Élections européennes : vers une défaite de la pensée ?

Véritable semaine d’entrée dans la campagne électorale, les derniers jours sont révélateurs que toutes les digues ont sauté, que tous les repères n’existent plus : l’état de confusionisme est la scène inaugurale. Attachons nos ceintures…

L’échec de la vieille pédagogie morale du pouvoir : des dangers de l’antagonisme entre progressistes contre nationalistes 

Du côté du pouvoir, la rhétorique introduite par le président de la République autour d’une opposition entre progressistes et nationalistes apparaît comme une vaine tentative de cliver, de proposer une posture morale à défaut d’une politique européenne.

En particulier, la campagne de la Secrétaire d’État aux Affaires européenne de moulins à vents contre le populisme à coup de tribunes de presse en viendrait presque à être contre-productive dans la période actuelle de rejet systémique de toute forme d’autorité, à fortiori quand le pouvoir se drape de morale pour décrédibiliser ses adversaires plutôt que de les combattre.

Pour Luuk van Middelaar interrogé par France Culture, cet amalgame semble particulièrement risqué, car jouer les nationalistes contre les centristes :

  • C’est prendre le scrutin uninominal à deux tours de l’élection présidentielle, comme modèle, alors que ça ne marche pas comme ça pour les élections européennes à la proportionnelle et à un seul tour ;
  • C’est prendre le risque de consolider le bloc des « anti » décuplé avec le mouvement des Gilets Jaunes sans être vraiment sûr d’en sortir gagnant à l’avance ;
  • C’est se positionner dans le camp du Bien contre les méchants, dans un contexte de contestation qui refuse la posture morale à défaut de solutions politiques ;
  • C’est confirmer l’allergie dans la société contre le système bruxellois, donc finalement donner des arguments pour se faire battre.

Bien au contraire, la campagne des élections européennes devrait permettre de s’ouvrir à la contradiction car si toutes les critiques sont d’emblée anti-européennes, alors il n’y a pas de débat possible.

Le jeu de la bataille électorale devrait viser, dans un espace public – plus idéal que réel – à parvenir à distinguer entre la structure de l’UE, le cadre, qui formellement ne fait pas l’objet du scrutin et appelle la fermeté quant au respect des règles et des valeurs et les politiques de l’UE, qui selon le degré de compétences exclusives ou partagées, font l’objet de propositions concurrentes entre les offres partisanes.

L’enjeu du scrutin est un moment de vérité, puisque la question de la survie face à l’abime, de l’instinct de survie des Européens à vivre ensemble est posée. Après les décisions prises dans l’urgence et l’improvisation face aux crises, l’opinion publique européenne prend conscience qu’il faut un réveil pour s’organiser en tant qu’Européens pour défendre nos valeurs et nos intérêts parce qu’aujourd’hui l’Europe est un destin.

Le succès de la nouvelle démagogie contre l’Europe : la bonne conscience est dorénavant eurosceptique

En ce début de campagne, il semble qu’une seule idée soit présente dans toutes les têtes : refaire le match de 2005, de la campagne référendaire sur le traité pour une Constitution pour l’Europe :

Pour ceux dans le camp du non, c’est évidemment le moment de renouveler la claque contre le pouvoir, alors qu’il s’agissait déjà d’un autre enjeu et que c’est encore maintenant le cas. Il s’agit d’envoyer des eurodéputés au Parlement européen, non de renvoyer le gouvernement à ses chères études.

Seule nouveauté, l’échelle des manœuvres de manipulation de l’opinion publique à l’occasion du traité d’Aix-la-Chapelle, qui ont franchi un cap que l’on pensait réservées aux États-Unis de Trump. Les fausses informations, déjà légions en matière européenne, sont dorénavant des « faits alternatifs » ; dans une relative indifférence, ou pire incapacité à faire la part des choses faute de repères.

Pour ceux qui étaient les tenants du oui, c’est d’une certaine manière encore pire, puisque pour certains, les élections européennes du printemps prochain semblent être l’occasion de faire amende honorable, de corriger leur faute d’avoir eu tort contre le peuple. Pour dire les choses simplement : la bonne conscience est dorénavant eurosceptique.

