Archives de catégorie : Communication sur l’Europe

Billets sur la communication européenne des États-membres et de la société civile

Naviguer dans des eaux turbulentes : communiquer l’UE à l’ère de la désinformation, du populisme et de la fragmentation

Comment l’UE adapte ses messages et ses stratégies d’engagement pour répondre à la convergence de facteurs redéfinissant le paysage de la communication ?

  • Montée des réseaux sociaux et fragmentation des écosystèmes médiatiques traditionnels
  • Prolifération de la désinformation, des « fake news » et des ingérences étrangères dans les processus démocratiques
  • Émergence de nouvelles formes de populisme, souvent alimentées par les technologies numériques et de mouvements radicaux
  • Tendance générale à la désinstitutionalisation des sociétés et érosion de la confiance dans les institutions traditionnelles et les connaissances expertes

Bien que l’UE ait fait des progrès significatifs dans l’adaptation de ses approches de communication à ces nouvelles réalités, elle continue de lutter avec la tension fondamentale entre storytelling centralisé et nécessité de s’adresser à des contextes nationaux diversifiés et à des publics de plus en plus fragmentés.

Paysage de communication évoluant et stratégies adaptatives de communication de l’UE

1. Lutte contre la désinformation et les ingérences étrangères

Les dernières élections du Parlement européen ont vu des niveaux sans précédent de campagnes de désinformation, souvent liées à des acteurs étrangers. L’UE y répond avec de nouveaux outils, comme l’East StratCom Task Force, démontrant une prise de conscience accrue de la menace posée par la guerre de l’information. L’ »Approche européenne pour lutter contre la désinformation en ligne » marque un changement significatif vers un engagement proactif avec le problème avec des initiatives de vérification des faits.

2. Réponse aux nouvelles formes de populisme

L’émergence du « populisme numérique » présente un défi significatif aux efforts de communication de l’UE. Les narrations populistes simplifient souvent les processus complexes de l’UE. Le passage du langage technocratique à une communication plus émotive et basée sur les valeurs dans les messages de l’UE peut contribuer à répondre aux messages simplistes des populistes. De même, l’émergence de mouvements de jeunes à la fois d’extrême droite (le mouvement identitaire) et d’extrême gauche (par exemple, l’activisme climatique) créé de nouveaux défis pour l’engagement autour de l’UE avec des mouvements qui s’engagent souvent intensivement dans la politique, même si les formes de participation traditionnelle reste limitées.

3. Rebâtir la confiance institutionnelle face à la post-vérité

Les données Eurobaromètre montrent une baisse de la confiance dans l’UE de 57 % en 2007 à 43 % en 2022, reflétant une tendance plus large d’érosion de la confiance dans les institutions traditionnelles. Cela présente un défi fondamental à l’autorité et à la légitimité de l’UE. Les initiatives de transparence accrue, telles que le Registre de Transparence de l’UE, visent à reconstruire la confiance dans les institutions de l’UE, avec un succès limité, plaidant pour un besoin de réformes des structures de gouvernance de l’UE.

Le concept de « déclin de la vérité » progresse où les faits jouent un rôle décroissant dans la vie publique au profit d’une tendance à l’emphase croissante aux appels émotionnels. L’UE adopte une approche hybride, combinant la communication basée sur les faits avec un storytelling narratif reposant sur de vraies histoires personnelles. L’utilisation de l’humour pour démystifier les idées fausses pourrait engager davantage par rapport aux communications traditionnelles de l’UE.

Défis technologiques et efforts de communication de l’UE

1. Contraintes de cadrage

Les médias nationaux privilégient encore le cadrage national des questions de l’UE, limitant la portée des messages centralisés de l’UE, rendant la restitution du processus de prise de décision de l’UE le principal défi de communication.

2. Dilemmes technologiques et éthiques

L’utilisation de l’IA et des big data dans les stratégies de communication soulève des préoccupations en matière de confidentialité et de manipulation de données personnelles. Équilibrer le besoin de réponse rapide avec l’assurance de l’exactitude et de la nuance demeure crucial pour l’exemplarité de la communication.

3. Besoins diversifiés des publics

L’UE doit mieux connaître la diversité des niveaux variés de connaissance et d’engagement des citoyens envers l’UE, au-delà des seules différences générationnelles ou des habitudes de consommation des médias, qui complexifient les stratégies de communication.

