Communication éthique de l’UE : trois frontières à gouverner

La communication européenne a passé une décennie à courir après ses retards : retard sur les plateformes, retard sur la désinformation, retard sur les formats. Les prochains retards se joueront ailleurs, sur trois frontières où la question n’est plus « savons-nous faire ? » mais « jusqu’où avons-nous le droit d’aller ? ». Vingt ans de campagnes m’ont appris une chose : ces questions-là se tranchent toujours trop tard, dans l’urgence, après le premier scandale. Autant les instruire maintenant.

L’hyper-personnalisation par l’IA : la tentation et sa ligne de crête

L’intelligence artificielle permet désormais de délivrer à chaque citoyen, dans sa langue et selon ses préoccupations, une information ciblée sur l’impact d’une directive climatique ou d’un fonds de relance. La promesse est réelle : reconnecter l’institution au quotidien des gens.

La ligne de crête l’est tout autant. Où passe la frontière entre l’information utile et la propagande micro-ciblée ? Comment utiliser la puissance des algorithmes sans fabriquer des bulles de filtres pro-européennes, aussi opaques que celles que Bruxelles dénonce chez les plateformes ? Le risque le plus insidieux est là : que les réglages d’une communication publique augmentée par l’IA se décident dans les paramètres, jamais en séance.

La prochaine innovation de la communication européenne ne sera donc pas technologique : elle sera de gouvernance. Une charte de l’IA communicationnelle, avec transparence des algorithmes employés, consentement explicite du citoyen et contrôle par un comité indépendant, coûterait peu et éviterait beaucoup. L’objectif n’est pas d’informer davantage : c’est d’informer d’une manière qui renforce la confiance au lieu de l’éroder.

De la défense à l’anticipation

Depuis dix ans, l’Union est en posture défensive face à la désinformation : cellules de fact-checking, démentis, réactions. Réagir, c’est déjà être en retard.

Le territoire à conquérir est celui de l’anticipation. Les outils existent pour analyser les signaux faibles, détecter l’émergence d’un narratif hostile et identifier les communautés ciblées avant la saturation. Encore faut-il accepter la conséquence : occuper le terrain en continu, avec des contenus qui incarnent l’institution, des visages, des histoires, des formats natifs par plateforme. Un espace public que l’on n’occupe pas est occupé par d’autres.

Neutralité ou plaidoyer : l’intégrité démontrée

C’est le plus ancien des trois dilemmes, et le numérique en a relevé le prix. Comment le Parlement européen peut-il inciter au vote et défendre la démocratie sans être accusé de partialité ? Comment une présidence du Conseil peut-elle jouer l’arbitre impartial tout en représentant un gouvernement aux intérêts nationaux ?

Les deux refuges habituels sont deux impasses : la neutralité aseptisée, inaudible ; le plaidoyer militant, qui aliène une partie des citoyens et nourrit les accusations d’ingérence. La sortie n’est ni l’une ni l’autre : c’est la transparence sur l’intention. Une institution qui cesse de prétendre à l’objectivité absolue et assume publiquement son rôle, protéger le processus démocratique, peut être discutée ; elle ne peut plus être accusée de dissimulation. La clé n’est pas la neutralité parfaite, c’est l’intégrité démontrée. Romain Badouard le disait déjà de la régulation des contenus, et l’avertissement vaut pour la communication publique : « à trop vouloir réguler, on risque effectivement de perdre ce qui faisait d’internet un outil au service de la liberté d’expression des citoyens et des citoyennes » (Les Nouvelles Lois du web, Seuil, 2020). Gouverner ces frontières, oui ; les verrouiller, non.

Trois frontières, une seule exigence : cesser de traiter ces questions comme des problèmes techniques alors qu’elles sont des choix politiques. Qui, dans les institutions, est aujourd’hui mandaté pour les trancher ?

De la communication à l’activation : comment bâtir l’Europe de la preuve, un projet citoyen à la fois ?

