La communication de l’Union européenne à l’ère de la « Social Culture »

La dernière enquête Eurobaromètre « Social Media Survey 2025 » confirme que l’ère de la communication institutionnelle verticale, où l’Union européenne émet « du haut vers le bas » est révolue. Nous sommes dans l’âge de la « Social Culture » : un écosystème d’information décentralisé, fragmenté, défini par les utilisateurs et les communautés.

Face à une défiance alimentée par la désinformation (66% des Européens y sont exposés) et à une « communication en mode survie » qui fragilise les actifs européens (sa marque, son narratif, ses valeurs), l’UE ne peut plus se contenter d’être un simple émetteur. Elle doit devenir un facilitateur, un participant et une incarnation de ses propres valeurs : mieux écouter, s’adapter et humaniser.

De l’institution à l’incarnation : la fin du « corporate boring »

Le constat est sans appel : les contenus institutionnels traditionnels sont « chassés des flux ». Pendant ce temps, 74% des 15-24 ans suivent des influenceurs, et 38% d’entre eux suivent des commentaires sur l’actualité politique. Le paradigme change : la légitimité naît de l’expérience et de la passion, pas du statut. La « Social Culture » nous enseigne que « les experts passionnés sont les nouveaux influenceurs ».

Que devrait faire l’UE qui regorge de ces experts.Activer « la fabrique de l’incarnation ». Nous devons sortir les experts des communiqués de presse pour les placer sur LinkedIn, TikTok ou en format long (44% plébiscitent les interviews d’experts). Nous devons embrasser « le brut » et « l’imperfection », qui sont devenus des gages de sincérité. Nos porte-paroles doivent devenir des « créateurs de contenus » qui humanisent les messages et le projet européenne, plutôt que de laisser nos plateformes devenir des « no-go zones ».

Des masses aux niches : la puissance de l’« Interest Graph »

Seuls 22% des Européens suivent l’actualité européenne « la plupart du temps ». Tenter de parler aux millions de citoyens avec un seul message est un échec garanti. L’ère du « Social Graph » (nos amis) est morte, remplacée par l’ »Interest Graph » (nos passions).

Comment la communication européenne peut exploiter ce nouveau graph ? « Créer pour les niches, pas pour la masse ». Cela nécessite de se spécialiser. Plutôt qu’un compte générique, nous devons nourrir les communautés de niche passionnées par l’économie circulaire, la biodiversité, les clean tech, etc. Nous devons accepter que « la masse ne soit plus l’objectif » et plutôt investir dans le développement de « communautés » qui partagent une culture et un « lore » autour des enjeux des politiques publiques européennes.

Naviguer la polarisation : l’authenticité comme bouclier

Le contexte mondial pousse les marques au « désengagement » sur les sujets de diversité ou de RSE, par peur du « backlash ». L’UE, dont ces valeurs sont au cœur de son activité, ne peut se permettre ce repli.

Comment contourner le risque de backlash lié au désengagement sociétal et environnemental ? Répondre non par le silence, mais par l’authenticité. La communication européenne doit se recentrer sur les « bénéfices clients ». Comment le Green Deal (notre RSE) améliore concrètement la vie des citoyens ? Nous devons le démontrer avec humilité et en se basant sur des faits, en utilisant les formats longs (47% veulent des vidéos de fond) pour l’explication et les formats courts (41% de vidéos courtes) pour la diffusion. L’authenticité est notre meilleur bouclier contre la désinformation.

Du mégaphone à la communauté : l’Europe comme espace culturel

L’ère du mégaphone, où l’UE diffusait un message unique à une « masse » passive, est terminée. La « Social Culture » est, par définition, « fragmentée mais fédératrice ». Le pouvoir n’appartient plus à celui qui émet mais à celui qui fédère autour de communautés.

Le défi de l’UE n’est plus de « parler à », mais de « créer avec ». Les marques l’ont compris et sont en « quête de communautés », allant jusqu’à se définir comme des « acteurs culturels » qui produisent leur propre folklore et références.

