Comment la communication européenne pourrait saisir les nouvelles opportunités de la démocratie numérique ?

Les espaces en ligne sont très bons pour rassembler et partager des signes, mais moins bons pour hiérarchiser et délibérer sur leur sens. Ce constat aussi évident que dramatique devrait représenter un boulevard pour la communication européenne qui résoudrait d’une pierre deux coups : accessibilité au plus grand nombre, et surtout lisibilité du plus grand nombre.

Comment la communication européenne pourrait essayer de canaliser les outils numériques dans les processus européens de prise de décision pour regagner la confiance des citoyens dans les institutions politiques européennes plutôt que de les rendre encore plus désenchantés par des processus politiques éloignés, sans pertinence, démodés ou dominés par des intérêts particuliers ?

Dans « E-democracy in the EU: the opportunities for digital politics to re-engage voters and the risks of disappointment », Jamie Bartlett et Heather Grabbe formulent de nombreuses propositions, dont en voici une partie…

Rendre la délibération européenne plus interactive pour réengager les citoyens dans le projet européen

Souvent accusée d’être moins directement liée aux préoccupations des électeurs, l’Union européenne – tant menacée – pourrait, si elle s’en donnait les moyens, non pas seulement mettre en ligne ses activités et rendre accessibles ses données au public (open-data) mais surtout adopter de nouvelles méthodes pour impliquer les électeurs dans ses délibérations.

Placer au cœur des processus de décision de l’UE les Européens est le seul moyen de regagner la confiance perdue et de répondre à leurs attentes aujourd’hui de ne plus recevoir des informations d’en haut mais d’être impliqués dans sa création et d’être en mesure de participer directement aux débats :

  • utiliser des plateformes en ligne pour faciliter le dialogue sur les propositions législatives et leurs implications, y compris leurs délibérations ;
  • améliorer la présentation des points de vue divers, de sorte que les citoyens puissent voir les arbitrages impliqués dans les décisions et les synergies ;
  • faciliter au public les formes de sa participation : commenter, discuter, proposer… pas seulement comme un flux top-down des députés aux citoyens, mais aussi horizontalement entre les citoyens ;
  • partager des réponses rapides et détaillées aux questions des citoyens afin de les maintenir engagés.

Rendre les données européennes plus compréhensibles pour améliorer responsabilité et transparence de l’UE et des citoyens

Souvent incompréhensible pour le commun des mortels ou inaccessible faute d’interface de consultation adaptée, la donnée européenne, tant issue des Européens que des institutions européennes pourrait être beaucoup mieux exploitée.

Comment ?

Pourquoi ne pas utiliser le numérique, le big data et la veille en ligne pour identifier les questions importantes pour les citoyens, via des mots clés porteurs, mais négligées dans les processus politiques.

Pourquoi ne pas utiliser le numérique pour permettre aux gens ordinaires de faire pression sur un pied d’égalité avec les lobbyistes influents, parce que les plus vocaux ou les mieux rémunérés. La technologie blockchain permettrait de simplement vérifier les signatures numériques uniques des Européens souhaitant signer des pétitions ou des initiatives citoyennes.

Pourquoi ne pas développer une interface attrayante et accessible pour afficher les informations annuelles sur le budget de l’UE afin de permettre aux citoyens un examen approfondi des dépenses et de l’exécution des politiques européennes.

Au total, sans sombre dans le mythe de la reconnexion des Européens au projet européen par un branchement avec les nouvelles technologies, celles-ci créent néanmoins de nouvelles possibilités de rendre la politique et la gouvernance de l’UE plus démocratiques, transparentes, responsables, inclusives et accessibles.

Certes, les technologies ne sont pas des solutions simples et prêtes à l’emploi pour l’Europe et l’UE n’est encore moins une entreprise de technologie, mais sans réforme significative, les institutions et les processus européens continueront à dériver de la vie et des attentes des gens, les privant encore plus de la participation du public et les rendant encore moins démocratiques.

Quel budget de la Commission européenne pour la communication en 2017 ?

Le programme de travail de la DG Communication de la Commission européenne pour 2017 fixe les actions prévues pour l’année, un programme très largement de continuité…

Hausse de 3% du budget consacré à la communication de l’UE

Avec une enveloppe globale fixée à 81 millions d’euro, le budget pour la communication en 2017 est, si l’on peut dire, dans les « critères de Maastricht » avec une hausse limitée à 3%, soit 2,5 millions d’euros supplémentaires.

La ligne directrice est clairement donnée, dans le dernier discours sur l’Etat de l’Union de Jean-Claude Juncker : « 2017 sera l’année d’une Europe qui protège, défend et préserve le mode de vie européen et qui fait autorité ».

Un élément à noter dans le rappel des priorités, des publics et des messages, la DG COMM met sur un même niveau la communication à destination des citoyens européens et des parlements nationaux, qui n’ont pas toujours l’objet d’une telle attention.

Communication digitale et décentralisée : les priorités de la communication de l’UE

Dans le détail, avec 23 millions d’euros consacrés aux outils d’information et de communication en ligne, le digital demeure encore cette année le premier poste d’investissement, en poursuivant la rationalisation de la présence web et sa conversion au mobile ainsi que les activités dorénavant traditionnelles sur les médias sociaux à l’échelle centrale et locale.

Second poste d’investissement, les actions de communication des Représentations de la Commission européenne dans les Etats-membres, qui se voient attribuer la plus grande part de cette hausse en passant de 13,2M€ à 14,8M€ ; afin de mettre en œuvre un large éventail d’activités et d’outils de communication : médias sociaux, débats et conférences pour les leaders d’opinion et multiplicateurs et dialogues citoyens pour le grand public.

