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Quelle solution pour relancer le projet européen ?

Aujourd’hui, la peur du populisme bloque toute initiative européenne des responsables politiques, ce qui ne fait qu’aggraver la frustration, augmenter la colère des gens qui se sentent ignorés et ne voient guère plus d’autre solution que de se jeter dans les bras des populistes. Alors, comment s’attaquer à la crise européenne ?

Le piège du cercle vicieux

Tout le monde s’accorde pour dire que le changement au sein de l’UE doit se produire.

Les solutions visant à modifier la base juridique de l’UE, telles que la révision constitutionnelle des traités ou l’assemblée constitutionnelle européenne, ne sont pas praticables. Les dirigeants craignent le plus et veulent éviter par tous les moyens d’en passer par les urnes de peur de perdre un référendum.

C’est le piège dangereux dans lequel le projet européen est pris et qui a jusqu’ici bloqué tout renouveau démocratique. Plus les dirigeants de l’UE se méfient et craignent les citoyens et plus le scepticisme et la colère augmentent.

Relancer le projet européen, à partir des formes actuelles

La seule possibilité est de passer par les traités.

Les citoyens devraient faire appel à une convention européenne (article 48 du TUE) en s’appuyant sur l’instrument de l’Initiative citoyenne européenne – une sorte de « hacking » des textes qui permettrait de forcer le débat sur l’avenir de l’Europe.

La clé du succès repose sur l’engagement des décideurs politiques que le résultat de ce processus serait remis entre les mains des citoyens de l’UE avec un vote direct.

Les citoyens en tant que législateurs

Les citoyens ne peuvent apprendre à devenir des législateurs que par la pratique en expérimentant le processus.

Un vote déclenché par la base, c’est-à-dire un référendum initié par les citoyens pour corriger les politiques européennes ne peut fonctionner que dans un cadre qui permette un temps suffisant, des informations impartiales et des débats.

En somme, la solution pour relancer le projet européen, que les citoyens deviennent des législateurs dans le système politique de l’Union européenne, repose sur une double responsabilité : que les dirigeants acceptent la décision des peuples et que les peuples participent à la décision. Voilà le « new deal » européen.

Les décodeurs de l’Europe : une communication de crise nécessaire, mais insuffisante

Enfin, une campagne de communication européenne s’adresse, en France, au grand public avec « Les décodeurs de l’Europe » pour expliquer le projet européen…

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Une communication de crise indispensable sur le fond et en plus avec humour

La démarche des décodeurs de l’Europe autour de 36 fiches liées à des idées reçues sur l’Europe s’impose quand on sait que le Brexit a été en partie remporté par des rumeurs et des fantasmes complaisamment relayés par la presse et que la victoire de Trump serait également due en partie à des « fake news » partagés dans les réseaux sociaux à l’ère de la politique « post truth ».

A force de ne pas communiquer, ou de ne pas se faire entendre dans le débat public, l’Europe n’est plus qu’une liste d’interrogations, ou pire d’accusations aux yeux d’un grand public qui n’a plus de repères, à l’image de la plupart des journalistes et de la classe politique.

Ce format de questions-réponses correspond parfaitement à la forme d’une communication de crise qui vise à éteindre les incendies, dans l’urgence et de manière totalement réactive.

Une communication insuffisante à terme pour remettre en mouvement le projet européen 

Même si cette campagne change par le ton direct et décalé et l’effort de pédagogie et de concision en adaptant les messages au format web et via notamment des dessins de presse humoristiques, elle n’en demeure pas moins que la première étape d’une longue et difficile reconquête de l’opinion publique.

Seule une réflexion approfondie sur le « narratif » de l’Union européenne permettra de répondre à la lancinante interrogation : ce projet est-il capable de répondre à la pression populiste ?

La nouvelle matrice idéologique, qui du Brexit à Trump et Orban, repose sur un triple rejet, comme le constate Xavier Grosclaude : rejets de la complexité du monde, de l’altérité et de l’intégration européenne pour un « nationalisme identitaire avec sa traduction économique en faveur du protectionnisme (…) et une xénophobie heureuse ».

Le rendez-vous de l’Europe – s’il doit avoir lieu – avec les citoyens portera sur les réponses proactives et créatives de l’UE en termes de valeurs et d’actions pour faire face aux nouveaux défis à l’échelle globale. Sinon, le projet européen sera condamné aux poubelles de l’histoire.