L’UE doit opérer un pivot stratégique : de la communication d’information à l’animation de communautés en investissant des espaces où la culture se crée (comme Reddit ou Discord, cités dans les tendances) et cesser de craindre la perte de contrôle. La viralité, « naît de la capacité d’un contenu à être remixé, pas de sa perfection ». Nous devons activement encourager cette appropriation, nourrir les niches passionnées (climat, tech, environnement) et accepter de n’être qu’un participant – le plus pertinent possible – dans une conversation que personne dirige.

De la réaction à l’utilité : gagner la guerre de l’information par la pédagogie

Face à la désinformation (à laquelle 66% des Européens pensent être exposés), notre stratégie a été largement défensive : le « fact-checking », la réaction. Mais la « Social Culture » change les règles de la crédibilité. « La légitimité naît de l’expérience, pas du statut ». Sur #LearnTikTok, un conseil financier pertinent peut venir d’un adolescent. Les citoyens plébiscitent les formats de fond : 47% veulent des vidéos explorant les sujets en profondeur et 44% des interviews d’experts.

L’UE doit basculer d’une posture de « correcteur » à celle de « formateur ». Notre meilleure arme contre la désinformation n’est pas le démenti, c’est l’utilité et la pédagogie radicale. Nous devons transformer notre complexité en notre plus grande force. En nous inspirant de la tendance #LearnTikTok, nous devons expliquer comment fonctionnent nos institutions, pourquoi une régulation est créée, avec « humilité et utilité ». En devenant la source la plus fiable et la plus pédagogique sur nos propres sujets, nous ne combattons pas seulement la désinformation : nous la rendons obsolète.

L’IA et la « Minimum Viable Communication »

Les budgets « communication » se contractent. Nous devons « faire plus avec moins ». L’IA générative offre une opportunité d’efficacité immense (production, « remixage » de contenus), mais présente un risque majeur : tomber dans l’« IA slop », ce contenu médiocre de masse qui augmente par ailleurs la concurrence pour le « Search ».

Utiliser l’IA non pas pour remplacer la création de valeur, mais pour la décupler. Nous devons être capable de créer à la fois des contenus longs à très haute valeur ajoutée (interviews d’experts, « explainers » de fond) puis utiliser l’IA pour automatiser leur déclinaison en « snack content » (vidéos courtes, vignettes) adapté à chaque niche et plateforme. Nous devons « tester, apprendre et répéter ».

L’avenir de la communication de l’UE n’appartient pas à « ceux qui crient le plus fort, mais à ceux qui écoutent le mieux ». Nous devons passer d’une forteresse institutionnelle à une plateforme communautaire. L’enjeu n’est plus de contrôler le message, mais de participer à la conversation.

Campagnes inspirantes pour le « moment d’indépendance » de l’Europe

Le programme de travail 2026 de la Commission européenne marque un tournant rhétorique et stratégique : l’affirmation d’un « moment d’Indépendance » européen. Cette notion, bien que politiquement mobilisatrice et globalement problématique, nécessite une traduction communicationnelle pour transcender les critiques et engager les citoyens dans une vision tangible et émotionnellement résonnante.

Face à la fragmentation médiatique, à l’érosion de la confiance institutionnelle et à la concurrence narrative des acteurs géopolitiques, les institutions européennes doivent repenser radicalement leur approche communicationnelle…

I. Une campagne phare : « L’Europe qui protège, l’Europe qui produit »

Afin de rendre visible et désirable l’autonomie stratégique européenne à travers des récits humains et des preuves concrètes, l’idée est se fonder sur les principaux textes qui seront à l’agenda comme la Stratégie de défense industrielle, le Clean Industrial Deal, le Fonds européen de compétitivité ou le Centre des matières premières critiques

Inspirée de la campagne australienne « Future Made in Australia » mais avec une dimension plus humaniste, cette première phase doit célébrer l’innovation industrielle européenne « Made in Europe, Made for Tomorrow » à travers des portraits de travailleurs, ingénieurs, entrepreneurs dans les secteurs stratégiques (batteries, semi-conducteurs, défense, technologies quantiques). Compte-tenu des évolutions en termes d’usage, le format Série documentaire co-produite avec des plateformes de streaming (modèle : « Abstract » de Netflix) sur les innovations industrielles européennes serait à privilégier, sinon une activation autour de partenariats avec des influenceurs technologiques européens (min. 500k abonnés) pour des visites d’usines immersives tout en évitant le piège d’un techno-optimisme déconnecté.

