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2005-2025 : l’Europe en perpétuelle réinvention, ou l’art de la progression sous haute tension

Entre mai 2005 qui restera dans l’histoire frappé par le « non » français au Traité constitutionnel européen et mai 2025 où l’UE adopte l’instrument « Sécurité pour l’action en Europe » (SAFE – Security for Action for Europe), un mécanisme de prêts de 150 milliards d’euros pour renforcer les capacités de défense, c’est une histoire récente non pas d’une Europe survivante mais d’une Union européenne profondément transformée. La Fondation Jean-Jaurès nous offre un panorama « 2005-2025 : les vingt années qui ont transformé l’Europe ». Que faut-il en retenir ?

L’Union européenne, un phénix

L’Union européenne n’avance pas malgré les crises, mais souvent grâce à leur résolution. C’est la grande leçon de ces vingt dernières années. Les polycrises n’ont pas sonné le glas de l’Union européenne. Au contraire, elles ont agi comme autant d’électrochocs :

  • Une résilience forcée : face à la crise financière de 2008, l’UE, initialement démunie, a su éviter l’effondrement de la zone euro. Face à la pandémie de Covid, l’UE a accouché, dans la douleur mais avec ambition, du plan NextGenerationEU avec un emprunt commun – une révolution copernicienne impensable quelques années auparavant.
  • Une quête de souveraineté :  avec le Brexit et les secousses technologiques et géopolitiques, en particulier l’agression russe en Ukraine, « l’autonomie stratégique » infuse ainsi que la nécessité d’une défense européenne plus autonome.
  • Un engagement pour le climat : le Pacte vert, malgré les vents contraires actuels, reste une ambition structurante, née d’une prise de conscience et d’une pression citoyenne.

L’Europe n’est pas une victime des événements, elle est une entité qui se forge et se renforce dans l’adversité. Un Phénix qui renaît constamment.

Les Européens, une prise conscience de leur communauté de destin

Divergence renforcée avec le monde : la pression géopolitique est immense : hostilité russe, politique dominatrice chinoise, allié américain imprévisible, virage populiste et illibéral, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de nos frontières. Tout met à mal le projet et les valeurs de l’UE.

Convergence renforcée entre Européens : face à ces menaces, une « conscience d’un destin commun » s’affermit. La réponse unie face à l’invasion de l’Ukraine ou la nécessité de parler d’une seule voix face aux géants du numérique (DSA/DMA) en sont des illustrations. Même le Brexit, initialement perçu comme un échec, a paradoxalement renforcé la cohésion des Vingt-Sept.

L’Union européenne joue sur ce double registre : reconnaître sans fard les menaces extérieures et les risques de fractures internes, tout en renforçant notre communauté de destin. Le monde est plus dangereux et nos valeurs sont davantage attaquées, mais c’est pour cela que les Européens serrent les rangs.

La méthode européenne décortiquée

Le moteur de la nécessité : « Le moteur de l’européanisation réside dans sa nécessité ». La clé de voûte réside dans la capacité de l’Union européenne à se saisir des faits pour apporter des réponses : supervision bancaire renforcée par la crise financière ; NextGenerationEU en post-crise Covid…

Comment l’UE agit-elle ?

  • L’aggiornamento législatif : « un ensemble normatif mêlant révisions et innovations », c’est la voie royale, souvent perçue comme technocratique : Pacte vert, lois sur le numérique (DSA/DMA). Le défi demeure de montrer l’impact concret de ces textes sur la vie des citoyens.
  • La solution intergouvernementale : « un traité ad hoc permettant d’européaniser un outil ou un champ de compétences », c’est la réponse quand la voie communautaire classique est bloquée ou trop lente : le Mécanisme européen de Stabilité (MES), fruit d’un accord intergouvernemental.
  • La mobilisation budgétaire et la fonction de bailleur de fonds : l’UE trouve des solutions inédites pour mettre la main à la poche pour ses priorités : le plan Juncker, NextGenerationEU, ReARM Europe pour le financement de l’effort de défense.

Contrairement aux idées reçues, l’Union européenne sait se donner les moyens de son action. L’UE n’est pas parfaite, mais elle agit.

La nouveauté : la réversibilité : « la réversibilité des politiques communautaires, véritable nouveauté de la construction européenne », c’est un avertissement sur le Green Deal remplacé par un Clean Industrial Deal, sur la vague conservatrice qui pousse à la dérégulation. Rien n’est acquis. La vigilance citoyenne et politique est essentielle. Il va falloir apprendre à communiquer sur nos fragilités et la nécessité de défendre les acquis.

Vers une européanisation de nos souverainetés

L’européanisation de nos souverainetés face aux défis existentiels renforcent ce « nous » européen, cette conscience d’un destin commun. L’Union européenne de 2025 a les outils pour réagir, mais elle doit urgemment améliorer la manière dont elle raconte son histoire, ses succès, ses échecs et ses ambitions :

  1. Inventer un nouveau récit européen : un récit plus incarné qui parle au cœur autant qu’à la raison. Qui assume ses imperfections mais célèbre aussi ses audaces. La mission de la communication est de cultiver le sentiment de communauté de destin.
  2. Trouver sa place narrative : l’Union européenne n’est ni un super-État ni une simple zone de libre-échange. Elle demeure un « objet politique non identifié » qui a le mérite d’exister et d’agir. La communication doit embrasser cette singularité, avec un zeste d’autodérision et beaucoup de conviction.

