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De la communication à l’activation : comment bâtir l’Europe de la preuve, un projet citoyen à la fois ?

Après des décennies de communication descendante, visant à informer, expliquer et justifier, ce modèle a atteint ses limites structurelles. Dans un monde où la défiance est la norme et où les citoyens exigent non plus des slogans mais des outils, l’enjeu est de démontrer sa capacité à transformer concrètement le quotidien.

C’est dans ce contexte que l’initiative Citizen Energy Advisory Hub de la DG Énergie, loin d’être une campagne pub de plus, doit être analysée comme le prototype d’une nouvelle doctrine : le passage d’une communication de diffusion à une communication d’infrastructure. Une communication qui ne dit pas « voilà ce que l’Europe fait pour vous », mais « voilà ce que vous pouvez faire, avec le soutien de l’Europe »…

Le Citizen Energy Advisory Hub en action : une infrastructure d’activation concrète

Le Citizen Energy Advisory Hubse présente comme un programme d’assistance technique visant à équiper des initiatives citoyennes à travers l’UE d’un soutien sur-mesure, reconnaissant qu’il n’y a pas de solution unique.

L’innovation majeure réside dans son approche modulaire et progressive, qui accompagne les projets à chaque étape de leur maturité :

  • Projets pilotes (avancés) : un soutien intensif pour lancer et mettre en œuvre des projets à haut potentiel.
  • Projets apprenants (intermédiaires) : un appui modéré pour affiner les idées et évaluer la faisabilité.
  • Projets suiveurs (naissants) : un accompagnement léger pour la conceptualisation et le design initial.

Ce soutien à 360°, délivré par des experts dédiés et incluant des visites sur le terrain pour bâtir la confiance, couvre quatre piliers essentiels : le renforcement des capacités, le conseil en investissement, l’appui réglementaire et technique, et l’engagement des parties prenantes. Un programme de jumelage vient compléter le dispositif, créant un réseau européen d’apprentissage entre pairs.

Pour garantir que personne ne soit laissé de côté, une campagne d’information proactive est menée, suivie de webinaires nationaux dans les langues locales. C’est la preuve d’une Europe qui va vers ses citoyens.

La preuve par le terrain, des modèles et une philosophie partagés

Cette philosophie d’activation est déjà à l’œuvre sur le terrain, préfigurant le succès des futures initiatives soutenues par le Citizen Energy Advisory Hub :

  1. Le modèle coopératif – ENERGENT (Gand, Belgique) : Avec ses 2 500 citoyens-membres, cette coopérative a transformé la rénovation énergétique en un projet communautaire, obtenant des résultats mesurables (5 650 tonnes de CO2 économisées) grâce à une communication ultra-personnalisée.
  2. Le modèle grassroots – Triple SEC (Dublin, Irlande) : Née de l’initiative de volontaires, cette alliance citoyenne prouve que l’action peut précéder la structure. En organisant des « visites guidées de rénovations » entre voisins, ils ont transformé un processus intimidant en un parcours communautaire.
  3. Le modèle municipal – l’Office de l’Énergie (Valence, Espagne) : En tant que service public gratuit, l’Office a institutionnalisé la confiance. Sa campagne la plus efficace ? Le visage d’un habitant, Rafa, expliquant comment il a économisé 400 € sur sa facture. La vraie preuve incarnée est la communication la plus puissante.

Analyse et recommandations pour passer à l’échelle

Le succès de ces pilotes révèle les conditions de leur généralisation : dépasser l’entre-soi des convaincus, former le capital humain nécessaire, et anticiper le financement pour absorber le succès.

Pour que cette initiative devienne la norme, l’UE doit adopter une posture de stratège-investisseur :

  • Systématiser la communication par la preuve : l’UE doit conditionner ses financements à la production de témoignages locaux, incarnés et chiffrés, et les amplifier à l’échelle européenne.
  • Franchiser le soutien aux modèles qui fonctionnent : il faut allouer des financements aux collectifs qui s’engagent à démultiplier leur impact.
  • Investir dans le capital humain et bâtir un écosystème : financer des programmes de formation certifiants pour ces nouveaux « facilitateurs de la transition ».