Approches innovantes pour les futures stratégies de communication de l’UE

1. Prévision Participative

Impliquer les citoyens dans des exercices de planification de scénarios pour l’avenir de l’UE pourrait augmenter l’engagement et créer une co-construction et une propriété partagée des narratifs de l’UE. Des programmes pilotes pourraient tester cette approche.

2. Gamification des processus de l’UE

Développer des jeux éducatifs immersifs, des serious games, simulant la prise de décision de l’UE auraient le potentiel d’augmenter la compréhension des processus de l’UE, en particulier parmi les jeunes, même s’il faut éviter la simplification excessive des questions complexes.

3. Réseaux de communication décentralisés

Autonomiser les influenceurs locaux et les organisations de la société civile en tant que communicateurs de l’UE pourrait augmenter la confiance et la pertinence des messages de l’UE. Un programme « EU Local Voices » pourrait former et soutenir ces nouveaux créateurs de contenus.

4. IA Éthique dans la communication publique

Développer une personnalisation des communications de l’UE basée sur l’IA avec des algorithmes transparents pourrait permettre une dissémination plus ciblée et pertinente, équilibrée avec le besoin d’un discours public partagé et la nécessité de prendre en compte les préoccupations en matière de confidentialité des données.

Les défis de communication de l’UE reflètent des tendances sociétales plus larges de fragmentation, de méfiance et de surcharge d’informations. Bien que l’UE ait fait des progrès significatifs dans l’adaptation de ses stratégies de communication à cette nouvelle réalité, le succès futur dépendra de la capacité de l’UE à :

  • Favoriser une véritable sphère publique paneuropéenne tout en respectant les diversités nationales ;
  • Utiliser la technologie de manière éthique pour améliorer l’engagement sans exacerber les divisions sociales ;
  • Équilibrer la communication basée sur les faits avec des narratifs convaincants qui résonnent émotionnellement avec les citoyens ;
  • S’adapter aux paysages médiatiques en évolution rapide tout en maintenant les valeurs démocratiques fondamentales.

Une communication efficace ne concerne pas seulement l’amélioration de l’image de l’UE, mais aussi le maintien de la légitimité démocratique du projet européen lui-même à une époque de défis sans précédent pour la communication européenne.

« Storytelling Shift » : évolution des stratégies de communication de l’UE entre 2019 et 2024

Face au défi permanent de communiquer efficacement ses priorités, actions et valeurs à un public diversifié de plus de 400 millions de citoyens répartis dans 27 États membres, la communication de l’Union européenne est définie dans les documents stratégiques les plus importants : les agendas stratégiques du Conseil européen rédigé avant les élections européennes et les lignes directrices politiques de la Commission européenne rédigées par la nouvelle présidence. Quelles évolutions des stratégies de communication de l’UE peuvent être déduites en comparant deux ensembles de documents pivotaux : les agendas stratégiques du Conseil européen pour 2019-2024 et 2024-2029, et les lignes directrices politiques de la Commission européenne présentées par Ursula von der Leyen en 2019 et 2024 ? Ces documents ne définissent pas seulement la direction politique de l’UE, mais révèlent également comment les institutions cadrent leurs messages et prévoient de s’engager avec les citoyens dans un paysage géopolitique en constante évolution.

En une phrase, notre analyse révèle un changement significatif dans les stratégies de communication, reflétant l’adaptation de l’UE aux nouveaux défis mondiaux et aux attentes changeantes du public. L’UE se dirige vers une approche de communication plus affirmée, axée sur la sécurité et l’engagement des citoyens, tout en s’efforçant de maintenir ses valeurs fondamentales et son unité dans un monde de plus en plus complexe.

