Quelles leçons pour la campagne de communication du Parlement européen sur les élections européennes ?

En attendant le bilan de l’institution, la campagne de communication du Parlement européen pour les élections européennes semble fixer de nouveaux précédents – notamment la plus grande porosité entre communication institutionnelle et communication politique et la prégnance des médias sociaux – qu’il convient d’évaluer.

Une stratégie de communication autour des Spitzenkandidaten institutionnellement risquée mais politiquement gagnante

Véritable génie ou apprenti sorcier, chacun jugera du choix stratégique de la campagne de communication du Parlement européen de mettre en avant la nouveauté du scrutin de 2014 au niveau des « grands candidats », têtes de liste des partis politiques européens en campagne pour le poste de président de la Commission européenne.

Bien au-delà des missions normalement dévolues à la communication pédagogique de l’institution parlementaire européenne lors des élections européennes, le Parlement européen s’est saisi d’une matière très politique pour sensibiliser les électeurs à l’importance du scrutin de 2014.

Sans la conviction de Martin Schulz, rien n’aurait été possible. Le président du Parlement européen, suivi par les principaux groupes politiques de l’institution, a milité pour que les futurs « Spitzenkandidaten » façonnent la future campagne électorale et pesé dans l’évolution « parlementariste/démocratique » de l’UE donnant aux électeurs la possibilité de participer au choix du Conseil européen des chefs d’Etats et de gouvernements au point que la tête de liste du premier groupe politique leur ait été imposé comme futur titulaire de l’exécutif européen.

Mais fallait-il que l’institution, théoriquement neutre, s’engage à ce point à travers la campagne de communication « cette fois, c’est différent » dans le jeu politique entre les institutions européennes ? Ou plus précisément fallait-il que l’engagement de l’institution se traduise par l’instrumentalisation de la campagne de communication qui est normalement censée lutter contre l’abstention et qui s’est transformée en promotion d’une orientation politique manifestement à son propre bénéfice ?

Evidemment, si la réponse doit se trouver dans les résultats obtenus, alors le succès de l’opération justifie que le Parlement européen ait déjoué les règles à son avantage avec brio. S’agit-il d’un précédent qui s’imposera de nouveau à la campagne de communication du Parlement européen lors de la prochaine échéance électorale ?

Un déploiement des actions de communication moyennement convaincant

En revanche, le matériel de la campagne de communication, et surtout le slogan « Agir. Réagir. Accomplir. » doivent être sévèrement jugés à l’aune du franc succès stratégique : désarticulés par rapport au message de fond sur la nouveauté du scrutin de 2014 et globalement très sombres alors qu’un message sobre et sérieux aurait tout aussi bien pu se traduire par une charte graphique plus humaine et joviale.

En outre, sans entrer trop dans les détails, le séquençage de la campagne ne semble pas avoir été pleinement optimisé, ce qui a donné l’impression que beaucoup avait été fait très en amont dès 2013 laissant peu de moyens pour le temps fort de la fin de campagne mi mai 2014.

De même, le choix des canaux de diffusion – et la prégnance des médias sociaux à la fois revendiquée et constatée au fil de la campagne – laisse à penser que le Parlement européen, soucieux de son image en ligne, a peut-être surinvesti les médias sociaux, dont l’impact sur les citoyens dans le cadre d’une mobilisation électorale reste encore incertain.

Enfin, la démonstration ne semble pas apportée que le Parlement européen en assumant seul la charge de la communication sur les élections européennes ait été plus efficace et « impactant » que s’il avait agit de concert avec les autres institutions européennes, et les Etats-membres, dans le cadre des partenariats notamment. A l’heure où la mutualisation des moyens dans les administrations publiques devient une nécessité en période d’austérité budgétaire, l’exemple n’a pas été donné.

Au total, le bilan de la campagne de communication du Parlement européen est contrasté entre un franc succès stratégique en participant à imposer les Spitzenkandidaten et des interrogations sur le déploiement, le choix du slogan et des supports.

Quelles sont les idées des eurobloggeurs pour améliorer la communication en ligne de l’Union européenne ?

Sur leur blog « Waltzing Matilda », l’équipe social media de la Commission européenne publie le trio gagnant de sa compétition de « crowdsourcing d’idées » pour améliorer la communication en ligne de l’Union européenne. Un exercice révélateur, tant des attentes des eurobloggeurs que des préoccupations des euro/web/communicants…

1e prix pour un « helpdesk » en ligne et permanent « Ask the EU anything »

Pour le premier prix, @kosmopolit, l’idée serait de créer « A permanent digital helpdesk service for the EU », une sorte de plateforme interactive de dialogue permanent et en ligne avec les citoyens.