Face aux crises, l’Union européenne a su faire preuve d’une « méthode » et d’une capacité d’adaptation et de moyens souvent sous-estimés. Notre défi collectif est de transformer cette réalité complexe en une histoire compréhensible, mobilisatrice et inspirante. Car si l’Europe est parfois un « joyeux chaos organisé », c’est dans ce chaos que réside sa force et sa capacité à surprendre. À nous de le raconter.

Comment réinventer la communication de l’UE pour une génération d’idéalistes pragmatiques et d’acteurs sceptiques du changement ?

Le think tank Debating Europe a eu l’excellente idée d’interroger la prochaine génération sur les grandes décisions qui nous devons prendre pour l’avenir de l’Europe. Le rapport « Voices for choices » traduit les positions de ceux qui vont hériter de l’Europe que nous construisons aujourd’hui, grâce aux voix de 2 000 jeunes Européens au Danemark, en France, en Allemagne, en Italie et en Pologne. Comment écouter attentivement, non seulement les chiffres, mais aussi les tendances de fond afin de réétalonner la communication de l’UE pour un monde aux prises avec une complexité sans précédent et une génération connectée à l’authenticité ?

Que nous dit ce rapport ? Un gouffre de scepticisme s’ouvre entre les jeunes Européens et les institutions censées les servir. Responsables politiques, médias traditionnels, tous sont considérés avec suspicion. Ce n’est pas pour autant l’apathie ; c’est plutôt une génération qui exige des preuves, pas des promesses. Ils sont natifs du numérique, saturés d’informations et parfaitement conscients du fossé entre la rhétorique et la réalité. Ce n’est pas non plus une génération désengagée ; elle est engagée différemment. Elle reste attachée aux processus démocratiques, même si elle se méfie des politiciens. Elle est passionnée par l’action climatique, l’équité et la sécurité, même si elle a le sentiment de ne pas être entendue. Ce sont des idéalistes pragmatiques, qui évaluent les problèmes, moins liés aux lignes de parti politique et plus motivés par un impact tangible.

Principaux enseignements des positions autour des politiques publiques européennes

  1. Polarisation et démocratie : La méfiance envers les institutions traditionnelles alimente un désir d’engagement démocratique plus direct. Malgré le scepticisme envers les politiciens et les médias, les jeunes Européens restent attachés aux processus démocratiques et recherchent des moyens pour que leurs voix soient entendues et aient un impact tangible.
  2. Sécurité et résilience : L’autonomie pragmatique est la posture de sécurité souhaitée. Bien qu’ils se sentent relativement en sécurité, les jeunes plaident pour une plus grande indépendance européenne en matière de défense, d’énergie et de technologie, en mettant l’accent sur la résilience plutôt que sur la peur réactive.
  3. Équité et prospérité : L’anxiété économique alimente une demande de croissance inclusive et durable. Face à un avenir financier incertain et à une confiance limitée dans le soutien institutionnel, les jeunes Européens donnent la priorité au logement abordable, aux revenus minimums garantis et au développement des compétences, tout en croyant fermement à la compatibilité de la protection sociale et des initiatives vertes avec le progrès économique.
  4. Climat et durabilité : La frustration de ne pas se sentir entendu alimente une demande d’action climatique authentique et percutante. Bien qu’ils perçoivent le changement climatique comme une menace urgente et qu’ils soutiennent des mesures audacieuses, les jeunes expriment leur scepticisme à l’égard de l’écoblanchiment des entreprises et soulignent la nécessité d’une action démontrable et d’une responsabilité transparente.

Avenir de la communication de l’UE, inspiré par les jeunes Européens

Transparence radicale et voix authentiques : répondre aux aspirations à l’honnêteté et à la vulnérabilité : Les discours lisses glissent. Nous devons démanteler les chambres d’écho et créer des canaux pour un dialogue authentique. Cela signifie :

  • Défendre les voix d’experts : Amplifier les scientifiques, les chercheurs et les experts en la matière en qui ils ont confiance. Laisser les données et les preuves guider, et non les agendas politiques.
  • Récits racontés par les citoyens : Dépasser les messages descendants. Donner aux jeunes les moyens de raconter leurs propres histoires, en montrant l’impact réel des politiques de l’UE à travers leurs expériences vécues.
  • Offrir des accès « non filtrés » : Offrir des aperçus des coulisses. Humaniser les institutions de l’UE en présentant les personnes qui y travaillent, leurs motivations et les défis auxquels elles sont confrontées.

Dialogue plutôt que diffusion : construire des ponts dans un monde polarisé : Diffuser de l’info ne suffit plus. Nous devons favoriser des conversations significatives qui jettent des ponts entre les divisions et s’attaquent aux causes profondes de la polarisation. Cela nécessite :

  • Créer des plateformes participatives : Développer des plateformes interactives qui facilitent un dialogue authentique, le débat et la co-création de solutions. Penser aux assemblées citoyennes numériques, aux assemblées citoyennes et aux boucles de rétroaction alimentées par l’IA.
  • Adopter la nuance et la complexité : Reconnaître les préoccupations légitimes qui alimentent la polarisation. La communication doit viser à comprendre les différents points de vue, et non à simplement rejeter les voix dissidentes.
  • Investir dans la culture médiatique et l’esprit critique : Doter les jeunes des outils nécessaires pour naviguer dans le paysage informationnel complexe, discerner les faits de la fiction et s’engager dans un discours en ligne constructif.