1. Changement des cadres narratifs : le passage d’un récit d’aspiration à un récit de nécessité et d’urgence

Le changement le plus frappant dans la communication de l’UE est le passage d’un récit d’aspiration à un récit de nécessité et d’urgence. En 2019, les lignes directrices de von der Leyen étaient encadrées autour du concept d’une Union qui « aspire à plus », mettant l’accent sur l’ambition et le progrès. L’agenda stratégique de 2019 se concentrait également sur « la construction de notre avenir ensemble ». En revanche, les documents de 2024 encadrent les actions de l’UE en termes de force, de souveraineté et de sécurité. L’agenda stratégique de 2024 s’ouvre sur une évaluation sévère des défis mondiaux, soulignant la nécessité d’une « Europe forte et souveraine ». Ce changement reflète une reconnaissance de la réalité géopolitique modifiée à la suite d’événements comme la pandémie de COVID-19, la crise énergétique et l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Le Pacte vert pour l’Europe, une pièce maîtresse de l’agenda de 2019, était initialement encadré principalement en termes de protection de l’environnement et d’opportunité économique. En 2024, bien qu’il reste une priorité, il est de plus en plus encadré en termes d’autonomie stratégique et de compétitivité, soulignant la nécessité pour l’Europe de diriger les technologies vertes pour assurer la sécurité économique.

2. Évolution des Messages clés : un passage vers une communication plus affirmée sur le rôle de l’UE dans la garantie de la sécurité

La sécurité et l’autonomie stratégique sont devenues des thèmes centraux en 2024, reflétant une évolution significative par rapport à 2019. Bien que la défense et la sécurité aient été mentionnées dans les documents de 2019, elles n’avaient pas la même importance. L’agenda stratégique de 2019 mentionnait brièvement la nécessité de « prendre une plus grande responsabilité pour notre propre sécurité et défense ». En revanche, l’agenda de 2024 consacre une section entière au « Renforcement de notre sécurité et de notre défense », détaillant des plans pour augmenter les dépenses de défense, les achats conjoints et le développement des capacités industrielles de défense de l’UE. Ce changement indique un passage vers une communication plus affirmée sur le rôle de l’UE dans la garantie de la sécurité de ses citoyens et sa place sur la scène mondiale.

3. Stratégies de ciblage et d’engagement du public : un engagement citoyen plus soutenu et significatif pour construire la légitimité et le soutien

Les deux ensembles de documents montrent une importance accrue de l’engagement direct des citoyens, mais les documents de 2024 vont plus loin, reflétant les leçons tirées d’initiatives comme la Conférence sur l’avenir de l’Europe. En 2019, von der Leyen envisageait la Conférence sur l’avenir de l’Europe comme un moyen de donner aux citoyens une voix dans les priorités de l’UE. Les lignes directrices de 2024 semblent avoir plus d’ambition, s’engageant à « faire de la participation des citoyens une pratique régulière dans l’UE », y compris des dialogues annuels avec les commissaires. Cette évolution suggère une reconnaissance de la nécessité d’un engagement citoyen plus soutenu et significatif pour construire la légitimité et le soutien aux actions de l’UE.

4. Communication de crise et résilience

Les documents de 2024 montrent une augmentation marquée autour de la préparation aux crises et de la résilience, reflétant les expériences de l’UE depuis 2019. Bien que les documents de 2019 mentionnent la nécessité d’une réponse aux crises dans des domaines spécifiques comme la migration, l’agenda stratégique de 2024 appelle à « une approche plus robuste et agile » de la gestion des crises dans tous les domaines, des urgences sanitaires aux cyberattaques. Ce changement indique une tentative de rassurer les citoyens sur la capacité de l’UE à gérer les crises futures, tout en justifiant une intégration accrue dans des domaines comme la santé et la cybersécurité.

5. Équilibre entre unité et diversité

Les deux ensembles de documents luttent avec le défi de promouvoir l’unité de l’UE tout en reconnaissant la diversité des États membres. Cependant, les documents de 2024 montrent une approche plus nuancée de cet équilibre. L’agenda stratégique de 2019 mettait l’accent sur « l’unité dans la diversité » comme une force. L’agenda de 2024, tout en continuant à promouvoir l’unité, reconnaît plus explicitement les circonstances nationales différentes, en particulier dans des domaines comme la transition verte et la politique migratoire, reflétant les changements des forces politiques élues lors des élections du Parlement européen. Cette évolution suggère une tentative de répondre aux préoccupations concernant l’empiètement de l’UE tout en promouvant une action collective.