II. Une campagne sociale : « Le prix juste – la justice dans nos assiettes »

L’ancrage programmatique de cette prise de parole doit transformer la politique agricole commune en un mouvement social de reconnexion alimentaire, dépassant la simple promotion commerciale pour incarner une vision de justice économique. L’inspiration mondiale vient de Nouvelle-Zélande avec leur campagne « Buy NZ Made » qui intègre des données de transparence sur la répartition de la valeur dans la chaîne alimentaire, générant une confiance accrue.

Reposant sur quelques principes simple à commencer par la transparence radicale avec une application mobile « FairChain EU » permettant de scanner les produits et visualiser la répartition de valeur entre producteurs, intermédiaires et distributeurs, afin de faciliter les choix des consommateurs, sous l’œil des standards internationaux. La mobilisation émotionnelle peut reposer sur format authentique qui plonge dans la vie d’agriculteur européens, sans filtre. La dimension participative pourrait reposer sur un engagement suivi des consommateurs à consacrer davantage leur budget alimentaire aux produits équitables européens – tout en évitant tout discours défensif ou moralisateur qui aliène les populations économiquement fragiles.

III. Une campagne démocratique : « des médias libres, une démocratie vivante »

Le programme identifie la crise des médias indépendants comme une menace existentielle pour la démocratie européenne, le contexte d’urgence pousse à une résilience médiatique composée d’une lutte contre la désinformation et d’une éducation précoce aux médias, inspirée de la Finlande, le leader mondial de la littératie médiatique avec un curriculum intégré dès l’école primaire, ce qui les positionne en tête dans la résistance à la désinformation. Considérons également Taïwan avec sa campagne « Cofacts » impliquant les citoyens dans le fact-checking collaboratif.

L’architecture de la campagne repose sur plusieurs piliers comme une certification co-construite avec les éditeurs et visible sur toutes les plateformes numériques, « Independent Journalism EU » pour les médias respectant les standards du Media Freedom Act mais aussi un mouvement « Les Sentinelles de l’Info », un réseau de citoyens formés au fact-checking. Idéalement, un contre-narratif culturel aurait sa valeur, sur modèle du succès de « Borgen » pour l’image de la démocratie danoise pour redorer le blason des médias d’information et des « Garants », ces journalistes d’investigation européens. Les campagnes institutionnelles sur la désinformation peuvent paradoxalement renforcer la défiance si elles sont perçues comme prescriptives.

IV. Une campagne générationnelle : « Mon Europe en 2040 »

Afin de transformer la relation entre les institutions européennes et les 16-35 ans en dépassant la consultation formelle pour créer un véritable mouvement d’équité intergénérationnelle, les inspirations proviennent d’Islande : « Better Iceland », un plateforme participative ayant mobilisé 15% de la population dans la refonte constitutionnelle ou le Chili avec son processus constituant digital ayant engagé 2 millions de jeunes.

L’idée créative pour l’Europe, une plateforme « FutureProof Europe », permettant une co-création politique réelle avec un budget participatif géré directement par les 18-30 ans avec une mécanique de vote pondéré par l’investissement en temps pour favoriser la délibération. Ce dispositif serait complétgé par une narration TikTok-native avec une série « 48h pour changer l’Europe » portant sur des jeunes élus/décideurs suivis en immersion en collaboration avec des créateurs européens (1M+ abonnés).

V. Une campagne de souveraineté numérique : « Mon Europe Digital, My Rules »

Face à la domination techno-politique américano-chinoise, l’Europe doit affirmer son modèle de souveraineté numérique comme avantage compétitif et non comme contrainte réglementaire, malgré l’agenda programmatique chargé (Cloud and AI Development Act, Quantum Act, Digital Fairness Act, 28ème régime pour entreprises innovantes). La proposition narrative repositionne l’action de l’UE : « L’Europe ne « régule » pas le numérique, elle le « civilise » ». Les modèles sont autant l’Estonie avec « e-Estonia » comme modèle de souveraineté numérique démocratique mais aussi le Japon avec la « Society 5.0 » articulant technologie et humanisme.

