Discours sur l’état de l’Union 2025 : quelle stratégie pour une Europe-puissance ?

Le discours sur l’état de l’Union, que nous analysons chaque année, prononcé mercredi 10 septembre par la Présidente de la Commission exprime une tentative rhétorique et stratégique de faire basculer l’Europe vers un « projet de puissance ». Face à un ordre mondial fracturé, où les dépendances sont des armes et les démocraties des cibles, la Présidente pose un diagnostic sans concession et propose une thérapie de choc. Comment transformer cette vision en un mandat politique clair et mobilisateur, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de nos frontières, sachant qu’Ursula von der Leyen est largement contestée tant au Parlement européen avec des motions de censure dans les tuyaux que dans les sondages qui sont majoritairement favorable à sa démission, y compris en Allemagne…

1. Le narratif central : le « moment d’indépendance » comme acte de souveraineté

Le discours acte la fin de la « nostalgie » post-guerre froide. L’indépendance n’est plus un acquis, mais un combat permanent. C’est une réponse directe à la Zeitenwende allemande, mais universalisée à l’échelle de l’Union. La Présidente tente de forger une identité européenne non plus seulement fondée sur des valeurs partagées, mais sur une volonté de puissance partagée pour défendre ces valeurs. L’utilisation d’histoires personnelles poignantes (Sasha, les pompiers grecs) vise à incarner ce combat abstrait, à lui donner un visage humain.

Alors que les États-Unis oscillent entre isolationnisme et interventionnisme, et que la Chine promeut un modèle autoritaire de puissance, l’UE se positionne comme une « puissance responsable ». Ce narratif d’indépendance est moins agressif que le « America First » et plus ouvert que la « renaissance nationale » chinoise. Il s’agit d’une souveraineté stratégique assumée. Le risque majeur est le « say-do gap » (le fossé entre le discours et l’action). Le succès de ce narratif dépendra entièrement de la capacité des États membres à suivre, notamment sur les sujets requérant l’unanimité.

2. Le pivot du « Hard Power » : de la parole aux actes en matière de défense

C’est la partie la plus concrète et la plus récemment nouvelle. L’« alliance des drones » avec l’Ukraine, le « mur de drones » balte, le « Semestre européen de la défense » et le programme « Qualitative Military Edge » sont des concepts imagés, compréhensibles qui sonnent comme une tentative renouvelée de créer une culture stratégique et une industrie de défense véritablement européennes.

L’UE s’inspire ici du modèle israélien (avantage technologique qualitatif) et de l’agilité ukrainienne, tout en essayant de le coupler à sa propre puissance industrielle. C’est une reconnaissance que la sécurité du continent ne peut plus être entièrement déléguée à l’OTAN ou dépendre des cycles politiques américains. Le financement reste la clé, c’est potentiellement le mur de la dette qui se dresse. 800 milliards d’investissements potentiels sont mentionnés, mais leur mobilisation effective sera le véritable test.

3. Le réalignement économique : le nouveau contrat social de la compétitivité

Un an après la publication du rapport Draghi plus que jamais d’actualité, le discours opère une synthèse entre les impératifs de compétitivité (IA, clean tech, marché unique) et les angoisses sociales des citoyens (logement, énergie, alimentation, voitures abordables). C’est la reconnaissance que l’indépendance stratégique ne peut se faire contre les peuples. Le « Small Affordable Cars initiative » (la « e-car » européenne) en est la réponse symbolique pour répondre à la fois à la concurrence chinoise, à l’impératif climatique et au pouvoir d’achat. Le plan pour le logement abordable, s’il se concrétise, serait une avancée sociale majeure, montrant que l’UE s’attaque aux problèmes du quotidien.

L’équilibre est fragile. Le critère « made in Europe » dans les marchés publics sera perçu comme du protectionnisme par nos partenaires alors qu’il s’agit d’une défense de la concurrence loyale (level playing field), et non d’une fermeture des marchés européens.

4. La gestion des crises externes : Gaza, un test de crédibilité

La Présidente a pris un risque politique calculé. En admettant la douleur et la frustration face à la division européenne, elle gagne en crédibilité. Surtout, elle sort de l’ambiguïté en proposant un paquet de mesures concrètes (sanctions ciblées, suspension partielle de l’accord d’association, mise en attente du soutien bilatéral). C’est une tentative de reprendre la main et de sortir de la paralysie.

L’obtention d’une majorité au Conseil sur ces points sera extrêmement difficile. L’annonce elle-même est un acte politique, mais son échec potentiel pourrait affaiblir encore davantage la position de l’UE. L’inaction n’est plus une option.