Après des décennies de communication descendante, visant à informer, expliquer et justifier, ce modèle a atteint ses limites structurelles. Dans un monde où la défiance est la norme et où les citoyens exigent non plus des slogans mais des outils, l’enjeu est de démontrer sa capacité à transformer concrètement le quotidien.

C’est dans ce contexte que l’initiative Citizen Energy Advisory Hub de la DG Énergie, loin d’être une campagne pub de plus, doit être analysée comme le prototype d’une nouvelle doctrine : le passage d’une communication de diffusion à une communication d’infrastructure. Une communication qui ne dit pas « voilà ce que l’Europe fait pour vous », mais « voilà ce que vous pouvez faire, avec le soutien de l’Europe »…

Le Citizen Energy Advisory Hub en action : une infrastructure d’activation concrète

Le Citizen Energy Advisory Hubse présente comme un programme d’assistance technique visant à équiper des initiatives citoyennes à travers l’UE d’un soutien sur-mesure, reconnaissant qu’il n’y a pas de solution unique.

L’innovation majeure réside dans son approche modulaire et progressive, qui accompagne les projets à chaque étape de leur maturité :

  • Projets pilotes (avancés) : un soutien intensif pour lancer et mettre en œuvre des projets à haut potentiel.
  • Projets apprenants (intermédiaires) : un appui modéré pour affiner les idées et évaluer la faisabilité.
  • Projets suiveurs (naissants) : un accompagnement léger pour la conceptualisation et le design initial.

Ce soutien à 360°, délivré par des experts dédiés et incluant des visites sur le terrain pour bâtir la confiance, couvre quatre piliers essentiels : le renforcement des capacités, le conseil en investissement, l’appui réglementaire et technique, et l’engagement des parties prenantes. Un programme de jumelage vient compléter le dispositif, créant un réseau européen d’apprentissage entre pairs.

Pour garantir que personne ne soit laissé de côté, une campagne d’information proactive est menée, suivie de webinaires nationaux dans les langues locales. C’est la preuve d’une Europe qui va vers ses citoyens.

La preuve par le terrain, des modèles et une philosophie partagés

Cette philosophie d’activation est déjà à l’œuvre sur le terrain, préfigurant le succès des futures initiatives soutenues par le Citizen Energy Advisory Hub :

  1. Le modèle coopératif – ENERGENT (Gand, Belgique) : Avec ses 2 500 citoyens-membres, cette coopérative a transformé la rénovation énergétique en un projet communautaire, obtenant des résultats mesurables (5 650 tonnes de CO2 économisées) grâce à une communication ultra-personnalisée.
  2. Le modèle grassroots – Triple SEC (Dublin, Irlande) : Née de l’initiative de volontaires, cette alliance citoyenne prouve que l’action peut précéder la structure. En organisant des « visites guidées de rénovations » entre voisins, ils ont transformé un processus intimidant en un parcours communautaire.
  3. Le modèle municipal – l’Office de l’Énergie (Valence, Espagne) : En tant que service public gratuit, l’Office a institutionnalisé la confiance. Sa campagne la plus efficace ? Le visage d’un habitant, Rafa, expliquant comment il a économisé 400 € sur sa facture. La vraie preuve incarnée est la communication la plus puissante.

Analyse et recommandations pour passer à l’échelle

Le succès de ces pilotes révèle les conditions de leur généralisation : dépasser l’entre-soi des convaincus, former le capital humain nécessaire, et anticiper le financement pour absorber le succès.

Pour que cette initiative devienne la norme, l’UE doit adopter une posture de stratège-investisseur :

  • Systématiser la communication par la preuve : l’UE doit conditionner ses financements à la production de témoignages locaux, incarnés et chiffrés, et les amplifier à l’échelle européenne.
  • Franchiser le soutien aux modèles qui fonctionnent : il faut allouer des financements aux collectifs qui s’engagent à démultiplier leur impact.
  • Investir dans le capital humain et bâtir un écosystème : financer des programmes de formation certifiants pour ces nouveaux « facilitateurs de la transition ».

