Comment les transformations du secteur des médias et du système politique de l’UE bouleversent la façon pour les journalistes européens de couvrir l’Europe ?

Vingt ans après avoir consacré sa thèse au corps de presse bruxellois, Olivier Baisnée revient avec Marie Pouzadoux sur ce terrain pour mesurer ce qui a changé – et ce qui résiste, dans « Le corps de presse de l’Union européenne 2000-2020 : permanences et transformations d’une institution journalistique »…

Ce qui demeure : la solidarité et le prisme national

L’entraide demeure une permanence avec un esprit de solidarité entre correspondants resté intact, pourquoi ?

  1. L’isolement géographique : loin de leurs rédactions, souvent seuls représentants de leurs médias, les correspondants forment une communauté de destin.
  2. La faible concurrence : les journalistes ne se battent pas pour les mêmes informations.
  3. L’absence de « scoops européens » : les exclusivités bruxelloises restent rarement considérées comme telles par les rédactions nationales.

Résultat : échanges de notes, briefings techniques entre confrères, coopération lors de sommets.

Autre permanence frappante, le regroupement par nationalité. Les journalistes français se retrouvent entre Français lors des briefings à l’ambassade, la correspondante Kattalin Landaburu compare ce fonctionnement à un « petit laboratoire européen ».

Cette dimension nationale structure toujours le travail : chaque correspondant reste « d’abord et avant tout citoyen d’un État national » et doit rendre compte de l’UE à des publics ancrés dans leur État-membre.

La grande rupture : quand le pouvoir se déplace du Midday Briefing au Justus Lipsius

Le point presse quotidien de la Commission, le « Midday briefing »– reste un lieu de socialisation pour les nouveaux, mais il a perdu sa centralité informationnelle. A cause d’unverrouillage communicationnel drastique avec des porte-paroles hyper-contrôlés, ils s’en tiennent aux « LTT » (line to take), les éléments de langage. La plupart des journalistes ne s’y rendent plus physiquement.

La transformation, c’est le déplacement du centre de gravité politique de la Commission vers le Conseil. Le poids des États-membres s’est renforcé dans le Conseil de l’UE et les sommets européens du Conseil européen – tenus plusieurs fois par an, réunissant les chefs d’État et de gouvernement – sont devenus les événements les plus couverts.

Pourquoi ? Dramatisation, personnalisation et décisions visibles. Ils attirent désormais « environ 1700 journalistes accrédités régulièrement ». Les correspondants y passent parfois 48h à sonder leurs confrères étrangers, à recueillir du « off » auprès des diplomates. Ces marathons sont devenus les principaux moments de socialisation et d’apprentissage accéléré du métier.

Les nouveaux acteurs qui rebattent les cartes

En 2015, l’arrivée de Politico Europe a secoué le microcosme. Avec plus de 60 journalistes, des moyens financiers considérables, le média américain a introduit « la logique du scoop à Bruxelles ». Sa newsletter satirique matinale « Brussels Playbook » est devenue incontournable.

Politico a aussi imposé un nouveau rythme : publication en continu, usage intensif de Twitter, course à l’exclusivité. Un changement culturel majeur dans un environnement décrit traditionnellement comme apaisé.

Du côté francophone, Contexte (créé en 2013) illustre une autre stratégie : le modèle payant premium, destiné aux insiders. Avec 3500 abonnements institutionnels, ce média d’enquête se finance sans publicité et produit un journalisme très spécialisé sur le politique et le législatif, qui estsolvable auprès des parties-prenantes européennes (institutions, lobbies, grandes entreprises).

Impossible de parler de transformation sans évoquer Twitter, outil de travail incontournable. C’est une « bulle » qui dédouble la sphère socio-spatiale : salle de rédaction dématérialisée, outil de veille, canal de contact avec les sources. Il existe désormais une « obligation tacite à être actif » sur le réseau pour « exister ».