Le format hors-carde du Citizen Energy Advisory Hub est la traduction d’une nouvelle philosophie d’action publique. En passant de la posture à la preuve, de l’injonction à l’investisseur-stratège, l’Union européenne peut enfin résoudre ses dilemmes de légitimité et d’impact local.

Le futur de l’adhésion au projet européen se jouera dans le succès de ces projets concrets que nous aurons su bâtir pour réussir.

Réveil de l’UE par chaos des US, comment l’Europe peut passer de l’humiliation à l’insurrection stratégique

La National Security Strategy (NSS) 2025 de l’administration américaine constitue une rupture dans les relations transatlantiques par sa violence dans la partie consacrée à l’Europe (« Promoting European Greatness »). Washington exige une Europe « forte » capable de financer sa propre défense, tout en sapant méthodiquement l’Union, la seule structure politique capable de générer cette puissance.

Jusqu’ici, les crises de réputation de l’UE portaient sur sa lourdeur bureaucratique, son déficit démocratique ou son arrogance technocratique. La NSS 2025 déplace radicalement le champ de bataille : elle ne nous reproche plus d’être inefficaces, elle postule que nous sommes moribonds. Elle décrit l’Europe comme une zone de « suffocation réglementaire », en proie à un « effacement civilisationnel » et à une « perte de confiance en soi ».

Diagnostic de la pathologisation européenne et de la dissonance cognitive imposée

1. La sémantique de l’effacement : en affirmant que « si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable dans 20 ans », la NSS 2025 transforme l’Europe en un repoussoir destiné avant tout à l’électorat américain pour justifier le repli nationaliste : « Regardez ce qui arrive quand on abandonne sa souveraineté. »

2. Le piège de la « Grandeur » rétrograde : Washington veut nous « restaurer » vers un retour aux « identités nationales », aux « gloires passées » (past glories, heroes) et au rejet des « structures transnationales ». La protection n’est pas une prison pour une majorité de citoyens, ce modèle est précisément ce qui rend la vie désirable face à la brutalité du modèle américain.

3. Le sabotage de la souveraineté réelle : tout en prônant la « Primacy of Nations« , les Etats-Unis exigent que les alliés alignent leur politique étrangère et commerciale sur les intérêts américains ; « Burden-Sharing and Burden-Shifting » visent à être alignés sur les États-Unis.

Prospective par les prismes de la rareté et de la contradiction

Pour qu’un récit collectif prenne, il lui faut simultanément un « Nous » incarné et un « Autre » identifié. L’Europe a longtemps cherché à se définir « pour » quelque chose (la paix, le commerce), ce qui produit du consensus mou. Elle n’a jamais osé affirmer pleinement ce qu’elle est ni se définir « contre » quelqu’un. La NSS 2025 lui offre ces deux opportunités sur un plateau.

1. Notre rareté, la vitalité de notre modèle comme ressource stratégique : si l’Amérique monopolise le récit de la « puissance » (le hard power, la force brute), l’Europe doit préempter le territoire de la vitalité — la complexité, la résilience, l’art de vivre ensemble. C’est aujourd’hui la ressource la plus rare dans un monde polarisé et algorithmique. Diversité et interdépendance sont des conditions de survie. Le narratif européen doit cesser de s’excuser pour sa complexité. Nos débats, nos manifestations, nos identités multiples, nos langues sont la preuve d’une vie démocratique intense que les États-Unis ont perdue au profit d’une guerre culturelle binaire.

2. La contradiction : l’antagoniste nécessaire : la fin de l’ambiguïté atlantiste est consommée. La NSS 2025 brise le miroir du déni protecteur. L’Amérique ne cherche plus des alliés, mais des vassaux. Pour rester occidentaux, démocratiques et libres, nous devons devenir distincts de l’Amérique. L’identité politique européenne va se cristalliser contre la vision du monde condescendante et humiliante, Trump devient, malgré lui, un « Père Fondateur » involontaire de l’Europe politique.