Ces changements dans les stratégies de communication de l’UE ont plusieurs implications :

  1. Légitimité et perception publique : Le passage à une communication plus affirmée sur la sécurité et l’autonomie stratégique peut aider à justifier une intégration accrue de l’UE dans ces domaines. Cependant, cela risque également d’aliéner ceux qui sont méfiants vis-à-vis de l’expansion des pouvoirs de l’UE.
  2. Positionnement mondial : Le ton plus affirmé positionne l’UE comme un acteur mondial plus fort, mais peut également créer des tensions avec les alliés, partenaires, concurrents et rivaux systémiques internationaux.
  3. Engagement des citoyens : L’accent accru sur la participation directe des citoyens est une promesse durable, mais son efficacité dépend toujours de la mise en œuvre et de la capacité de l’UE à démontrer que l’apport des citoyens influence réellement la politique.

Notre analyse révèle que les institutions de l’UE adaptent leurs stratégies de communication à un environnement plus complexe et difficile. Le passage à une communication plus affirmée sur la sécurité et l’autonomie stratégique, couplé à un accent accru sur l’engagement des citoyens, représente une tentative de construire un soutien pour une UE plus intégrée et globalement influente, tout en ne négligeant pas la nécessité de respecter la diversité des États membres et de répondre aux préoccupations des citoyens concernant la souveraineté. À l’avenir, les stratégies de communication de l’UE devront probablement devenir encore plus agiles et intégrées entre les institutions pour relever le défi de maintenir un message cohérent tout en s’adressant à des publics nationaux diversifiés et à des situations mondiales en évolution rapide.

Alors que l’UE continue d’évoluer en réponse aux défis mondiaux, sa capacité à communiquer efficacement ses actions, valeurs et vision aux citoyens sera cruciale pour façonner son avenir et sa place dans le monde.

Références

European Council. (2019). A new strategic agenda 2019-2024.

European Council. (2024). Strategic Agenda 2024-2029.

von der Leyen, U. (2019). A Union that strives for more: My agenda for Europe.

von der Leyen, U. (2024). Political Guidelines for the next European Commission 2024-2029.

Ingérence étrangère, manipulation de l’information et désinformation

Confrontation Europe consacre un dossier complet au phénomène des ingérences étrangères, dont 81% des Européens estiment que c’est un problème grave dans un Eurobaromètre. Mais trop peu d’avancées législatives, le jeu d’influence, souvent relais de discours critiques contre l’Europe, est une menace réelle et directe au développement de l’action de l’Union pour la prochaine mandature. Comment développer stratégies et réformes afin de protéger le cœur battant de nos systèmes démocratiques ?

Nicolas Quénel, Journaliste indépendant et auteur du livre « Allô Paris ?! Ici Moscou »

La lutte contre l’ingérence étrangère force à se poser des questions qui vont de la préservation de liberté d’expression jusqu’à celui de l’absence chronique de moyens dans la justice.

Il faut se concentrer sur l’aspect systémique du phénomène, au lieu de chercher à annihiler le dernier maillon de la chaîne : mettre en place de vraies politiques publiques, soutenir les médias, plus d’exemplarité en politique, investir dans l’éducation aux médias pour résoudre cette crise de confiance. Pour lutter efficacement contre ce phénomène, il faut remonter aux racines du problème et réinvestir le champ public.

La guerre de l’information, c’est un phénomène qui ne touche pas que la sphère étatique, mais bien l’ensemble des acteurs. Si la guerre de l’information est l’affaire de tous, tous ont une responsabilité sur la manière dont ils s’informent, tout le monde est acteur de cette guerre, en ce que les puissances étrangères, chinoises ou russes, ont pour projet de faire des citoyens français des victimes de cette guerre. A chacun de lutter.

Christine Dugoin-Clément Chercheuse à la Chaire Risque de l’IAE Paris-Sorbonne, à l’Observatoire de l’Intelligence Artificielle de Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Les opérations peuvent être multiples, mais participent généralement à façonner les opinions publiques pour qu’elles soient plus réactives sur des sujets clivants, ou plus sceptiques vis-à-vis des pouvoirs publics, quand il ne s’agit pas d’instiller le doute dans les personnes publiques, voire dans les processus démocratiques eux-mêmes.

