Discussion sur l’Union européenne et sa communication : « L’Europe, bof ? »

Lundi 4 avril 2011, de 18h30 à 20h00, la Représentation en France de la Commission européenne et le Mouvement Européen–France organisent un débat sur la communication de l’UE – à l’occasion de la venue à Paris de Claus Sørensen, Directeur Général de la Communication de la Commission européenne. Trois thèmes sont annoncés…

L’Europe, quel message pour quel projet ?

Plutôt que de répondre par la « classique » controverse de nature institutionnelle entre Europe fédérale – forcément souhaitable – et Europe communautaire – inévitablement condamnée à l’échelle d’un continent – je proposerai un détour « hérétique » autour de la plateforme de marque de l’UE (cf. « Quel est l’ADN de la marque UE ? ») :

  • Comment la marque voit le monde qui l’entoure et les grands enjeux aujourd’hui et demain ?: Vision « française » d’un monde multipolaire ou « anglo-saxonne » d’un marché mondialisé ?
  • Quel est le rôle que la marque se donne pour incarner cette vision ? : Mission régulatrice faite d’harmonisation intérieure ou de pacification internationale ?
  • Quel est le projet associé à cette mission ?: Ambition : une Europe puissance ou une Europe marché, grande Suisse libre-échangiste et pacifiste ou une Europe concrète, intervenant dans la vie quotidienne des citoyens ?
  • Quel est ce sur quoi la marque ne transigera pas ? : Valeurs : aucune valeur en propre mais les valeurs de l’humanité : la paix, les droits de l’homme…

Comment communiquer l’Europe au quotidien ?

Plutôt que de répondre encore par l’importance d’une communication européenne non plus centrée sur ses institutions mais concentrée autour des préoccupations des citoyens (cf. l’exemple de la communication web de l’UE au Royaume-Uni “exciting, relevant and fun” ou les campagnes de communication sur l’Europe concrète valorisant les bénéfices concrets que l’Europe apporte aux gens tout en sortant des déclarations emphatiques ou soporifiques), je proposerai un double constat sur la communication européenne :

  • illusion autour de la figure fantasmée du « citoyen de base » alors que la communication européenne s’adresse sinon à une Europe des élites du moins à des citoyens européens avertis, comme l’on parle d’un public d’experts initiés ;
  • mythe autour de l’impact réel de l’UE dans les États membres d’une Europe qui fait semblant : « Semblant d’être une solution aux yeux de ses promoteurs et, à l’inverse, d’être une menace aux yeux de ses adversaires qui lui attribuent abusivement la responsabilité de tous les bouleversements », dixit Jean-Louis Bourlanges dans Le Monde.

Quelle place pour l’Europe sur les réseaux sociaux ?

Plutôt que de vanter les mérites, les intérêts et les avantages des médias sociaux – un discours plutôt largement entendu et attendu d’un bloggeur – je proposerai un renversement de perspective autour de 2 questions :

En conclusion, sortons de l’alternative autour de la communication européenne réduite soit à une propagande pour l’intégration communautaire soit à un service public d’information sur l’Europe et osons de nouvelles questions :

  • Faut-il que la communication européenne vise à rapprocher l’UE des citoyens ou à installer le dialogue entre les citoyens et l’UE et entre les citoyens européens ?
  • Faut-il que la communication européenne adopte une approche « corporate » visant à créer une « image de marque » autour des valeurs européennes ou une approche « marketing » tournée vers à les « preuves concrètes », les « bénéfices » du produit UE ?
  • Faut-il que la communication européenne s’inscrive dans une logique de court terme avec des prestations de services auprès des parties prenantes ou dans une logique de long terme et de formation civique, notamment auprès des jeunes ?

Et si la véritable révolution aujourd’hui serait que le système de communication de l’UE ne craigne pas d’inclure son audience – les citoyens – comme partie centrale, non plus à l’extérieur de sa sphère mais à l’intérieur ?

Quels sont les principaux défis de la communication européenne ?

À l’occasion de la conférence Europ’com – le premier rassemblement des professionnels de la communication publique à l’échelle européenne les 12 au 14 octobre 2010 – les trois plus hauts responsables de la communication au sein des institutions européennes (Conseil, Commission et Parlement) ont présenté ce qui à leurs yeux représente le principal défi de la communication européenne…

Exprimer la diversité des 27 États membres pour Christine Roger, Directrice des médias et de la communication au Conseil de l’UE

Responsable de la communication au sein de l’institution européenne rassemblant les États membres, Christine Roger estime que le principal défi de la communication européenne consiste à créer une culture de travail commune entre les responsables communication et autres porte-parole des 27 États membres.