3. Du « musée » au « laboratoire » : recadrer le récit : La NSS 2025 nous cadre comme un musée, la riposte doit recadrer l’Europe comme le laboratoire du futur habitable. Jusqu’à présent, les Européens ne se sentaient pas « Européens » parce que l’identité européenne était une construction intellectuelle descendante. Aujourd’hui, c’est le moment de bascule où le sentiment européen passe du cerveau aux tripes. L’union devient le seul véritable patriotisme continental.

Doctrine pour une riposte grassroots décentralisée entre fact-checking existentiel et guérilla mémétique

L’objectif n’est pas de convaincre la Maison Blanche, mais de vacciner les opinions publiques européennes contre ce narratif de défaite, de projeter une image de vitalité vers le reste du monde, et de transformer l’indignation diffuse en mouvement d’affirmation collective.

Voici les principes directeurs :

1. Se définir par la négative : n’essayons pas de définir ce qu’est l’Europe, contentons-nous de montrer ce qu’elle n’est pas : elle n’est pas morte, elle n’est pas vassale, elle n’est pas le passé. C’est l’opportunité d’un mouvement d’idées qui doit émaner des créateurs de contenu, des artistes, des entrepreneurs, des étudiants Erasmus etc.

2. Le « fact-checking » existentiel : au lieu de fact-checker les mensonges politiques factuels, nous devons fact-checker le diagnostic vital lui-même #AliveInEurope invitant les citoyens à documenter la « vitalité brute » dans les festivals, d’innovations dans des laboratoires, de débats dans des parlements, de terrasses bondées, de solidarité lors de catastrophes naturelles, etc. L’Europe est bruyante, contradictoire, et donc incroyablement vivante.

3. La « souveraineté du mode de vie » : l’attaque porte sur notre économie et notre « faiblesse » ? Répondons sur le bonheur et la qualité de vie : espérance de vie, temps libre, accès à la culture, sécurité sociale, espace public. C’est une défense de nos choix quotidiens de refus de la brutalité américaine (survivalisme, bunkers, armes, assurances privées) au « vivre » européen. L’Europe grassroots doit proclamer sa propre doctrine de l’intimité : nos données, nos assiettes, nos lois, nos corps ne sont pas négociables.

4. Cibler la « rareté de l’attention » avec le slow comme puissance :la NSS valorise la vitesse et la domination). L’Europe doit assumer et valoriser son rythme différent : la qualité du temps, la sécurité sociale, l’espace public gratuit, la culture accessible, le droit à la déconnexion. C’est là que réside la vraie « Greatness » européenne — une grandeur du quotidien

Au total, si nous répondons par la voie diplomatique classique, nous serons fragmentés et absorbés. Mais si nous montrons que nous sommes vivants, nous renversons la table, afin de transformer l’indignation en en vitalité, alors ce document ne sera pas l’acte de décès de l’Europe mais le certificat de naissance en tant que puissance émotionnelle, culturelle et politique consciente d’elle-même.

Publicité politique sur les réseaux sociaux : de la transparence à la souveraineté démocratique européenne

À la veille de l’application pleine et entière du règlement sur la transparence de la publicité à caractère politique, la Commission européenne publie ses orientations pratiques, la matérialisation d’une ambition politique profonde : reprendre le contrôle de notre espace public numérique et renforcer la résilience de nos processus démocratiques face aux manipulations en passant d’une logique de simple conformité à une véritable culture de la responsabilité.

Le diagnostic : la fin du « Far West » numérique

Face aux vulnérabilités exposées, les campagnes électorales et les débats publics ont été le théâtre d’une expérimentation sans précédent, souvent opaque et parfois malveillante :

  • La fragmentation du marché intérieur de l’influence : l’hétérogénéité des règles nationales créait une insécurité juridique et des distorsions de concurrence, paralysant les campagnes paneuropéennes et favorisant les acteurs les moins scrupuleux.
  • L’asymétrie de l’information : Pour le citoyen, ce grand perdant, cette confusion, amplifiée par des techniques de ciblage sophistiquées, est un poison pour le débat éclairé.
  • Les ingérences étrangères et la désinformation : Le parrainage de publicités par des entités de pays tiers est un vecteur connu d’ingérence, dorénavant restreint durant les trois mois précédant une élection, une première étape pour protéger l’intégrité de nos scrutins.