D’où vient cette idée ? D’un benchmark des meilleures pratiques observées par les entreprises qui utilisent le web, pas seulement pour communiquer, mais surtout pour apporter des services utiles à leurs clients.

Comment la mettre en pratique ? En s’inspirant des meilleures « customer feedback management software solutions », autrement dit des systèmes de gestion de la relation client et en modernisant ce que l’UE met déjà en place comme service auprès des citoyens, en particulier « Europe Direct ».

Ce nouveau service d’assistance multilingue et avec une forte composante dans le web social permettant à n’importe quel citoyen de poser n’importe quelle question et d’obtenir en quasi temps réel des réponses ou un suivi de leur demande pourrait être une manière innovante pour expliquer les enjeux de l’UE et créer de nouvelles façons d’informer et d’interagir avec les citoyens.

Ce choix correspond-il à un « fantasme » partagé par l’équipe social media de la Commission européenne d’un « one-stop-shop-for-all » ?

2e prix pour une communication en ligne de l’UE connectant les jeunes journalistes à la sphère européenne

Pour le 2e prix de la compétition #Talkdigital, la recommandation est le fruit d’un raisonnement logique.

D’une part, puisqu’Internet passionne en particulier les jeunes et que l’UE doit surtout résoudre la faible couverture des affaires européennes dans les médias nationaux, la communication en ligne de l’UE devrait viser en priorité le maillon essentiel, à savoir les jeunes professionnels de l’information.

D’autre part, puisque ces jeunes bloggeurs-journalistes très actifs en ligne ont besoin de se différencier sur un marché très concurrentiel, l’UE aurait intérêt à développer une communauté qui saurait partager une véritable vision paneuropéenne des affaires européennes que ces jeunes journalistes pourraient reprendre et partager dans leur production, pour leur plus grand intérêt, et celui de leur audience.

D’où le titre : « Connecting young journalists through EU blogosphere » ou comment connecter les jeunes journalistes aux affaires européennes par le biais d’une blogosphère autour de l’UE.

3e prix pour « euStarter », une plateforme de financement collaboratif de projets européens

Pour le 3e prix, le principal problème de la communication en ligne de l’UE, c’est qu’elle n’est pas visible pour tous ceux – nombreux – qui ne font pas l’effort de se rendre sur les sites européens.

Du coup, la recommandation aurait pu être de développer des relations publiques digitales, à savoir une démarche allant de la cartographie des acteurs influents, à leur approche ciblée en s’appuyant sur des contenus et des formats attractifs et adaptés.

Mais plutôt, c’est vers le « crowdfunding » sur le modèle de Kickstarter, que se tourne la recommandation visant à développer des plateformes localisées de projets européens ouverts aux choix des Européens de leurs accorder des financements de l’UE.

Ces plateformes où les citoyens pourraient orienter les investissements de l’UE dans leurs pays permettraient de reconnecter le lien aujourd’hui distendu entre les citoyens européens et l’UE ; tout en améliorant l’action de l’UE, (sa légitimité et sa visibilité).

Au total, les préconisations des eurobloggeurs pour améliorer la communication en ligne de l’UE sont très enrichissantes, par leur prisme « full digital », l’hétérodoxie, voire l’heureuse hérésie par rapport au monde institutionnel cloisonné, en silo de l’UE et surtout par la pertinence de leurs idées. Une seule question, alors chiche ?

Campagne de communication sur les fonds européens en France

Avec environ 27 milliards d’euros alloués pour la période 2014-2020 d’aides à des organismes publics ou privés – soit un projet toutes les 3 minutes – les fonds européens ont un rôle décisif pour favoriser la croissance et l’emploi et faire face à la crise et aux grands défis de l’UE. Pendant tout l’été, une campagne pluri média, vise à communiquer sur l’importance de l’action des fonds européens en France.

« Notre pays bouge, l’Europe s’engage Rendez-vous compte ! »

Selon le gouvernement, la campagne de communication se donne trois objectifs :

  • mettre en lumière l’importance de l’action des fonds européens en France ;
  • interpeller les citoyens ;
  • donner envie de découvrir ces actions au plus proche de chez eux.

D’où un dispositif très régionalisé reposant sur France 3 et Internet avec :

  • une émission « L’Européen d’à côté » de 66 reportages sur des porteurs de projets, diffusés sur France 3 à 18h55 du lundi au vendredi, du 9 juin au 8 septembre ;
  • un spot publicitaire diffusé en télévision et sur le web, du 16 juin au 9 juillet.