5. La forteresse démocratique : protéger l’espace public et les citoyens

Contre les menaces internes de la désinformation et de l’érosion de la confiance, un « Bouclier pour la démocratie européenne » et un soutien aux médias locaux sont annoncés. L’angle le plus novateur et le plus puissant est celui de la protection des enfants face aux réseaux sociaux. En se positionnant comme l’alliée des parents contre les algorithmes de « Big Tech », la Commission touche une corde universelle et profondément anxiogène.

En citant l’Australie, l’UE montre qu’elle observe les meilleures pratiques mondiales et qu’elle est prête à agir. Cela renforce son image de régulateur mondial au service des citoyens (The Brussels Effect). Mais, toucher aux réseaux sociaux est un champ de mines juridique et idéologique. L’approche devra être prudente, fondée sur des données scientifiques et des consultations larges pour éviter les accusations de censure.

Refuser la fatalité du déclin, c’est prendre le pari de l’unité et de la volonté politique. Le rôle de la communication sera crucial afin de transformer le « combat » en un projet collectif désirable.

L’UE s’ambitionne « Continent de l’IA » mais se réalise en îlot de bonnes intentions dans l’océan technologique mondial face aux USA et à la Chine ?

Bruxelles nous invite à rêver : l’Europe deviendrait le « Continent de l’IA », une ambition parée des vertus de l’éthique, du respect des droits et de notre précieux humanisme. Le plan d’action de l’UE décline infrastructures (les fameuses « AI Factories » et « Gigafactories »), données (« une Union des données »), régulation des algorithmes, recrutement des talents et, bien sûr, révision de l’AI Act. Un édifice intellectuellement séduisant. Mais osons poser des questions qui fâchent. Cette vision, quoiqu’ambitieuse sur le papier, est-elle réellement calibrée pour la compétition féroce et quasi-existentielle qui se joue ? Sommes-nous en train de bâtir un leader mondial, ou de nous draper dans une supériorité morale pendant que d’autres définissent de facto l’avenir technologique ? Tout effort de communication, bien qu’indispensable pour faire la pédagogie, ne risque-t-elle pas de n’être qu’un murmure face au vacarme des investissements et des déploiements américains et chinois ?

L’ambition concrètement, entre réalité chiffrée et illusion d’échelle ?

Regardons les chiffres annoncés : 10 milliards d’euros (public/privé) pour le supercalcul et les AI Factories jusqu’en 2027, un objectif de mobilisation de 200 milliards via InvestAI. Impressionnant ? Peut-être à l’échelle européenne. Mais est-ce seulement comparable aux centaines de milliards injectés par les fonds de capital-risque américains dans une poignée de géants de la tech, ou aux investissements massifs et dirigés par l’État chinois pour intégrer l’IA à toutes les strates de son économie et de sa société ? Quand une seule entreprise américaine, Nvidia, pèse plus en bourse que l’ensemble du CAC 40, pouvons-nous sérieusement parler de jouer dans la même cour avec nos budgets actuels, même mobilisés ? Ne sommes-nous pas en train de financer des laboratoires là où d’autres construisent des empires ?

Le temps institutionnel de l’UE face à la vitesse quantique de l’IA aux USA et en Chine

Le plan mentionne l’urgence, la nécessité d’agir vite (« Swift policy action is of highest priority »). Pourtant, les échéances clés semblent s’étirer : fin 2025, début 2026 pour des appels ou des législations structurantes, une application complète de l’AI Act s’étalant jusqu’en… 2027. Pendant ce temps, chaque trimestre voit émerger de nouveaux modèles fondamentaux aux États-Unis, potentiellement disruptifs, tandis que la Chine déploie l’IA à une échelle et une vitesse qui défient l’entendement européen. Ne sommes-nous pas condamnés à réguler hier les technologies que d’autres inventent aujourd’hui et déploieront demain ? Notre sens de la mesure et du processus démocratique, si précieux soit-il, est-il compatible avec la temporalité brutale de cette révolution ?

La primauté réglementaire : un bouclier protecteur ou un frein à main ?

L’AI Act est présenté comme notre avantage compétitif : la confiance, l’éthique. Mais cette primauté accordée à la règle avant l’innovation massive n’est-elle pas un pari risqué ? Alors que les États-Unis misent sur une innovation largement débridée (quitte à en gérer les conséquences a posteriori) et que la Chine optimise pour l’efficacité et le contrôle, ne risquons-nous pas de créer l’écosystème d’IA le plus éthique… mais le moins pertinent économiquement et géopolitiquement ? L’intention de faciliter la conformité pour les PME est louable, mais suffit-elle à compenser la complexité inhérente et le signal envoyé au marché : « innovez, mais faîtes attention » ?

Le déficit narratif : peut-on « communiquer » avec succès un géant aux pieds d’argile ?

