L’Union européenne doit-elle financer un média d’information européenne ?

Mi-juin, la Commission européenne publie un appel d’offre pour le développement, l’implémentation et la gestion d’un média en ligne dédié aux affaires européennes pour un contrat de 3,2 millions d’euros par an. Un mois plus tard, la Commission européenne annule la démarche « en raison des restrictions budgétaires annoncées récemment ». Que soulève cet aller-retour sur un plan théorique et pratique ?

Le besoin d’information en ligne sur les affaires européennes : une nécessité quasi-consensuelle

Force est d’abord de constater que les affaires de l’UE sont sous-représentées dans les médias en dépit de leur importance réelle dans la vie quotidienne des gens et donc que la nécessité de davantage d’information indépendante, professionnelle et de qualité sur les affaires européennes est un sujet quasi-consensuel auprès des chercheurs, des journalistes et du public.

De même, le choix d’Internet correspond aux habitudes de consommation des médias d’autant que la confiance du public dans l’information délivrée sur Internet est en croissance et surtout que plus d’1 citoyen européen sur 2 le consulte quotidiennement.

Le financement d’un média indépendant par l’UE : une problématique exclusivement européenne ?

Face à ce défaut du « marché de l’information », l’intervention publique semble légitime pour financer un média qui se donne pour « objectif global d’accroître l’information sur l’Europe, de diversifier la couverture actuelle de l’UE, de renforcer la sensibilisation et la compréhension des affaires européennes et de stimuler les échanges d’opinions et de débats sur les enjeux actuels de l’UE ».

Et pourtant, ce qui est pratiqué dans n’importe quel Etat-membre de l’UE – à savoir un service public de l’information (modèle BBC ou Radio France / France TV) ou un financement public de médias, notamment à travers diverses subventions – ne semble pas aller de soi lorsqu’il s’agit de l’UE.

Le projet de média en ligne sur les affaires européennes : une ambition éditoriale

La description des attentes de la Commission européenne pour ce média en ligne ne manque pas d’ambition éditoriale :

  • Un média de référence sur les affaires européennes, en fournissant aux citoyens et aux lecteurs une information indépendante ;
  • Un quotidien du « meilleur de la presse et du web » à travers une sélection d’articles traduits (10 langues minimum) et des contenus du web sélectionnés, hiérarchisés et synthétisés ;
  • Une nouvelle voix : pas simplement un miroir des autres médias, mais également pour pas moins de la moitié des contenus originaux ;
  • Un lieu de débat, une plaque tournante de la modération et de l’organisation de débats pour résumer et créer de l’opinion.

Naturellement, une charte éditoriale prévoit l’indépendance journalistique de la rédaction dans le cadre d’un respect du pluralisme, d’une « perspective explicative adoptant un point de vue neutre » et d’une argumentation équilibrée sur les questions clés qui permettent au public de se faire sa propre opinion.

Un traitement équilibré des affaires européennes dans un média européen : une utopie européenne ?

Sans nul doute que le cahier des charges d’un tel projet est idéaliste dans la mesure où il n’existe quasiment pas de médias à proprement parler européens qui réunissent à la fois une orientation éditoriale exclusivement sur les affaires européennes et un public paneuropéen dans une démarche multilingue et pluraliste.

Pour autant, ce que pratiquement aucun média n’est parvenu à faire – faute de moyens pour l’essentiel – n’est-il pas attendu de l’UE de tenter de le faire et de créer ainsi un nouvel espace public en ligne à l’échelle européenne ?

Quid de Presseurop ?

A ce stade, il faut reconnaître que derrière les enjeux théoriques de la légitimité de l’UE à financer un média sur les affaires européennes et de l’utopie d’une ambition européenne à animer un média paneuropéen, se cache aussi des réalités pratiques.

Que va devenir le projet Presseurop – média du meilleur de la presse européenne financé depuis 2010 par l’UE ? Ce que l’appel d’offre récemment publié (puis abandonné) décrivait n’aurait été pas autre chose que le futur Presseurop « + ».