Qui parle au nom de l’Europe ?

Dans “Parler au nom de l’Europe : Luttes d’institutions et conflits de légitimités pour le porte-parolat de « l’Union »“, Philippe Aldrin et Nicolas Hubé propose une lecture de l’histoire de la construction européenne à l’aune du « lancinant problème du porte-parolat de l’Europe ». Une controverse entre Commission et Parlement qui n’en finit pas…

La perte de l’exclusivité du monopole de la Commission européenne sur le porte-parolat de l’Union au profit du Parlement européen

Du consensus permissif fondateur où la Commission exerce le monopole de la communication au nom de l’Union jusqu’aux dernières élections européennes où la communication du Parlement européen « cette fois, c’est différent » a vraiment fait évoluer les lignes, les différentes séquences qui s’enchaînent sont autant d’étapes de déconstruction-reconstruction des stratégies de communication à destination du grand public.

Entre chocs électoraux et crises, le « mouvement de l’histoire » porte un double balancement :

Dans un premier temps, la communication de la Commission européenne apparaît comme seule légitime à s’adresser directement aux citoyens : de son service de porte-paroles dès les années 1960 à ses campagnes plus marketing sous les années Delors, jusqu’au Livre blanc de margot Wallström pour une politique de communication en 2006.

Dans un second temps, à partir des années 1970, le vent du « déficit démocratique » et de la « gouvernance » aux débuts des années 2000 porte un esprit d’ouverture, de concertation et de dialogue qui correspond davantage à une communication issue du Parlement européen.

Le partage des légitimités entre la légitimité élective pour le Parlement européen et la légitimité procédurale issue des traités pour la Commission européenne

Au fil des nouveaux traités, le Parlement européen se voit reconnaître l’élection au suffrage universel, la citoyenneté européenne et la responsabilité devant le Parlement de la Commission. Autant d’arguments pour légitimer les prises de parole de l’institution à destination des citoyens afin de produire tout à la fois de l’adhésion (populaire), du consentement (citoyen) et de la participation (électorale).

L’accord interinstitutionnel « Communiquer en partenariat » en 2008 scelle – temporairement – le partage de la mission de communiquer le projet européen. La « vision régulatrice de la communication pensée comme la construction technique et bureaucratique du consentement politique » issue de la Commission européenne doit composer avec la conviction des eurodéputés d’une juste répartition des compétences en matière de communication.

La division des rôles dans le porte-parolat de l’Europe dans une démocratie à la fois représentative et participative, la pire des solutions, à l’exception de tous les autres ?

Le traité de Lisbonne représente en matière de communication une double victoire à la fois pour le Parlement européen et la Commission européenne :

  • Sous le frontispice de « la démocratie représentative », la légitimité du Parlement européen à exercer ses droits de porte-parole de l’UE est reconnue ;
  • De façon inédite – et inattendue – le texte consacre dans le même souffle la démocratie participative avec l’Initiative citoyenne européenne pilotée par la Commission européenne.

Le Parlement européen et la Commission européenne parviendront-ils à s’unir pour communiquer conjointement auprès des citoyens européens maintenant que leur volonté de parler aux Européens est avalisée par le dernier traité en vigueur et tandis que le numérique et les réseaux sociaux représentent le nouveau terrain et une éventuelle pomme de discorde ?

Quels enseignements de la campagne américaine pour les prochaines élections européennes ?

Les premières analyses de la campagne américaine redéfinissent largement les lignes entre une vision optimiste des opportunités du numérique pour réengager les électeurs et une vision réaliste des risques et des dérives du web sur le corps électoral et les résultats des élections. Quels sont les nouveaux défis de la démocratie à l’ère numérique, à la lecture des tendances définies par Jamie Bartlett et Heather Grabbe dans “E-democracy in the EU: the opportunities for digital politics to re-engage voters and the risks of disappointment” ?

De nouvelles attentes : les citoyens perdent confiance dans la manière dont les élus font de la politique, même si elle reste pertinente

L’expérience numérique des gens est en train de changer leur attitude envers la politique alors que la révolution numérique leur a permis de parler sans filtre beaucoup plus facilement, de s’impliquer davantage dans la création d’informations et d’interagir avec n’importe qui.

Les élections américaines montrent que ces facultés offertes par la technologie numérique dans la vie quotidienne semblent être appréciées par les citoyens chez les candidats, même les moins conventionnels.