Certains journalistes en ont fait un levier de distinction. Jean Quatremer (Libération) incarne cette stratégie du « personal branding » : avec 150 000 followers, il affirme sans ambages : « À partir du moment où je balance un papier, il sera plus lu qu’à Libé, donc je m’en fous en fait de Libé. […] J’ai transformé mon nom en marque ».

Les conséquences : individualisation et fragilisation

Une accélération du rythme : production en « flux tendu » permanent, multiplication des crises à couvrir (Grèce, Brexit, migrations, Covid-19, Ukraine), pression au direct : le temps pour l’investigation et le recul se réduit.

Un affaiblissement des solidarités : moins de temps, plus de concurrence (au moins pour certains), outils numériques permettant de travailler seul : les journalistes constatent un « délitement progressif des sociabilités entre pairs ».

Une précarisation relative : plus d’un quart des correspondants sont aujourd’hui pigistes. Les grandes rédactions nationales ont réduit leurs effectifs à Bruxelles, même si la couverture s’est intensifiée.

Un ancrage accru : paradoxalement, les correspondants restent désormais plus longtemps en poste (souvent plus de 5 ans). Les rédactions recherchent l’expertise, le réseau de sources établi. Mais cet ancrage soulève « la question classique des risques de collusion avec les sources » quand on vit « les deux pieds dans la bulle ».

Quelles lignes de force se dessinent pour l’avenir du journalisme européen ?

Une fragmentation du paysage médiatique : la diversification des modèles économiques va s’accentuer entre des médias généralistes en difficulté qui maintiennent (difficilement) une présence, des médias spécialisés premium prospères sur un modèle B2B, des pure players à la recherche de clics et de visibilité et des pigistes de plus en plus nombreux qui jonglent entre plusieurs employeurs.

Une hyper-spécialisation comme protection : face à la précarisation, l’expertise technique pointue devient un capital. Les journalistes qui maîtrisent des dossiers complexes (numérique, énergie, agriculture, finances) et construisent un réseau de sources solide sauront se rendent indispensables. C’est une stratégie de survie professionnelle.

Une tension entre ancrage et distance : plus les correspondants restent longtemps, plus ils accumulent d’expertise et de sources… mais plus le risque de « devenir eurocrate » augmente. L’enjeu sera de maintenir un regard critique malgré l’intimité avec le système.

Le défi de la « newsworthy-fication » : les sommets dramatiques montrent qu’il est possible de rendre l’Europe « sexy » quand il y a confrontation, personnalisation, enjeux visibles. Mais comment couvrir le reste – l’essentiel, le législatif, le technique – sans retomber dans le jargon institutionnel ? C’est le grand défi pédagogique : trouver des formats, des angles, des récits qui rendent accessible une actualité intrinsèquement complexe.

L’impératif de la maîtrise numérique : Twitter aujourd’hui, quoi demain ? Les journalistes européens devront non seulement maîtriser les outils numériques de diffusion mais aussi apprendre à y construire leur légitimité professionnelle. Le « personal branding » n’est plus une option pour les plus visibles, c’est une nécessité.

Pour l’avenir, la question sera, dans un contexte de précarisation et d’accélération, comment maintenir la qualité d’un journalisme européen critique, accessible et indépendant ? Car si les correspondants restent les interprètes indispensables entre Bruxelles et les citoyens, encore faut-il qu’ils aient les moyens – temps, ressources, distance – de jouer ce rôle.

Quand votre cerveau est le nouveau champ de bataille : pourquoi la communication de l’UE doit passer à la « sécurité cognitive »

Pendant dix ans, nous avons cru que la bataille de l’information se jouait sur le terrain de la vérité. Nous pensions : « s’ils mentent avec les fake news), nous répondrons par le fact-checking des faits », mais nous avions tort. Ou du moins, nous n’avions vu qu’une partie du problème.