Éviter les doubles emplois et le manque de coordination pour Claus Sørensen, Directeur général pour la communication à la Commission européenne

Responsable de la communication au sein de l’institution européenne garante de la mise en œuvre des actions de communication, Claus Sørensen considère que le principal défi consiste à établir un lien entre Bruxelles et les gouvernements nationaux et autres acteurs locaux afin d’éviter les doubles emplois et le manque de coordination.

Adopter une approche bottom-up pour Juana Lahousse-Juarez, Directrice Générale pour la communication au Parlement européen

Responsable de la communication au sein de l’institution représentant les citoyens européens, Juana Lahousse-Juarez juge que le principal défi de la communication européenne est d’introduire une approche bottom-up suivant l’exemple de l’engagement personnel et direct des eurodéputés avec le public dans les médias sociaux.

Au-delà, les Actes de la conférence résument les autres défis de la communication européenne, selon les différents intervenants :

  • parvenir à des messages sans jargon, sous forme multilingue afin d’être plus proche des citoyens ;
  • utiliser des outils de communication dans le cadre d’un processus continu et permanent ;
  • dire aux gens comment l’UE se rapporte à leur vie quotidienne, afin de les impliquer de plus en plus dans les projets futurs ;
  • aider les journalistes à mieux comprendre l’Europe ;
  • écrire de la manière la plus succincte et la plus facile à comprendre que possible afin que les médias soient encouragés à transmettre les messages importants sur les politiques de l’UE.

Quels scénarios pour la stratégie de communication européenne ?

À partir de plusieurs scénarios d’évolution de la construction européenne, Manfred Ertl en 2004 étudie différentes stratégies de communication de l’UE. À quoi ressembleraient les stratégies de communication en fonction des modèles d’Europe ?

Le marketing d’une « Europe de la raison » à partir des bénéfices pour le consommateur citoyen : une stratégie de communication « light » et « lisse » autour de la valorisation de projets concrets

Si l’on considère que la construction européenne prend la voie d’une réalité uniquement rationnelle :

  • l’Europe du marché unique ;
  • l’Europe de la mobilité, notamment des étudiants (Erasmus) ;
  • l’Europe des grands projets industriels (Ariane) ;

alors la stratégie de communication consiste exclusivement à démontrer l’utilité concrète de l’Europe pour les citoyens.

Les institutions européennes « vendent » l’Europe en mettant toujours en avant les bénéfices matériels :

  • simplification abusive des messages ;
  • présentation des projets concrets « bien ficelés » dans un langage rassurant ;
  • évacuation systématique des problèmes pour ne pas compromettre la popularité de l’Europe ;
  • adoption d’un ton « light » et d’un style « lisse ».

Synthèse de la communication européenne – tendance « marketing » :

  • Projets « attractifs » (messages) : gestion (subsidiarité)
  • Type d’homme politique (émetteur) : 3e garde (hommes de dossiers)
  • Engagement médias (canal) : « simplification » par des journalistes spécialisés
  • Style : publicitaire et marketing
  • Type de médias : personnels et commerciaux

Le dialogue d’une « Europe des citoyens » pour construire un projet européen participatif : une stratégie de communication « pédagogique » et « multiculturelle » autour de l’organisation de débats paneuropéens

Si l’on considère que la construction européenne prend la voie d’une réalité principalement participative :

  • l’Europe des associations ;
  • l’Europe de la rencontre et des échanges personnels entre ses habitants ;
  • l’Europe de la culture quotidienne ;

alors la stratégie de communication consiste essentiellement à illustrer la culture de véritable débat avec les sociétés civiles européennes.

Les institutions européennes promeuvent une « communication multiculturelle » et le modèle européen de sociétés pacifiées et démocratiques :

  • proposition d’informations différenciées selon les cibles afin de favoriser la convergence socio-culturelle ;
  • création d’un certain nombre d’outils pour dialoguer avec les citoyens : journées d’Europe avec les élus, conférences prospectives citoyennes thématiques, émissions télévisuelles interactives, enquête de satisfaction citoyenne, vote électronique ;
  • adoption d’un style pédago-civique… « pour défendre vos droits de citoyens et construire ensemble l’Europe durable et diverse de nos enfants » ;

Synthèse de la communication européenne – tendance « dialogue » :

  • Projets « attractifs » (messages) : développement d’une nouvelle démocratie (débats populaires pan-européens)
  • Type d’homme politique (émetteur) : personnalités nationales charismatiques et enthousiastes
  • Engagement médias (canal) : émissions politiques/sociales internationales par des journalistes européens
  • Style : pédagogique et différencié selon les cibles
  • Type de médias : interactifs et de qualité

La propagande pour une Europe ancrée dans la tradition : une stratégie de communication « démagogique » et « autoritaire » autour de la valorisation du patrimoine séculaire

Si l’on considère que la construction européenne prend la voie d’une réalité inévitablement traditionnelle :

  • l’Europe réduite à la défense des valeurs de l’Occident ;
  • l’Europe puissance (économique-militaire), rempart sécuritaire et moral ;
  • le continent des Régionalismes (exception culturelle) ;

alors la stratégie de communication démagogique tente d’enraciner dans l’esprit des citoyens un préjugé de supériorité de la civilisation européenne qui repose sur un patrimoine unique dans le monde.