Si les électeurs estiment que les procédures qui régissent la façon dont les décisions sont prises sont distantes, fermées, incompréhensibles et inexplicables, ils valoriseront de moins en moins les processus démocratiques où leur participation est pourtant vitale.

Comment la politique peut-elle répondre aux nouvelles attentes des gens à l’égard de la prise de décision ?

Améliorer la qualité de l’engagement en politique est donc particulièrement important, surtout au niveau de l’UE, où la prise de décision est souvent à huis clos et toujours difficile à comprendre, rendant l’expérience encore plus insatisfaisante et opaque pour les citoyens.

Une partie de la réponse réside dans la qualité de l’engagement, pas seulement sa rapidité ou sa facilité, via notamment la transparence non seulement des informations mises en ligne mais des données publiques européennes consultables, partageables et discutables

En résumé, la vie en ligne est instantanée, transparente, facile et connectée alors que la politique est souvent lente, laborieuse et secrète.

De nouvelles manières de faire de la politique : les partis politiques de masse sont à la remorque, face à de nouveaux mouvements en ligne

Chaque jour, il y a des millions de conversations sur les enjeux politiques dans les espaces numériques qui reflètent espoirs, opinions et croyances des citoyens – mais ces débats ne sont pas, ou très peu, reliés à l’engagement politique formel.

Les médias sociaux et les réseaux alternatifs permettent aux gens de trouver une myriade de nouvelles manières d’exprimer leurs opinions politiques publiquement, en dehors des espaces politiques formels traditionnels.

Quel sera l’effet de la montée rapide de nouveaux mouvements sur le web pour la démocratie ?

De nouveaux partis et mouvements canalisent beaucoup plus d’énergie grâce à l’activité politique en ligne. Ils posent également un défi majeur aux partis établis, dont l’infrastructure, l’organisation locale et l’adhésion ne sont plus un avantage décisif.

Le marché politique – autrefois un oligopole entre quelques grands partis – est beaucoup plus ouvert avec maintenant moins d’obstacles pour les nouveaux entrants et beaucoup plus de concurrence pour l’attention et les votes. Les réseaux deviennent plus puissants vis-à-vis des institutions établies, comme dans de nombreux autres domaines touchés par Internet.

Certains auront des difficultés à s’adapter, mais d’autres pourraient être dynamisés par la nouvelle concurrence en adoptant de nouvelles méthodes qui se connectent mieux avec les électeurs.

Les implications pour le fonctionnement démocratique du système politique tel qu’il est actuellement constitué dépendent moins du fait que les anciens partis réussissent à garder leur part du vote que des questions et du style de débats que les nouveaux mouvements apportent à la politique.

S’ils nourrissent de larges débats publics et stimulent une nouvelle réflexion, ils peuvent apporter un nouveau dynamisme. Mais s’ils deviennent des « petites chapelles » qui marginalisent les minorités et excluent certaines parties de la société, ils pourraient nuire.

De nouvelles sources et formes pour créer, accéder et utiliser l’information en politique : les citoyens, comme les élus sont submergés

Le web fournit de vastes quantités de données et un large éventail de sources d’information sur un vaste éventail de questions, accessibles à tout être humain disposant d’une connexion Internet.

Des changements majeurs s’observent dans la façon dont les gens trouvent, accèdent, consomment, créent et partagent des informations sur la politique. En particulier, les médias sociaux sont en train de changer où et comment les gens obtiennent leurs informations politiques.

Comment s’assurer que les électeurs, les représentants et les institutions ne soient pas submergés par des données politiques inexactes et non pluralistes au point de les déstabiliser ?

Les démocraties font face à une situation nouvelle en passant de la rareté au déluge des informations : entre les infos des médias traditionnels, des politiques et générées par les internautes-utilisateurs, qui entrent directement dans la vie publique, sans intervention ni médiation d’un « gatekeeper » professionnel.

L’accès à l’information s’est démocratisé mais les informations sont plus trompeuses. L’éventail des erreurs, des demi-vérités, des mensonges – l’ère « post-truth » actuellement en ligne – remet en question la capacité des gens à distinguer entre les bonnes et les mauvaises informations. Il en va de même pour les hommes politiques européens. Ils reçoivent également de vastes volumes de données générées par les utilisateurs.