L’Institut d’Études de sécurité de l’Union européenne (EUISS) publie sous le titre « Smoke and Mirrors: Building EU resilience against manipulation through cognitive security » une étude qui vient bousculer nos certitudes, signé par Beatrice Catena, Ondrej Ditrych et Nad’a Kovalčíková : nos adversaires ne cherchent plus seulement à pirater nos systèmes informatiques ou à fausser nos informations. Ils cherchent à pirater notre biologie. Bienvenue dans l’ère de la sécurité cognitive.

Au-delà du fact-checking : comprendre le « hack » cérébral

Le rapport explique que la Russie et d’autres acteurs malveillants n’utilisent pas la désinformation comme une fin en soi, mais comme un moyen d’activer des vulnérabilités psychologiques.

L’IA générative et les deepfakes ne sont pas juste des outils pour créer du faux ; ce sont des accélérateurs de contagion émotionnelle. L’objectif n’est pas de vous faire croire qu’un événement a eu lieu, mais de déclencher chez vous une réaction instinctive (peur, colère, dégoût) qui court-circuite votre pensée rationnelle.

« L’IA est utilisée pour confondre et corrompre. Les bots saturent l’espace pour forcer les utilisateurs à s’appuyer sur des raccourcis cognitifs. »

C’est là que notre communication classique échoue. On ne combat pas une émotion viscérale avec un communiqué de presse, aussi factuel soit-il.

Le défi : passer de la « défense de l’information » à la « défense du récepteur »

Ce changement de paradigme pose un défi immense à la communication institutionnelle. Jusqu’ici, nous étions obsédés par le message (est-il clair ? est-il vrai ?) et le canal (Twitter, TikTok, Presse). La sécurité cognitive nous oblige à nous concentrer sur le récepteur (le citoyen et ses biais).

L’étude propose une feuille de route : ne plus seulement traquer les trolls russes (FIMI, « Foreign Information Manipulation and Interference »), mais cartographier nos propres failles mentales. C’est un pivot stratégique. L’UE doit intégrer les sciences comportementales et les neurosciences dans sa matrice de défense.

La ligne rouge éthique

Adopter une approche de « sécurité cognitive » est nécessaire, mais il faut en peser les risques :

Pourquoi c’est indispensable :

  • L’efficacité réelle : le Debunking (démenti a posteriori) arrive toujours trop tard. La sécurité cognitive permet le Pre-bunking (l’inoculation). Si l’on explique aux citoyens comment leur colère va être manipulée avant qu’elle ne le soit, ils développent une immunité naturelle.
  • L’adaptation à l’IA : face au volume industriel de faux contenus générés par l’IA, la vérification humaine est obsolète. Renforcer l’esprit critique du citoyen, c’est le « Firewall humain » qui la seule solution scalable.

Les pièges à éviter :

  • Le risque de « psychologie d’État » : si les institutions commencent à analyser les profils psychométriques des citoyens pour « les protéger », la ligne avec la surveillance ou le « nudging » manipulatoire devient floue. Qui définit ce qu’est une pensée « saine » ?
  • La tentation paternaliste : dire « votre cerveau est faillible » peut être perçu comme une arrogance des élites technocratiques vers des citoyens jugés « émotionnels ». Tout le monde est concerné et hélas manipulable. La communication doit être celle de l’empowerment (donner le pouvoir), pas de la pathologie.

Recommandations opérationnelles : comment appliquer une « sécurité cognitive » démocratique ?