Ainis, l’éditorialiste politique de France Inter Thomas Legrand affirme doctement que « le résultat [des Européennes] n’aura quasiment aucune incidence directe sur nos vies quotidiennes », un aveu sans doute très largement partagé, révélant à la fois d’une profonde méconnaissance de l’Union européenne mais surtout d’un désintérêt lié à une certaine provincialisation de la politique en France par rapport au continent européen et aux enjeux internationaux.

En bref, tandis que le gouvernement se drape dans une morale anti-populiste à défaut de politique, tous les opposants au gouvernement – dans les médias ou les partis – font de la politique sans vergogne, sur le dos de la réalité européenne.

Rétrospective 2018 : les tops de l’année

Quel est le palmarès du top 10 des articles les plus lus au fil de l’année 2018 ?

N°10 : Consultations citoyennes européennes : quelle communication pour libérer la parole sur l’Europe ?

Thématique largement discutée au cours de l’année écoulée, les consultations citoyennes européennes entrent parmi les articles plus consultés avec cette question : comment parvenir à libérer la parole sur l’Europe largement mise sous le boisseau depuis l’échec du projet de Constitution pour l’Europe ?

Incarnation : une représentation incarnée des enjeux de l’Europe via des ambassadeurs européens car pour libérer la parole des Européens, il faut pouvoir porter les arguments et les visions de l’Europe, faire la pédagogie des projets. En somme, il faut créer un désir d’avenir qui soit porté dans la société et les médias.

Labellisation : une discussion organisée via des événements labélisés car pour libérer la parole de la majorité silencieuse, il s’agit d’assurer une présence sur le terrain aussi large que possible pour faire en sorte que se rencontrent les sachants et les non-sachants.

Démultiplication : une réappropriation massive via une plateforme numérique et les réseaux sociaux – le relais et l’amplification en ligne doit permettre d’assurer une démultiplication au service de la diffusion et de la réappropriation massive du très grand public.

Au total, les défis pour libérer la parole et canaliser ses formes d’expression sont nombreux. Les fondamentaux d’une communication reposent sur une réelle incarnation, des événements populaires et une réapparition massive de la part des citoyens.

 

N°9 : Analyse sémantique des discours d’Emmanuel Macron, l’Européen

Quoique beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, les discours sur l’Europe du président de la République entre Athènes, La Sorbonne, Strasbourg et Aix-la-Chapelle ont fait l’objet d’une analyse sémantique poussée :

Présenté par France Culture comme le « discours lyrique à la résonance démocratique », l’analyse sémantique du discours à la Pnyx, Athènes le jeudi 7 septembre 2017 montre que le thème de la « souveraineté » est abondamment abordé.

Présenté par France Culture comme le « discours aux promesses substantielles », l’analyse sémantique du discours à la Sorbonne, Paris le mardi 26 septembre 2017 place l’ambition d’une politique européenne au cœur d’un propos ancré dans une dimension plus immédiate dans le présent avec des sujets plus concrets.

Présenté par France Culture comme le « discours aux propositions visionnaires », l’analyse sémantique du discours au Parlement européen, à Strasbourg, le mardi 17 avril 2018 le positionne comme la synthèse entre souveraineté et démocratie européennes dans une dialectique entre grands principes et réalités.

Présenté par France Culture comme le « discours de la concrétisation » puisque prononcé à l’occasion de la remise du Prix Charlemagne, l’analyse sémantique du discours à Aix-la-Chapelle, le jeudi 10 mai 2018 distingue clairement le choix du franco-allemand.

Au total, l’enchaînement des discours présidentiels sur l’Europe, sous l’angle de l’analyse sémantique, montre un cheminement intellectuel d’une vision très conceptuelle autour de la souveraineté européenne d’une Europe idéelle sinon idéale à un discours plus équilibré entre le souhaitable et le possible, rationnel, raisonné, sinon raisonnable sur l’Europe. Une image pour illustrer ce cheminement : l’entrée progressive d’une fusée dans l’atmosphère.