Le format hors-carde du Citizen Energy Advisory Hub est la traduction d’une nouvelle philosophie d’action publique. En passant de la posture à la preuve, de l’injonction à l’investisseur-stratège, l’Union européenne peut enfin résoudre ses dilemmes de légitimité et d’impact local.

Le futur de l’adhésion au projet européen se jouera dans le succès de ces projets concrets que nous aurons su bâtir pour réussir.

Réveil de l’UE par chaos des US, comment l’Europe peut passer de l’humiliation à l’insurrection stratégique

La National Security Strategy (NSS) 2025 de l’administration américaine constitue une rupture dans les relations transatlantiques par sa violence dans la partie consacrée à l’Europe (« Promoting European Greatness »). Washington exige une Europe « forte » capable de financer sa propre défense, tout en sapant méthodiquement l’Union, la seule structure politique capable de générer cette puissance.

Jusqu’ici, les crises de réputation de l’UE portaient sur sa lourdeur bureaucratique, son déficit démocratique ou son arrogance technocratique. La NSS 2025 déplace radicalement le champ de bataille : elle ne nous reproche plus d’être inefficaces, elle postule que nous sommes moribonds. Elle décrit l’Europe comme une zone de « suffocation réglementaire », en proie à un « effacement civilisationnel » et à une « perte de confiance en soi ».

Diagnostic de la pathologisation européenne et de la dissonance cognitive imposée

1. La sémantique de l’effacement : en affirmant que « si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable dans 20 ans », la NSS 2025 transforme l’Europe en un repoussoir destiné avant tout à l’électorat américain pour justifier le repli nationaliste : « Regardez ce qui arrive quand on abandonne sa souveraineté. »

2. Le piège de la « Grandeur » rétrograde : Washington veut nous « restaurer » vers un retour aux « identités nationales », aux « gloires passées » (past glories, heroes) et au rejet des « structures transnationales ». La protection n’est pas une prison pour une majorité de citoyens, ce modèle est précisément ce qui rend la vie désirable face à la brutalité du modèle américain.

3. Le sabotage de la souveraineté réelle : tout en prônant la « Primacy of Nations« , les Etats-Unis exigent que les alliés alignent leur politique étrangère et commerciale sur les intérêts américains ; « Burden-Sharing and Burden-Shifting » visent à être alignés sur les États-Unis.

Prospective par les prismes de la rareté et de la contradiction

Pour qu’un récit collectif prenne, il lui faut simultanément un « Nous » incarné et un « Autre » identifié. L’Europe a longtemps cherché à se définir « pour » quelque chose (la paix, le commerce), ce qui produit du consensus mou. Elle n’a jamais osé affirmer pleinement ce qu’elle est ni se définir « contre » quelqu’un. La NSS 2025 lui offre ces deux opportunités sur un plateau.

1. Notre rareté, la vitalité de notre modèle comme ressource stratégique : si l’Amérique monopolise le récit de la « puissance » (le hard power, la force brute), l’Europe doit préempter le territoire de la vitalité : la complexité, la résilience, l’art de vivre ensemble. C’est aujourd’hui la ressource la plus rare dans un monde polarisé et algorithmique. Diversité et interdépendance sont des conditions de survie. Le narratif européen doit cesser de s’excuser pour sa complexité. Nos débats, nos manifestations, nos identités multiples, nos langues sont la preuve d’une vie démocratique intense que les États-Unis ont perdue au profit d’une guerre culturelle binaire.

2. La contradiction : l’antagoniste nécessaire : la fin de l’ambiguïté atlantiste est consommée. La NSS 2025 brise le miroir du déni protecteur. L’Amérique ne cherche plus des alliés, mais des vassaux. Pour rester occidentaux, démocratiques et libres, nous devons devenir distincts de l’Amérique. L’identité politique européenne va se cristalliser contre la vision du monde condescendante et humiliante, Trump devient, malgré lui, un « Père Fondateur » involontaire de l’Europe politique.