Si l’usage de trolls sur les réseaux sociaux est maintenant de notoriété publique quand il s’agit d’influencer les opinions publiques, de même que l’usage de faux profils ou « sockpuppets », les méthodes utilisant les technologies de l’information ont connu une importante diversification. La récente opération Döppelganger remettait au goût du jour une méthode connue pendant la période soviétique qui consiste à usurper l’identité graphique d’un tiers, en particulier des journaux de confiance et des institutions publiques, afin de bénéficier de la confiance qui leur est accordée pour disséminer des contenus servant une stratégie informationnelle précise.

Plus récemment encore, on a pu observer certaines opérations qui visaient à saturer les groupes chargés de vérifier des contenus et éléments diffusés, comme l’opération « Matriochka » visant à saturer les structures de fact checking. La massification a pu être notée lors de la mise à nu de « Portal Kombat » par Viginum, un réseau de plus de 190 sites visant à diffuser de la désinformation.

Enfin, les développements connus par l’IA, et plus particulièrement par sa branche de Deep Learning, permettent de créer des « deep fakes », des contenus générés par des systèmes algorithmiques, que l’on parle de contenus visuels, audio, ou écrits.

Ophélie Omnes Fondatrice d’Omnes Legal & Positiv Lobbying, autrice de l’étude « Ingérence étrangère et jeux vidéo en Europe : Jouer est-il politique ? »

Le jeu vidéo est sujet à l’ingérence étrangère principalement par le biais des divers canaux de communication que l’on peut retrouver entre les joueurs. Ces canaux sont vecteurs de propagation de désinformation qui peut parfois aller jusqu’à une forme d’endoctrinement. Quelles solutions ? Donner aux communautés les outils de l’auto-régulation pour les jeux communautaires

Nathalie Loiseau Députée européenne (Renew), Rapporteuse à la Commission INGE 2 sur l’ingérence étrangère

Cette guerre des ingérences étrangères que des régimes autoritaires et inamicaux nous mènent dans le but d’influencer, de diviser, d’affaiblir et de neutraliser nos systèmes démocratiques, n’est pas nouvelle, c’est notre prise de conscience qui l’est. Le doute, ce poison lent, c’est ce que tente d’instiller la désinformation russe dans nos esprits. L’objectif est aussi de nous faire douter de nous-mêmes et de la validité même de notre modèle démocratique :

  1. Exposer les commanditaires, les méthodes et les objectifs des ingérences étrangères constituent une première étape dans la mise au point d’un antidote à cette véritable pandémie.
  2. Soutenir ceux qui, journalistes, associations, startups, se sont spécialisés dans la vérification des faits et le renseignement en source ouverte représente le deuxième stade.
  3. Assumer les choix politiques nécessaires au niveau national comme européen en protégeant les libertés tout en luttant contre ceux qui en abusent pour nous abuser est une nécessité.

VIGINUM, le Service technique et opérationnel de l’État chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères

Les manœuvres informationnelles malveillantes s’immiscent désormais dans tous les champs du débat public, en exploitant de manière opportuniste des faits d’actualité ou de société marquants. S’appuyant sur un large éventail de stratégies et de techniques destinées à modifier les perceptions et à altérer l’information des citoyens, elles ont pour principaux objectifs d’éroder la confiance du public dans les institutions, de polariser le débat autour de sujets clivants, de créer ou d’amplifier des tensions au sein des populations, jusqu’à générer des troubles à l’ordre public.

Une ingérence numérique étrangère est constituée par quatre critères : une atteinte potentielle aux intérêts fondamentaux de la Nation, soit au cœur de la souveraineté nationale ; un contenu manifestement inexact ou trompeur ; une diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée ; l’implication, directe ou indirecte d’un acteur étranger (étatique, paraétatique ou non-étatique).

Chine Labbé, Rédactrice en chef et vice-présidente chargée des partenariats Europe et Canada pour News Guard, qui produit des évaluations et scores de fiabilité des sites d‘informations et d‘actualité, censés traduire leur crédibilité et transparence

Comment retisser la confiance dans les médias ? Dans un monde où la défiance envers les institutions n’épargne pas les médias, et où la prolifération des contenus synthétiques, des médias de propagande se faisant passer pour des sites d’actualité traditionnels, ou encore des sites générés par IA sans supervision humaine, menace le débat démocratique, en brouillant toujours davantage la frontière entre information d’un côté, et communication, propagande, et faux de l’autre.