La campagne repose sur une certification « Trusted by EU Design », un label visible pour des services numériques respectant vie privée, équité algorithmique et durabilité ainsi que des champions européens visibles, des scale-ups européennes (IA, cloud, quantum) qui pourrait vivre sous la forme d’une Série « Les bâtisseurs du numérique européen » sur la base d’un format long afin d’éviter le piège de la comparaison défavorable avec GAFAM. Pour l’empowerment citoyen, « Mon passeport numérique européen » serait un outil de contrôle personnel des données, une visualisation du « coût caché » des services gratuits non-européens, en évitant tout discours souverainiste numérique perçu comme protectionniste ou technophobe.

VI. Une campagne transversale : « L’Europe simplifie »

Quoiqu’impératif stratégique, le programme de réduction de 25% des charges administratives, l’une des ambitions les moins communicables, doit devenir une campagne de transformation perceptible par les citoyens et les PME. Des pays peuvent inspirer la démarche européenne comme les Pays-Bas avec « Rules Reduction » un compteur public des simplifications, le Danemark ayant simplifié radicalement les interactions administratives ou encore le Canada avec la « One-by-One » rule.

La proposition de campagne reposerait sur un « Simplicity Index Europe », une mesure visible et actualisée sous la forme d’un tableau de bord public temps réel des simplifications avec des « Avant/Après » concrets pour PME et citoyens et une certification « EU Simplified Business » pour les entreprises bénéficiaires. Les testimoniaux des entrepreneurs témoignant de gains de temps et coûts, avec des formats courts sur les réseaux sociaux joueraient la carte de la transparence totale et pourrait montrer aussi ce qui reste complexe.

Vers une communication européenne émancipée

La qualité programmatique ne garantit pas l’impact communicationnel, nos impératifs pour la communication européenne en 2026 :

  • Authenticité radicale et adoption de la transparence émotionnelle
  • Décentralisation créative : faire confiance aux créateurs, communautés, citoyens
  • Mesure impitoyable : évaluation continue et pivot rapide
  • Humilité institutionnelle et proximité culturelle

L’Union européenne doit résister à la tentation du broadcast au profit du dialogue. Le « moment d’indépendance » européen ne sera pas télégénique. Il sera perçu dans la qualité de vie quotidienne, la fierté productive, la sécurité démocratique et la justice sociale. La communication stratégique de 2026 doit orchestrer cette perception avec intelligence, humilité et audace créative.

De la fin de l’innocence narrative à la militarisation du récit européen

Il y a une décennie, la Commission européenne se rêvait en architecte d’un marché et en pédagogue d’une Union sans cesse plus étroite. Aujourd’hui, à la lecture transversale des Plans de Management annuels de la Direction Générale de la communication de la Commission européenne de la dernière décennie, une tectonique des plaques apparaît. L’institution ne se définit plus par ce qu’elle construit, mais par ce qu’elle défend. Nous assistons à l’effacement progressif de l’Agora, ce lieu d’échange horizontal au profit de la Citadelle. Le narratif européen est passé d’une logique d’extension (élargir, inclure, expliquer) à une logique de sanctuarisation (protéger, riposter, surveiller). Explorons cette mutation…

La communication européenne comme infrastructure critique de sécurité

Si l’on projette les tendances observées dans le MP 2025, la communication de la Commission n’est plus une fonction support : elle devient une « infrastructure de souveraineté », au même titre que l’énergie ou la défense.

La fusion du civil et du militaire dans le discours. Auparavant, la mission de la DG COMM affichée était simple : « Listen – Advise – Engage ». Le vocabulaire était celui de la conversation et du service. Aujourd’hui, le vocabulaire a subi une militarisation cognitive. Les documents parlent de « task force sur la communication stratégique », de « détecter et contrer » les narratifs hostiles, de « pré-bunking » (démystification préventive) et de « sécurité économique ».

Nous entrons dans une ère où la Commission ne communique plus seulement pour informer le citoyen, mais pour occuper le terrain face à des adversaires géopolitiques (Russie, Chine, ingérences). La communication est devenue une opération de « cognitive warfare » qui ne dit pas son nom.