3. Du « musée » au « laboratoire » : recadrer le récit : La NSS 2025 nous cadre comme un musée, la riposte doit recadrer l’Europe comme le laboratoire du futur habitable. Jusqu’à présent, les Européens ne se sentaient pas « Européens » parce que l’identité européenne était une construction intellectuelle descendante. Aujourd’hui, c’est le moment de bascule où le sentiment européen passe du cerveau aux tripes. L’union devient le seul véritable patriotisme continental.

Doctrine pour une riposte grassroots décentralisée entre fact-checking existentiel et guérilla mémétique

L’objectif n’est pas de convaincre la Maison Blanche, mais de vacciner les opinions publiques européennes contre ce narratif de défaite, de projeter une image de vitalité vers le reste du monde, et de transformer l’indignation diffuse en mouvement d’affirmation collective.

Voici les principes directeurs :

1. Se définir par la négative : n’essayons pas de définir ce qu’est l’Europe, contentons-nous de montrer ce qu’elle n’est pas : elle n’est pas morte, elle n’est pas vassale, elle n’est pas le passé. C’est l’opportunité d’un mouvement d’idées qui doit émaner des créateurs de contenu, des artistes, des entrepreneurs, des étudiants Erasmus etc.

2. Le « fact-checking » existentiel : au lieu de fact-checker les mensonges politiques factuels, nous devons fact-checker le diagnostic vital lui-même #AliveInEurope invitant les citoyens à documenter la « vitalité brute » dans les festivals, d’innovations dans des laboratoires, de débats dans des parlements, de terrasses bondées, de solidarité lors de catastrophes naturelles, etc. L’Europe est bruyante, contradictoire, et donc incroyablement vivante.

3. La « souveraineté du mode de vie » : l’attaque porte sur notre économie et notre « faiblesse » ? Répondons sur le bonheur et la qualité de vie : espérance de vie, temps libre, accès à la culture, sécurité sociale, espace public. C’est une défense de nos choix quotidiens de refus de la brutalité américaine (survivalisme, bunkers, armes, assurances privées) au « vivre » européen. L’Europe grassroots doit proclamer sa propre doctrine de l’intimité : nos données, nos assiettes, nos lois, nos corps ne sont pas négociables.

4. Cibler la « rareté de l’attention » avec le slow comme puissance :la NSS valorise la vitesse et la domination). L’Europe doit assumer et valoriser son rythme différent : la qualité du temps, la sécurité sociale, l’espace public gratuit, la culture accessible, le droit à la déconnexion. C’est là que réside la vraie « Greatness » européenne : une grandeur du quotidien

Au total, si nous répondons par la voie diplomatique classique, nous serons fragmentés et absorbés. Mais si nous montrons que nous sommes vivants, nous renversons la table, afin de transformer l’indignation en en vitalité, alors ce document ne sera pas l’acte de décès de l’Europe mais le certificat de naissance en tant que puissance émotionnelle, culturelle et politique consciente d’elle-même.

Modération des contenus sur les réseaux sociaux : le DSA à l’épreuve des faits avec le premier rapport de transparence de l’organisme de règlement des différends

Le Digital Services Act (DSA) a été présenté comme une refondation de notre pacte numérique, promettant de transformer le « Far West » digital en un espace de droits et de responsabilités. Au cœur de cette promesse se trouve un mécanisme inédit : le droit pour tout citoyen européen de contester la décision d’une plateforme auprès d’un organe de règlement extrajudiciaire des différends (ODS), indépendant et certifié.

C’est la première fois que nous passons de la théorie législative du DSA à une évaluation chiffrée de son impact sur le terrain.

La publication du premier rapport de transparence de l’un de ces organes, l’Appeals Centre Europe (ACE), offre une première photographie, factuelle et sans concession, de la nouvelle dynamique de pouvoir entre les utilisateurs, les plateformes et ces nouveaux arbitres. L’analyse de ces données est essentielle pour façonner les futures stratégies de communication et de régulation de l’Union.