 

N°8 : EuroPCom 2018 : la communication européenne en vue des élections européennes 

Au cœur de l’été, la présentation du programme de la 9ème édition d’EuroPCom : « Faire campagne pour l’Europe » afin que les élections européennes représentent un moment de vérité envisageant toutes les facettes stratégiques et opérationnelles de la communication européenne pour faire campagne pour l’Europe.

 

N°7 : Pourquoi la communication institutionnelle européenne est en train de s’éteindre ?

L’analyse stratégique d’une communication institutionnelle des institutions européennes, celle qui s’intéresse aux valeurs et au projet global, en voie de disparaître se hisse parmi les articles les plus lus. Tant mieux, car le sujet sera encore au cœur de l’année qui vient, parce que :

La communication « corporate » de la Commission européenne est phagocytée par les politiques : la chute de la maison Juncker devra être l’occasion de réinterroger les choix initiaux et les dérives constatées pour corriger une communication devenue trop verrouillée et top-down, car seule une communication véritablement construite avec et pour les publics parviendra à convaincre.

La communication institutionnelle du Parlement européen est aspirée par les élections : le Bureau politique a engagé l’institution sur la voie d’une communication plus partisane et pro-intégrationniste à l’occasion des prochaines élections européennes alors que la communication institutionnelle du Parlement européen serait indispensable pour parvenir à la fois à simplifier certains messages qui sont trop complexifiés, sur les actions et bienfaits de l’UE tout en parvenant à complexifier certains messages qui sont très simplifiés, en particulier sur les acteurs qui bloquent ou facilitent les dossiers européens.

Au total, il semble que les institutions européennes semblent faire le deuil de leur communication institutionnelle, sans doute convaincue à force d’avoir entendu qu’aucune institution n’était bonne pour parler au grand public. Mais, il est somme toute paradoxal de se laisser convaincre de guerre lasse par une idée reçue qui tourne en boucle. La communication institutionnelle européenne, la vraie, non dépossédée par la politique, mérite mieux ; et vite.

 

N°6 : Comment développer la participation citoyenne avec l’Union européenne ?

En amont du lancement des Consultations citoyennes européennes, ce billet s’interroge sur comment intégrer la participation citoyenne tout au long du cycle d’élaboration des politiques publiques en dépassant le seul « moment de la consultation » ?

Faire mieux et plus : la participation comme projet de transformation parce qu’améliorer la participation aux décisions de l’UE ne consiste pas à seulement à ouvrir de nouveaux canaux, ne repose pas uniquement sur une sorte de « réseau des réseaux » piloté depuis Bruxelles, ne se limite pas à une sorte de promotion pour faire connaître les opportunités.

Avant le commencement et après la fin : la participation comme stratégie de gouvernance parce qu’encourager la participation des citoyens à la formulation de stratégies, de priorités et de politiques publiques se pense et s’organise.

Faire des progrès dans la participation citoyenne implique de développer des cultures organisationnelles d’engagement et d’ouverture, de construire des réseaux qui créent des voies plus larges pour les citoyens, et de mettre en place des structures politiques et des processus qui impliquent l’engagement du public avant le début et après la fin du moment de la consultation.

 

N°5 : Consultations citoyennes européennes : comment se fabrique une opinion publique européenne ?

Alors que les consultations citoyennes européennes sont juste annoncées, l’enjeu de la fabrique d’une opinion publique européenne pour comprendre comment fonctionne le recours aux citoyens pour forger une opinion publique est un papier d’analyse traçant quelques perspectives :

  • L’opinion publique européenne occupe une dimension centrale dans le processus d’intégration et de légitimation européenne depuis les origines
  • Les instruments choisis dans la fabrique de l’opinion publique européenne contribuent imparfaitement à la capacité de gouvernement de l’UE
  • L’expérience du Dialogue National pour l’Europe : malgré sa qualité, n’a pas réussi à mobiliser suffisamment les citoyens

Au total, la fabrique une opinion publique européenne, sans toutefois parvenir à mobiliser massivement les citoyens achoppe surtout lorsqu’il s’agit de restituer et d’exploiter les résultats. Tant que les priorités de l’UE en termes de politiques publiques ne seront pas liées à l’évolution de préférences des citoyens, qu’il n’y aura ni réactivité démocratique (accountability) ni effets retours (policy-feedbacks), le statut de relation entre opinion publique et politiques publiques européennes restera « compliqué ».