Le rapport de l’EUISS propose un triptyque « Stratégique, Opérationnel, Tactique ». Voici comment le traduire pour la communication européenne :

  1. Auditez les biais, pas juste les audiences : ne vous contentez pas de segmenter vos publics par âge ou CSP. Travaillez avec des psychologues sociaux pour identifier les biais cognitifs dominants sur vos sujets (biais de confirmation sur le climat ? biais de négativité sur la sécurité ?). Votre stratégie de communication doit anticiper ces réflexes.
  2. L’inoculation plutôt que la réaction : une logique de « défense anticipatoire ». Concrètement : avant une élection ou une grande réforme, lancez des campagnes pédagogiques sur les techniques de manipulation qui vont être utilisées. Montrez les ficelles avant que le spectacle commence. Exemple : « voici comment une image générée par IA va tenter de vous mettre en colère cette semaine. »
  3. Intégrez des experts en sciences comportementales capables de designer des messages « cognitivement sécurisés », qui n’activent pas involontairement des peurs irrationnelles.
  4. Créez des « ralentisseurs » d’information : la manipulation cognitive se nourrit de la vitesse. La réponse de la communication publique doit être de valoriser le « temps long ». Créez des formats qui obligent à la pause, à la réflexion, plutôt que de chasser le buzz avec des formats courts et clivants qui nourrissent la bête que vous combattez.

Dans un monde de « Smoke and Mirrors) » la vérité ne suffit plus à se défendre. La communication européenne contribue à la résilience mentale. C’est une responsabilité éthique lourde, mais c’est la seule voie pour protéger le libre arbitre des Européens face à des guerres qui se jouent désormais dans nos têtes.

De la confiance perdue à la souveraineté narrative : l’Europe face à Trump 2.0

L’avènement de l’administration « Trump 2.0 » n’est pas une crise transatlantique de plus. Le Chaillot Paper 187 de l’Institut d’études de sécurité de l’UE, « Low Trust: Navigating transatlantic relations under Trump 2.0 » (octobre 2025), en prend acte avec une froideur bienvenue : la confiance que l’on croyait acquise est morte. Ce qui doit naître à la place porte un nom encore peu familier dans le débat français : la souveraineté narrative. Soit la capacité, pour l’Europe, d’écrire elle-même le récit de la relation transatlantique au lieu d’habiter celui qu’on écrit pour elle.

Pourquoi le vieux récit est mort

Pendant soixante-dix ans, la communication européenne sur l’Amérique a vécu dans un cadre narratif emprunté : l’amitié atlantique, l’héritage commun, la garantie de sécurité. Ce cadre appartenait à Washington ; l’Europe s’y logeait. L’administration Trump 2.0 l’a détruit, et le rapport documente la méthode : la menace sur le Groenland, les volte-face tarifaires (de menaces à 50 % à un accord à 15 % en quelques semaines), le soutien à l’Ukraine coupé puis partiellement rétabli. L’incertitude n’est pas un accident, c’est une arme. Pour un communicant, la leçon est brutale : toute communication adossée à une promesse de Washington est un château de cartes qu’un message présidentiel peut balayer avant midi.

Continuer à parler le langage de l’amitié dans ce contexte n’est pas de la diplomatie, c’est de la surdité. Mais l’inverse, l’anti-américanisme réactif, reviendrait encore à laisser Washington fixer le sujet. La souveraineté narrative commence là : cesser de répondre, commencer à énoncer.

Ce que l’Europe peut énoncer d’elle-même

D’abord les faits, dans un langage dépouillé d’affect. L’accord commercial asymétrique de l’été 2025, imparfait, a évité la guerre commerciale totale ; le récit juste n’est pas « nous célébrons notre partenariat » mais « nous avons sécurisé 3,4 millions d’emplois américains liés à l’UE et protégé nos industries stratégiques ». L’Europe est le premier marché de destination des exportations américaines : elle peut parler en partenaire de plein exercice, ni protégé ni quémandeur.

Ensuite le tempo. Une administration qui carbure aux cycles d’indignation se nourrit de nos réactions. La discipline du silence est un acte de souveraineté narrative : ne répondre qu’aux actes, jamais aux déclarations ; garder le rythme de ses propres annonces ; produire ses analyses et attributions de manière autonome, en acteur, pas en commentateur.