L’information comme champ de bataille. Le Plan de Management 2025 acte une rupture : la lutte contre la désinformation n’est plus une activité périphérique, elle est systémique. Le document mentionne explicitement la nécessité d’une « capacité d’analyse et de réponse » accrue face aux menaces hybrides. L’Union européenne se positionne désormais comme le gardien de la vérité factuelle. Ce positionnement est périlleux : en devenant l’arbitre du vrai (via le debunking et la collaboration avec les fact-checkers), l’institution sort de sa neutralité administrative pour devenir un acteur moral combattant.

L’industrialisation de la « riposte ». L’avenir qui se dessine est celui d’une automatisation de la défense narrative. L’intégration de l’IA pour « détecter l’impact » des narratifs8et l’utilisation d’outils de social listening avancés pour « anticiper les vulnérabilités » montrent que la Citadelle s’équipe de radars. La prospective indique que d’ici 2027, la communication de l’UE ressemblera moins à une campagne publicitaire qu’à une salle de commandement (War Room) opérant en temps réel.

Le piège de la forteresse assiégée

Cette mutation vers l’archétype du Gardien, bien que justifiée par le contexte géopolitique (Ukraine, pandémie), porte en elle des germes de dysfonctionnement démocratique majeurs.

La disparition de l’écoute au profit du « monitoring » : C’est la critique la sensible, avant, l’obsession était les « Dialogues Citoyens » pour « redonner un visage à l’Europe » et « écouter les préoccupations ». Maintenant, bien que les « Panels Citoyens » subsistent, l’accent s’est massivement déplacé vers le « monitoring », la « détection » et l’« analyse d’impact ». La Commission écoute moins pour comprendre que pour surveiller les menaces. Le citoyen n’est plus un interlocuteur, il devient un territoire cognitif à protéger contre une infection virale (la désinformation). Cette posture paternaliste risque de creuser le fossé que l’on cherchait à combler.

Une narration défensive et réactive : Le MP 2025 est saturé de termes réactifs : « réponse » à l’agression russe, « réponse » à la crise énergétique, « contrer » la désinformation. Où est le récit positif ? Le « Green Deal » ou la « Digital Decade » sont présentés, mais souvent sous l’angle de la résilience et de la compétitivité. En se focalisant sur la protection (« EU Protects », concept devenu central), l’UE a délaissé l’imaginaire de la conquête et du rêve. Une citadelle ne fait pas rêver ; elle rassure, au mieux. Au pire, elle enferme.

L’illusion de la maîtrise technocratique : La Commission tente de résoudre une crise de confiance politique par des processus. Cette volonté de « contrôle total » sur le message (« right of consent » renforcé pour aligner les DGs) trahit une anxiété institutionnelle. En voulant aseptiser et aligner parfaitement la parole (le fameux « one voice »), on produit un discours lisse, synthétique, incapable de rivaliser avec la viralité émotionnelle des narratifs populistes ou hostiles.

Il est urgent de corriger le tir. L’UE ne doit pas être une Citadelle fermée, mais si on doit chercher une image parlante, un Phare. Elle doit passer d’une posture de défense de la réalité à une projection de désirabilité.

Du « Debunking » au « Pre-telling » (l’attaque narrative) : Arrêtons de courir après le mensonge. Le temps passé à démentir est du temps offert à l’adversaire. Au lieu de simplement « détecter et signaler » les faux récits, la Commission doit investir massivement dans la création de récits positifs. Il ne faut pas laisser l’agenda narratif être dicté par les crises ou les ennemis.

La porosité stratégique vise à réhumaniser le gardien, c’est un rôle qui peut faire peur, pour rétablir la confiance, il doit tomber l’armure. Réintroduire de la friction et du débat réel avec les « Panels Citoyens ». Il faut accepter et médiatiser le dissensus et poursuivre avec les jeunes qui ne s’engagent pas avec une institution qui a peur de son ombre, bien plus pour des causes. La Commission doit communiquer moins sur ses réussites (self-congratulation) et plus sur ses combats (vulnérabilité).