Une révolution silencieuse ? Premiers résultats à l’échelle européenne

Les chiffres globaux sont saisissants et doivent être au cœur de notre réflexion stratégique :

Une demande citoyenne massive : Avec près de 10 000 litiges soumis en moins d’un an, le rapport démontre une soif indéniable des citoyens européens pour un recours effectif. Le monopole décisionnel des plateformes est, pour la première fois, concrètement remis en cause.

Le chiffre qui change tout : un taux de désaveu spectaculaire. Le point le plus critique est que plus de 75% des 1 500 décisions rendues par l’ACE ont infirmé la décision initiale de la plateforme. Ce n’est pas une statistique, c’est un verdict. Il suggère une présomption d’erreur systémique dans les processus de modération à grande échelle, qu’ils soient automatisés ou humains. Les plateformes, malgré leurs investissements, se trompent massivement.

L’échec de la coopération et la puissance des « décisions par défaut » : Plus de la moitié des décisions (52%) sont des « décisions par défaut », rendues en faveur de l’utilisateur car la plateforme n’a pas fourni le contenu litigieux pour examen. C’est la preuve d’un manque de coopération flagrant de la part de certains acteurs, qui entravent activement le processus. Le rapport pointe notamment le manque de coopération de YouTube. À l’inverse, il révèle que la bonne volonté n’est pas uniforme : Meta (Facebook, Instagram) semble jouer le jeu plus activement, ce qui explique en partie pourquoi 55% des litiges éligibles concernent Facebook. La leçon est claire : la « signalétique » (signposting) et la coopération de la plateforme sont des leviers stratégiques déterminants pour l’exercice des droits des utilisateurs.

Focus sur la France : un engagement citoyen notable mais des obstacles

La France se distingue par son dynamisme. Avec 416 litiges éligibles, elle se classe au deuxième rang de l’Union, juste derrière la Pologne. Cela témoigne d’une forte conscience des droits numériques chez les utilisateurs français :

  • Profil des litiges : Les disputes proviennent majoritairement d’utilisateurs individuels, avec en tête les décisions liées au discours de haine (18%), à la nudité et l’activité sexuelle (18%), et au harcèlement (15%).
  • Le miroir français de la non-coopération : Comme au niveau européen, 52% des décisions concernant la France sont des « décisions par défaut ». Les utilisateurs français, bien qu’actifs, se heurtent au même mur du silence de la part des plateformes.
  • Une expertise nuancée : Lorsque l’ACE a pu examiner le contenu, il a infirmé plus de 80% des décisions de plateformes sur les « Biens et services réglementés », mais a confirmé 80% de leurs décisions sur le « Harcèlement ». Cela démontre que l’ACE n’est pas une chambre d’enregistrement des plaintes, mais un véritable organe d’expertise qui évalue au cas par cas, renforçant sa légitimité.

Enseignements et recommandations pour un DSA pleinement opérationnel

Ce rapport peut inspirer une nouvelle phase, plus offensive, de la stratégie numérique européenne :

Changer le narratif : de la « faute » à la « présomption d’erreur ». La communication européenne doit marteler le chiffre des 75% d’infirmation. Nous devons passer d’un discours où l’erreur de modération est une exception à un paradigme où la décision d’une plateforme est, par défaut, suspecte. Cela incite les utilisateurs à contester et met les plateformes sur la défensive.

Faire de la « Signalétique » (Signposting) une obligation de résultat. La disparité des litiges entre plateformes (Meta vs. YouTube/TikTok) est directement liée à la clarté et l’accessibilité de l’information sur le droit au recours. Les coordinateurs nationaux (comme l’Arcom en France) doivent imposer des standards de signalétique contraignants clairs et visibles sur chaque notification de modération ; le droit au recours numérique doit être traité avec rigueur et simplicité

Sanctionner la non-coopération. Le DSA impose un « engagement de bonne foi ». Le taux élevé de « décisions par défaut » est la preuve d’un engagement de mauvaise foi. La Commission européenne doit utiliser ce rapport pour ouvrir des enquêtes formelles contre les plateformes affichant les taux de non-coopération les plus élevés. C’est en sanctionnant un mauvais élève que l’on discipline toute la classe.