Communication axée sur l’action : montrer, ne pas se contenter de dire : cette génération est lasse des promesses vides. La communication de l’UE doit être tangiblement liée à l’action et à l’impact. Cela signifie :

  • Mettre en évidence les résultats concrets : Montrer les progrès réels réalisés en matière d’action climatique, de sécurité, d’équité et de prospérité. Se concentrer sur les résultats tangibles et l’impact mesurable sur leur vie quotidienne.
  • Relier les politiques à la pertinence personnelle : Expliquer comment les politiques de l’UE affectent directement les jeunes – leurs emplois, leurs communautés, leur avenir. Rendre l’abstrait concret et pertinent.
  • Appel à l’action et autonomisation : Ne pas se contenter d’informer ; inspirer l’action. Fournir des voies claires pour que les jeunes s’impliquent, apportent leurs idées et deviennent des agents actifs du changement au sein du projet européen.

Exploiter la technologie de manière éthique et efficace : l’IA et les outils numériques ne sont pas l’ennemi ; ce sont des instruments puissants qui peuvent être utilisés à bon escient. Nous devons :

  • Explorer l’IA pour un engagement personnalisé : Utiliser l’IA pour adapter la diffusion de l’information, répondre aux préoccupations individuelles et faciliter des dialogues personnalisés à grande échelle.
  • Exploiter l’IA pour la lutte contre la désinformation : Employer des outils alimentés par l’IA pour identifier et combattre efficacement la désinformation, tout en respectant les principes éthiques et en protégeant la liberté d’expression.
  • Donner la priorité à l’accessibilité et à l’inclusion numériques : S’assurer que tous les canaux de communication sont accessibles à tous les jeunes Européens, quels que soient leur niveau de culture numérique ou leur origine.

Adopter aux contextes : penser global, communiquer local. Une stratégie de communication de l’UE unique et uniforme échouera inévitablement. Elle doit être profondément contextualisé et localisé. Cela signifie :

  • Localiser et adapter les messages de l’UE : Décentraliser activement les efforts de communication non seulement traduire mais surtout adapter le récit européen pour qu’il résonne avec les réalités locales et les nuances culturelles spécifiques à chaque État membre.
  • Investir dans la compréhension approfondie des contextes locaux : Mener des recherches continues et approfondies au niveau national et local pour identifier les préoccupations spécifiques, les paysages médiatiques et les voix de confiance au sein de chaque État membre pour garantir pertinence et impact.
  • Privilégier la subsidiarité et l’appropriation locale : Permettre aux acteurs locaux de s’approprier et tirer parti de l’expertise et de la crédibilité des médias locaux, des leaders communautaires et des influenceurs pour diffuser des messages authentiques et portés par les acteurs du terrain.

Un mandat pour réinventer la communication de l’UE

Les jeunes Européens, bien que sceptiques à l’égard des institutions traditionnelles, ne sont pas apathiques. Leur désir de participation démocratique directe, leur quête pragmatique d’autonomie en matière de sécurité, leurs angoisses concernant une prospérité équitable et leur frustration sur le climat – ce ne sont pas des critiques à esquiver. Ce sont des signaux urgents exigeant un nouveau paradigme de communication qui ne consiste pas à projeter la puissance, mais à reconstruire la confiance, à favoriser le dialogue et à donner à une génération les moyens de façonner son propre destin européen.

L’UE s’ambitionne « Continent de l’IA » mais se réalise en îlot de bonnes intentions dans l’océan technologique mondial face aux USA et à la Chine ?

Bruxelles nous invite à rêver : l’Europe deviendrait le « Continent de l’IA », une ambition parée des vertus de l’éthique, du respect des droits et de notre précieux humanisme. Le plan d’action de l’UE décline infrastructures (les fameuses « AI Factories » et « Gigafactories »), données (« une Union des données »), régulation des algorithmes, recrutement des talents et, bien sûr, révision de l’AI Act. Un édifice intellectuellement séduisant. Mais osons poser des questions qui fâchent. Cette vision, quoiqu’ambitieuse sur le papier, est-elle réellement calibrée pour la compétition féroce et quasi-existentielle qui se joue ? Sommes-nous en train de bâtir un leader mondial, ou de nous draper dans une supériorité morale pendant que d’autres définissent de facto l’avenir technologique ? Tout effort de communication, bien qu’indispensable pour faire la pédagogie, ne risque-t-elle pas de n’être qu’un murmure face au vacarme des investissements et des déploiements américains et chinois ?

L’ambition concrètement, entre réalité chiffrée et illusion d’échelle ?

Regardons les chiffres annoncés : 10 milliards d’euros (public/privé) pour le supercalcul et les AI Factories jusqu’en 2027, un objectif de mobilisation de 200 milliards via InvestAI. Impressionnant ? Peut-être à l’échelle européenne. Mais est-ce seulement comparable aux centaines de milliards injectés par les fonds de capital-risque américains dans une poignée de géants de la tech, ou aux investissements massifs et dirigés par l’État chinois pour intégrer l’IA à toutes les strates de son économie et de sa société ? Quand une seule entreprise américaine, Nvidia, pèse plus en bourse que l’ensemble du CAC 40, pouvons-nous sérieusement parler de jouer dans la même cour avec nos budgets actuels, même mobilisés ? Ne sommes-nous pas en train de financer des laboratoires là où d’autres construisent des empires ?