L’architecture de la confiance : les piliers fondamentaux

Face à ce diagnostic, le règlement érige une architecture robuste, qui peut être comparée aux meilleures pratiques mondiales et qui, sur certains points, les dépasse :

Pilier 1 : le principe du « qui parle et qui paie ? » : L’obligation de marquer clairement toute publicité politique et de la lier à un « avis de transparence » détaillé  est le cœur du réacteur. Cet avis n’est pas anodin : il doit révéler l’identité du parraineur, les montants dépensés, les sources de financement (publiques/privées, UE/hors UE) et les liens avec une campagne électorale. C’est la fin de l’anonymat et de l’opacité.

Pilier 2 : le « répertoire européen », une bibliothèque de l’influence : La création d’un répertoire public européen de toutes les annonces publicitaires politiques en ligne est une innovation, accessible aux citoyens, aux journalistes et aux chercheurs, qui créera une mémoire collective de l’influence politique. Il permettra des analyses post-campagne, l’identification de stratégies coordonnées et offrira un niveau de redevabilité sans précédent, bien au-delà de ce qui existe dans le modèle américain, par exemple.

Pilier 3 : les lignes rouges du ciblage, un bouclier pour le citoyen : C’est ici que l’Europe affirme son modèle unique en interdisant purement et simplement l’utilisation de catégories particulières de données (opinions politiques, appartenance syndicale, convictions religieuses, orientation sexuelle, etc.) pour le ciblage politique. Il interdit également le ciblage des mineurs. Pour les autres données personnelles, il exige un consentement explicite et séparé, rendant le retrait de ce consentement aussi simple que son octroi. L’Union ne se contente pas de demander la transparence du ciblage ; elle en limite drastiquement les dérives les plus dangereuses, protégeant l’individu contre le micro-ciblage manipulateur.

Les défis de la mise en œuvre et les angles morts

Le succès de ce règlement dépendra de sa mise en œuvre et de notre capacité à adresser ses limites :

  • Le risque d’une application à 27 vitesses : La supervision est confiée à une mosaïque d’autorités nationales qui justifiera une coopération transfrontalière fluide et une doctrine de sanction homogène, le principal défi pour la Commission et le réseau des points de contact nationaux.
  • La zone grise des « activités internes » et des influenceurs : La définition de la publicité politique est large, mais la frontière avec l’opinion personnelle « non rémunérée » reste poreuse. Comment traiter un influenceur qui, sans paiement direct, promeut un agenda politique en échange de visibilité ou d’accès ? La diligence des plateformes et la vigilance de la société civile seront essentielles.
  • Au-delà du payant : Le règlement se concentre sur la publicité, c’est-à-dire le contenu pour lequel une rémunération a été fournie. Il n’adresse pas directement les campagnes d’influence « organiques » menées par des armées de bots ou via des réseaux coordonnés d’acteurs non authentiques. La lutte contre la manipulation est un combat sur plusieurs fronts.

Vers une doctrine de la souveraineté démocratique européenne ?

Ce règlement doit être le catalyseur d’une stratégie plus large :

  • Investir massivement dans l’éducation aux médias : La transparence ne sert à rien si les citoyens ne disposent pas des outils critiques pour interpréter l’information. Les données des avis de transparence doivent être rendues intelligibles et utilisables. C’est un devoir pour les institutions, les médias et le système éducatif.
  • Faire de l’Europe un « Standard-Setter » mondial : L’approche européenne, qui combine transparence radicale et interdictions ciblées, est un « soft power » réglementaire. Elle offre une troisième voie entre le laissez-faire américain et le contrôle étatique. Nous devons activement promouvoir ce modèle comme une norme mondiale pour la protection des démocraties.
  • Construire l’espace public européen : En harmonisant les règles du jeu, ce règlement facilite un débat politique transnational plus juste. Les partis et mouvements paneuropéens peuvent désormais opérer sur un marché intérieur de la communication politique plus prévisible. C’est une condition sine qua non à l’émergence d’un véritable espace public européen.