Au-delà des budgets et des agendas, il y a le récit. Le plan d’action est un document technique, pas une épopée mobilisatrice. Où est la vision vibrante qui peut inspirer nos chercheurs, attirer les meilleurs talents mondiaux face aux sirènes de la Silicon Valley, convaincre nos PME d’adopter l’IA avec audace, et rassurer un public européen légitimement perplexe ? Est-il même possible pour une structure aussi complexe et consensuelle que l’UE de produire un récit aussi puissant et direct que celui des GAFA ?

Le « Continent de l’IA » risque fort de rester un slogan technocratique si nous n’investissons pas massivement, non pas dans la « communication » au sens traditionnel, mais dans la construction culturelle et politique d’une ambition partagée.

Il s’agit de dépasser l’illusion que l’adhésion à un projet aussi transformateur que l’intelligence artificielle à l’échelle européenne puisse être obtenue par des techniques de communication classiques – campagnes d’information, relations publiques, vulgarisation technique. Ces approches sont nécessaires mais radicalement insuffisantes face à l’ampleur du défi.

Pourquoi la communication traditionnelle ne suffirait pas à transformer l’UE en « continent de l’IA » ?

  1. Les limites d’une communication descendante : L’IA n’est pas un produit de consommation ordinaire ou une simple politique sectorielle. Elle touche aux fondements de nos sociétés : travail, vie privée, démocratie, identité, éthique. Tenter de « vendre » une vision pré-définie par les institutions, aussi bien intentionnée soit-elle, se heurte inévitablement à un mélange d’incompréhension, d’anxiété légitime et de scepticisme. La communication traditionnelle informe, mais elle ne crée pas intrinsèquement l’appropriation ni la confiance profonde requises ici. Elle peine à répondre au besoin fondamental de sens et de contrôle des citoyens face à une technologie perçue comme complexe et potentiellement déstabilisante.
  2. Le besoin d’une « acculturation » à l’IA : Parler d’une construction culturelle, c’est reconnaître que l’IA doit devenir un sujet de société largement débattu, compris (même sans expertise technique) et intégré dans notre paysage mental collectif. Cela implique :
    • Une éducation massive : Aller bien au-delà des spécialistes et intégrer une compréhension critique et pratique de l’IA à tous les niveaux du système éducatif, de l’école primaire à la formation continue des adultes.
    • Une dialogue public structuré : Créer des espaces permanents et accessibles (forums citoyens, débats locaux et nationaux, plateformes en ligne dédiées) où les enjeux éthiques, sociaux et économiques de l’IA sont discutés ouvertement, sans jargon, et où les préoccupations peuvent être exprimées et entendues.
    • Un soutien à la création et à la médiation : Encourager les artistes, les écrivains, les cinéastes, les journalistes à s’emparer du sujet de l’IA, à explorer ses potentialités et ses ambiguïtés, contribuant ainsi à forger un imaginaire collectif européen autour de cette technologie. Soutenir les musées, les centres de science pour rendre l’IA tangible et compréhensible.
    • Une visibilité des bénéfices tangibles : Mettre en lumière non seulement les plans, mais surtout les réalisations concrètes et les histoires humaines qui montrent comment l’IA « made in Europe » améliorera la santé, l’environnement, le travail, la culture – ancrer la vision dans le réel vécu.
  3. L’indispensable ancrage politique : La construction politique va au-delà des déclarations de la Commission ou des votes au Parlement européen. Elle nécessite :
    • Un Consensus transpartisan et transnational : Faire de l’IA européenne une priorité partagée qui dépasse les clivages politiques habituels et les intérêts nationaux. Cela demande un engagement fort et constant des chefs d’État et de gouvernement, des parlements nationaux.
    • Une co-construction de la vision : Impliquer activement les citoyens, les partenaires sociaux, la société civile dans la définition même des priorités et des garde-fous de l’IA européenne. Le projet ne doit pas être perçu comme imposé par « Bruxelles », mais comme émanant d’une volonté collective.
    • L’IA comme élément structurant du projet européen : Intégrer explicitement la vision d’une IA européenne souveraine et éthique au cœur du narratif politique global de l’Union, au même titre que la paix, la démocratie ou le marché unique. Ce n’est pas juste un dossier technique, c’est une dimension essentielle de l’avenir de l’Europe.

Investir dans une construction européenne culturelle et politique, c’est reconnaître que la légitimité et le succès du « Continent de l’IA » ne se décrètent ni depuis des bureaux ministériels ni dans des laboratoires de recherche. C’est un mouvement de société qui se construit patiemment dans les esprits, les cœurs et les débats démocratiques de millions d’Européens. Sans cet investissement massif dans le « logiciel » humain, culturel et politique, le « matériel » – les supercalculateurs, les data centers, les algorithmes – risque de tourner à vide, faute d’une appropriation collective et d’une direction politique claire et partagée. Le slogan restera lettre morte s’il ne devient pas une ambition vécue et portée par la société européenne dans son ensemble.

