Archives annuelles : 2025

La « défense psychologique », nouvelle arme technologique de lutte contre les manipulations de l’information

La possibilité imminente d’une seconde présidence quasi-impériale de Trump combiné au techno-populisme d’Elon Musk, sans oublier l’escalade des tactiques de guerre de l’information employées par des pays comme la Chine, l’Iran et la Russie, nécessite une stratégie holistique de « défense technologique » pour l’Union européenne. S’appuyant sur l’analyse de David Colon, enseignant et chercheur en histoire à Sciences Po, dans « La « défense psychologique » face aux manipulations de l’information », publiée dans la Revue Défense Nationale, à quoi cela pourrait-il correspondre ?

Le modèle suédois de la défense proactive et psychologique

La création d’une Agence suédoise de défense psychologique sert de modèle. Elle est chargée de protéger « la société ouverte et démocratique, et la libre formation d’opinions en identifiant, analysant et répondant aux influences inappropriées et autres informations trompeuses dirigées contre la Suède ou les intérêts suédois ».

Son objectif est « d’identifier, d’analyser et de répondre aux influences inappropriées et autres informations trompeuses » et souligne la nécessité d’une approche préventive, mettant l’accent sur la pensée critique et l’éducation aux médias.

Ses tâches comprennent la sensibilisation à la menace informationnelle, le développement de méthodes et de technologies permettant d’identifier et de contrer les ingérences informationnelles, la formation des journalistes et des institutions, ainsi que le financement de recherches liées à la défense psychologique.

Cette position proactive est essentielle pour construire une « immunité » sociétale aux campagnes de désinformation. La conception suédoise de la défense psychologique repose sur la résilience, l’analyse de la menace, la dissuasion et la communication stratégique.

Les nouvelles armes psychologiques de lutte contre les manipulations de l’information

Dans son papier, David Colon mentionne les travaux de Jon Roozenbeek et Sander van der Linden qui proposent un état des lieux des interventions visant à lutter à l’échelle individuelle et sociétale contre la désinformation.

D’abord des mesures destinées à renforcer les capacités des citoyens à résister à la désinformation :

  • Boosting, l’éducation aux médias et à l’information, le renforcement de l’esprit critique
  • Prebunking, la réfutation par anticipation une technique préventive de lutte contre la manipulation de l’information consistant à créer des « anticorps mentaux » en aidant le public à identifier et à réfuter par anticipation des récits faux et trompeurs de façon à l’immuniser contre les effets de campagnes de désinformation

Ensuite les nudges, ces incitations indirectes intégrées au design des pages Web et destinées à inciter les gens à se détourner de la désinformation en apportant des changements à l’architecture de leurs choix sur les médias sociaux et de dispositifs d’étiquetage des contenus (content labelling).

Enfin Debunking et Fact-Checking, dont l’efficacité est bien établie empiriquement.

Les nouvelles perspectives avec l’IA générative pour mettre en place rapidement et à grande échelle des mesures de « défense psychologique »

David Colon souligne le potentiel de l’IA pour étendre ces efforts. Il cite des exemples de chercheurs ayant testé avec succès à l’été 2024 le Prebunking assisté par IA générative de pré-démystification assistée par l’IA qui ont réussi à réduire la croyance en la désinformation liée aux élections et à accroître la confiance des électeurs. Les dialogues alimentés par l’IA se sont également avérés efficaces pour réduire les croyances en matière de complot. L’IA générative a été mise à profit pour identifier dans de vastes données comportementales d’utilisateurs de X-Twitter les facteurs psychologiques associés aux croyances dans les théories du complot.

En substance, se préparer au second mandat de Trump et à la guerre de l’information en cours nécessite que l’UE adopte une stratégie globale de « défense technologique » impliquant non seulement de renforcer les capacités de réflexion critique des citoyens, mais aussi de tirer parti des technologies de pointe comme l’IA pour contrer de manière préventive la désinformation, identifier les vulnérabilités et renforcer la résilience de la société, avec l’engagement des pouvoirs publics, des élus, de la communauté scientifique, des médias et de tous ceux qui veulent défendre la liberté cognitive, qui nous permettra de nous immuniser.

Cap sur 2025 : priorités de la Commission von der Leyen pour une Europe en action

Les lettres de mission définissent les responsabilités et les attentes de la Présidente von der Leyen pour chaque Vice-Président exécutif de la Commission européenne, traçant une feuille de route pour les priorités et les ambitions pour les cinq prochaines années. L’accent étant mis sur « l’exécution et les résultats », que pouvons-nous attendre dès la barre fixée des 100 jours ?