Chaque institution européenne mène sa propre politique d’information :

  • diffusion de tonnes de brochures et de sites internet qui ne sont consultés que par une minorité de citoyens intéressés ;
  • adoption d’un ton propagandiste affirmant qu’il n’y a de toute façon pas d’alternative et autoritaire autour des thèmes de la paix et de la défense, de la puissance économique pour survivre sur le marché mondial et du continent de l’exception culturelle.

Synthèse de la communication européenne – tendance « propagande » :

  • Projets « attractifs » (messages) : réduction de l’Europe politique à l’Europe historique
  • Type d’homme politique (émetteur) : l’Europe comme placard pour les anciens ou école pour les nouveaux
  • Engagement médias (canal) : info éparses, tendencieuses par Trash TV et presse tabloid voire minimalistes pour citoyens intéressés
  • Styles : propagandiste et autoritaire

Think tank et communication européenne 2/2 : quelle est l’influence politique et médiatique des think tanks ?

Selon Euractiv, « le nombre de think tanks en Europe a plus que quadruplé au cours des dernières années », « l’Europe comptant près de 1 200 think tanks à comparer avec les 1 750 existant aux États-Unis » selon Stephen Boucher, Martine Royo, auteurs de « Think Tanks, cerveaux de la guerre des idées » paru en 2009.

Par « leur capacité d’influence sur l’agenda politique, leur habileté à produire des formules lapidaires voire de l’idéologie » – selon Xavier Carpentier-Tanguy, auteur de « Influences et innovations politiques : les think tanks » – les think tanks sont devenus plus actifs et inventifs en utilisant de multiples canaux de communication :

  • publication de leurs recherches, études et rapports, notamment en libre accès sur leur site internet afin de développer une communication plus citoyenne et 2.0 ;
  • organisation de conférences, séminaires et colloques en vue d’obtenir directement l’appui de certains décideurs politiques et d’accroître la visibilité médiatique de leur institution.

Ainsi, entre mission d’alimenter le débat public et d’exercer une influence politique, quelle est la contribution des think tanks en matière de communication européenne ?

Influence médiatique relativement utile : les think tanks remplissent une fonction d’information sur l’Europe

En considérant les tink tanks comme des « policy research organisations », Xavier Carpentier-Tanguy estime que l’une des raisons de leur succès grandissant repose sur « la production d’une information utile, accessible et fiable dans un temps minimum » :

  • « repérer les grandes tendances, les questions et les problèmes émergents ; interpréter puis formuler de manière claire les présupposés et des réponses adaptées aux capacités politiques du moment, et selon l’idéologie dominante, tout en faisant œuvre d’une véritable capacité créatrice voire perturbatrice ».
  • « regrouper les connaissances et présenter des synthèses aux décideurs politiques qui soient très rapidement opérationnelles ainsi que claires et fiables mais aussi accessibles à tous et utiles ».

Néanmoins, la visibilité étant devenue primordiale pour vendre leurs idées aux médias, Stephen Boucher et Martine Royo estiment que « le risque subsiste toutefois que les messages politiques complexes générés par les think tanks tendent à être dilués :

  • « l’omniprésence des médias, avec leur appétit d’entretiens de deux minutes et de phrases choc plutôt que d’analyses, pousse les think tank à chercher davantage de visibilité en simplifiant leur message », au point de faire craindre une baisse du niveau des idées.

Ainsi, l’influence médiatique des think tanks repose essentiellement aujourd’hui sur leur capacité à « satisfaire au besoin d’une information délivrée au bon moment et de façon concise, d’une analyse publiée à point nommé et diffusée auprès des bonnes personnes », comme le résume Euractiv.

Influence politique relativement utile : les think tanks exercent un rôle de médiation sur l’Europe

En considérant les think tanks sous l’ange de leur relation étroite avec le pouvoir (i.e. les « advocacy think tanks » pour Xavier Carpentier-Tanguy), « les think tanks auraient le rôle d’étudier les propositions les plus intéressantes et de les faire passer aux politiques », comme le précise Guillaume Klossa, président d’Europanova, repris sur Nonfiction.