Une campagne tirant les enseignements des actions précédentes

Après les campagnes de 2008 « J’avance avec l’Europe » et 2010 « L’Europe s’engage », la nouvelle campagne de 2014 tire les enseignements des actions précédentes :

  • Sur le pilotage : de nouveau, les 4 ministères responsables de la gestion des fonds européens en France mutualisent leur communication ;
  • Sur le message : de nouveau, l’orientation « terrain » est privilégiée pour toucher les citoyens par des « histoires » rendues possibles grâce aux fonds européens ;
  • Sur le dispositif : nouveauté, l’articulation entre promotion et information est plus équilibrée avec un unique teaser largement diffusé et de multiples programmes courts sur France 3 – évitant la déperdition de nombreux spots pub TV difficilement mémorisable comme lors des campagnes antérieures ;
  • Sur le web, nouveauté, l’articulation entre diffusion TV et mise en ligne est mieux intégrée en recourant à Youtube pour élargir la dissémination dans les médias sociaux.

Au total, après les élections européennes et pendant l’été, la période n’est pas la plus propice, mais la campagne de communication sur les fonds européens – dorénavant traditionnelles – est l’une des seules occasions – trop rares – pour le grand public d’entendre parler des actions concrètes de l’UE.

Parole publique de l’Union européenne sur Twitter : une « novlangue de coton » ?

La polyphonie des discours des institutions européennes sur Twitter, analysée par Sandrine Roginsky dans « « parler neutre ou « parler vrai » ? » rabat-elle les cartes des enjeux de la communication de l’Union européenne ?

Y a-t-il une stratégie de communication de l’UE sur Twitter ?

Sandrine Roginsky décrypte le dispositif de communication des institutions européennes où la confusion semble prédominée :

  • Confusion parmi les émetteurs aux statuts multiples du simple fonctionnaire gazouillant à titre individuel au Commissaire engageant l’institution par sa parole ;
  • Confusion parmi les registres de communication entre la parole expressive (point de vue personnel), la parole argumentative (opinion politique) et la parole informative (message institutionnel) ;
  • Confusion parmi les publics cibles entre information technique pour les spécialistes, information compréhensible par tous les citoyens et informations personnelles et politiques incitant à l’expression.

En résumé, « Twitter permet de mélanger différents types de communication notamment parce qu’il confond les différents statuts des locuteurs qui sont mis au même niveau de lecture ». Difficile de s’y retrouver au point de s’interroger sur l’éventuelle existence d’une stratégie de communication de l’UE « over the top » sur Twitter…

Une communication sur Twitter à l’image des institutions : hybridité et paradoxe

Sandrine Roginsky poursuit son analyse en remarquant que la communication de l’UE sur Twitter est à l’image des institutions, à la fois par les constats que l’on peut y faire et par les évolutions que l’on y observe sur la durée.

En matière de constat, l’hybridité est sans doute l’élément le plus frappant. Les tensions entre personnels administratif et politique sont partiellement résolues par le statut hybride des porte-parole, i.e. des fonctionnaires exerçant une fonction politique tandis que le personnel administratif dépend du personnel politique dans la tonalité de la communication.

En matière d’évolution, le paradoxe est le plus intéressant. L’injonction contradictoire consiste dans le même mouvement à appeler les fonctionnaires européens à utiliser les médias sociaux, selon la charte d’utilisation, tout en les invitant à respecter une série de règles qui dépersonnalisent et encadrent la parole.

Au total, ce n’est pas tant la complexité, voire la confusion entre le « parler neutre » d’une communication consensuelle et neutralisée et le « parler vrai » d’une communication personnelle et orientée qui frappe, comme l’analyse dans le détail Sandrine Roginsky, mais bien davantage de prime abord une « langue de coton ».

La parole publique des institutions européennes sur Twitter correspond à une sorte de novlangue faussement post-idéologique pour initiés qui souffre d’un « politiquement correct » européen enfermant les discours des institutions européennes afin d’éviter la frontalité des controverses, doublé d’un respect prudent de la « net-étiquette » afin d’éviter tout dérapage et « bad buzz ».

Parce qu’elle représente l’une des plus importantes innovations récentes de la communication des institutions européennes, leur parole publique sur Twitter est révélatrice des tendances de fond : stratégie en chantier décevante, hybridité confusante et injonctions paradoxales décourageantes.

Elections européennes : quel aura été l’impact du web social sur le scrutin ?

Moment de vérité : « from ‘talking the talk’ to ‘walking the walk’ » comme disent les anglosaxons, l’impact du web social sur les élections européennes semble manifestement limité mais probablement décisif. Explications.