Quelle audace raisonnable entre puissance et marché pour l’Europe de l’IA ?

L’heure n’est plus aux demi-mesures ou aux satisfecits sur nos intentions vertueuses. L’Europe veut-elle être un acteur de premier plan dans la définition de l’avenir technologique mondial, avec les risques et les investissements colossaux que cela implique ? Ou se contente-t-elle d’être le régulateur bienveillant d’innovations conçues ailleurs, un « marché » plutôt qu’une « puissance » ?

La véritable audace ne réside pas seulement dans l’écriture de plans ambitieux, mais dans la lucidité de nos diagnostics, la rapidité de nos actions, l’échelle de nos investissements et, surtout, dans notre capacité à forger et à porter un récit qui transcende la technique pour toucher à l’imaginaire collectif. Sans un sursaut radical sur tous ces fronts, le « Continent de l’IA » risque de n’être qu’une note de bas de page dans l’histoire que d’autres sont en train d’écrire. Avons-nous encore le temps et la volonté politique de changer la donne ? La question reste douloureusement ouverte.

Décryptage du discours de la présidente Ursula von der Leyen au Forum économique mondial

Au lendemain du discours d’investiture de la présidence Trump II, le discours prononcé par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, au Forum économique mondial de Davos doit se lire comme la réponse européenne aux transformations géopolitiques, économiques et technologiques sans précédent. Quelle est la feuille de route stratégique pour l’Union européenne ?

Contexte global : un monde en mutation radicale

Von der Leyen ouvre son discours par un constat contrasté autour du paradoxe de la mondialisation, avec d’une part des succès initiaux de l’« hyper-mondialisation » des années 2000 : réduction massive de la pauvreté (notamment en Chine et en Inde), intégration technologique (boom des dot-com) et coopération institutionnelle (élargissement du G7 au G8) mais d’autre part, des fractures émergent comme nos dépendances stratégiques avec des chaînes d’approvisionnement globalisées (ex. : semi-conducteurs) devenues vulnérables aux chocs (pandémie, guerre en Ukraine), une concurrence systémique liée à l’essor de modèles économiques non marchands (ex. : Chine) et la course aux technologies critiques (IA, quantique, énergie propre) qui ont sapé les règles multilatérales et la sécurisation des échanges avec davantage de contraintes, de contrôles à l’exportation et de sanctions qui reflètent une « géo-économie » conflictuelle.

Face à ce nouvel désordre mondial, la présidente souligne que l’UE ne peut plus compter sur l’ordre libéral stable. Les rivalités entre blocs (États-Unis, Chine-Russie) et la fragmentation des chaînes de valeur obligent l’Europe à repenser sa posture pour assurer la transition énergétique alors que la guerre en Ukraine a révélé la vulnérabilité de l’UE face aux hydrocarbures russes (45 % du gaz en 2021) et que la compétitivité est en berne malgré un marché unique de 450 millions de consommateurs, l’Europe peine à convertir son épargne (1 400 Md€) en investissements innovants et en raison de dépendance technologique sachant que les contrôles sur les exportations de technologies ont quadruplés depuis 2000.

La feuille de route européenne : nos piliers stratégiques

Von der Leyen annonce un plan structuré autour de trois axes, soutenu par les rapports Draghi sur la compétitivité et Letta sur le marché unique se traduisant par une Union des marchés des capitaux avec des produits d’épargne paneuropéens attractifs pour canaliser l’épargne vers les start-ups et technologies vertes, des incitations au capital-risque afin de réduire les barrières fiscales et réglementaires pour les investisseurs et la mobilité des capitaux en harmonisant les règles sur les droits des sociétés, l’insolvabilité et la fiscalité. Cette union des marchés et des capitaux vise à concurrencer les marchés américains et asiatiques, mais son succès dépendra de la volonté des États membres à renoncer à des prérogatives nationales.

Afin de simplifier l’activité des entreprises, alors que les PME font face à 27 législations nationales divergentes (droit du travail, fiscalité, normes), décourageant l’innovation, l’idée est de créer un régime unique pour les entreprises innovantes, un cadre juridique unifié dit « 28e régime » pour opérer dans toute l’UE en vue de la réduction des formalités administratives, la simplification des règles sur la finance durable et la diligence raisonnable et pour le soutien aux PME afin de leur faciliter l’accès aux marchés publics et aux fonds d’innovation. Ce projet audacieux pourrait dynamiser l’écosystème des start-ups, mais nécessitera un consensus politique difficile à obtenir (ex. : harmonisation fiscale).