 

N°4 : Initiatives citoyennes européennes : bilan chiffré des résultats et de la visibilité médiatique

Le bilan consolidé des résultats et de la visibilité médiatique des initiatives citoyennes européennes réalisé par le think tank Bertelmann Stiftung donne des indications précieuses, notamment :

  • Bilan chiffré des initiatives citoyennes européennes : huit millions de signataires, zéro impact législatif
  • Visibilité médiatique des initiatives citoyennes européennes : 500 mentions, 500 fois moins que la Commission européenne

 

N°3 : Budget de la DG COMM en 2018 : quel est le programme de travail pour la communication ?

La traditionnelle présentation du budget annuel de la DG Communication de la Commission européenne intéresse quoique la principale observation soit un budget de continuité plutôt que de rupture, avec une baisse des dépenses web (une rupture inédite) et une hausse de la communication décentralisée (une continuité historique).

 

N°2 : Quelles sont les idées des jeunes pour l’avenir de l’Europe ?

Le débrief de la consultation « New Narrative for Europe » pour débattre de l’avenir de l’Europe auprès des jeunes et recueillir leurs idées et priorités pour l’UE a particulièrement intéressé, sans doute en raison de la présentation synthétique :

  • D’une communication d’engagement autour d’une multitude d’activités par le biais de dispositifs créatifs
  • D’un livrable de 12 recommandations d’actions pour l’Europe
  • D’un sondage Eurobaromètre pour tester et confirmer les idées des jeunes Européens

Principal enseignement : seules la créativité et la diversité des actions de communication permettent de générer de l’engagement et seules des recommandations à la fois concrètes et représentatives peuvent parvenir à vraiment contribuer à la transformation du futur de l’Europe.

 

N°1 : Quels sont les enjeux des prochaines élections européennes ?

Publié un an avant le scrutin, l’article introduit trois enjeux :

1/ « La pédagogie de la douleur » : l’enjeu de l’« europocalypse » ou la question de la survie de la construction européenne et la crainte d’un big bang politique européen.

2/ « To be Spitzenkandidaten, or not to be » : l’enjeu du leadership entre maintien de la procédure des Spitzenkandidaten et respect à la lettre du traité de Lisbonne.

3/ Le respect des principes : l’enjeu de la confiance – une question de respect des principes comme la vie privée sur les réseaux sociaux et la traditionnelle neutralité non partisane de la communication institutionnelle.

En somme, la campagne des prochaines élections européennes s’annonce donc comme inédite tant par son importance pour l’avenir du projet européen que par ses modalités en termes de communication.

 

Très bonnes fêtes de fin d’année !

Élections européennes : la campagne de communication du gouvernement français sous le feu des critiques

Après l’amer constat que la communication institutionnelle européenne est en train de s’éteindre tant du côté du Parlement que de la Commission, le gouvernement français est en train de faire la démonstration que la communication sur l’Europe en France est également menacée. De quoi exactement ?

Une vulgarisation trop amateuriste

Dans le cadre de la campagne traditionnelle d’incitation à participer aux prochaines élections européennes, le gouvernement français s’est illustré par une communication beaucoup trop vulgarisatrice.

La semaine dernière, plusieurs infographies, produites par le Service d’Information du Gouvernement (SIG) ont circulé sur les réseaux sociaux avec des erreurs sensibles, signalée par Sandrine Roginsky, une chercheuse de l’université de Louvain, déjà mentionnée sur Lacomeuropéenne.