Faut-il craindre qu’à trop vouloir bien faire – avec des contenus originaux qui viennent directement en concurrence des médias existants – la Commission européenne n’assume finalement pas son idée de développer davantage le projet initial d’une revue de presse européenne traduite pour tous les Européens, véritable ébauche d’un espace public européen de prise de conscience et de débat d’une réalité européenne ?

Si l’Union européenne n’est pas capable de défendre sa légitimité à financer un média indépendant d’information en ligne sur les affaires européennes, alors non seulement l’ambition de l’UE de participer à la vie d’un espace public européen en ligne s’éclipse mais surtout le portail Presseurop est condamné à disparaître. Une double régression.

Campagne de communication du Parlement européen pour les élections : cette fois, est-ce vraiment différent ?

Grâce à la vigilante attention de @ronpatz quant aux documents publiés par les institutions européennes, le compte-rendu de la réunion du Bureau du Parlement européen du 20 mai dernier (PDF page 16) est particulièrement instructif sur la future campagne de communication pour les élections en juin 2014…

Une stratégie « corporate » et « digital »

D’ores et déjà, à l’occasion de l’événement « Keep Calm and Communicate » le 20 février dernier à l’European Internet Foundation, les principaux responsables de la communication du Parlement européen avaient dévoilé la stratégie de communication du Parlement européen sur les élections européennes de 2014 :

  • Une stratégie « corporate », c’est-à-dire très institutionnelle autour des valeurs du projet européen et opportunément précoce ;
  • Une communication « digital » en particulier dans les médias sociaux en interaction avec le public et résolument désintermédiée.

Compte tenu des contraintes, notamment budgétaires qui réduisent forcément les ambitions quand il faut déployer à l’échelle des 28 Etats-membres, la démarche est judicieuse.

Un slogan : « This time it’s different – Act. React. Impact. »

Lors de la réunion du Bureau du Parlement européen le 20 mai dernier, Ms Podimata, Président du groupe de travail sur l’information et la communication a présenté les éléments clés et les principales étapes de la campagne pour 2014, en particulier le slogan :

« Cette fois, c’est différent – Agir. Réagir. Influer. »

La dramatisation de l’échéance et de l’importance du vote de chacun sera donc au cœur de la campagne de communication qui vise à atteindre un nombre maximum de citoyens avec une campagne neutre, institutionnelle, tout en évitant tout élément qui fait allusion au Parlement comme étant marquée par la division ou la confrontation.

Toute la question reste de savoir si « cette fois, c’est vraiment différent » est une bonne stratégie de communication pour mobiliser des électorats en faveur d’un projet européen perçu comme menacé ou au contraire pour  décupler la mobilisation des « antis » qui sentent que le point de bascule est à leur portée.

Série d’été : l’information européenne dans tous ses états

La période estivale est toujours plus propice pour prendre un peu de recul et faire le point sur des évolutions de moyen terme. S’agissant de l’information européenne, quelles sont les tendances qui frappent tant la profession des journalistes européens que le traitement de l’actualité européenne ?

Dégradation de la profession « correspondant de presse auprès de l’UE »

Première tendance – la plus prosaïque – l’évolution préoccupante de la situation du corps de presse des journalistes accrédités auprès de l’UE à Bruxelles. En effet, les informations brutes des institutions européennes sont de plus en plus accessibles en ligne mais le pluralisme de la presse et les conditions de production de l’information par les journalistes régressent.

Européanisation marginale de l’information dans les médias dominants

Deuxième tendance – la plus durable – l’européanisation des informations ne vient pas des « voix dominantes » – les médias d’information nationaux généralistes – mais plutôt des médias marginalisés (et donc la presse spécialisée et professionnelle), qui ne s’expriment pas avec les discours médiatiques dominants.