Pour assurer la transition énergétique en renforçant notre autonomie et notre compétitivité sachant que l’UE a réduit sa dépendance au gaz russe (-75 %) et au pétrole (-97 %), au prix d’une inflation énergétique, la stratégie proposée vise à accélérer les énergies propres (solaire, éolien, nucléaire selon les pays), à investir dans les technologies de rupture (fusion, géothermie), à moderniser les réseaux, interconnexion des infrastructures et stockage (batteries) dans le cadre de l’Union de l’énergie visant à libérer le marché pour une circulation transfrontalière des énergies renouvelables. La transition énergétique est présentée comme un levier de compétitivité (coûts stables) et de sécurité (moindre dépendance). Le défi réside dans la mobilisation de capitaux privés et l’acceptabilité sociale.

L’Europe dans le monde : un modèle de coopétition

Avec la Chine, Von der Leyen adopte une ligne pragmatique pour un partenariat rééquilibré entre défense contre les distorsions, ces mesures anti-subventions contre les voitures électriques chinoises et dialogue constructif visant à renforcer les liens à l’occasion des 50 ans des relations UE-Chine, notamment sur les infrastructures et le climat. L’idée est d’éviter un découplage trop fort tout en protégeant les industries européennes.

Plus largement, c’est vers un renforcement des alliances, tels que les partenariats économiques tels que les accords récents avec le Mercosur, le Mexique, et la Suisse visant à diversifier les chaînes d’approvisionnement et à promouvoir des normes durables, mais aussi la priorité vers l’Inde, le voyage inaugural du 2e mandant de von der Leyen en raison de son importance stratégique, démographique et technologique.

Last but not least, Ursula von der Leyen souligne l’interdépendance économique unique entre l’UE et les États-Unis, qualifiés de « partenaires les plus proches ». Elle rappelle que 3,5 millions d’emplois américains dépendent des entreprises européennes aux États-Unis, tandis qu’un million d’autres sont liés au commerce transatlantique, illustrant des chaînes de valeur intégrées avec un volume d’échanges de 1 500 milliards d’euros (30 % du commerce mondial). Face à ces enjeux vitaux, la Présidente adopte un ton pragmatique, prône un dialogue pour aligner nos intérêts communs (normes, sécurité énergétique), sans renoncer aux principes européens (réciprocité, défense du marché unique). L’approche de la présidence Trump dessine une démarche équilibrée entre nécessité de coopérer avec les États-Unis face à la concurrence systémique (Chine, Russie), mais volonté affirmée de protéger nos industries et de réduire les risques de dépendance asymétrique. Le partenariat transatlantique reste un pilier, mais dans un cadre rééquilibré, où l’Europe défend ses intérêts tout en évitant le piège d’un protectionnisme destructeur.

Messages clés et implications stratégiques

Que retenir de ce discours à Davos ? Plusieurs points clés : un narratif autour de résilience, une narration de l’UE comme acteur résilient, capable de surmonter les crises grâce à son modèle ; un équilibre entre sécurité et prospérité,  une approche ni protectionniste ni naïve, combinant ouverture et « dé-risquage » et diversification des chaînes d’approvisionnement ; un appel à l’unité européenne indispensable pour les réformes proposées (UMC, 28e régime) nécessitant une intégration plus poussée, mais testant la solidarité entre États membres ; une projection globale de l’UE qui se positionne comme un pont entre blocs, prônant un multilatéralisme réformé et des partenariats « gagnant-gagnant ».

Le discours de von der Leyen à Davos marque une inflexion dans la communication stratégique de l’UE : il associe réalisme géopolitique, ambition économique et fidélité aux valeurs européennes en articulant compétitivité, durabilité et coopération, une voie s’esquisse pour que l’UE demeure un acteur global dans un monde fragmenté.

La réussite de cette feuille de route dépendra de la capacité de l’UE à transformer ses déclarations en actions, tant en interne qu’à l’international.

Guerres informationnelles : manipulations d’informations étrangères et menaces d’interférences

Première édition du rapport sur les menaces de manipulation d’informations étrangères et d’interférences grâce aux travaux de la division Stratcom du Service européen pour l’action extérieure, un projet pilote appliquant un nouveau cadre, basé sur les meilleures pratiques autour d’un premier échantillon de 100 incidents détectés et analysés entre octobre et décembre 2022…

Principaux résultats

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie domine l’activité observée des manipulations et menaces. L’Ukraine est la cible directe de 33 incidents et dans 60 incidents, le soutien à l’invasion était la principale motivation de l’attaque.

Les voies diplomatiques font partie intégrante des incidents : les canaux diplomatiques russes servent régulièrement de facilitateurs aux opérations de manipulations et menaces, déployés sur un large éventail de sujets. La Chine utilise également les canaux diplomatiques, ciblant principalement les États-Unis.

La collusion des acteurs existe mais demeure limitée : des acteurs officiels russes ont été impliqués dans 88 incidents analysés tandis que des acteurs chinois le sont dans 17 cas ; dans au moins 5 cas, les deux acteurs russes et chinois se sont engagés conjointement.