Enfin les principes, dits explicitement : les compromis tactiques sur le commerce ou la sécurité ne valent pas alignement idéologique. « Nous coopérons pour la prospérité, mais notre modèle de société n’est pas négociable. » Et l’effort principal doit se tourner vers l’intérieur : réaffirmer l’État de droit, la protection sociale, la régulation pour le bien commun. C’est le versant interne du même concept, que j’explorais début février à propos du Bouclier européen de la démocratie : la souveraineté narrative ne se décrète pas depuis un porte-parolat, elle s’enracine dans une société capable de porter son propre récit.

Les limites du concept, dites d’emblée

La souveraineté narrative a ses pièges, et mieux vaut les nommer avant de s’en réclamer. Elle ne se proclame pas : un récit souverain sans actes souverains est un slogan, et les revirements de 2025 ont montré que le réel se venge vite des récits. Elle n’est pas un monopole : si « souveraineté » signifie qu’un seul émetteur institutionnel contrôle le récit européen, on aura remplacé une dépendance par une orthodoxie. Elle est une capacité, pas un contenu : celle de choisir ses mots, son tempo et ses silences, y compris pour se critiquer soi-même.

Le rapport de l’EUISS fournit la doctrine ; l’exécution se joue chaque semaine, à chaque provocation venue de Washington. La question à poser aux porte-parole européens est simple : la prochaine fois, saurons-nous nous taire ?

Diplomatie européenne en 2026 : le basculement sémantique et stratégique vers l’ingénierie de la puissance

« L’Europe ne peut plus être le gardien de l’ordre de l’ancien monde. » Prononcée par Ursula von der Leyen devant les ambassadeurs de l’Union européenne en mars 2026, cette phrase signe un point de rupture. Couplée au constat de la Haute Représentante Kaja Kallas selon lequel « le livre des règles a été jeté par la fenêtre par la Russie », la grand-messe diplomatique européenne acte un décès : celui de la candeur narrative. Face à la guerre cognitive russe, au chaos moyen-oriental et à l’activisme transactionnel de la Chine, Bruxelles affronte des adversaires qui ne jouent pas avec les mêmes armes. Le logiciel rhétorique européen doit subir une mise à jour pour répondre à l’asymétrie des luttes d’influence mondiales.

Pendant des décennies, l’Union européenne a parlé une langue : celle du droit international désormais très contesté, du multilatéralisme, dorénavant naïf et de la morale, devenue leçon. En face, ses concurrents systémiques déploient une rhétorique de la force brute, manient la désinformation. La lecture croisée des discours de l’exécutif européen à la conférence annuelle des ambassadeurs de l’UE en 2026 révèle une purge lexicale. L’Europe cesse de faire la morale pour commencer à parler le langage de la puissance et de ses propres intérêts.

L’enterrement sémantique du multilatéralisme naïf

L’Union européenne a longtemps cru que son modèle de gouvernance interne, fondé sur le compromis, pouvait s’exporter tel quel. La sémantique des discours de 2026 déconstruit cette illusion. La présidente de la Commission pose ouvertement la question de savoir si le système institutionnel de l’Union n’est pas devenu « une entrave à notre crédibilité en tant qu’acteur géopolitique ».

Le glissement est sémantique avant d’être politique. António Costa, le président du Conseil européen traditionnellement garant de la cohésion des États membres, maintient un discours de soutien aux Nations unies, mais subordonne cet attachement à la nécessité d’étendre un réseau bilatéral « d’accords commerciaux » forts de 80 partenaires. L’objectif n’est plus l’universalisme théorique, mais la création de « sphères de prospérité partagée » capables de concurrencer les sphères d’influence adverses.

Kaja Kallas achève cette démonstration en rappelant que la Russie tire aujourd’hui davantage profit de la « guerre cognitive » que du champ de bataille. En qualifiant les exigences russes de « maximalistes » face auxquelles une réponse minimaliste est caduque, elle interdit de fait l’usage du vocabulaire traditionnel de l’apaisement. Le mot « paix » se trouve désormais conditionné à la « redevabilité » juridique et financière. Sans réparation, la paix n’est plus qu’une capitulation.