Industrialiser et européaniser le recours. L’ACE est un pionnier, mais il ne peut agir seul. Soutenir activement le réseau des organes de règlement extrajudiciaire des différends (ODS Network) pour mutualiser les connaissances, harmoniser les pratiques et créer une interface unifiée face aux plateformes. Il faut investir dans des API pour automatiser la transmission des dossiers, réduisant ainsi les délais de traitement (passés de 115 à 19 jours, un succès à amplifier). Il faut également, comme le suggère le rapport, traduire les portails de recours dans plus de langues, à commencer par le polonais, au vu de l’engagement exceptionnel de la société civile de ce pays.

Ce premier rapport est une victoire pour la vision européenne d’un internet régulé. Il prouve que le DSA n’est pas un tigre de papier. Mais il expose aussi crûment le chemin qu’il reste à parcourir. La promesse d’un pouvoir citoyen est réelle, mais elle est aujourd’hui freinée par l’inertie et la résistance passive de géants du numérique qui n’ont pas encore pleinement intégré que les règles du jeu ont changé afin de passer de la mise en place du droit à la garantie de son effectivité.

Au-delà du fact-checking : repenser la communication de l’UE face à la désinformation avec l’éducation aux médias vers une résilience informationnelle proactive

La désinformation n’est pas un phénomène nouveau, mais son ampleur, sa rapidité de propagation et sa sophistication, exacerbées par l’environnement numérique, représentent aujourd’hui l’une des menaces les plus sérieuses pour les sociétés démocratiques, la confiance dans les institutions et, par extension, pour le projet européen lui-même. Face à ce défi, l’Union européenne a pris des mesures, dont témoignent des initiatives récentes comme le financement de 5 millions d’euros alloué au renforcement de l’éducation aux médias, du réseau européen de vérification des faits et à l’amélioration de la visibilité des contenus vérifiés. Ces efforts nécessaires, comparés aux meilleures pratiques mondiales, suggèrent qu’ils ne constituent qu’une partie de la réponse globale requise.

Le fact-checking : un outil nécessaire mais insuffisant contre les manipulations de l’information

L’investissement dans la vérification des faits et la visibilité des contenus fiables est une étape essentielle. Il s’agit d’outils cruciaux pour corriger les récits faux ou trompeurs et pour armer les citoyens avec des informations exactes. Le soutien aux réseaux de fact-checkers renforce l’écosystème de l’information indépendante, un pilier de la démocratie. Cependant, cette approche, bien que fondamentale, reste largement réactive. Elle s’attaque aux symptômes de la désinformation une fois qu’elle est déjà en circulation, plutôt qu’à ses causes profondes. Le défi n’est pas seulement de corriger les faits, mais de comprendre pourquoi et comment la désinformation prend racine et se propage si efficacement, et de développer des stratégies qui anticipent et neutralisent ces mécanismes.

La comparaison internationale : au-delà de la réaction en tant que pompier, développer en architecte l’esprit critique

À l’échelle mondiale, les stratégies les plus efficaces face à la désinformation vont au-delà de la simple correction. Elles intègrent une approche multidimensionnelle qui combine la lutte contre la désinformation avec une communication proactive, transparente et axée sur la confiance. Des pays comme le Canada ou les nations scandinaves ont mis l’accent sur l’éducation aux médias dès le plus jeune âge, l’intégrant aux programmes scolaires pour développer l’esprit critique des futurs citoyens. D’autres juridictions ont exploré des modèles de collaboration plus poussée avec les plateformes numériques, non seulement pour la modération de contenu, mais aussi pour la transparence des algorithmes et la lutte contre les opérations d’influence étrangère. Les meilleures pratiques soulignent également l’importance de construire des récits positifs et engageants autour des valeurs et des actions démocratiques, plutôt que de se contenter de démentir les narratifs hostiles. Ces approches posent une question fondamentale : comment l’UE peut-elle passer d’une logique de « pompier » de l’information à celle d’architecte d’un espace informationnel résilient et basé sur la confiance ?

