaginer leur propre survie en dehors du parapluie américain.

Réarmer le récit européen : principes d’action

Il ne s’agit plus de « mieux communiquer ». Il s’agit de changer la nature même de notre présence au monde, sur la base de nouveaux piliers pour passer de la stupeur à la stratégie :

Principe 1 : l’incarnation et l’intention : Nous devons nommer les acteurs et décrypter leurs intentions. Qui est le patron du capitalisme mondial ? Quelle est l’intention stratégique de Xi Jinping sur nos infrastructures portuaires ? Quelle est l’intention de Trump sur l’OTAN ? La rupture consiste à remplacer un langage technocratique (statistique, passive) par un langage de la « volonté » (politique, active).

Principe 2 : l’antidote idéologique : Face à une Russie qui forge un concept fumeux de « Démocratie Souveraine » ou de la Chine et son fantasque « Rêve Chinois », nous devons produire nos propres concepts. L’autonomie stratégique doit être projetée comme une offre civilisationnelle au « Sud Global » : une alternative à la vassalisation des puissances américaine ou chinoise. Cela implique une rupture, assumer une part de conflictualité. Être européen, ce n’est pas être « gentil », c’est être libre.

Principe 3 : la fusion stratégique-corporate : Le divorce entre la bulle bruxelloise et le tissu économique européen est une faille de sécurité majeure. La diplomatie publique doit connecter les prévisions militaires et les chaînes de valeur des entreprises. L’IA et les données ne sont pas des « secteurs économiques », ce sont des lignes de front. Il faut transformer le risque géopolitique en intelligence économique partagée.

Principe 4 : sécuriser la profondeur stratégique : Le narratif doit revenir sur Terre. L’Europe n’est pas une idée abstraite, c’est un territoire. Il faut intégrer la vulnérabilité géographique dans notre récit. C’est l’avertissement du Groenland qui doit être pris au sérieux : l’Arctique, l’Atlantique Nord, la Méditerranée sont nos frontières vitales. Nous devons raconter une histoire où l’Europe protège son espace physique avec la même force qu’elle protège ses données. Cela implique de changer de logiciel pour ne plus réagir au Président américain mais agir selon notre propre horloge géographique.

Au final, la technocratie ne gagnera pas contre la mythologie. Si l’Europe veut survivre à l’ère des Titans, elle doit accepter de devenir elle-même une puissance incarnée : construire un « imaginaire instituant » qui permette aux Européens de ne plus être spectateurs de leur déclin, mais acteurs de leur renaissance. Nous avons la taille, nous avons l’économie, nous avons l’histoire. Il nous manque l’étincelle vitale d’un poing levé de détermination.

Reconstruire le récit européen à l’ère de l’archipel conversationnel

Après l’analyse des résultats du rapport de LLYC « DL 2.1: Single Voice, Fragmented Audience, Weak Reception », le moment est venu de repenser l’Europe comme un réseau, non comme un émetteur. La solution ne peut être de simplement remplacer « compétitivité » par « démocratie » dans les éléments de langage. Ce serait remplacer un slogan par un autre, sans changer la logique sous-jacente. L’enjeu est de passer d’une logique de diffusion à une logique de connexion.

1. Le détour par le protocole : quand le « comment » prime sur le « quoi »

Pour comprendre cette nouvelle approche, l’analogie la plus puissante est celle d’Internet. Le génie d’Internet ne réside pas dans le contenu qu’il transporte, mais dans le protocole qui définit un ensemble de règles communes qui permettent à des milliards d’appareils et de réseaux différents de communiquer de manière fiable et interopérable. C’est un standard qui crée les conditions de la conversation, sans en prédéterminer le contenu.

Appliquons cette idée à la communication européenne. Et si le rôle de la Commission n’était plus de produire le récit, mais de définir et de maintenir le « protocole narratif européen » ? Un protocole fondé sur les valeurs et les objectifs communs qui permette à des récits divers, locaux, nationaux et sectoriels de se développer tout en restant connectés au projet européen. Ce protocole assure que, même si un débat en Pologne porte sur la sécurité et un autre en Irlande sur la fiscalité des géants du numérique, les deux conversations se déroulent dans un cadre de référence partagé, utilisant une grammaire de valeurs communes et contribuant, chacune à sa manière, à la narration globale du projet.

2. L’Europe comme « stack » conversationnel

Poussons l’analogie technologique plus loin. On peut imaginer la communication européenne non plus comme une simple « application » (un message), mais comme un « stack » technologique conversationnel à plusieurs couches.