Les effets ultimes de ces changements sur les attitudes politiques sont encore inconnus, mais les élections américaines invitent à lire comme conséquence un débat politique plus polémique et polarisé.

Certes, Internet démocratise la création de l’information et met à la disposition des gens une large diversité d’opinions, ce qui amène davantage d’engagement et de pluralisme. Mais, le défi vital est comment les citoyens peuvent mieux naviguer et utiliser l’information non médiatisée de manière à soutenir des sociétés ouvertes et libres et comment la technologie peut aider les citoyens à tenir leurs élus responsables et encourager une plus grande transparence et responsabilisation.

Des humeurs mauvaises de la communication européenne

Actuellement, la communication des institutions européennes ne tourne pas rond, même si Wolfgang Petzold estime, lors de la conférence Europcom, « pourquoi la communication de l’UE n’est pas le problème »…

Perte de la fierté du cœur de métier de la communication européenne

Wolfgang Petzold rappelle avec justesse qu’« historiquement, la communication de l’UE s’est fondée sur l’information des institutions pour les bureaucrates et les experts ».

Cette mission de faire connaître le projet européen à des publics « captifs » qui se trouvent professionnellement contraint de s’intéresser à la construction européenne a toujours été remplie de manière satisfaisante.

Mais l’aspiration récurrente de s’adresser directement aux citoyens européens, malgré les nombreuses barrières linguistiques et/ou matérielles a fait perdre aux fonctionnaires européens chargés de la communication leur fierté pour leur cœur de métier, pourtant indispensable et irremplaçable. A vouloir faire ce qu’ils ne savent pas, ils ne font plus ce qu’ils devraient faire.

Une communication européenne de crise qui débouche sur la crise de la communication européenne

Wolfgang Petzold observe qu’« après le consensus permissif, la communication de l’UE s’est développée comme réponse à l’expansion des compétences de l’UE (Acte Unique, Commission Delors) et aux crises de l’intégration (Maastricht, chute de la Commission Santer) ».

Le problème, c’est effectivement que la communication européenne ne s’est manifestée qu’à l’occasion de crises, toujours dans l’urgence et la contrainte ; une communication-pompier, qui devient en quelque sorte un art-pompier maladroit.

Comment peut-on imaginer que l’Union européenne puisse développer une image forte auprès des peuples, une confiance solide avec les peuples alors que la seule communication audible est une communication de crise, défensive et isolée.

Les méthodes de communication de l’UE sont actuellement en crise parce que le modèle d’une communication à la fois très technique et trop rare n’est plus du tout adapté aux attentes des médias, aux pratiques des politiques et aux habitudes des citoyens.

Naïveté dans la croyance du web et de la transparence comme solution miracle de la communication européenne

Wolfgang Petzold remarque que « depuis une dizaine d’années, les institutions européennes ont investi l’information basée sur le web et la transparence (Europa.eu, plan D) afin d’impliquer les citoyens ».

Le sur-investissement dans le web et la transparence trahit une certaine forme de naïveté en considérant que les Européens seront de bons citoyens pro-actifs qui « joueront le jeu » de la démocratie européenne… alors que la compétition pour du « temps de cerveau disponible » s’est largement accrue pour les annonceurs, tant privés que publics au cours de ces dernières années.

Frustration face aux échecs relatifs des campagnes de communication et au blocage des médiateurs naturels

Wolfgang Petzold conclut que « malgré tout, la communication de l’UE est toujours perçue comme jargon et/ou propagande ».

Le sentiment domine qu’après l’époque dorée des projets innovants avec Margot Wallström et l’ère de la régression sous Viviane Reding, qui abandonne notamment la stratégie de partenariat, la communication européenne fait finalement du surplace.

L’échec relatif du projet-pilote de campagne de communication corporate et la déception du nouveau service de porte-parole génère une sorte de frustration qui paralyse les nouvelles initiatives innovantes et originales, d’autant plus que la communication est de plus en plus politiquement verrouillée.

Une forme de lassitude conduit même à ne plus tenter de résoudre le problème principal lié au blocage des médiateurs naturels qui ne font pas leur métier : les journalistes, les politiques, les leaders d’opinion, les enseignants ; tous pour des raisons différentes ne communiquent pas assez sur l’Europe auprès de leurs propres publics. C’est là que devrait se porter en priorité les efforts.

Au total, les humeurs mauvaises traduisent un aveuglement stratégique de la communication de l’UE.