Editocratisation d’un certain journalisme européen

Face à la faible place laissée à l’information européenne à proprement parler – fruit des 2 tendances précédentes – c’est de plus en plus le traitement politique de l’actualité européenne qui prend le dessus. La mission traditionnelle des journalistes européens principalement destinée à informer et à éduquer le public est en train d’évoluer avec des journalistes qui agissent plus ouvertement comme des commentateurs d’opinions.

Fait-diversification de l’information européenne

Pour autant, ce traitement éditocratisé est largement minoritaire, le plus souvent, afin de se conformer aux canons de production et de diffusion de « fast news », l’information européenne doit de plus en plus se transformer en « fait-divers » – ces informations spectaculaires et simplifiées qui peuvent passer en boucle sur les chaînes d’info TV et les médias audiovisuels.

En bref, l’information européenne est en profonde mutation avec une plus grande segmentation des manières de pratiquer le métier entre correspondants à Bruxelles précarisés, spécialistes européens marginalisés et éditocrates européens installés

Communication politique européenne : quelle est la future campagne rêvée par les eurodéputés pour les élections européennes ?

En session plénière, le Parlement européen a adopté, jeudi 4 juillet, une résolution (texte non contraignant) formulant « des recommandations sur l’amélioration, par les États membres et les partis politiques, de l’organisation des prochaines élections européennes ». Quels sont les rêves des députés européens et quelles en seraient les conséquences en matière de communication ?

Les rêves-réalités d’une « campagne publique d’incitation au vote »

Parmi les idées approuvées par les eurodéputés, la recommandation pour que « les États membres mènent une campagne publique d’incitation au vote afin de lutter contre la baisse du taux de participation » correspond sans doute le plus à la réalité de la communication européenne.

Il est en effet, plus que prévisible, qu’en complément de la campagne de communication du Parlement européen sur les élections européennes, la plupart des Etats-membres devraient mener leur propre action de communication auprès des citoyens européens, notamment dans le cadre des partenariats de gestion avec les institutions européennes.

Les rêves mi éveillés de « primaires » pour choisir les « candidats des partis européens à la présidence de la Commission »

Tandis qu’aujourd’hui, les tractations pour le choix du président de la Commission européenne se font en catimini entre les chefs d’Etat et de gouvernement de quelques Etats-membres, les eurodéputés :

invitent les partis politiques nationaux à informer les citoyens, avant et pendant la campagne électorale, de leur affiliation à un parti politique européen et de leur soutien au candidat de ce parti à la présidence de la Commission et à son programme politique ;

insistent pour que les partis politiques à tous les niveaux adoptent des procédures démocratiques et transparentes pour la sélection de leurs candidats aux élections au Parlement européen et à la présidence de la Commission.

De ces rêves devraient rester de nombreux candidats au poste de Commissaire européen en ordre dispersé – grâce à la pression médiatique et aux ambitions personnelles. Par ailleurs, quelques petits partis politiques européens, comme les Verts, devraient s’orienter vers des primaires.

Les doux rêves de« campagne électorale paneuropéenne » avec des « débats publics entre les candidats désignés à la présidence de la Commission »

Alors que les campagnes électorales européennes – jusqu’à présent – se sont toutes déroulées à l’échelle nationale, avec parfois des candidats issus d’autres Etats-membres de l’UE, les députés européens :

invitent les partis politiques européens à désigner leur candidat à la présidence de la Commission suffisamment tôt pour leur permettre de monter une campagne électorale efficace à l’échelle européenne qui soit axée sur des questions européennes et basée sur leur propre programme et sur le programme de leur candidat à la présidence de la Commission ;

prient instamment les partis politiques européens d’organiser plusieurs débats publics entre les candidats désignés à la présidence de la Commission.

La campagne paneuropéenne sur la base de programmes électoraux européens apparaît particulièrement ambitieuse au vu des divergences partisanes aux échelles nationales. L’organisation de débats publics entre disons des « têtes de liste » pourraient être envisageable – au-delà des règles établies dans chaque pays – soit en ligne soit sur Euronews – quoique dans les deux cas l’audience ne sera pas au rendez-vous.