Le temps institutionnel de l’UE face à la vitesse quantique de l’IA aux USA et en Chine

Le plan mentionne l’urgence, la nécessité d’agir vite (« Swift policy action is of highest priority »). Pourtant, les échéances clés semblent s’étirer : fin 2025, début 2026 pour des appels ou des législations structurantes, une application complète de l’AI Act s’étalant jusqu’en… 2027. Pendant ce temps, chaque trimestre voit émerger de nouveaux modèles fondamentaux aux États-Unis, potentiellement disruptifs, tandis que la Chine déploie l’IA à une échelle et une vitesse qui défient l’entendement européen. Ne sommes-nous pas condamnés à réguler hier les technologies que d’autres inventent aujourd’hui et déploieront demain ? Notre sens de la mesure et du processus démocratique, si précieux soit-il, est-il compatible avec la temporalité brutale de cette révolution ?

La primauté réglementaire : un bouclier protecteur ou un frein à main ?

L’AI Act est présenté comme notre avantage compétitif : la confiance, l’éthique. Mais cette primauté accordée à la règle avant l’innovation massive n’est-elle pas un pari risqué ? Alors que les États-Unis misent sur une innovation largement débridée (quitte à en gérer les conséquences a posteriori) et que la Chine optimise pour l’efficacité et le contrôle, ne risquons-nous pas de créer l’écosystème d’IA le plus éthique… mais le moins pertinent économiquement et géopolitiquement ? L’intention de faciliter la conformité pour les PME est louable, mais suffit-elle à compenser la complexité inhérente et le signal envoyé au marché : « innovez, mais faîtes attention » ?

Le déficit narratif : peut-on « communiquer » avec succès un géant aux pieds d’argile ?

Au-delà des budgets et des agendas, il y a le récit. Le plan d’action est un document technique, pas une épopée mobilisatrice. Où est la vision vibrante qui peut inspirer nos chercheurs, attirer les meilleurs talents mondiaux face aux sirènes de la Silicon Valley, convaincre nos PME d’adopter l’IA avec audace, et rassurer un public européen légitimement perplexe ? Est-il même possible pour une structure aussi complexe et consensuelle que l’UE de produire un récit aussi puissant et direct que celui des GAFA ?

Le « Continent de l’IA » risque fort de rester un slogan technocratique si nous n’investissons pas massivement, non pas dans la « communication » au sens traditionnel, mais dans la construction culturelle et politique d’une ambition partagée.

Il s’agit de dépasser l’illusion que l’adhésion à un projet aussi transformateur que l’intelligence artificielle à l’échelle européenne puisse être obtenue par des techniques de communication classiques – campagnes d’information, relations publiques, vulgarisation technique. Ces approches sont nécessaires mais radicalement insuffisantes face à l’ampleur du défi.

Pourquoi la communication traditionnelle ne suffirait pas à transformer l’UE en « continent de l’IA » ?

  1. Les limites d’une communication descendante : L’IA n’est pas un produit de consommation ordinaire ou une simple politique sectorielle. Elle touche aux fondements de nos sociétés : travail, vie privée, démocratie, identité, éthique. Tenter de « vendre » une vision pré-définie par les institutions, aussi bien intentionnée soit-elle, se heurte inévitablement à un mélange d’incompréhension, d’anxiété légitime et de scepticisme. La communication traditionnelle informe, mais elle ne crée pas intrinsèquement l’appropriation ni la confiance profonde requises ici. Elle peine à répondre au besoin fondamental de sens et de contrôle des citoyens face à une technologie perçue comme complexe et potentiellement déstabilisante.
  2. Le besoin d’une « acculturation » à l’IA : Parler d’une construction culturelle, c’est reconnaître que l’IA doit devenir un sujet de société largement débattu, compris (même sans expertise technique) et intégré dans notre paysage mental collectif. Cela implique :
    • Une éducation massive : Aller bien au-delà des spécialistes et intégrer une compréhension critique et pratique de l’IA à tous les niveaux du système éducatif, de l’école primaire à la formation continue des adultes.
    • Une dialogue public structuré : Créer des espaces permanents et accessibles (forums citoyens, débats locaux et nationaux, plateformes en ligne dédiées) où les enjeux éthiques, sociaux et économiques de l’IA sont discutés ouvertement, sans jargon, et où les préoccupations peuvent être exprimées et entendues.
    • Un soutien à la création et à la médiation : Encourager les artistes, les écrivains, les cinéastes, les journalistes à s’emparer du sujet de l’IA, à explorer ses potentialités et ses ambiguïtés, contribuant ainsi à forger un imaginaire collectif européen autour de cette technologie. Soutenir les musées, les centres de science pour rendre l’IA tangible et compréhensible.
    • Une visibilité des bénéfices tangibles : Mettre en lumière non seulement les plans, mais surtout les réalisations concrètes et les histoires humaines qui montrent comment l’IA « made in Europe » améliorera la santé, l’environnement, le travail, la culture – ancrer la vision dans le réel vécu.
  3. L’indispensable ancrage politique : La construction politique va au-delà des déclarations de la Commission ou des votes au Parlement européen. Elle nécessite :
    • Un Consensus transpartisan et transnational : Faire de l’IA européenne une priorité partagée qui dépasse les clivages politiques habituels et les intérêts nationaux. Cela demande un engagement fort et constant des chefs d’État et de gouvernement, des parlements nationaux.
    • Une co-construction de la vision : Impliquer activement les citoyens, les partenaires sociaux, la société civile dans la définition même des priorités et des garde-fous de l’IA européenne. Le projet ne doit pas être perçu comme imposé par « Bruxelles », mais comme émanant d’une volonté collective.
    • L’IA comme élément structurant du projet européen : Intégrer explicitement la vision d’une IA européenne souveraine et éthique au cœur du narratif politique global de l’Union, au même titre que la paix, la démocratie ou le marché unique. Ce n’est pas juste un dossier technique, c’est une dimension essentielle de l’avenir de l’Europe.