Néanmoins, dans ce rôle de médiation pour faire passer des idées aux politiques, Marie-Anne Kraft s’interroge sur Médiapart : « Quel rôle jouent les « think tanks » dans la vie politique ? » :

  • certes, « au départ, ces clubs peuvent nourrir les partis politiques (approche top-down comme disent les Anglo-saxons) »
  • mais, « si des forces politiques se rassemblent au sein de cercles de réflexion pour concrétiser au sein d’un club leurs idées convergentes (approche plutôt bottom-up cette fois selon les Anglo-saxons), comment traduiront-ils ensuite cette convergence publiquement sur la scène politique et dans les urnes, s’ils prétendent être apolitique ? »

Autrement dit, l’influence politique des think tanks est plutôt paradoxale : « pour permettre un dialogue entre partis politiques, il faut passer par des structures médiatrices apolitiques ».

En conclusion, qu’il s’agisse d’influence médiatique ou politique, les think tank sont relativement utiles, quoiqu’ils ne puissent ni ne doivent remplacer le travail d’information des médias et de conviction des responsables politiques.

Faut-il parler d’un « journalisme citoyen européen » ?

La sortie récente d’un dossier de l’Observatoire géostratégique de l’information « Médias et Europe » sous la direction d’Eddy Fougier, chercheur associé à l’IRIS, relance le débat sur l’existence éventuelle d’un « journalisme citoyen européen »…

Sous l’angle du public, le journalisme citoyen européen existerait : les euro-bloggeurs sont des médiateurs de l’information européenne

Thèse défendue par Eddy Fougier, l’Europe offrirait un nouvel espace pour le « journalisme citoyen ».

Par leur volonté de décrypter « une actualité souvent complexe, mais importante, à destination d’un public dont l’intérêt n’est pas toujours acquis d’avance », les euro-blogeurs et, au-delà, l’ensemble des parties prenantes au débat européen joueraient un « rôle d’intermédiaire entre le fait brut européen et le public », rôle qui ne serait donc « plus monopolisé par le journaliste et l’expert professionnel ».

Par leur « démarche de type bottom-up en partant des citoyens et des États, plutôt que des institutions européennes et de leur agenda », les euro-blogueurs « combleraient un vide qui existe entre, d’un côté, la masse des citoyens passifs et largement indifférents vis-à-vis de l’actualité européenne qui sont informés par les grands médias et, de l’autre, des professionnels de l’Europe informés par une presse spécialisée très technique, institutionnelle et bruxelloise ».

Ainsi, l’existence de ce « journalisme citoyen européen » naissant via des blogs individuels ou collectifs comme 27etc sur slate ou des sites internet participatifs apparaît, selon Eddy Fougier, « donc plutôt comme une bonne nouvelle pour la démocratie européenne ».

Sous l’angle du métier, le journalisme citoyen n’existe pas : les internautes sont des interlocuteurs-contributeurs face aux journalistes

Thèse récemment défendue par Axelle Tessandier sur ReadWriteWeb : « un internaute ne sera jamais journaliste ».

Rien ne sert de reprendre toutes les différences fondamentales (activité récréative vs. activité rémunérée, point de vue particulier vs. point de vue général, prisme de l’information vs. prisme de l’opinion…) entre l’exercice du blog et celui du journalisme, que François Guillot avait exposé lors d’un colloque en septembre dernier : « les blogs sont des médias, mais les blogueurs ne sont pas des journalistes ».

Rien n’empêche pour autant de reconnaître que les blogs contribuent à reposer la question du métier de journaliste. Pour Axelle Tessandier, « lorsque les points de vue s’échangent pour s’enrichir, cela créer sans aucun doute une nouvelle façon de s’informer » et les rôles de contributeur et d’interlocuteur des internautes auprès des journalistes ne sont plus à remettre en cause.

Ainsi, l’existence de ces contributeurs-interlocuteurs émergeant dans les médias sociaux constitue le « journalisme conversationnel » comme « un fait inéluctable » et même « un bienfait ».

Sous l’angle de la finalité, euro-blogeurs et journalistes sur l’Europe réalisent une « information européenne 2.0 »

En raison des risques et des dérives du terme de « journalisme citoyen », la notion d’« information européenne 2.0 » correspond davantage à la réalité de l’éco-système médiatique européen.

D’une part, les journalistes professionnels conservent les médias susceptibles de remplir les missions d’« agenda setting » pour fixer la hiérarchie des priorités et de « gate keeper » pour sélectionner les sujets traités.

D’autre part, les euro-blogeurs disposent de médias capables de proposer des angles originaux et de contribuer aux débats.

Ainsi, pour reprendre l’interview de Julien Frisch à CaféBabel, « les blogs citoyens ne peuvent pas remplacer le journalisme professionnel, car les enquêtes demandent du temps et de l’argent. Mais les blogs peuvent aider à comprendre ce qui se dit à l’intérieur d’organes officiels ».

Au fond, si les euro-blogueurs et les journalistes sur l’Europe partagent le même but de rendre plus transparent l’UE alors de ces interactions interpersonnelles naîtra une « information européenne 2.0 ».