Les incidents ne se produisent pas dans une seule langue : le contenu est traduit et amplifié en plusieurs langues. Les incidents concernent au moins 30 langues, dont 16 sont des langues de l’UE. La Russie utilise une plus grande variété de langues que les acteurs chinois, mais 44 % du contenu russe cible les populations russophones, tandis que 36 % ciblent les populations anglophones.

Tactiques et techniques de manipulations d’informations et de menaces d’interférences

Les objectifs présumés sont principalement destinés à distraire et à déformer : la Russie (42 %) et la Chine (56 %) ont principalement l’intention d’attirer l’attention sur un acteur ou un récit différent ou de rejeter le blâme (« distraire »). La Russie tente de modifier le cadrage et le récit (« déformer ») relativement plus souvent (35 %) que la Chine (18 %).

Parmi les 10 combinaisons de tactiques et de techniques, le développement de contenus à base d’images et à base de vidéos, faciles et peu coûteux, sont les deux techniques les plus récurrentes employées :

  • Des contenus fabriqués à partir d’images et de vidéos sont utilisés pour dégrader l’image ou la capacité d’action des adversaires et pour discréditer des sources crédibles ;
  • Les voies diplomatiques officielles sont utilisées pour discréditer des sources crédibles, pour fournir du contenu à base d’images et de texte, déformer les faits en recadrant le contexte des événements, et dégrader les adversaires ;
  • Dans le cas de la Russie, une raison possible de l’utilisation accrue des comptes diplomatiques pourrait être une conséquence des chaînes contrôlées par l’État russe avec une large portée autrefois sanctionnées dans l’UE ;
  • Les contenus fabriqués à base d’images et de vidéos ont été distribués sur plusieurs plates-formes afin de maximiser l’exposition du contenu.

Techniques d’usurpation d’identité et victimes

Les techniques d’usurpation d’identité deviennent plus sophistiquées. Les usurpations d’identité d’organisations et d’individus internationaux et de confiance sont utilisées par des acteurs russes, en particulier pour cibler l’Ukraine. La presse écrite et la télévision sont le plus souvent usurpées, les magazines voyant tout leur style copié.

Un bref examen des cas dans lesquels la Russie s’est fait passer pour des entités légitimes et de confiance montre que personne n’est à l’abri de voir son identité ou sa marque utilisée à mauvais escient. Les acteurs de la menace utilisent l’usurpation d’identité pour ajouter de la légitimité à leurs messages et pour atteindre et affecter des publics familiers avec les entités usurpées et qui leur font confiance. Six incidents ont utilisé des cas d’usurpation d’identité. Tous liés à l’invasion russe de l’Ukraine. Les médias étaient les entités les plus souvent usurpées. Lors de quatre incidents, de fausses pages de couverture imitant le style visuel des magazines satiriques européens, notamment Charlie Hebdo. De plus, deux vidéos ont imité des médias internationaux (Aljazeera et Euronews).

Narratifs

Le récit le plus courant parmi les incidents analysés était « l’Occident est l’agresseur envers la Russie » qui comprend des messages qui dépeignent l’Occident comme étant antagoniste envers la Russie, poussant l’Ukraine à la guerre, provoquant et profitant de la guerre, exécutant mobilisation militaire et implication dans des actions qui attisent les tensions entre l’Ukraine et la Russie. Ce récit a été observé dans 17 incidents.

Le récit « L’Ukraine est l’agresseur envers la Russie » a été observé dans 15 incidents. Ce récit dépeint faussement l’Ukraine comme celle qui a provoqué et voulu la guerre, commis des atrocités, des crimes de guerre et un génocide, et déployé ou planifié de déployer des attaques chimiques/nucléaires.

Le récit « Les sanctions contre la Russie se retournent contre leurs auteurs », qui met en évidence les conséquences négatives présumées des sanctions sur les pays occidentaux et autres, avec un accent particulier sur la crise alimentaire et énergétique ainsi que sur l’inflation, est également apparu dans 15 incidents. Il convient de noter que ce groupe narratif comprend également des messages alléguant que les crises actuelles sont causées par les pays occidentaux et leurs sanctions.

Le 4e récit le plus courant « L’Occident est hypocrite », qui comprend tous les messages qui dépeignent à tort les entités occidentales comme violant les droits fondamentaux, menant des campagnes de désinformation, corrompues, colonialistes, russophobes ou sinophobes et exploitant les autres, a été observé 14 fois.

Le 5e récit le plus fréquent, « L’Ukraine est un État nazi et terroriste », qui présente de fausses affirmations selon lesquelles l’Ukraine est un État nazi et/ou terroriste ou qu’il soutient de tels groupes, est apparu dans 11 incidents.