Investir dans une construction européenne culturelle et politique, c’est reconnaître que la légitimité et le succès du « Continent de l’IA » ne se décrètent ni depuis des bureaux ministériels ni dans des laboratoires de recherche. C’est un mouvement de société qui se construit patiemment dans les esprits, les cœurs et les débats démocratiques de millions d’Européens. Sans cet investissement massif dans le « logiciel » humain, culturel et politique, le « matériel » – les supercalculateurs, les data centers, les algorithmes – risque de tourner à vide, faute d’une appropriation collective et d’une direction politique claire et partagée. Le slogan restera lettre morte s’il ne devient pas une ambition vécue et portée par la société européenne dans son ensemble.

Quelle audace raisonnable entre puissance et marché pour l’Europe de l’IA ?

L’heure n’est plus aux demi-mesures ou aux satisfecits sur nos intentions vertueuses. L’Europe veut-elle être un acteur de premier plan dans la définition de l’avenir technologique mondial, avec les risques et les investissements colossaux que cela implique ? Ou se contente-t-elle d’être le régulateur bienveillant d’innovations conçues ailleurs, un « marché » plutôt qu’une « puissance » ?

La véritable audace ne réside pas seulement dans l’écriture de plans ambitieux, mais dans la lucidité de nos diagnostics, la rapidité de nos actions, l’échelle de nos investissements et, surtout, dans notre capacité à forger et à porter un récit qui transcende la technique pour toucher à l’imaginaire collectif. Sans un sursaut radical sur tous ces fronts, le « Continent de l’IA » risque de n’être qu’une note de bas de page dans l’histoire que d’autres sont en train d’écrire. Avons-nous encore le temps et la volonté politique de changer la donne ? La question reste douloureusement ouverte.

De spectateur à co-auteur : comment réinventer l’impératif stratégique de la communication de l’Union européenne ?

C’est bien connu, l’Europe ne s’anime, ne respire pleinement, que lorsque ses citoyens s’en emparent, la façonnent de leurs mains, de leurs idées, de leurs histoires. Alors, comment placer l’Europe au carrefour des narrations pour donner corps au projet européen ? Comment insuffler un nouveau souffle, redonner du sens à cette construction collective ?

Le constat, forgé au fil des années, est sans appel : l’UE ne souffre pas d’un déficit d’ambition, mais bien d’un manque criant de résonance, d’une incapacité à vibrer à l’unisson avec le cœur de ses citoyens.

Aujourd’hui, la crédibilité future de l’Union européenne ne se mesurera pas à l’aune de ses traités très complexes ou de ses budgets trop ridicules, mais bien à sa capacité fondamentale à transformer chaque citoyen européen en un co-auteur actif, engagé et passionné du récit européen. C’est cette métamorphose, de spectateur passif à acteur engagé, que nous devons orchestrer avec audace et détermination.

Le récit européen en crise : un monologue assourdissant dans l’impasse

L’Europe, pour une part croissante de ses citoyens, s’est muée en une entité abstraite, lointaine, presque impalpable. Elle est perçue comme une architecte invisible, œuvrant dans l’ombre de bureaux bruxellois, dessinant des politiques complexes dont les rouages demeurent obscurs, les motivations impénétrables. Les citoyens, relégués au rang de simples spectateurs, subissent les effets de ces décisions, souvent sans en saisir la logique profonde, la finalité ultime.

Prenons l’exemple emblématique de la Politique agricole commune, pilier essentiel de l’intégration européenne, vitale pour nos agriculteurs, garante de notre sécurité alimentaire, moteur dans notre transition. Dans le discours médiatique dominant, elle se réduit trop souvent à un amas de normes obtuses, de directives technocratiques, perdant toute connexion avec la réalité concrète du terrain, avec les enjeux humains qu’elle sous-tend. Cette déconnexion alimente un sentiment d’éloignement, voire d’aliénation, face à un projet européen perçu comme hors-sol, déraciné des préoccupations quotidiennes.

Cette distance favorise l’éclosion d’un terreau fertile pour la méfiance, voire le rejet. Le populisme, avec ses sirènes séductrices et ses promesses simplistes, prospère sur un océan de désinformation, exploitant habilement les failles de la communication européenne. Ce phénomène préoccupant alimente un cercle vicieux pernicieux : moins d’engagement citoyen, plus de scepticisme, une érosion progressive de la confiance dans les institutions européennes.