Dans ce contexte, faire œuvre de pédagogie, de transparence, mais aussi d’humilité, est une question de survie pour les médias, qui se doivent de rappeler leur valeur et leur rôle démocratique, qui ne vont plus de soi.

Chez NewsGuard, nous recensons les sites générés par IA sans supervision humaine : fin mai 2023, déjà 49 mais mi-mars 2024, plus de 750 dans une quinzaine de langues. Selon un audit réalisé en août 2023, ChatGPT-4 et Bard (depuis renommé Gemini) répètent des récits connus de désinformation dans respectivement 98 et 80% des cas.

Élargissement de l’Europe : le plus est-il l’ennemi du bien ?

L’Union européenne, lauréate du prix Nobel de la paix en 2012, est un espace de paix et de prospérité, comme le souligne Laurence Boone, membre du Cercle des économistes lors des Rencontres économiques d’Aix en Provence. Malgré le retour de la guerre, l’aspiration à l’Europe reste toujours aussi ardente. Comment garantir la bonne intégration des pays candidats et préserver la cohésion européenne ?

Quels candidats pour les élargissements ?

Les pays des Balkans occidentaux sont les plus prêts à l’adhésion. La Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro sont sur la liste des candidats les plus susceptibles de rejoindre l’Union tandis que la Serbie et l’Albanie ainsi que l’Ukraine et la Géorgie sont également candidats.

Pourquoi devons-nous élargir l’UE ?

Karoline Edtstadler, Ministre fédérale de l’UE et de la Constitution en Autriche, souligne que la crédibilité de l’Europe est en jeu. Les pays candidats bénéficient d’incitations financières et l’Union peut exercer une pression constructive pour des réformes afin de les rapprocher des standards européens.

Paschal Donohe, Ministre des Comptes publics et de la Réforme d’Irlande et Président de l’Eurogroup, ajoute que nous devons choisir d’« exporter la stabilité plutôt que d’importer l’instabilité ». L’élargissement de l’UE est dans notre intérêt primordial pour couvrir nos besoins pratiques dans les domaines de l’énergie, de l’alimentation, des personnes et des matières premières. « Nos libertés politiques seraient menacées si le projet européen n’avançait plus. »

Quels défis ?

Christian Danielsson, Secrétaire d’État aux Affaires européennes & Conseiller International du Premier Ministre de Suède, souligne que « nous devons réformer nos politiques, comme la PAC et le budget, et améliorer notre prise de décision » avec notamment la majorité qualifiée et à traité constant ainsi que mettre en place de manière progressive « l’acquis communautaire », en renforçant les instruments pour s’assurer en particulier de l’état de droit. Nous devons également approfondir le marché unique et réduire les obstacles pour être plus compétitif avec une économie dynamique.

« Nous devons convaincre l’opinion publique qu’il est dans l’intérêt de l’Europe d’élargir. »

Il est crucial que l’élargissement de l’UE soit un succès. L’UE est un modèle pour la démocratie, le commerce, la croissance et l’état de droit. Il est également important que l’UE continue à fonctionner et puisse décider rapidement. Nous devons créer des sociétés inclusives et inclure tous les pays dans l’Europe au sens des valeurs et des modèles de vie. C’est un enjeu de croissance, mais aussi d’égalité et d’espérance de vie.

« Nos défis d’aujourd’hui seront nos grands problèmes demain, avec la certitude de l’appauvrissement de l’UE sans les élargissements. »

« L’UE a aujourd’hui un seul instrument politique : les normes. Un vrai budget de l’UE demain sera la réponse aux élargissements », selon Laurence Boone.

« L’UE est une machine à fabriquer des démocraties, faire avancer les progrès, les critères de gouvernance, de transparence », selon Stéphane Dion, Ambassadeur du Canada, Envoyé spécial auprès de l’Union européenne et de l’Europe. L’élargissement de l’UE est un défi à relever ce défi avec détermination et conviction, pour le bien de tous les Européens.

Comment démocratiser, sans politiser, les institutions indépendantes de l’Union, dernière chance de succès de l’Europe ?