Les six Vice-Présidents exécutifs et leurs missions

  • Teresa Ribera Rodríguez, Transition propre, juste et compétitive :  garantir une transition verte juste et efficace, moderniser la politique de concurrence et coordonner des travaux sur le pacte industriel vert. Les priorités clés comprennent réduction des prix de l’énergie, soutien à une transition juste pour les travailleurs et utilisation de la politique de concurrence pour soutenir l’innovation verte.
  • Henna Virkkunen, Souveraineté technologique, sécurité et démocratie :  renforcer l’indépendance technologique de l’Europe, la cybersécurité, la protection des valeurs démocratiques et la gestion de la migration et de la sécurité intérieure. Les initiatives clés comprennent une loi sur les réseaux numériques, le soutien à l’Union européenne de la défense et la lutte contre la désinformation.
  • Stéphane Séjourné, Prospérité et stratégie industrielle : Chargé de stimuler la compétitivité et l’innovation européennes, en mettant l’accent sur une nouvelle stratégie industrielle, le pacte industriel vert et le renforcement du marché unique. Les initiatives clés comprennent un Fonds européen pour la compétitivité, une loi sur l’accélération de la décarbonisation industrielle et une stratégie pour le marché unique.
  • Kaja Kallas, Affaires étrangères et politique de sécurité :  diriger la politique étrangère de l’UE, en mettant l’accent sur le soutien à l’Ukraine, le renforcement de la défense européenne, le développement d’une approche plus stratégique des sanctions et la promotion de partenariats clés (transatlantique, G7, etc.). Un Livre blanc sur l’avenir de la défense européenne est un livrable clé.
  • Roxana Mînzatu, Personnes, compétences et préparation :  renforcer le capital humain de l’Europe grâce au développement des compétences, à l’éducation et aux droits sociaux. Les initiatives clés comprennent un plan d’action pour la mise en œuvre du socle européen des droits sociaux, une feuille de route pour des emplois de qualité et une stratégie pour une Union des compétences.
  • Raffaele Fitto, Cohésion et réformes :  garantir la mise en œuvre réussie de NextGenerationEU, le renforcement de la cohésion économique, sociale et territoriale et le soutien au développement régional. Les domaines clés comprennent la réduction des disparités régionales, le soutien aux communautés rurales et la promotion de la mobilité et du tourisme durables.

Les 100 premiers jours : des actions concrètes

Dans les 100 premiers jours, les Youth Policy Dialogues, le Livre Blanc sur l’Avenir de la Défense européenne et le Pacte Industriel Vert sont les principaux efforts collaboratifs impliquant plusieurs Vice-Présidents Exécutifs :

  • Henna Virkkunen, Souveraineté Technologique, Sécurité et Démocratie :
  • Garantir l’accès à une capacité de supercalcul adaptée pour les start-ups et l’industrie de l’IA par le biais de l’initiative AI Factories.
  • Proposer, en collaboration avec le Commissaire à la Défense et à l’Espace, un Livre Blanc sur l’Avenir de la Défense Européenne.
  • Organiser une première édition des Youth Policy Dialogues.
  • Kaja Kallas, Affaires Étrangères et Politique de Sécurité :
  • Proposer, en collaboration avec le Commissaire à la Défense et à l’Espace, un Livre Blanc sur l’Avenir de la Défense européenne.
  • Organiser une première édition des Youth Policy Dialogues.
  • Raffaele Fitto, Cohésion et Réformes :
  • Organiser une première édition des Youth Policy Dialogues.
  • Roxana Mînzatu, Personnes, Compétences et Préparation :
  • Présenter un nouveau Plan d’Action sur la Mise en Œuvre du Socle Européen des Droits Sociaux
  • Organiser une première édition des Youth Policy Dialogues.
  • Stéphane Séjourné, Prospérité et Stratégie Industrielle :
  • Développer, avec le Commissaire au Climat, à la Neutralité Carbone et à la Croissance Verte, le Pacte Industriel Vert.
  • Présenter une loi d’Accélération de la Décarbonisation Industrielle. Mettre en place une plateforme dédiée aux Matières Premières Critiques de l’UE. Présenter l’Acte sur l’Économie Circulaire (conjointement avec le Commissaire à l’Environnement). Présenter un nouveau Paquet pour l’Industrie Chimique (conjointement avec le Commissaire à l’Environnement).
  • Teresa Ribera Rodríguez, Transition Propre, Juste et Compétitive :
  • Développer, avec le Commissaire au Climat, à la Neutralité Carbone et à la Croissance Verte, le Pacte Industriel Vert.
  • Réviser les Lignes Directrices sur le Contrôle des Fusions Horizontales.

L’Europe est à la croisée des chemins. Le succès de l’agenda de la nouvelle Commission dépendra de notre capacité à traduire ces ambitions en actions concrètes et tangibles afin que l’Europe ait les moyens de ses ambitions, c’est de notre responsabilité collective.

Exode informationnel et apathie européenne des Français : comment rallumer une flamme européenne vacillante ?

En cette période de nouvelle année, plutôt que de formuler des vœux, visons plus des résolutions : être résolu à regarder la réalité, même si cela peut être de plus en plus difficile à décrypter et être résolu à chercher des solutions réelles, c’est d’ailleurs la promesse de Lacomeuropéenne depuis son lancement et l’engagement que nous renouvelons pour 2025.