Au total, le règlement sur la transparence de la publicité politique se positionne comme un instrument de rééquilibrage qui redonne du pouvoir au citoyen, impose des responsabilités claires aux acteurs économiques et politiques, et dote les autorités de moyens d’action.

Son succès politique dépendra de notre volonté collective – institutions, plateformes, parraineurs, médias et citoyens – de nous approprier ces nouvelles règles pour en faire le fondement d’un débat démocratique plus sain et plus résilient.

Ce n’est pas une ligne d’arrivée, mais une nouvelle ligne de départ dans la construction de notre souveraineté démocratique à l’ère numérique.

Comment connecter avec les futures générations : évolutions et enjeux des stratégies d’engagement de l’UE avec les jeunes

Face à une jeunesse européenne souvent perçue comme distante, voire désintéressée des institutions de Bruxelles, et dont la participation électorale a longtemps été préoccupante, comment la communication européenne peut tenter de créer un lien pertinent et durable avec les jeunes citoyens ? Quelles stratégies, quels canaux et quels récits peuvent émerger pour passer d’une approche de ciblage classique à une véritable politique d’engagement jeunesse intégrée et continue, entre engagement civique et quête d’authenticité ?

L’UE et les jeunes, du rendez-vous manqué à la tentative de connexion permanente

L’image d’une Union européenne vieillissante, technocratique et complexe a longtemps constitué un repoussoir pour une partie significative de la jeunesse. Les faibles taux de participation des jeunes aux élections européennes (seulement 27% en 2014) en sont le symptôme le plus visible. Pourtant, aucune institution ne peut ignorer la génération qui façonnera son avenir. Le Parlement européen, conscient de cet impératif démocratique et de sa propre légitimité future, a progressivement mais radicalement transformé son approche de communication envers les jeunes au cours des quinze dernières années. D’une simple « cible » parmi d’autres dans les campagnes électorales, la jeunesse est devenue un axe stratégique à part entière, nécessitant des outils, des messages et une philosophie d’engagement spécifiques. Comment s’est réalisée cette mutation, des premières tentatives maladroites aux stratégies sophistiquées d’aujourd’hui ?

1. Du « primo-votant » à l’écosystème d’engagement jeunesse : élargir le spectre

Initialement, l’approche vis-à-vis des jeunes était principalement axée sur leur statut de « primo-votants » ou d’électeurs potentiels à réveiller. La communication était largement concentrée sur la période pré-électorale. La transformation majeure est de comprendre que l’engagement jeunesse ne se décrète pas tous les cinq ans, mais se cultive en continu.

C’est ainsi qu’est né un véritable écosystème d’initiatives :

  • Les rencontres européennes de la jeunesse (European Youth Event) : Lancées en 2014, ces rencontres biennales à Strasbourg sont devenues bien plus qu’un simple événement. C’est un point de ralliement, un lieu de débat direct avec les décideurs, et une emarquee reconnue qui incarne l’ouverture du Parlement aux jeunes.
  • Le programme « School Ambassador » : En intégrant l’éducation à la citoyenneté européenne directement dans les lycées, le Parlement investit dans la formation civique et la familiarisation avec l’institution bien avant l’âge de voter.
  • Les centres « Europa Experience » : Ces espaces d’exposition interactifs dans plusieurs villes européennes offrent une porte d’entrée ludique et pédagogique à l’UE pour un public jeune et scolaire.
  • Une unité et des canaux dédiés : La création d’une unité « Youth Outreach » et de canaux spécifiques comme le compte Instagram @Europarl_EYE témoigne de la reconnaissance de la jeunesse comme un public nécessitant une expertise et une attention particulières.

Cette approche holistique vise à créer des points de contact multiples et réguliers, transformant la relation de ponctuelle à potentiellement continue.