Composition de l’écosystème médiatique des acteurs de la menace

Canaux de communication officiels : canaux officiellement utilisés par un État et ses représentants pour diffuser du contenu, comme, les sites Web officiels d’un État ou les comptes de médias sociaux des services diplomatiques et des ambassades.

Chaînes contrôlées par l’État : chaînes médiatiques officiellement affiliées à un acteur étatique. Elles sont détenues majoritairement par un État ou un parti au pouvoir, gérées par des organes nommés par le gouvernement et suivent une ligne éditoriale imposée par les autorités de l’État.

Chaînes liées à l’État : chaînes sans liens transparents ni affiliation officielle à un acteur étatique, mais dont l’attribution a été confirmée par des organisations ayant accès à des sources de données dorsales privilégiées, telles que des plateformes numériques, des entités de renseignement et de cybersécurité, ou par gouvernements ou services militaires sur la base d’informations classifiées.

Effets

80% des incidents n’ont déclenché aucun type de réponse, cependant, 20 incidents ont reçu une réponse de communication. Dans certains cas, plusieurs contre-mesures ont été prises. Au total, 28 contre-mesures ont été prises en réponse aux incidents. La contre-mesure la plus courante était la déclaration de réfutation, lorsqu’une entité impliquée a publié une déclaration réfutant les allégations de l’incident, ce qui représente 50% de tous les plans d’action. La démystification ou la vérification des faits des allégations de l’incident s’est produite dans 3 cas. La contre-mesure la moins courante était la suppression du contenu, car cela ne s’est produit qu’en réponse à un incident.

Au total, ce rapport contribue à fournir à la communauté des défenseurs des manipulations d’informations étrangères et menaces d’interférences un cadre de compréhension commune en vue de formuler une réponse collective et systématique.

Comité de réflexion et de propositions pour la Présidence française du Conseil de l’UE

Lors d’une audition de membres du Comité de réflexion et de propositions pour la Présidence française du Conseil de l’UE devant la Commission des affaires européennes au Sénat le 8 juillet dernier, les lignes directrices de leurs travaux, s’appuyant sur les thèmes structurants : « appartenance, puissance et relance » se dessinent…

Pourquoi ce comité de réflexion et de propositions de la PFUE ?

Les objectifs, selon son président Thierry Chopin, universitaire, qui insiste sur la pluralité des profils et des nationalités des personnalités et professionnels, sont de :

  • Mettre en perspective la diversité des enjeux afin d’articuler le travail technique et législatif avec un discours visant à donner une cohérence d’ensemble ;
  • Réfléchir à moyen et long termes aux chocs de souverainetés des crises avec des propositions pour les contours de l’UE à l’avenir ;
  • Proposer des opportunités avec la PFUE en matière de réappropriation européenne par les Français sur la France en Europe et l’Europe en France.

La méthode ne se limite pas à une réflexion franco-française, mais s’intéresse aux idées de nos partenaires et vise à définir les conditions pour clarifier le rapport des Français à l’Europe.

L’approche n’a pas pour vocation à se substituer au travail de l’administration, des parlementaires ou les responsables politiques, mais à étendre la réflexion au-delà du cadre institutionnel.

Dominique Schnapper, sociologue : la problématique de l’appartenance

Le constat et ses causes : le sentiment d’appartenance n’a pas progressé tandis que les contacts objectifs se sont multipliés. L’euroscepticisme est même très présent dans des sociétés européennes qui vivent des évolutions divergentes, notamment en termes de pratiques démocratiques.

Des modalités pour ranimer le sentiment européen :

  1. Éducation : la transmission des valeurs et des institutions européennes est ignorée à tous les niveaux de l’enseignement ; l’éveil à la société politique et à la conscience européenne devrait coïncider ;
  2. Erasmus : de nouvelles catégories de la populations devraient bénéficier de véritables échanges administratifs ou professionnels ;
  3. Médias : les médias et les nouvelles restent nationaux ; développer des efforts de mise en communs des sources d’information, multiplier les médias communs, donner une perspective européenne aux actualités ;
  4. Grand Tour : des possibilités de tours organisés, de visites s’inscrivant dans des parcours de formation, dans des schémas de rencontres directes et immédiates, notamment dans des cafés.

La finalité est de donner un sens concret aux individus et aux pratiques sociales pour ne pas réduire l’Europe à des institutions autour d’un projet politique commun à tous.