La sécurité comme filtre et l’économie comme arme

Pour projeter de la puissance sans disposer d’une armée fédérale, l’Union européenne opère un transfert de charge. Dans ce nouveau dictionnaire européen, un mot déclasse tous les autres : la sécurité. Ursula von der Leyen exige que la sécurité devienne « l’état d’esprit par défaut » pour les données, l’industrie, les infrastructures et le commerce.

Ce changement de paradigme linguistique transforme l’économie en arme. Les accords de libre-échange avec l’Inde ou le Mercosur sont rebaptisés par la Commission comme une « question de pouvoir » et des leviers pour rompre la dépendance vis-à-vis d’un fournisseur unique. Kaja Kallas appuie cette refonte en soulignant que « dissuader la guerre est moins cher que de la combattre ». L’élargissement aux Balkans ou à l’Ukraine devient « l’antidote à l’impérialisme russe » et un pur « choix géopolitique ».

Sortir du confort de la zone de droit : l’intérêt assumé comme monnaie d’échange

La dernière mutation sémantique concerne le rapport de l’Europe au « Sud global ». L’Union endosse la rhétorique de la transaction diplomatique. Kaja Kallas exhorte son réseau à sortir de ses zones de confort et à nouer des coalitions avec des partenaires qui ne partagent pas nos valeurs.

La transaction est désormais assumée, verbalisée et revendiquée. La Haute Représentante illustre cette mécanique par un exemple de symétrie tactique : si l’Europe veut que l’Amérique latine soutienne ses préoccupations vitales sur l’Ukraine, elle doit s’investir dans les crises qui préoccupent cette région, comme celle d’Haïti. L’écoute devient une véritable devise diplomatique. Le projet Global Gateway trouve ici son aboutissement narratif. Les infrastructures financées en Afrique (minéraux critiques) ou en Amérique latine sont justifiées par un bénéfice mutuel explicite. L’Europe sécurise ses chaînes d’approvisionnement ; le pays partenaire gagne en souveraineté, en emplois et en compétences.

Recommandations pour l’ingénierie narrative des diplomates

Pour les diplomates européens sur le terrain, l’identification de cette asymétrie impose une révision des stratégies d’influence. La doctrine de la puissance nécessite une ingénierie narrative et une discipline d’exécution :

1. Purger le registre de la leçon de morale et cartographier l’asymétrie

Bannir les appels abstraits aux valeurs universelles pour s’adresser à des audiences extra-européennes. Avant toute prise de parole, identifier les leviers utilisés par nos concurrents. Si la Russie vend de la sécurité paramilitaire et la Chine des routes clés en main, l’argumentaire européen fondé sur l’État de droit sera inaudible. Remplacer le vocabulaire normatif par un récit d’intérêts convergents (transfert de technologie, accès au marché).

2. Appliquer le filtre de la sécurité par défaut

Chaque communication sur une politique publique européenne (numérique, énergie, santé) doit intégrer la dimension sécuritaire dès sa conception. L’indépendance technologique, par exemple, doit être narrée comme un bouclier contre l’ingérence étrangère, et non comme un simple enjeu de compétitivité.

3. Pratiquer la diplomatie de l’asymétrie et du livrable tangible

L’attention publique se fixe sur les résultats, pas sur les processus. Cesser de promouvoir des accords-cadres ou des milliards d’euros d’aide abstraits. Concentrer toute la narration sur l’objet final : le corridor de transport, l’usine, le câble sous-marin. L’influence politique est le passager clandestin de l’infrastructure visible. La puissance ne se décrète pas dans des communiqués de presse, elle se montre.

4. Accepter la transaction narrative

Mettre fin à la communication descendante et applique la méthode de la transaction. Les éléments de langage doivent systématiquement lier un intérêt vital de l’UE à une préoccupation de politique intérieure de votre pays hôte. Toute communication qui ne répond pas à la question locale « qu’avons-nous à y gagner concrètement ? » est vaine.