2. Parler jeune (sans faire vieux) : la révolution des canaux et des contenus

Le Parlement européen a compris (parfois après quelques ratés) qu’on ne parle pas aux jeunes aujourd’hui comme on leur parlait auparavant. La mutation la plus visible est celle des canaux et des formats :

  • L’adoption des codes numériques natifs : Les réseaux sociaux et les influenceurs, sont mis au cœur de toute stratégie jeunesse, en particulier TikTok, plateforme incontournable des moins de 25 ans. Il ne s’agit pas juste d’être présent, mais d’adopter les formats courts, visuels, interactifs et souvent humoristiques qui y règnent.
  • Le pouvoir du peer-to-peer et de l’authenticité : La communication la plus efficace auprès des jeunes est souvent celle qui vient de leurs pairs. Le Parlement l’a intégré en encourageant le contenu créé « par les jeunes pour les jeunes », notamment lors des événements EYE, et en collaborant avec des influenceurs qui ont une crédibilité auprès de leur communauté. L’authenticité est la clé : le discours institutionnel trop lisse est immédiatement rejeté.
  • Du message descendant à la conversation : Les plateformes numériques sont utilisées non seulement pour diffuser, mais aussi pour écouter, interagir (via les commentaires, les Q&A, les quiz, et adapter le message en temps réel.

3. De la figuration à l’empowerment : donner la parole (et un peu de pouvoir ?)

Au-delà des canaux, c’est la posture même qui a évolué. Le Parlement européen cherche de plus en plus à positionner les jeunes non comme de simples récepteurs, mais comme des acteurs et des partenaires.

  • Co-création de contenu : Impliquer des jeunes créateurs dans la production de contenu assure non seulement la pertinence du ton, mais donne aussi une voix directe aux intéressés.
  • Dialogue direct avec les décideurs : Les événements comme EYE permettent des échanges directs (et parfois sans filtre) avec les députés et experts permettant aux jeunes que leur opinion est entendue.
  • Influence sur l’agenda politique : Les rapports issus des débats de l’EYE sont transmis aux commissions parlementaires créant un (mince) lien formel entre les préoccupations des jeunes et le processus législatif.
  • Mobilisation citoyenne : En encourageant les jeunes à rejoindre together.eu ou à devenir volontaires pour les campagnes, le Parlement leur offre un canal concret pour s’engager activement.

Le message clé devient : « Votre voix compte » non seulement dans l’urne, mais aussi dans le débat public européen.

Les défis spécifiques à la communication jeunesse : terrain miné ?

Communiquer avec les jeunes reste un exercice périlleux pour une institution :

  • Le spectre de la récupération : Toute tentative de parler « jeune » ou d’utiliser les codes des réseaux sociaux peut être perçue comme maladroite, voire comme une tentative de récupération cynique si elle manque d’authenticité.
  • La diversité de « la » jeunesse : Parler des « jeunes » comme d’un bloc homogène est une erreur. Leurs préoccupations, leurs usages médiatiques, leur niveau d’intérêt pour la politique varient énormément selon les pays, les milieux sociaux, les niveaux d’éducation… Une communication efficace doit être segmentée et nuancée.
  • La vitesse de l’obsolescence : Les plateformes, les tendances, les codes changent à une vitesse fulgurante. Ce qui était « cool » hier est « cringe » aujourd’hui. Cela demande une agilité et une veille constantes.
  • La fatigue de la sollicitation : Les jeunes sont sur-sollicités de toutes parts. Pour émerger, le message européen doit être particulièrement pertinent, créatif ou utile.

Communiquer avec les jeunes, un investissement stratégique pour la légitimité future de l’UE

La transformation de la communication du Parlement européen envers les jeunes est l’une des évolutions les plus significatives et stratégiques de ces quinze dernières années. En passant d’un ciblage électoral ponctuel à un écosystème d’engagement continu, éducatif et interactif, l’institution ne cherche pas seulement à améliorer la participation électorale. Elle investit dans sa légitimité démocratique future et dans la formation d’une citoyenneté européenne active pour les décennies à venir.