  • Couche 1 – Le protocole fondamental : le firmware : Les valeurs de l’article 2. C’est la couche la plus basse, la plus fondamentale et la moins négociable. Dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit, droits de l’homme. Ce n’est pas un thème de communication parmi d’autres ; c’est le système d’exploitation de l’Union. Chaque acte, chaque communication, chaque politique doit être une expression de ce protocole. Sa crédibilité repose sur une cohérence absolue entre les paroles et les actes.
  • Couche 2 – Les interfaces programmables : les APIs : les priorités stratégiques. Le Pacte Vert (Green Deal), la Décennie numérique, l’Union de la santé… Ce ne sont pas des slogans à imposer, mais des APIs (Application Programming Interfaces). Une API est une interface qui permet à différents logiciels de communiquer entre eux. De même, le Green Deal devrait être présenté comme un cadre, une ressource que les États membres, les villes, les entreprises et les citoyens peuvent « appeler » pour construire leurs propres solutions. La communication ne dit pas « Voici le Green Deal », mais « Voici comment le Green Deal vous permet de rénover vos logements, de développer une filière hydrogène dans votre région, de réduire votre facture énergétique ». Le récit central devient un outil au service des récits locaux.
  • Couche 3 – Les applications : les apps : les conversations citoyennes. C’est à ce niveau que se déroule la vie réelle des Européens. Le débat sur le prix de l’électricité en Belgique, sur la gestion de l’eau en Espagne, sur l’avenir de l’industrie automobile en Allemagne. Le rôle de la communication protocolaire n’est pas de remplacer ces conversations, mais de s’y connecter, de montrer comment les « APIs » européennes peuvent apporter des réponses et comment ces débats locaux s’inscrivent dans le cadre du « protocole » de valeurs partagées.

3. La résonance contre la portée (Resonance vs. Reach)

Ce changement de paradigme implique un changement d’indicateur de performance. Le modèle broadcast optimise la portée (reach) : combien de personnes ont vu notre message ? Le modèle protocolaire optimise la résonance : à quel point notre cadre a-t-il été adopté, adapté, et utilisé par des communautés pour construire leur propre sens ?

La résonance se produit lorsqu’un agriculteur français ne voit pas la Politique Agricole Commune comme une contrainte bureaucratique, mais comme un outil pour opérer sa transition agro-écologique. Elle se produit lorsqu’une start-up lituanienne utilise les standards du marché unique numérique pour se développer à travers l’Europe. Elle se produit lorsqu’une association de citoyens espagnols s’appuie sur la Charte des droits fondamentaux pour défendre l’environnement. La communication n’a pas « atteint » ces acteurs ; elle a résonné avec leurs propres aspirations, leur donnant un langage et des outils pour agir. C’est un objectif infiniment plus ambitieux, mais le seul qui soit durable.

Quelle doctrine opérationnelle pour une communication européenne protocolaire ?

Cette vision ne doit pas rester un concept abstrait. Elle se décline en une doctrine opérationnelle, en principes d’action clairs et mémorables pour les stratèges et les praticiens de la communication institutionnelle.

Principe 1 : Cartographier les résonances, pas seulement mesurer l’audience

L’écoute sociale (social listening) ne suffit plus. Compter les mentions et analyser les sentiments est un exercice du XXe siècle. L’enjeu est de passer à une intelligence narrative à l’échelle du continent. Il s’agit de cartographier en temps réel l' »archipel des conversations » :

  • Quels sont les cadres narratifs (frames) dominants dans chaque État membre sur un sujet donné ? (Par exemple, l’immigration est-elle cadrée comme une crise sécuritaire, une opportunité économique ou un impératif humanitaire ?)
  • Quelles sont les émotions motrices de ces conversations ? (La peur, la colère, l’espoir, la fierté ?)
  • Qui sont les « nœuds » influents de ces réseaux conversationnels ? (Pas seulement les politiciens et les grands médias, mais aussi les experts de niche, les créateurs de contenu, les leaders associatifs locaux).

Cela requiert des investissements massifs dans des technologies d’analyse sémantique et culturelle multilingues, mais surtout dans des équipes d’analystes culturels et politiques capables d’interpréter ces données et de transformer le « bruit » en signaux stratégiques. La première tâche de la communication n’est plus de parler, mais d’écouter avec une acuité radicale.