La décentralisation de la voix, avec une « armée des ombres », car la centralisation excessive crée un goulot d’étranglement et une cible facile. Au lieu de tout contrôler depuis Bruxelles (le fantasme du « corporate service »), il faut armer les périphéries. Donner plus de liberté narrative aux Représentations locales et aux réseaux tiers (influenceurs, société civile). Il s’agit de passer d’une logique de « porte-parolat » (SPP) à une logique de « communauté d’influence ». La crédibilité du message est inversement proportionnelle à son officialité. La Commission européenne a réussi sa mutation en acteur géopolitique. Ses Plans de Management en sont la preuve administrative : elle s’est armée pour l’hiver démocratique. Mais en bâtissant cette Citadelle, elle a oublié que sa force résidait dans sa capacité à être une place publique.

Le défi de la communication européenne n’est pas de mieux se protéger, mais d’oser à nouveau s’exposer.

Bouclier de la démocratie : la souveraineté narrative commence à l’intérieur

Rare moment de lucidité : la Commission von der Leyen II présente simultanément son « Bouclier européen de la démocratie » et sa « Stratégie pour la société civile ». Deux textes pour acter une rupture : la démocratie n’est plus un acquis inscrit au préambule des traités, c’est un système vivant, sous tension, qu’il faut activement défendre et nourrir. À travers eux se joue une question plus large, qui traverse ce blog depuis le début de l’année : la souveraineté narrative de l’Europe, c’est-à-dire sa capacité à produire et défendre son propre récit démocratique. Face à Washington ou Moscou, ce concept désigne une posture extérieure. Ces deux textes en révèlent le versant intérieur, le plus exigeant : un récit ne se défend pas depuis un centre d’alerte, il se défend là où il vit.

Ce que les deux textes apportent

L’ambition est salutaire : renforcer la connaissance de la situation et la capacité de riposte face à la manipulation de l’information et à l’ingérence étrangère (FIMI), protéger l’intégrité des élections et la liberté de la presse, créer un centre européen pour la résilience démocratique. En face, la stratégie pour la société civile propose l’approche organique : plateforme dédiée, financements CERV et AgoraEU, appels à projets civic tech.

Le défaut d’architecture

Le problème est dans la séparation. Deux textes, deux piliers, deux communautés de parties prenantes, et un non-dit : le risque d’instrumentalisation, une société civile perçue comme l’auxiliaire d’un dispositif sécuritaire. Cette architecture, logique sur le plan administratif, constitue une faiblesse stratégique.

C’est ici que le concept de souveraineté narrative montre sa limite la plus sérieuse, et elle mérite d’être énoncée : si la souveraineté narrative de l’Europe se réduit à un dispositif d’État, un centre, des alertes, des éléments de langage, elle devient ce que ses adversaires prétendent qu’elle est, une communication gouvernementale. Un récit souverain qui n’appartient qu’à l’émetteur institutionnel n’est pas souverain : il est seul.

Car une société civile dense, diverse et critique n’est pas un « complément » à la défense de la démocratie : elle en est le système immunitaire. Ce sont les associations locales, les journalistes d’investigation, les fact-checkers indépendants et les éducateurs aux médias qui détectent les signaux faibles d’une campagne de désinformation bien avant les centres d’alerte bruxellois, et qui fabriquent les anticorps par l’éducation et le débat. La vigueur du terreau civique n’accompagne pas le bouclier : elle le rend possible. La souveraineté narrative d’une démocratie se mesure au nombre de ses narrateurs.

Trois gestes pour faire d’un dispositif un récit

  1. Une marque ombrelle commune. Un intitulé, une identité et un lexique partagés entre le Bouclier et la Stratégie, pour rendre instinctive l’idée que les deux ne font qu’un. Chaque annonce du centre européen pour la résilience démocratique doit systématiquement inclure le rôle des acteurs de terrain, en citant des initiatives réelles financées par CERV ou AgoraEU ; chaque appel à projets civic tech doit se raccrocher à l’enjeu de sécurité démocratique.
  2. Incarner, ne pas abstraire. Passer d’une communication de dispositif (centrée sur les instruments) à une communication de récit (centrée sur les personnes) : le fact-checker letton, l’éducatrice aux médias portugaise, le développeur civic tech roumain. Les concepts ne vaccinent personne ; les visages, si.
  3. Assumer la thèse politique. La sécurité ne s’oppose pas à la liberté, elle la rend possible ; la participation citoyenne n’est pas un supplément d’âme, c’est une stratégie de défense. Ce cadrage doit être porté au plus haut niveau, pas laissé aux notes de bas de page des deux textes.