Les succès sont réels (hausse de la participation jeune en 2019, vitalité des programmes comme EYE), mais le travail est loin d’être terminé. L’avenir passera sans doute par une personnalisation accrue des messages (via l’IA ?), une intégration encore plus poussée de la voix des jeunes dans l’élaboration des politiques (au-delà du symbolique), et une innovation constante dans les formats et les canaux pour maintenir la pertinence.

L’enjeu est de taille : réussir à faire de l’Union européenne non pas un héritage poussiéreux, mais un projet pertinent, désirable et appropriable pour les générations qui en seront demain les principaux acteurs. La communication, lorsqu’elle est authentique, créative et responsabilisante, a un rôle crucial à jouer dans cette entreprise. Le Parlement européen semble l’avoir compris et s’être engagé sur cette voie. Reste à transformer l’essai sur la durée.

L’Union européenne face à la guerre des récits : la nouvelle grammaire du pouvoir

A Bruxelles, la saison de la négociation de la prochaine programmation budgétaire pluriannuelle à partir de 2027 commence, c’est un laboratoire à ciel ouvert des mutations qui secouent et secoueront l’ensemble de notre Union. Comment mieux comprendre les nouvelles règles du jeu ? L’ère de la communication politique comme simple exercice de persuasion programmatique est révolue. Nous sommes entrés dans l’âge de la compétition narrative. La victoire n’appartient plus à celui qui a le meilleur projet, mais à celui qui impose le récit le plus puissant pour convaincre et rassembler.

I. Déconstruire la nouvelle grammaire du pouvoir

Les contours de cette nouvelle grammaire se dessinent sous nos yeux :

1. La bataille pour la définition du « peuple » 

Les programmes qui seront retenus dans les budgets seront ceux qui seront parvenu à s’adresser à « tous les Européens », réussissant à incarner une définition du « peuple » dans laquelle une majorité d’électeurs se reconnaîtra, ou aspirera à se reconnaître.  

Cette réthorique s’est installée avec les mots du penseur britannique David Goodhart sur la fracture entre les « Anywheres » – l’élite mobile et diplômée – et les « Somewheres », cette majorité attachée à un lieu et à une identité locale. C’est aussi la « France périphérique » décrite par le géographe Christophe Guilluy, qui se vit comme culturellement et économiquement déclassée par les métropoles mondialisées.

Ce « peuple » n’est pas une entité sociologique, mais une construction mythologique. Il peut être,   le « peuple des travailleurs » contre les « élites mondialisées », le « peuple enraciné » contre le « nomadisme cosmopolite », ou le « peuple des oubliés » contre les « centres-villes gentrifiés ». Les priorités budgétaires deviennent un référendum sur l’identité du peuple.

2. Du clivage idéologique au conflit existentiel

L’axe droite/gauche, qui structurait le débat autour de la redistribution des richesses et du rôle de l’Europe, s’efface au profit de clivages existentiels, plus explosifs :

  • Le populisme comme technologie de combat : Il ne s’agit plus d’une simple posture. C’est une méthode : définir un adversaire clair (l’élite, l’immigré, Bruxelles), dénoncer une  » domination culturelle » et transformer le débat politique en un spectacle « survitaminé », une lutte permanente pour la survie culturelle.
  • L’Europe, ligne de front : Le clivage « ouverts vs. fermés » ou « Européistes vs. Souverainistes » est devenu le principal organisateur du chaos. Il n’est plus une question de politique étrangère, mais une question du qui nous sommes. L’Europe est le symbole parfait de « l’autre » pour les uns, et le projet civilisationnel ultime pour les autres.
  • L’identité, « la politique sous acide » : Lorsque la politique ne porte plus sur ce que nous faisons ensemble mais sur ce que nous sommes les uns contre les autres, le débat devient irrationnel. L’adversaire n’est plus celui qui a une mauvaise idée, il devient l’ennemi qui menace notre existence même.
  • La rupture apocalyptique : Le clivage final, et le plus dangereux, oppose les « pro-apocalypse » (qu’ils soient écologistes radicaux ou « woke », convaincus de l’effondrement imminent du système) aux « survivalistes » (cette alliance contre-nature de paléo-libertariens et de conservateurs extrêmes qui se préparent au chaos). Ces deux camps, bien que minoritaires, fixent les termes d’un débat où la modération est inaudible.