Plusieurs médias reviennent sur les deux erreurs, en particulier Le Journal du Dimanche titrant « quand le gouvernement se trompe en voulant faire de la pédagogie » :

  • Erreur n°1 : la 1e condition pour participer au vote serait d’être citoyen français, alors que les citoyens européens vivant en France peuvent s’inscrire sur les listes électorales et voter – c’est un comble compte tenu du scrutin ;
  • Erreur n°2 : la 1e qualité attribuée aux députés européens serait de « représenter la France au Parlement européen », ce qui est aussi inexacte que de dire qu’un député serait là pour représenter sa circonscription. Les députés français représentent le peuple français tout comme les députés européens représentent les peuples des États-membres de l’UE.

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Il ne s’agit pas de simple approximations ou simplifications, mais de véritables erreurs, voire de fautes graves s’agissant de l’oubli d’une partie du corps électoral qui en disent long sur la méconnaissance et les préjugés sur l’Europe dans les sphères gouvernementales.

Une promotion trop simplificatrice

Si ce n’était pas déjà assez, le gouvernement français persiste et signe sa communication maladroite avec une vidéo de promotion du scrutin européen qui dépasse largement tous les cadres de la communication institutionnelle neutre et pédagogique d’incitation au vote.

En l’occurrence, le choix des mots et des illustrations est problématique tant la simplification est biaisée, voire instrumentalisée au service d’arguments plus électoraux qu’institutionnels :

  • Simplisme des mots : « Immigration : maîtriser ou subir » … « Climat : agir ou ignorer » … « Emploi : partenaires ou concurrents » … « Europe : union ou division » ;
  • Polémique des illustrations : Salvini et Orban illustre la séquence vidéo pour illustrer certains éléments critiqués.

La mise en récit des enjeux européens et la mise en scène (bande son, choix des séquences…) place la vidéo gouvernementale plus proche du clip partisan et polémique que dans la catégorie attendue d’une campagne de sensibilisation et de mobilisation de tous les citoyens – un quasi dévoiement tant des intentions que des moyens.

Au total, la communication gouvernementale sur l’Europe autour des élections européennes pose clairement la question de son opportunité tant l’amateurisme des messages pédagogiques et le simplisme polémique des arguments risque d’annihiler toute éventualité d’atteindre ce qui aurait dû rester ses objectifs : informer honnêtement les citoyens et lutter contre l’abstentionnisme.

Impact des biais médiatiques sur les élections européennes 2019 : vers une campagne eurosceptique paneuropéenne ?

Dans « Rethinking First- and Second-Order Elections : Media Negativity and Polity Contestation during the 2014 European Parliament Elections in Germany and the UK », Charlotte Galpin et Hans-Jörg Trenz repensent les élections européennes, non plus à partir de la distinction traditionnelle entre élections de 1er ou de 2nd ordre mais en saisissant la dynamique des biais médiatiques tant le préjugé de négativité dans la sélection et le cadrage des informations européennes et que le parti pris privilégiant la contestation de la forme de l’UE (polity) sur les débats autour de ses politiques (policy). Quelles sont les conséquences de ces biais médiatiques sur les élections européennes ?

Quatre trajectoires de campagnes électorales européennes

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Jusqu’à présent, le cas le plus courant correspond aux « second-order politics campaigns » :

  • La contestation de l’UE est faible, fondée sur l’ancien consensus permissif, et les candidats se concentrent sur des questions nationales.
  • En conséquence, les acteurs sont principalement nationaux et l’importance des partis eurosceptiques n’est pas plus grande que leur part de voix.
  • Les sujets de l’UE, si couverts, sont essentiellement orientés de manière neutre.

Le Royaume-Uni, l’idéal-type d’une « second-order polity campaign » :

  • La mobilisation des opposants et des partisans de l’UE se passe au niveau national.
  • Les débats sur l’UE se déroulent sous la forme d’une contestation identitaire autour d’un clivage anti-européen plutôt que gauche-droite.
  • Les moteurs de la contestation politique sont principalement les acteurs eurosceptiques nationaux.
  • La campagne reste de «second ordre» car les acteurs européens sont marginaux et les politiques de l’UE ne sont pas en jeu. Mais l’ancien « consensus permissif » laisse place à une UE plus saillante et une tonalité essentiellement négative.
  • La campagne glisse d’un débat sur les choix de politiques publiques vers un nouveau consensus eurosceptique des partis traditionnels, sauf les démocrates libéraux et des médias, surtout tabloïd.
  • Non seulement, les médias ne couvrent pas les différentes facettes de la campagne électorale au niveau européen, mais amplifient et soutiennent ouvertement les positions eurosceptiques.