L’approche actuelle de l’UE : une portée limitée face à l’ampleur du défi

En comparaison, l’approche actuelle de l’UE, telle qu’illustrée par les financements mentionnés, semble encore trop centrée sur les aspects techniques et correctifs de la lutte contre la désinformation. Le montant de 5 millions d’euros, bien que significatif en soi, paraît modeste face à l’ampleur du défi et aux sommes colossales investies dans la propagation de la désinformation par des acteurs étatiques comme la Russie ou la Chine ou non étatiques malveillants. De plus, l’accent mis sur la visibilité des contenus vérifiés, bien qu’important, dépend fortement de la coopération des plateformes, un domaine où l’UE a certes fait des progrès réglementaires (avec le Digital Services Act, par exemple), mais où la mise en œuvre et l’efficacité restent des défis constants. La question se pose : ces mesures, bien intentionnées, sont-elles à la hauteur de la menace systémique que représente la désinformation pour la cohésion et la légitimité de l’UE ?

Repenser la communication pour l’agenda institutionnel futur

Pour l’agenda institutionnel futur de l’UE, il est impératif de repenser la communication stratégique dans une perspective plus large et plus proactive. Pour les spécialistes et experts, cela signifie reconnaître que la lutte contre la désinformation est indissociable d’une stratégie de communication globale qui renforce le lien entre les institutions européennes et les citoyens. Cela implique d’investir massivement dans l’éducation aux médias, non pas comme un projet ponctuel, mais comme une composante structurelle des systèmes éducatifs nationaux, avec le soutien et la coordination de l’UE. Cela nécessite également de développer une capacité de communication proactive capable de raconter l’histoire de l’Europe, d’expliquer ses politiques et ses valeurs de manière claire, accessible et engageante pour le grand public. Comment l’UE peut-elle devenir une source d’information et de récits de confiance, capable de rivaliser dans un environnement informationnel saturé et souvent hostile ?

La perception du public : au-delà des faits, la confiance dans les récits

La perception du grand public est façonnée non seulement par les faits, mais aussi par les émotions, les récits et la confiance. Une communication stratégique efficace doit donc parler à ces différents niveaux. Elle doit être transparente sur les défis, mais aussi inspirante sur les réussites et le potentiel de l’UE. Elle doit utiliser une diversité de canaux et de formats, adaptés aux différentes audiences, y compris ceux qui sont les plus susceptibles d’être exposés à la désinformation. Le véritable défi réside dans la capacité de l’UE à construire une relation de confiance durable avec ses citoyens, en étant perçue non pas comme une entité distante et bureaucratique, mais comme un acteur pertinent et bénéfique dans leur vie quotidienne.

Vers une véritable stratégie de résilience informationnelle proactive ?

Les récentes initiatives de financement de l’UE sont un pas dans la bonne direction, reconnaissant la menace que représente la désinformation. Cependant, pour construire une résilience durable et renforcer la confiance dans le projet européen, l’UE doit adopter une stratégie de communication plus ambitieuse, proactive et intégrée. Cela implique un investissement accru, une collaboration renforcée avec tous les acteurs concernés (éducation, société civile, plateformes) et, surtout, une volonté politique forte de faire de la communication stratégique une priorité transversale, comprise et soutenue par les experts comme par le grand public. C’est à ce prix que l’Europe pourra non seulement contrer la désinformation, mais aussi affirmer son récit dans un monde de plus en plus complexe et contesté, en construisant une véritable souveraineté informationnelle basée sur la confiance et l’engagement citoyen.