La Commission a produit les deux piliers. Qui, à Bruxelles, se chargera de construire l’arche ?

Communication éthique de l’UE : trois frontières à gouverner

La communication européenne a passé une décennie à courir après ses retards : retard sur les plateformes, retard sur la désinformation, retard sur les formats. Les prochains retards se joueront ailleurs, sur trois frontières où la question n’est plus « savons-nous faire ? » mais « jusqu’où avons-nous le droit d’aller ? ». Vingt ans de campagnes m’ont appris une chose : ces questions-là se tranchent toujours trop tard, dans l’urgence, après le premier scandale. Autant les instruire maintenant.

L’hyper-personnalisation par l’IA : la tentation et sa ligne de crête

L’intelligence artificielle permet désormais de délivrer à chaque citoyen, dans sa langue et selon ses préoccupations, une information ciblée sur l’impact d’une directive climatique ou d’un fonds de relance. La promesse est réelle : reconnecter l’institution au quotidien des gens.

La ligne de crête l’est tout autant. Où passe la frontière entre l’information utile et la propagande micro-ciblée ? Comment utiliser la puissance des algorithmes sans fabriquer des bulles de filtres pro-européennes, aussi opaques que celles que Bruxelles dénonce chez les plateformes ? Le risque le plus insidieux est là : que les réglages d’une communication publique augmentée par l’IA se décident dans les paramètres, jamais en séance.

La prochaine innovation de la communication européenne ne sera donc pas technologique : elle sera de gouvernance. Une charte de l’IA communicationnelle, avec transparence des algorithmes employés, consentement explicite du citoyen et contrôle par un comité indépendant, coûterait peu et éviterait beaucoup. L’objectif n’est pas d’informer davantage : c’est d’informer d’une manière qui renforce la confiance au lieu de l’éroder.

De la défense à l’anticipation

Depuis dix ans, l’Union est en posture défensive face à la désinformation : cellules de fact-checking, démentis, réactions. Réagir, c’est déjà être en retard.

Le territoire à conquérir est celui de l’anticipation. Les outils existent pour analyser les signaux faibles, détecter l’émergence d’un narratif hostile et identifier les communautés ciblées avant la saturation. Encore faut-il accepter la conséquence : occuper le terrain en continu, avec des contenus qui incarnent l’institution, des visages, des histoires, des formats natifs par plateforme. Un espace public que l’on n’occupe pas est occupé par d’autres.

Neutralité ou plaidoyer : l’intégrité démontrée

C’est le plus ancien des trois dilemmes, et le numérique en a relevé le prix. Comment le Parlement européen peut-il inciter au vote et défendre la démocratie sans être accusé de partialité ? Comment une présidence du Conseil peut-elle jouer l’arbitre impartial tout en représentant un gouvernement aux intérêts nationaux ?

Les deux refuges habituels sont deux impasses : la neutralité aseptisée, inaudible ; le plaidoyer militant, qui aliène une partie des citoyens et nourrit les accusations d’ingérence. La sortie n’est ni l’une ni l’autre : c’est la transparence sur l’intention. Une institution qui cesse de prétendre à l’objectivité absolue et assume publiquement son rôle, protéger le processus démocratique, peut être discutée ; elle ne peut plus être accusée de dissimulation. La clé n’est pas la neutralité parfaite, c’est l’intégrité démontrée. Romain Badouard le disait déjà de la régulation des contenus, et l’avertissement vaut pour la communication publique : « à trop vouloir réguler, on risque effectivement de perdre ce qui faisait d’internet un outil au service de la liberté d’expression des citoyens et des citoyennes » (Les Nouvelles Lois du web, Seuil, 2020). Gouverner ces frontières, oui ; les verrouiller, non.

Trois frontières, une seule exigence : cesser de traiter ces questions comme des problèmes techniques alors qu’elles sont des choix politiques. Qui, dans les institutions, est aujourd’hui mandaté pour les trancher ?