L’Allemagne, l’idéal-type d’une « first-order polity campaign » :

  • Les candidats s’engagent dans une contestation politique européenne (campagne politique de premier ordre) remettant en question la légitimité de l’UE.
  • Les acteurs nationaux sont en mesure de répondre aux campagnes eurosceptiques, en évaluant globalement l’intégration européenne.
  • Les schémas de contestation partisane de second ordre continuent de prévaloir, mais le débat est ouvert aux campagnes partisanes des Spitzenkandidaten et aux débats dans d’autres États membres.
  • Les journalistes allemands accordent une attention relativement faible aux acteurs eurosceptiques nationaux (l’AfD) et ont plutôt fait ressortir les eurosceptiques étrangers comme Nigel Farage et Marine Le Pen. La réponse à la prépondérance de l’euroscepticisme est un parti pris politique des médias allemands en matière de positivité des élites.

La campagne idéale « first-order politics campaign » autour des Spitzenkandidaten :

  • Les journaux écriraient abondamment sur les politiques de l’UE. Les acteurs européens et nationaux s’engageraient dans une contestation partisane et discuteraient des choix politiques d’un point de vue européen.
  • La visibilité des acteurs eurosceptiques correspondrait à leur part réelle de vote lors des élections. La contestation politique de l’UE serait une contestation faible mais partisane dans l’ensemble du spectre.
  • Si un préjugé de négativité se manifeste, il serait plutôt spécifique dans le contexte des débats politiques ou de la politique et ne diffuserait pas contre le système politique en tant que tel.
  • Ce serait le type de campagne envisagé par la stratégie Spitzenkandidaten et ses moteurs seraient principalement des partis grand public pro-européens.

Au total, l’attention accrue accordée par les médias aux débats politiques européens transforme les schémas traditionnels de campagne de second ordre, caractérisés par des niveaux de conflit généralement faibles au sujet des choix politiques de l’UE.

Vers une spirale de l’euroscepticisme orchestrée par les médias ?

Plus l’UE est mise en évidence et ciblée en tant qu’objet de débats politiques spécifiques (c’est-à-dire dans l’évaluation des politiques, d’acteurs et d’institutions particuliers), plus les journalistes évaluent négativement. Les médias d’information traduisent donc systématiquement les campagnes de légitimation de l’UE en opinions eurosceptiques. En d’autres termes, une « spirale de l’euroscepticisme » des médias amplifie la négativité de l’UE, attirant efficacement les discours et les acteurs eurosceptiques. Les médias facilitent la diffusion transnationale de l’euroscepticisme et établissent un agenda d’un nouveau type de contestation politique qui remet fondamentalement en cause le caractère de la campagne électorale européenne.

À la lumière des paysages médiatiques fragmentés en Europe, les contextes de réception diffèrent largement. Pour des raisons évidentes, cela représente un défi pour les Spitzenkandiaten. Si différentes « Europes » sont demandées, les Spitzenkandidaten auront du mal à répondre aux demandes exprimées dans des arènes nationales de contestation fragmentées.

Ainsi, filtrées par les médias d’information, les campagnes européennes donnent aux acteurs un pouvoir inégal : les acteurs qui encadrent l’UE de manière négative sont récompensés par l’attention des médias. Cela ne signifie pas que les positions de ces candidats sont également légitimées par les médias. Cependant, les eurosceptiques sont les organisateurs les plus talentueux de l’agenda médiatique et peuvent donc influer sur le cours du débat de manière importante en discutant des limites du transfert de souveraineté et des questions d’adhésion plutôt que des politiques de l’UE.