Les tentatives de communication institutionnelle, même animées des meilleures intentions, se sont souvent soldées par des résultats insuffisants. Les campagnes corporate de l’UE lancées ces dernières années sont trop souvent pensées autour de verticalités déconcertantes, se traduisant par un déferlement d’affiches aseptisées, de slogans hors-sol, d’une communication conçue « pour le peuple, sans le peuple ». Ce dialogue de sourds, cette communication descendante et monocorde, non seulement manque sa cible, mais renforce, paradoxalement, le sentiment de distance et de déconnexion qu’elle prétend combattre. L’UE a trop souvent péché par excès de pédagogie descendante, oubliant que la véritable communication est un échange, un dialogue, une co-construction.

La co-création : redonner une plume aux citoyens, réécrire ensemble le récit européen

Face à cette impasse, une voie se dessine : celle de la co-création. Il ne s’agit plus de simplement informer, de diffuser des messages pré-formatés, mais de véritablement co-construire le récit européen avec les citoyens, de leur redonner une plume, une voix, un rôle d’acteurs à part entière. La Conférence sur l’avenir de l’Europe a timidement, mais significativement, ouvert cette brèche avec des citoyens, tirés au sort, représentant la diversité de notre continent, réunis pour formuler des propositions concrètes parfois audacieuses. Cette initiative, imparfaite certes, démontre avec force que la démocratie participative n’est pas une utopie, mais une réalité tangible, efficace, à condition de lui accorder une écoute sincère et une suite concrète.

Pour concrétiser cette ambition de co-création, des outils innovants, hybrides, peuvent être déployés à grande échelle :

  • Plateformes hybrides : marier le numérique et le local. Associer la puissance des outils numériques – à l’image de la plateforme de participation des citoyens en ligne à l’élaboration des politiques publiques européennes et la richesse des échanges en présentiel, au sein de dialogues citoyens ancrés dans les territoires. Ces plateformes hybrides permettent de démultiplier les canaux de participation, de toucher un public plus large et diversifié, et de favoriser un dialogue continu entre les institutions européennes et les citoyens.
  • Récits incarnés : soutenir les voix de l’Europe vécue. Soutenir activement les projets qui collectent les témoignages, les expériences vécues, en particulier dans les zones rurales, les quartiers périphériques, les communautés souvent marginalisées. Ces « voix de l’Europe » sont précieuses pour humaniser le projet européen, le rendre proche, tangible et pertinent pour chacun.
  • Éducation critique : animer des ateliers de décryptage des institutions européennes, de leurs mécanismes de fonctionnement, de leurs politiques. Le modèle finlandais, qui place l’éducation critique au cœur de son système éducatif, est une source d’inspiration précieuse. Donner aux jeunes générations les outils intellectuels pour comprendre l’Europe, pour se forger une opinion éclairée, pour devenir des citoyens européens actifs et engagés.

L’appel à l’action : écrire l’Europe ensemble, chaque jour

L’heure n’est plus aux déclarations incantatoires, mais à l’action, à la mise en œuvre d’une stratégie de co-création ambitieuse et pérenne afin que la puissance de l’engagement citoyen, au travers de la force des récits partagés et de la capacité de se raconter différemment dans nos projets collectifs se traduit par la réinvention de l’Europe. Chacun, à son niveau, a un rôle essentiel à jouer dans cette entreprise collective :

  • Citoyens : saisir les opportunités, devenir acteurs du changement. Les citoyens doivent s’emparer des outils mis à leur disposition : participer activement aux consultations publiques, s’investir dans les budgets participatifs – à l’image du Fonds citoyen franco-allemand –, rejoindre les initiatives locales, partager leurs histoires, leurs idées, leurs préoccupations. Ils doivent devenir les ambassadeurs du récit européen dans leur quotidien, dans leur communauté, dans leur sphère d’influence.
  • Médias : innover et explorer la parole aux citoyens. Les médias, traditionnels et numériques, ont une responsabilité cruciale afin d’innover avec les « reporters citoyens », encourager le journalisme positif, mettre en lumière les initiatives locales soutenues par l’UE, donner la parole aux citoyens, à leurs expériences, à leurs perspectives. La chaîne Arte, avec sa série « Eurêka ! », qui explore les initiatives européennes innovantes, montre la voie d’une information européenne plus engageante, plus proche des réalités du terrain.
  • Institutions : intégrer la co-création au cœur de leur ADN. Les institutions européennes doivent opérer une véritable révolution culturelle, en intégrant la co-création au cœur de leur fonctionnement. L’idée de panels citoyens permanents, proposée par le Parlement européen est une piste prometteuse : « organiser des « mini-publics » dont les participants, choisis de façon aléatoire, représentent des sous-groupes de la structure socio-économique de l’Union, et ainsi l’ensemble de la société, de manière à prévenir l’inégalité d’accès à la participation à la vie démocratique de l’Union, en offrant aux citoyens qui n’auraient pas eu cette chance autrement, un moyen d’exprimer leur point de vue » ; en intégrant systématiquement les citoyens dans les processus de décision, en les consultant en amont des politiques, en leur donnant un véritable pouvoir d’influence sur l’agenda européen.