5. Assumer la conflictualité et s’armer pour le combat numérique

Kaja Kallas identifie l’émergence de 400 millions de jeunes Africains hyper-connectés. Pour capter cette audience, il faut communiquer avec « ferveur et style ». Les ambassadeurs doivent être formés à l’interpellation publique. Face à la guerre de l’information, le silence et la posture de réserve institutionnelle sont des erreurs tactiques. La riposte narrative doit être rapide, incarnée, et descendre dans l’arène pour ne plus laisser le monopole de l’agressivité aux usines à trolls. Il faut, pour reprendre les mots du SEAE, « occuper l’espace ».

L’alignement impératif du verbe et de l’arène

En définitive, la grand-messe diplomatique de 2026 ne s’est pas contentée d’acter la fin d’une époque, elle a jeté les bases d’une mue existentielle pour l’Union européenne. En assumant publiquement ses intérêts, sa soif de sécurité et la nécessité de la transaction géopolitique, l’Europe accepte de voir le monde tel qu’il est, et non tel qu’elle voudrait qu’il soit.

Mais le plus dur reste à accomplir. L’ingénierie narrative ne relève pas de la magie incantatoire : elle exige un alignement parfait entre le récit et l’action. La rhétorique de la puissance ne survivra pas à la moindre dissonance ou au premier recul sur le terrain. Pour que ce basculement sémantique devienne une véritable doctrine géopolitique, l’Union européenne devra soutenir ses nouveaux mots par des actes tangibles et rapides.

Comme l’a résumé Ursula von der Leyen, il s’agit désormais de jeter les bases d’un nouveau destin « sans nostalgie ni regrets pour l’ancien monde, mais en façonnant celui qui est à venir ». Le narratif européen a fini par quitter le confort du monde des idées pour descendre dans l’arène ; à ses institutions et à ses diplomates, aujourd’hui, d’y remporter la bataille.

Changement de paradigme dans la communication européenne : l’avènement de la « Commission-Forteresse »

La lecture du Plan Stratégique 2025-2029 de la Direction Générale de la Communication à la Commission européenne, c’est comme si on lisait un rapport sur le changement climatique. La Commission européenne ne cherche plus seulement à « gérer » des crises ou à « expliquer » des politiques. Elle se restructure pour survivre et s’imposer dans un monde perçu comme hostile, instable et ultra-concurrentiel. Le monde change, la communication bascule aussi. Les termes « prospérité », « compétitivité », « sécurité », « défense », « géopolitique » saturent les messages. La communication n’est plus une fonction support, elle est devenue une fonction vitale de souveraineté.

La fin de l’Europe naïve : vers une communication de puissance

Le Plan Stratégique 2025-2029 dessine une trajectoire claire : l’Union européenne assume enfin sa puissance. Elle ne veut plus seulement être un « marché » ou un « régulateur », elle veut être un acteur géopolitique de premier plan.

La communication comme arme de compétitivité se retrouve dès le premier objectif « A new plan for Europe’s sustainable prosperity and competitiveness » qui place la prospérité économique au cœur du réacteur. La communication n’est plus là pour vendre la « solidarité », mais pour vendre la « puissance industrielle » et la « souveraineté technologique ». Le « Clean Industrial Deal » et le « Competitiveness Compass » ne sont pas des slogans marketing, ce sont des doctrines de survie économique.

La sécurité comme nouveau récit fédérateur, avec l’objectif suivant « A new era for European defence and security » qui marque vraiment une rupture historique. L’UE, projet de paix, intègre la « défense » dans son ADN communicatif. Le narratif bascule du « plus jamais la guerre » à « si vis pacem, para bellum » (si tu veux la paix, prépare la guerre). La communication devra désormais justifier des investissements massifs dans la sécurité et la défense, un terrain jusqu’ici réservé aux États-nations.