Michel Foucher, géographe : la notion de puissance

Si la PFUE devait se concentrer sur un noyau dur, il s’agirait :

  1. Terminologie : ne pas parler de puissance, un mot épouvantail qui fait peur, mais de souveraineté européenne, une idée mise sur la table par la France, qui a participé de la prise de conscience de nos vulnérabilités, un cadre conceptuel pour penser l’Europe accepté par l’Allemagne, même s’il s’agit d’une notion très juridique ;
  2. Puissance de second rang : l’Europe n’est pas prête pour le jeu des grandes puissances face à la Chine émergente et aux USA déclinants, il n’y a pas de place au soleil à part, la place de l’Europe est avec les puissances de second rang comme la Russie, la Turquie…
  3. Leadership : penser par nous-mêmes les contextes géopolitiques qui nous intéressent sans s’aligner sur la politique américaine, d’ailleurs divisée entre la politique à Washington anti-chinoise et la bourse à New York plus ouverte au systèmes banquier et financiers chinois ;
  4. Stratégie : protéger notre ouverture internationale tout en s’affirmant comme le premier centre démocratique au monde.
  5. Style : plus d’humilité concertative, avec tous les États-membres, au-delà du franco-allemand, avec plus de débat public.

Au sens diplomatique, l’autonomie stratégique est déjà largement une réalité, mais sur le plan technologique, il faut faire une place à la dimension technologique de la souveraineté sans dépendance structurelle, dans des secteurs clés comme la santé, les infrastructures, l’IA, les secteurs porteurs et les services publics.

La finalité est de se recentrer sur nos intérêts stratégiques concrets et de garantir tous nos moyens, y compris sur le plan financier.

Jean-François Jamet, économiste : le sujet de la relance

La conjoncture : la réaction de l’UE a été forte, sur les plans budgétaire, monétaire avec la BCE et aussi la dette commune. Mais, l’économie européenne est plus touchée par la pandémie et il faut éviter le retrait prématuré des mesures de soutien et éviter de laisser des traces persistantes : un point de croissance en moins, c’est un million d’emploi en moins !

L’opinion : le soutien à l’euro est record, le pessimisme sur la relance est important et l’adhésion au plan de relance est faible. Beaucoup de gens sont à convaincre sur la réponse européenne à la crise.

Les pistes de propositions :

  • Une réponse budgétaire plus ambitieuse pour retrouver le sentier de croissance potentielle ;
  • Un accompagnement de la reprise du marché du travail et de l’insertion des jeunes avec le mécanisme de chômage partiel SURE à étendre ;
  • Des aides d’État à stabiliser en 2022, l’économie est encore sous perfusion ;
  • Un débat sur les règles budgétaires, plus simples et moins procycliques ;
  • Une discussion sur les ressources propres de l’UE.
  • Des sujets d’avenir : la finance responsable, l’euro monnaie numérique, le capitalisme responsable, le valorisation durable et non financière des entreprises, un enjeu géopolitique, la consolidation de l’union économique et monétaire, l’investissement dans des biens communs européens…

Quid de la PFUE et des élections présidentielles… et de l’euroscepticisme ?

Les risques : siphonage de la PFUE par la présidentielle, risque sur le franco-allemand si les négociations sur la future coalition ne sont pas terminée et durée réduite à moitié sauf à faire passer les priorités sur les 3 premiers mois pour se contenter d’avancée plus techniques sur les 3 derniers mois.

L’euroscepticisme : corrélation forte entre les régions désindustrialisée et le vote eurosceptique, il faut tirer les leçons de la géographie de l’Europe eurosceptique, mettre l’accent sur la formation avant d’informer, il faut être formé afin de réconcilier l’Europe et les Eurosceptiques.

Quid du lien entre les Français et l’UE ?

Ambivalence et projection : Pour Thierry Chopin, le lien est ambivalent : la France est à l’origine d’une ambition pour l’Europe mais aussi des coups d’arrêt sur la défense en 1954 ou le projet de Constitution en 2005. La relation, c’est « je t’aime, moi non plus ». La France vise la réincarnation tandis que l’Allemagne vise la rédemption dans le projet européen. La France se projette dans l’Europe, quand ça fonctionne, les idées françaises se traduisent dans les projets, quand les idées françaises sont orthogonales, cela génère déception et frustration.

Appropriation : Pour Thierry Chopin, clarifier le lien entre les Français et l’Europe passe par la réappropriation de l’UE qui n’est pas une Europe à la française. Politiquement, la logique du compromis négocié est très différente du principe présidentiel et majoritaire français. Économiquement, la logique du marché et de la concurrence doit être réappropriée. Et les élargissements, que les Français n’aiment pas doit aussi être appropriés à l’échelle de l’Europe unifiée.

Angoisses et lucidité : Pour Thierry Chopin, un discours lucide sur l’Europe doit permettre aux Français de se réengager avec l’Europe, ce qui nécessite de répondre, et c’est tout l’objet des propositions face aux angoisses économiques et sociales, de sécurité individuelle et collective et identitaire et culturelle avec la question de l’identification à l’Europe.

Il ne nous manque plus que le rapport qui sera remis au Secrétaire d’État aux affaires européennes Clément Beaune fin octobre, début novembre.