Avec le recul d’une décennie après sa publication, la lecture du manuel d’Antoine Vauchez, « Démocratiser l’Europe » offre la bonne distance pour évaluer l’épineuse problématique de la démocratisation de l’Union européenne…

Le « malentendu européen »

L’expression d’Albert Camus « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » est sans doute le talisman pour bien comprendre le malentendu européen. Si l’on s’inscrit seulement dans le paradigme de la démocratie représentative, celui des États-membres, qui fonde la légitimité sur l’élection, alors pour juger de la démocratie européenne, ce sera la résolution du « déficit parlementaire » pointé par le rapport du doyen Vedel qui corrigera le péché originel, d’un projet technocratique en renforçant les pouvoirs du Parlement européen.

Il est clair que ce paradigme, par sa simplicité du fait d’une sorte de correspondance entre les démocraties nationales et la démocratie européenne a connu un vrai succès. La parlementarisation du projet européen est belle et bien vue comme la condition de la démocratisation de l’Europe. Ce narratif s’est très largement imposé ces derniers temps dans les pratiques. Ou plutôt, cette mystique qui portait une certaine ambition s’est transformée en politique, avec ses dérives en termes de politisation.

Prenons l’actualité politique européenne de cette rentrée pour en juger de ce paradigme de la politisation comme progrès de la construction européenne.

  1. Du côté de la Commission européenne, cette politisation incarnée par la présidente reconduite Ursula von der Leyen s’exerce avec des pressions publiques et controversées sur les capitales européennes dans la sélection de leurs candidats, au point qu’elle a demandé la démission de Thierry Breton qu’Emmanuel Macron lui a accordé, ce qui fait qu’aucune personnalité d’envergure de la sa première Commission ne poursuivra après les départs tant de son numéro 2 Timmermans que le départ de la danoise Vestager.
  2. Du côté du Parlement européen, cette politisation se traduit aussi par un jeu exacerbé qui s’annonce dans les auditions des Commissaires-désignés. Nonobstant la presse qui dresse déjà des listes des Commissaires-désignés les plus fragiles, dès le lendemain de l’annonce de leur portefeuille, il est déjà annoncé que la Commission européenne pourrait être nommée avec retard non plus en novembre mais décembre prochain, plus de 6 mois après les élections européennes, en considérant l’éventualité prévue dans les traités comme l’évidence du calendrier, que des personnalités seront forcément écartées par les eurodéputés.

Cette forme de politisation de l’Union européenne, qui hérite des pires pratiques des démocraties nationales en Europe constitue-elle un progrès dans la voie d’une légitimation et d’un renforcement de la confiance des citoyens ?

Démocratiser l’indépendance

Au-delà de la démocratisation « politique » quel que soit les raccourcis qu’on peut donner à cette expression, demeure la question de faire lever le verrou de la démocratisation réelle, en profondeur d’un système institutionnel, d’un écosystème qui n’est pas réductif aux schémas de pensée binaires et limitatifs.

Le défi au cœur de la réflexion d’Antoine Vauchez repose sur la démocratisation des institutions spécifiques à la construction européenne : la haute-autorité (actuelle Commission), la cour de justice et la banque centrale européenne – autant d’institutions qui fonctionnent avec leur propre agenda, et selon leurs propres repères :

  • Un mandat : une fonction prévue par les traités, une sorte de souveraineté qui s’impose ;
  • Une compétence : une langue, l’eurospeak qui véhicule une sorte de rationalité qui prédomine ;
  • Une indépendance : une pratique, une sorte de neutralité à distance des intérêts politiques.

Face à cette trinité qui donne une sorte d’immunité qui rend intouchable, le travail doit consister à lancer un réveil dogmatique et démocratique, une remise en question qui soit à la fois une critique intellectuelle, théorique et doctrinale :

  • Débat autour du paradigme exclusif du « marché » qui apparaît encore plus nécessaire avec les problématiques géopolitiques posées à l’Europe aujourd’hui ;
  • Débat public organisé, concurrentiel et inclusif autour de la communication des décisions, qui pourrait viser à introduire des « opinions dissidentes » ;
  • Débat scientifique contre les « vérités scientifiques » gravées dans le marbre des traités avec des controverses entre chercheurs sur les finalités, les formes et les résultats des institutions européennes.

Démocratiser vraiment l’Union européenne nécessite de mettre en récit contributif, qui « soumettent à la question » les poncifs de la construction européenne, dans une démarche de révolte civilisée contre l’Europe des clercs.