Principe 2 : Communiquer en « API » : fournir des cadres, pas des slogans

Chaque grande initiative européenne doit être systématiquement conçue et communiquée comme une « API ». Concrètement, cela signifie que pour chaque politique, le kit de communication principal ne devrait pas être un slogan, mais un « cadre d’adaptation narrative ». Ce cadre devrait répondre à une série de questions pour chaque public cible (gouvernement national, région, secteur industriel, association citoyenne) :

  • Quel problème local cela résout-il ? (Ex : « Cela vous aide à lutter contre les inondations dans votre vallée. »)
  • Quelles ressources cela met-il à votre disposition ? (Ex : « Voici le fonds X et l’expertise Y auxquels vous pouvez accéder. »)
  • Comment cela s’intègre-t-il à vos priorités nationales/locales ? (Ex : « Cela contribue directement à votre plan national de souveraineté énergétique. »)
  • Quel est le récit de succès que vous pouvez construire avec ? (Ex : « Vous pouvez devenir un leader européen de la rénovation thermique. »)

La communication devient un service, un acte d’empowerment narratif. On ne dit plus aux gens quoi penser, on leur donne les moyens de construire leur propre récit de succès européen.

Principe 3 : Investir dans les « nœuds » du réseau, pas seulement dans les canaux centraux

Une communication protocolaire est une communication distribuée. Le centre (Bruxelles) ne peut pas tout faire. Son rôle est d’identifier, de soutenir et de connecter les « nœuds » pertinents du réseau qui peuvent agir comme des traducteurs et des amplificateurs authentiques. Cela signifie un redéploiement stratégique des ressources :

  • Moins d’argent dans des campagnes publicitaires paneuropéennes descendantes.
  • Plus d’argent dans le financement de programmes de journalisme d’investigation européen, le soutien à des think tanks régionaux, la création de résidences pour des artistes et créateurs travaillant sur des thèmes européens, l’organisation de sommets pour les experts de la société civile, ou le renforcement des capacités des Représentations de la Commission en États membres pour qu’elles deviennent de véritables hubs de connexion narrative sur leurs territoires.

La Commission doit évoluer d’un rôle de diffuseur à un rôle de catalyseur et de connecteur de réseaux.

Principe 4 : Incarner le protocole : la cohérence des actes comme méta-récit

Enfin, le principe le plus important. Un protocole n’a de valeur que s’il est fiable. La moindre incohérence dans son application détruit la confiance et rend tout le système inopérant. Si le protocole est « État de droit », alors chaque décision, chaque négociation, chaque compromis politique doit être visiblement et rigoureusement cohérent avec ce principe. L’affaire du « Qatargate », les controverses sur l’application du mécanisme de conditionnalité, ou la perception d’un « deux poids, deux mesures » dans les relations internationales sont infiniment plus destructrices pour le récit européen que n’importe quelle campagne de désinformation. Car elles attaquent le protocole lui-même.

La communication la plus puissante de l’Europe n’est pas un discours ou un tweet. C’est l’acte de faire respecter ses propres règles de manière juste, transparente et prévisible. La cohérence des actes n’est pas une question de morale ; c’est le méta-récit fondamental qui sous-tend toute la crédibilité de la communication européenne. La direction générale de la communication (DG COMM) et le service du porte-parolat (SPP) doivent avoir le courage et le poids politique de signaler en interne lorsque des décisions politiques sont sur le point de violer le « protocole narratif » et de saper des années d’efforts de communication.

L’Union européenne se trouve à un carrefour narratif. Elle peut continuer à perfectionner sa « voix unique », à polir des messages qui, bien que cohérents, ne rencontrent qu’un écho de plus en plus faible dans un continent fragmenté. C’est la voie de l’isolement technocratique, une impasse élégante mais certaine.

Ou bien, elle peut embrasser une transformation plus profonde, plus audacieuse. Celle de renoncer au contrôle total du message pour devenir l’architecte humble mais essentiel d’un espace de conversation partagé. Adopter une communication protocolaire, c’est accepter le pluralisme européen non comme un problème à surmonter, mais comme une richesse à orchestrer. C’est substituer à l’ambition d’un discours monolithique celle, plus complexe mais plus féconde, de la résonance.

Ce changement n’est pas technique ; il est culturel. Il exige des institutions qu’elles passent d’une posture de diffusion à une posture d’écoute, d’une logique de contrôle à une logique de confiance, d’une obsession pour la voix unique à une quête passionnée de l’harmonie. Car le défi ultime n’est pas de faire en sorte que l’Europe parle d’une seule voix, mais de créer les conditions pour que 450 millions de voix puissent, ensemble, composer le prochain chapitre du récit européen.