Imaginons un instant cette Europe rêvée, cette Europe co-créée : chaque village, chaque quartier aurait son « ambassadeur narratif », formé, outillé, pour relayer les initiatives locales, faire remonter les alertes, tisser des liens entre le local et le global. La politique agricole ne se décréterait plus dans des bureaux feutrés, mais se discuterait dans des fermes ouvertes au contact direct des agriculteurs et des consommateurs. Le Pacte vert européen ne serait plus perçu comme une contrainte imposée d’en haut, mais comme un projet collectif, débattu et enrichi dans des ateliers collaboratifs, au cœur des villes et des campagnes.

L’Europe, un livre ouvert à écrire ensemble

L’Europe ne se décrète pas, elle se vit, elle s’écrit au quotidien, par l’engagement de ses citoyens, par la richesse de leurs échanges, par la force de leurs récits partagés. En faisant de chaque Européen un co-auteur du récit européen, l’UE ne gagnera pas seulement en crédibilité, en légitimité, en efficacité – elle redeviendra une aventure collective, un projet vibrant, porteur d’espoir et de sens. L’Union européenne n’est pas un chapitre clos de l’histoire, un monument figé dans le passé. C’est un livre ouvert, aux pages encore vierges, où chaque main, chaque voix, chaque histoire, peut y écrire, contribuer à façonner son avenir. À nous de saisir cette plume, ensemble, pour écrire les plus belles pages de l’histoire européenne.

Réarmer le récit européen : un impératif unificateur pour réinventer la communication stratégique européenne

Le Livre blanc pour la défense européenne sonne comme un appel à la prise de conscience et à l’action face à la résurgence de conflits, l’accélération des avancées technologiques et l’intensification des menaces hybrides. L’Europe doit répondre à l’impératif de réarmement. Malgré sa puissance économique, son leadership normatif, elle peine à projeter un récit unifié et percutant à la hauteur des enjeux. Comme le souligne Mario Draghi, dans un discours au Sénat à Rome, il est impératif de « dépasser les modèles nationaux et de penser à l’échelle continentale« , une injonction qui résonne avec une acuité particulière dans le domaine de la communication. Dans un monde où la guerre informationnelle fait rage, où les narratifs concurrents s’affrontent pour modeler les opinions et influencer les décisions, le déficit de communication stratégique de l’UE constitue une vulnérabilité. Cette fragilité narrative entrave sa capacité à mobiliser ses citoyens, à défendre ses intérêts sur la scène internationale et à contrer efficacement les menaces qui pèsent sur sa sécurité et ses valeurs.

1. Construire un récit européen unificateur : mobiliser et projeter sa puissance narrative sur la scène mondiale

  • Réhausser le sentiment d’appartenance en mettant en lumière les valeurs partagées, l’histoire commune et les aspirations futures, qui renforce le lien entre les citoyens et le projet européen et transcende les identités nationales sans les nier, mais en les intégrant dans un ensemble plus vaste et porteur de sens.
  • Clarifier le projet européen : Face à la complexité des politiques européennes, un récit clair et accessible permet d’expliquer pourquoi l’Europe est nécessaire, ce qu’elle apporte concrètement aux citoyens, et quelle vision du monde elle défend. Il s’agit de rendre le projet européen intelligible et désirable. Draghi insiste sur l’importance de définir « une stratégie continentale unifiée » pour faire face aux défis actuels.
  • Mobiliser l’opinion publique : un récit inspirant et émotionnellement engageant est un puissant levier de pédagogie et de mobilisation afin de susciter l’adhésion aux politiques européennes, de renforcer la résilience face aux crises, et d’encourager la participation citoyenne.
  • Projeter une puissance normative : un récit européen affirmé, basé sur des valeurs universelles, renforce la crédibilité de l’UE sur la scène internationale, aussi comme modèle alternatif, Draghi évoque la nécessité de penser à « la place de l’Europe parmi les grandes puissances« , ce qui implique une projection narrative forte.
  • Développer une plateforme narrative européenne : créer une initiative à l’échelle de l’UE (impliquant les institutions mais aussi des acteurs culturels, des médias, des universités) pour définir et incarner ce récit européen commun, de manière créative et accessible.

2. Investir dans la « défense narrative » : bouclier informationnel pour protéger l’espace public européen des attaques informationnelles et garantir un débat démocratique libre et éclairé

  • Protéger l’espace informationnel européen : En détectant, analysant et contrant les campagnes de désinformation et de manipulation, la défense narrative préserve l’intégrité du débat public et la liberté d’opinion. Draghi mentionne la « cyber-guerre silencieuse » avec des menaces (désinformation, manipulation, ingérences étrangères, cyberattaques) comme un élément fondamental de la défense moderne, soulignant l’importance de protéger l’espace informationnel avec un renforcement des capacités de fact-checking et de débunking.
  • Renforcer la résilience démocratique : En informant et en éduquant les citoyens aux enjeux de la désinformation, en développant leur esprit critique et leur capacité à vérifier les sources, la défense narrative renforce la résilience des démocraties européennes face aux attaques informationnelles. Draghi insiste sur l’évolution du concept de défense vers « une notion plus large de sécurité globale« , qui inclut la protection contre les menaces informationnelles.
  • Maintenir la confiance publique : En luttant contre la désinformation qui vise à discréditer les institutions européennes et nationales, la défense narrative contribue à maintenir la confiance des citoyens dans le système démocratique. En parlant de la nécessité d’une « défense commune de l’Europe« , Draghi implique une défense qui protège tous les aspects de la sécurité, y compris la confiance dans les institutions.
  • Contrer les narratifs hostiles : La défense narrative ne se limite pas à la réaction. Elle implique également de développer des contre-narratifs proactifs pour déconstruire les récits hostiles et promouvoir les valeurs et les intérêts européens. Draghi souligne que « La défense aujourd’hui ne se résume plus à l’armement, c’est aussi de la technologie numérique« , ce qui implique la nécessité de contrer les narratifs hostiles dans le domaine numérique.