Le web social, le terrain de la campagne des Spitzenkanditaten pour les publics hyper-connectés à l’Europe et sevrés par les médias traditionnels

A défaut d’un traitement médiatique à la hauteur de l’enjeu, les médias sociaux ont au moins permis à ceux qui s’intéressent aux enjeux européens de suivre la campagne des principaux candidats des partis politiques européens dans la compétition pour le poste de futur président de la Commission européenne.

C’est peu, mais c’est déjà beaucoup. D’autant qu’au-delà de l’activité, particulièrement riche sur Twitter (cf. l’étude du Pew Research Center sur « The EU elections on Twitter » sur la modeste attention aux Spitzenkanditaten face aux partis anti-UE), plusieurs initiatives de data visualisation ont permis de suivre les grandes tendances :

  • le baromètre par TNS-Opinion des leaders européens pour suivre jour après jour, et par langue, les mentions du top10 des chefs d’Etat ou de gouvernement européens ;
  • l’infographie de Vigiglobe autour de # TellEurope à l’occasion du débat télévisé (47 chaînes, 25 pays) le plus important entre les Spitzenkanditaten qui récapitule les principales déclarations au regard de l’activité en ligne ;

infographie_tellEurope

  • le Twitter-dashboard du Parlement européen réalisé pour la soirée électorale récapitulant les données clés.

EP_Twitter_dashboard

D’une certaine façon, le web social semble avoir davantage été – pour ceux qui s’intéressaient vraiment aux enjeux de l’élection – un lieu d’observation de la campagne « over the top » des Spitzenkanditen et des phénomènes d’opinion en ligne.

Le web social, le champ de bataille politique aux effets limités de renforcement des prédispositions partisanes et d’activation de la participation électorale

Par rapport aux enseignements de la science politique, les médias sociaux sont plutôt à classés parmi les médias ayant des effets limités en termes de modification du choix électoral et de la participation civique.

Selon quelques électeurs-types ont pu trouver des sources de motivations en ligne :

  • le citoyen consciencieux qui avance le mobile d’aide à la décision ;
  • le partisan qui cherche du renforcement de ses prédispositions ;
  • le vigilant qui avant tout, prétend surveiller le contexte ;
  • le spectateur pour qui l’attente est principalement de divertissement.

Marek Zaremba-Pike sur EuropeDecides.eu estime, sans être totalement catégorique qu’il serait difficile d’argumenter que toutes les discussions en ligne n’ont pas soulever l’attention autour de l’élection et augmenter l’intérêt et améliorer la participation.

Overall, it would be hard to argue that all that discussion did not raise awareness about the elections, increase interest and improve turnout.

Au total, les effets des médias sociaux sur les électeurs en termes de conversion tant renforcement des prédispositions partisanes qu’activation de la participation électorale sont vraisemblablement faibles, et dans tous les cas très inégaux entre espaces publics.

Le web social, le moment de « surchauffe symbolique » le jour du scrutin

Puisqu’il convient d’évaluer l’impact des médias sociaux sur la campagne non seulement en termes de résultats électoraux immédiats, mais aussi sur un plan symbolique, la séquence de signes les plus significatifs dans la construction d’une réalité politique paneuropéenne a surtout été portée par les acteurs du web sur le jour du scrutin, indépendamment de la campagne de communication du Parlement européen.

Outre le doodle consacré aux élections européennes sur Google, sans doute l’un des signes les plus visibles pour les internautes, Twitter a affiché une bannière consacrée aux élections pour appeler les utilisateurs à aller voter entre le 23 et le 25 mai, et le bouton « je vote » sur Facebook a été utilisé pour la première fois en Europe, a été partagé plus de 2,7 millions de fois et a été vu par un électeur potentiel sur cinq dans l’UE (88,1 millions de personnes).

Ces infos communiquées par le Parlement européen (cf. « La campagne virtuelle et l’impact réel des réseaux sociaux sur les élections européennes« ) le conduit à affirmer :

Les réseaux sociaux ont-ils influencé les élections européennes 2014 ? Seuls le temps et des études indépendantes le diront. Ce qui est sûr, c’est que les élections ont eu une dimension virtuelle et virale.

Au total, l’impact des médias sociaux sur les élections européennes n’aura pas été l’heure du triomphe d’une démocratie participative digitale, sans doute mythifiée, sur la démocratie représentative traditionnelle bien vivante. En revanche, leurs effets auprès des hypers-connectés et sur un plan symbolique ne sont pas à négliger.