En fin de compte, les biais médiatiques dans la couverture des campagnes électorales européennes font que les électeurs qui reçoivent des informations sur l’UE principalement par le biais des médias déterminent de manière décisive si les conflits médiatisés restent dans la contestation électorale des candidats et les choix de politiques publiques ou s’ils contestent ou sapent la légitimité de l’UE en tant que telle. 

Au total, il est à craindre que les partis pris médiatiques qui prévalent lors des campagnes électorales européennes renforce le succès relatif des partis eurosceptiques.

Élections européennes et médias : comment les journalistes parlent d’Europe ?

Alors que la prochaine campagne électorale est dans toutes les têtes, notamment dans les rédactions, le défi de parler d’Europe dans ses 3 dimensions – le passé : l’héritage historique, l’espace géographique et la réalité culturelle ; le présent : la machinerie bruxelloise des institutions et des normes et le futur : projet politique voir de civilisation – n’est pas encore sur toutes les lèvres… Alors, à quoi faut-il s’attendre, selon quelques journalistes ?

Consensus intellectuel pour poser l’enjeu des élections européennes

A l’écoute de la Fabrique médiatique sur France Culture consacrée à notre sujet : « Les médias face aux élections européennes », l’un des défis majeurs plutôt consensuel, selon les journalistes, est de parvenir à faire en sorte de poser l’enjeu du scrutin autour de la mise en danger, de l’arrêt ou de la continuité du projet de l’Union européenne… « To be or not to be » pour reprendre les propos récents du Premier ministre. Sur ce point, le consensus semble important – quelques soient les arrière-pensées – pour dramatiser les élections européennes.

Accord déontologique pour discuter de fond, projets contre projets

A rebours d’un journalisme politique se contentant de faire la narration d’une course de chevaux entre les candidats : un récit de personnalités, de caractères, d’alliance ou de trahison, un accord se dessine pour placer le débat à hauteur de l’enjeu : projets contre projets : qu’il s’agisse de revenir à l’UE et ses politiques sans cacher les erreurs et les échecs ; des projets d’une Europe qui protège davantage, ce que veulent largement les peuples ou des valeurs communes qui dessinent des projets européens.

Difficultés professionnelles pour se positionner face à l’Europe

Comment échapper aux « routines » ?

Se contenter d’une mission d’information (raconter de manière objective les faits et distribuer équitablement la parole) ne permet pas d’éclairer pleinement les citoyens. En revanche, déconstruire les discours politiques de manière factuelle sans sombrer dans le jargon techno de l’UE peut redonner la liberté de choix et d’un vote éclairé aux électeurs.

Comment échapper aux « pièges » ?

Assumer son rôle d’éditorialiste selon Brice Couturier, doit viser à donner les clés de compréhension et d’action aux électeurs d’un système politique européen complexe sans sombrer dans le « parti des médias » dénoncés aux yeux d’électeurs qui finissent par voter contre les journalistes.

Conseils pratiques pour parler d’Europe

Éviter toute une série de chausse-trappes pour véritablement éclairer les citoyens, selon Sébastien Maillard, le directeur de l’Institut Jacques-Delors et ancien correspondant de La Croix à Bruxelles, interrogé dans l’émission Matière à penser consacrée à « Comment parler d’Europe en France ? »  :

Articuler la critique aux projets et les débats autour des institutions : la couverture médiatique de la campagne électorale doit permettre de distinguer entre les discussions autour du contrat de mariage (les traités) qui ne sont pas l’objet du scrutin et les options politiques pour des projets qui permettent aux citoyens de se réapproprier la construction européenne ;

Redécouvrir une vision collective de l’Europe au-delà des discours individuels et catégoriels permettant à la fois de discuter de la pertinence de l’échelle européenne selon les politiques publiques, de la force de normes communes sous la vigilance face aux transgressions liées aux valeurs et de répondre aux interrogations relatives à l’identité européenne.

Au total, pour les journalistes, la prochaine campagne électorale européenne doit permettre de mettre les cartes sur la table. Une seule question en définitive : les élections européennes de 2019 seront-elles les premières élections vraiment européennes ?