3. Maîtriser les nouveaux champs de bataille communicationnels : stratégies numériques, médias sociaux et IA pour l’influence et la souveraineté européenne

  • Engager les citoyens numériques : Les citoyens, en particulier les jeunes générations, s’informent et interagissent principalement en ligne. L’UE doit être présente et active sur les plateformes numériques pour communiquer avec eux, les informer et les mobiliser. Draghi met en avant l’importance de « l’évolution technologique extrêmement rapide, qui a complètement bouleversé le concept même de défense et de guerre« , soulignant la nécessité d’adapter notre communication à ces nouveaux environnements.
  • Contrer la désinformation en ligne : Les réseaux sociaux et les plateformes numériques sont des vecteurs privilégiés de la désinformation. L’UE doit développer des stratégies spécifiques pour lutter contre la désinformation en ligne et protéger les utilisateurs. Draghi mentionne spécifiquement « Drones, intelligence artificielle, données, guerre électronique, espace et satellites, cyber-guerre silencieuse » comme des éléments fondamentaux de la défense moderne, impliquant la lutte contre la désinformation dans ces domaines.
  • Exploiter le potentiel de l’IA pour la communication : L’IA offre des opportunités considérables pour améliorer l’efficacité de la communication stratégique : analyse de données, personnalisation des messages, détection de tendances, automatisation de tâches, création de contenus innovants. Draghi souligne la « convergence entre les technologies militaires et les technologies numériques« , ce qui ouvre des perspectives pour utiliser ces technologies, y compris l’IA, dans la communication stratégique.
  • Projeter l’influence européenne dans le cyberespace : Le cyberespace est un espace de compétition géopolitique. L’UE doit y affirmer sa présence, défendre ses valeurs et ses intérêts, et contrer les acteurs malveillants. Draghi insiste sur la nécessité de se doter d’ »une stratégie continentale unifiée pour le cloud, le supercalcul, l’intelligence artificielle et la cybersécurité« , ce qui inclut la projection d’influence dans le cyberespace.

4. Amplifier la voix de l’Europe sur la scène internationale : diplomatie publique proactive et storytelling global de conviction

  • Promouvoir les valeurs européennes : Démocratie, droits humains, multilatéralisme, développement durable, sont des valeurs que l’UE souhaite promouvoir à l’échelle mondiale. Une voix européenne forte est essentielle pour porter ces valeurs et les défendre face aux modèles alternatifs. Draghi, en parlant de la défense européenne, souligne que « Tout cela concerne non seulement notre sécurité, mais aussi la place de l’Europe parmi les grandes puissances« , ce qui implique une projection de valeurs et d’influence à l’échelle mondiale.
  • Défendre les intérêts européens : Dans un monde de compétition géopolitique accrue, l’UE doit défendre ses intérêts économiques, commerciaux, sécuritaires, et environnementaux. Une voix européenne unie et audible est un atout majeur dans les négociations internationales et les forums multilatéraux. Draghi mentionne la nécessité d’un « rapport plus équilibré avec l’allié atlantique, y compris sur le plan économique« , ce qui souligne l’importance de défendre les intérêts européens sur la scène internationale.
  • Influencer les débats mondiaux : Face aux défis globaux (climat, pandémies, inégalités, conflits), l’UE a une expertise et des solutions à apporter. Amplifier sa voix permet d’influencer les débats mondiaux, de proposer des solutions innovantes, et de construire un ordre international plus juste et durable. Draghi insiste sur les « complexités géopolitiques actuelles » et l' »évolution technologique extrêmement rapide » comme raisons pour une transformation de la défense européenne, ce qui implique une volonté d’influencer les débats mondiaux sur ces enjeux.
  • Contrer les narratifs concurrents : D’autres puissances mondiales projettent leurs propres narratifs et visions du monde. L’UE doit amplifier sa voix pour contrer ces narratifs concurrents, déconstruire les stéréotypes négatifs sur l’Europe, et promouvoir une image positive et dynamique de l’UE. Draghi, en parlant de la nécessité de « dépasser les modèles nationaux » et de « penser à l’échelle continentale« , implique une volonté de proposer un narratif européen alternatif face aux modèles concurrents.

L’heure est venue pour l’Europe de prendre son destin narratif en main.

Au terme de cette analyse, l’urgence d’une transformation profonde de la communication stratégique européenne apparaît avec une clarté implacable. La mise en œuvre de ces recommandations représente un défi ambitieux, mais aussi une opportunité historique. En investissant résolument dans sa communication stratégique, l’UE peut non seulement renforcer sa résilience face aux menaces informationnelles et aux narratifs hostiles, mais également libérer un potentiel narratif immense. Une Europe capable de raconter son histoire avec force et conviction, de mettre en récit ses valeurs et ses aspirations, de dialoguer avec ses citoyens et le monde entier, deviendra une puissance narrative à part entière, capable d’inspirer, de mobiliser et d’influencer les débats mondiaux.