L’exceptionnalisme eurosceptique français : un État-membre qui se désolidarise

Une récente étude menée par Cluster17 pour Le Grand Continent : « Que pensent les Européens ? » dans cinq pays étudiés (France, Allemagne, Italie, Espagne et Belgique) révèle une tendance préoccupante : une fracture croissante au sein de l’Europe sur des questions clés, la France se distinguant souvent par des positions plus eurocritiques. « Deux tiers des répondants se disent favorables à l’Union tout en souhaitant « de grands changements » dans sa manière de fonctionner. » Ce désir de changement est particulièrement prononcé en France, où l’euroscepticisme est plus marqué que dans les autres pays étudiés. « La France est, sur cette question comme sur presque toutes les autres, le pays le plus sceptique à l’égard des bénéfices de l’Union. »

L’étude souligne également un point crucial : « La question européenne divise même au sein des électorats radicaux. » Si le sentiment anti-UE alimente le soutien aux partis radicaux, ces mêmes électorats sont divisés sur la question de l’intégration européenne. Ce conflit interne entrave la capacité de ces partis à capitaliser sur l’euroscepticisme et offre une opportunité – jusqu’à combien de temps ? – aux forces pro-européennes de consolider un soutien en déclin.

L’exode informationnel : une nation qui se déconnecte

À la difficulté posée par une Europe fracturée s’ajoute un désengagement croissant vis-à-vis de l’information elle-même en France. L’étude « L’exode informationnel » publiée par la Fondation Jean Jaurès révèle une nation aux prises avec le déluge informationnel, ce qui entraîne une fatigue et une méfiance généralisées. « 54% des Français se déclarent fatigués de l’information, 39% apparaissent même « très » fatigués », qui conduit à un sentiment de saturation et à une incapacité à établir des priorités. « Plus de huit Français sur dix ont l’impression de voir tout le temps les mêmes informations. »

Cette fatigue engendre la méfiance, beaucoup ayant le sentiment d’être manipulés et incapables de distinguer les faits de la fiction. « Plus d’un Français sur deux confie qu’il a désormais du mal à distinguer ce qui est une vraie information de ce qui est une fausse information. » Cette érosion de la confiance crée un vide, facilement comblé par des sources alternatives, qui propagent souvent de la désinformation et des théories du complot. L’étude révèle que « plus d’un quart des Français (27% précisément) se montrent perméables à la mécanique complotiste ».

Le prix de l’apathie : une menace pour l’intégration européenne

La conséquence la plus inquiétante de cet exode informationnel est peut-être le sentiment d’impuissance généralisé. « 80% des Français disent « se sentir impuissants face aux évolutions du monde » et 83% avouent « se désespérer de l’être humain lorsqu’ils regardent les actualités. » Ce sentiment d’impuissance alimente le désengagement, conduisant nombre d’entre eux à se retirer complètement de l’espace public. L’étude identifie cinq profils distincts de citoyens français dans leur relation à l’information, allant des « submergés », accablés par le déluge, aux « détachés », qui l’évitent activement – autant de catégories qui fonctionneraient parfaitement pour comprendre la relation des Français avec l’Europe.

Un appel à l’action : raviver la flamme européenne avec « Faut qu’on parle d’Europe »

La convergence de ces deux tendances – un euroscepticisme croissant et une nation qui se déconnecte – représente un danger pour l’avenir de l’intégration européenne. L’apathie et le désengagement sont un terreau fertile pour les mouvements nationalistes et populistes, menaçant de détricoter le tissu même du projet européen.

L’initiative « Faut qu’on parle » lancée conjointement par La Croix et Brut offre un modèle prometteur pour relever ce défi. L’idée est simple : réunir des personnes ayant des points de vue opposés pour des conversations en face à face, favorisant l’empathie et la compréhension. Adapter ce modèle aux questions européennes – « Faut qu’on parle d’Europe » – pourrait constituer un puissant antidote à l’exode informationnel et à l’apathie croissance en matière européenne. Il s’agirait de réunir des citoyens français d’horizons divers pour discuter de leurs espoirs et de leurs craintes quant à l’avenir de l’Union, à une échelle individuelle pour privilégier une vraie expérience convaincante, à défaut de campagnes à plus grande échelle.

Il ne s’agit pas simplement de fournir davantage d’informations ; il s’agit de créer des espaces de dialogue significatif, où les gens peuvent s’écouter, remettre en question leurs préjugés et trouver un terrain d’entente. Il s’agit de restaurer la confiance et de favoriser un sentiment d’appropriation collective du projet européen.

Face aux signaux d’alarme de la dégradation de la relation des Français à l’Europe, renforcée par l’exode informationnel nous devons agir maintenant pour raviver la flamme européenne avant qu’elle ne vacille et ne s’éteigne.