La démocratie comme champ de bataille : « Protecting our democracy, upholding our values » ne parle plus de « promotion » de la démocratie, mais de sa « protection ». C’est un aveu de vulnérabilité. La démocratie est attaquée (ingérences, désinformation), et la Commission se pose en rempart. La communication devient une opération de contre-insurrection cognitive : il s’agit de défendre le « vrai » et les « valeurs » contre des ennemis intérieurs et extérieurs.

Le risque de la dissonance cognitive

Cette transformation radicale, si elle est nécessaire, comporte des risques majeurs pour la relation avec les citoyens.

D’abord, la tension entre « simplification » et « protection », la Commission martèle la volonté de « simplifier » (réduire la charge administrative de 25% à 35%) tout en voulant « protéger » davantage. Or, la protection implique souvent de la régulation, du contrôle, de la complexité. Promettre moins de bureaucratie tout en bâtissant une « Europe puissance » est une promesse narrative dangereuse. Si le citoyen ne ressent pas cette simplification dans son quotidien, la crédibilité de l’institution s’effondrera.

Ensuite, justement, le citoyen, acteur ou spectateur, la Commission parle abondamment de « se rapprocher des citoyens » « Working together for Europe, working closer to Europeans » et de « démocratie participative » (Conférence sur l’Avenir de l’Europe, Youth Policy Dialogues). Mais cette volonté d’inclusion se heurte à la réalité d’une Commission qui veut « mener depuis le front » « lead from the front ». Le risque de paternalisme est patant : on consulte le citoyen, mais c’est l’expert (Mario Draghi, la Commission) qui détient la vérité et la solution. Si la participation n’est qu’un vernis sur une politique technocratique de puissance, le rejet sera violent.

Enfin, l’obsession du contrôle, la Commission insiste sur la « performance », les « indicateurs », le « reporting », la « gestion des risques ». Cette culture du contrôle, appliquée à la communication « Strategic communication and countering information manipulation », risque de transformer le dialogue en propagande. À vouloir trop contrôler le narratif pour contrer la désinformation, on risque d’étouffer le débat démocratique légitime.

Pour une communication de « puissance partagée »

Pour réussir ce virage stratégique sans perdre son âme démocratique, la Commission doit adopter une nouvelle doctrine de communication.

Incarner la protection sans infantiliser, ne pas communiquer sur la « protection » comme une mise sous cloche, mais comme une capacitation (empowerment). L’Europe ne doit pas être une « nounou » qui protège, mais un « bouclier » qui permet d’agir. Remplacer le narratif de la « résilience » (subir et tenir) par celui de la « conquête » (innover et gagner). Montrer comment la sécurité commune libère les énergies individuelles.

La preuve par la simplicité, la « simplification » ne doit pas être un vœu pieux, mais une expérience utilisateur. Faire de la suppression une victoire de communication n’est pas le plus aisé. Communiquer autant sur les lois abrogées et les formulaires supprimés que sur les nouvelles initiatives. Créer une communication de la simplification qui soit la preuve elle-même de simplicité, publique et transparente.

De la « participation » à la « co-construction », arrêter les « dialogues » qui ne sont que des séances de questions-réponses. Transformer les « Youth Policy Dialogues » en véritables laboratoires législatifs où les jeunes ne donnent pas juste leur avis, mais co-écrivent des bouts de directives. Accepter que le résultat ne soit pas « parfait » technocratiquement, mais politiquement légitime.

Le Plan Stratégique 2025-2029 est le manifeste d’une Europe adulte, qui a perdu ses illusions sur la « fin de l’histoire » et qui se prépare au combat. C’est une mutation nécessaire. Mais pour qu’elle soit acceptée, l’Europe ne doit pas devenir une forteresse.

La stratégie de communication européenne doit défendre une agora de combat, où la puissance se construit avec les citoyens, et non pour eux.