3. La politique factuelle recule face à la politique fictionnelle

Ce phénomène n’est global. Le succès du Brexit reposait sur un récit simple et puissant : « Take Back Control ». Une définition du « peuple » britannique contre une « bureaucratie de Bruxelles » anonyme. Aux États-Unis, la polarisation entre le « Make America Great Again » et une vision progressiste et multiculturelle de l’Amérique relève de la même logique de guerre narrative.

Et l’Union européenne dans tout ça ? Elle est la victime désignée de cette nouvelle ère. La communication, historiquement, technocratique et factuelle, basée sur les bénéfices (le marché unique, Erasmus, les fonds de cohésion). Nous répondons à des attaques mythologiques avec des communiqués de presse et des fiches d’information. 

II. Pour une boussole stratégique européenne

Il est urgent de changer de paradigme. L’Union ne peut plus être un simple objet de débat dans les politiques nationales ; elle doit devenir un acteur narratif à part entière.

1. Définir notre propre « peuple » européen 

Nous devons cesser de parler des « citoyens européens » comme de simples bénéficiaires de droits. Nous devons construire et incarner le récit du « peuple européen » : une communauté de 450 millions de personnes unies non par l’uniformité, mais par un destin partagé. Un peuple qui a choisi la paix sur la guerre, la coopération sur la confrontation, la démocratie sur l’autoritarisme. 

Ce récit doit être émotionnel, incarné, visible. Qui sont les héros de l’Europe ? Pas seulement les « Pères fondateurs », mais l’infirmière polonaise travaillant en Allemagne, l’ingénieur espagnol créant une start-up en Estonie, l’étudiant grec en échange en Irlande.

2. Passer de la justification à l’inspiration : le « pourquoi » européen

Inspirons-nous de Simon Sinek : « Start with Why ». Notre communication est obsédée par le « Quoi » (les directives, les budgets) et le « Comment » (les institutions, les processus). Nous expliquons rarement le « Pourquoi ». 

Pourquoi l’Europe ? Parce que face au changement climatique, à l’agressivité des empires autoritaires, aux pandémies et aux révolutions technologiques, aucune de nos fières nations ne pèse quoi que ce soit seule. 

Le « Pourquoi » de l’Europe, c’est la survie de notre modèle de civilisation, de nos libertés et de notre prospérité dans un monde de géants. C’est un projet non pas de domination, mais d’influence ; non pas de fermeture, mais de puissance ouverte.

3. Assumer le conflit positivement

Une communication stratégique efficace n’est pas neutre. Elle choisit son camp. L’Europe est le projet de l’État de droit, de la dignité humaine et de la coopération. Notre adversaire n’est pas le « souverainiste » qui exprime une inquiétude légitime, mais le projet politique qui instrumentalise cette peur pour promouvoir la désinformation, la haine de l’autre et le démantèlement de la démocratie libérale. 

Nous devons nommer et contrer activement les ingérences étrangères et les forces politiques internes qui cherchent à affaiblir l’Europe pour servir des intérêts qui ne sont pas ceux de ses peuples. Il ne s’agit pas d’attaquer des personnes, mais de déconstruire sans relâche les récits toxiques.

La négociation budgétaire de l’UE sera un test de résistance pour la démocratie européenne, mais elle est surtout un avertissement pour nous tous. Si l’Union européenne ne se dote pas rapidement d’une stratégie de communication offensive, capable de livrer et de gagner la guerre des récits, elle continuera d’être le bouc émissaire parfait pour tous les populismes.

L’enjeu n’est plus seulement de convaincre, mais aussi d’inspirer et de mobiliser. L’Europe doit cesser de se raconter comme une solution technique à des problèmes complexes et commencer à s’affirmer comme ce qu’elle est : la plus grande aventure politique de notre temps. C’est à ce prix qu’elle survivra et aura les moyens à la hauteur de cette ambition.