Au total, la résolution du Parlement européen consiste un canevas idéal de la future campagne électorale européenne – même si la réalité se trouve plus ou moins loin des rêves.

Quels sont les intérêts pour la communication européenne des présidences tournantes du Conseil de l’UE ?

Quoique régulièrement décriées – car elles seraient devenues superflues avec la présidence stable du Conseil européen – les présidences tournantes, chaque semestre, du Conseil de l’UE sont des opportunités pour la communication européenne. Et la présidence lituanienne qui vient de commencer l’illustre de manière emblématique…

Intérêt n°1 : « l’agenda institutionnel européen » ou comment faire connaître les priorités politiques européennes d’un pays à l’ensemble de la communauté

Avec la Lituanie – 1er pays balte à exercer une présidence semestrielle européenne – l’effet « découverte » est garanti, comme le confirme le ministre lituanien des affaires étrangères, Linas Linkevičius, cité par Euractiv.com : « La Lituanie est une brise fraîche, une voix innovante et essentielle à la famille de l’UE ».

Plusieurs éléments incontournables d’une présidence à l’autre permettent au pays qui exerce la présidence du Conseil de l’UE de se faire connaître mais surtout de faire connaître ses priorités politiques pendant les 6 mois :

D’abord, le programme de travail (très institutionnel et factuel) qui précise les priorités et les textes législatifs soumis à l’agenda. En l’occurrence, l’approche en trois tiroirs – par les termes choisis – est révélatrice : « l’Europe crédible », « l’Europe qui croît » et « l’Europe ouverte ».

Ensuite, le guide de la présidence du Conseil de l’UE qui rassemble des points de vue (plus programmatique et intentionnel). En l’occurrence, un sondage mené conjointement à Bruxelles et Vilnius détermine le niveau perçu de l’influence de la Lituanie sur les affaires de l’UE.

Enfin, la communication en ligne (le site de la présidence), dans les médias sociaux (le compte Twitter : @EU2013LT) et mobile (l’application smartphone). Toute la communication numérique est devenue aujourd’hui incontournable pour assurer l’appariement de la présidence avec les institutions européennes et les parties prenantes.

Intérêt n°2 : « l’attention médiatique et le programme culturel » ou comment faire connaître le peuple et la culture du pays à l’ensemble de l’UE pendant un semestre

Au-delà de l’agenda institutionnel et politique, un programme culturel – d’un niveau d’engagement très différent d’une présidence à l’autre – complète la communication de la présidence tournante du Conseil de l’UE pour toucher les citoyens. Là encore, exemplaire, la Lituanie fait le choix d’un « programme culturel abondant » (…) avec plus cent cinquante événements – concerts, expositions, pièces et films –en Lituanie et dans le monde.

PrintPlus largement, la présidence semestrielle du Conseil de l’UE, c’est également une opportunité médiatique au sens ou l’attention des médias se porte pendant un semestre plus particulièrement sur l’Etat-membre au centre de l’échiquier européen. L’exemple de la Lituanie confirme ces reportages de la presse sur place – ainsi des articles écrits sur Euractiv.fr par un envoyé spécial : « Lituanie : le vertige de la présidence européenne, le pays où l’austérité est populaire, le combat contre l’insularité énergétique ».

De manière plus accessoire – quoique la pression sur les budgets pèse en sa faveur – « la présidence, est aussi une excellente occasion pour les entreprises de présenter leurs produits et services », comme l’écrit sans fausse pudeur le site de la présidence lituanienne du Conseil de l’UE.

Au total, les intérêts en termes de communication d’une présidence semestrielle du Conseil de l’UE sont nombreux en termes d’influence sur l’agenda institutionnel européen, sur l’attention médiatique et potentiellement auprès de chaque citoyen – la preuve avec la communication exemplaire de la présidence lituanienne du Conseil de l’UE.