Autres projets structurels de la communication de l’UE

Premier contact, sans conteste avec les Européens, « Europe Direct », que ce soit les quelques 500 centres d’information sur l’Europe ou le centre d’appels et de réponses aux questions des Européens demeurent inchangés.

De même, les actions de fond comme l’information aux médias, les studios de radio-TV et équipement audiovisuels, les études Eurobaromètres, les visites du public à la Commission et les publications écrites seront poursuivies.

Au total, le budget de la communication de l’UE pour 2017 n’offre quasiment aucune nouveauté et ne traduit pas la prise de conscience de l’importance de la fracture entre l’Union européenne et les citoyens.

La Suisse, une source d’inspiration pour l’espace public européen ?

Dans l’analyse « L’espace public suisse : une incitation à faire évoluer notre conception de la démocratie européenne », Eric Dacheux invite à prendre l’exemple suisse pour repenser la question de la construction démocratique de l’Union européenne…

Penser l’espace public européen et l’espace public suisse

Dans la vision de Jürgen Habermas, plusieurs conditions visent à définir l’espace public européen :

  • Une constitution européenne votée par référendum pour favoriser le « patriotisme constitutionnel » ;
  • La création d’une culture politique commune faisant le pont entre ethnos et demos ;
  • Un système de partis politiques transfrontières animant un débat politique européen ;
  • Une société civile européenne (émergente mais très sectorisée et limitée aux têtes de réseaux).

L’observation de l’espace public suisse fait ressortir plusieurs caractéristiques distinctives :

  • Un sentiment national fort malgré la coexistence de quatre cultures différentes ;
  • Un plurilinguisme apaisé, quoique les trois langues principales du pays sont rarement maîtrisées ;
  • La faiblesse d’un espace médiatique commun : des médias communautaires nombreux tandis que les médias fédéraux sont quasi-inexistants (pas de presse écrite nationale commune et peu de médias en ligne transrégionaux) ;
  • L’ancrage de la citoyenneté politique dans des débats publics locaux portant sur des sujets, des objets concrets et sur des décisions réelles.

Au fil d’un long processus historique de construction de la Suisse, un lien symbolique inconscient autour d’évidences culturelles et de valeurs communes (fédéralisme, démocratie directe, consensus) et une culture politique commune qui relient les différentes communautés linguistiques ont tissé une fierté d’avoir bâtie une nation en autonomie. Fierté que ne peuvent partager les citoyens de l’UE.

Repenser la question de la construction démocratique de l’Union européenne à partir de l’exemple suisse

 

D’abord, l’exemple suisse invite à mieux comprendre l’espace public européen :

D’une part, relativiser la place des médias dans l’espace public. Il n’y a pas de lien génétique entre média et espace public. En Suisse, peu de médias communs et pourtant un attachement à une entité politique qui regroupe plusieurs communautés culturelles. Ce qui importe : les conversations ordinaires des citoyens ordinaires. Le débat ordinaire entre citoyens est le cœur de l’espace public. Les médias et les réseaux sociaux ont un rôle important, celui de fournir de la matière à converser.

D’autre part, l’espace public n’est pas uniquement un espace de médiation. C’est aussi un espace d’engagement. Etre citoyen c’est aussi mettre en jeu son intégrité physique (cf. service militaire) dans des lieux publics.

 

Ensuite, l’espace public suisse invite à augmenter le nombre des conditions politiques nécessaires à l’avènement d’une démocratie à l’échelle de l’UE :

Plurilinguisme apaisé, certes… mais le débat public passe par un minimum de compréhension réciproque, possible avec 3 communautés linguistiques, beaucoup moins quand on a plus de 20 ;

Importance de la monnaie dans la construction d’une identité politique pluriculturelle. Or, si le Franc suisse est le symbole de l’Unité nationale helvétique, l’Euro est un symbole, disons, moins consensuel ;

Nécessaire ancrage dans un espace territorial clairement circonscrit, notamment l’engagement à défendre ce territoire. Or, l’UE refuse toute limite potentielle de l’UE, ce qui ne peut que réduire le sentiment d’appartenance.

 

Enfin, le cas suisse invite à élargir le cadre conceptuel permettant de penser la démocratie délibérative, entre raison intersubjective et constructions symboliques :

Si les médias jouent un rôle clef dans la construction des communautés imaginées contemporaines, il ne faut pas sous-estimer la persistance et la puissance de constructions symboliques non médiatiques comme les mythes qui se transmettent par l’école, les contes, l’art, etc.

Autrement dit, il convient de penser ensemble la manière dont se fabriquent les mythes et les utopies qui sont aussi des manières de donner un sens politique au monde dans lequel nous vivons, d’instaurer une culture politique commune sans laquelle ne peut se développer une démocratie délibérative.

 

Au total, l’espace public européen – en particulier ses spécificités et ses difficultés – s’éclaire et les éléments souvent pris comme sine qua none : médias de masse, plurilinguisme ou communication intersubjective doivent être reconsidérés au regard de l’espace de l’espace public suisse.

Comment refonder le récit de l’Europe ?

Une « Master Class », mardi 25 octobre, s’est intéressée – en présence notamment d’Anthony Lockett, chargé de communication à la Commission et Loïc Nicolas, docteur en langues et lettres, spécialiste de la rhétorique politique et institutionnelle – aux enjeux de la communication publique de l’Union européenne. Sur quel récit l’Europe doit-elle se baser pour communiquer ?

La rhétorique de l’UE a besoin de plus d’éloquence et de proximité

Selon Loïc Nicolas, il faut que l’UE prenne place dans l’imaginaire collectif des États-membres et de leurs citoyens alors qu’il constate la quasi absence des questions européennes dans les médias nationaux des États-membres. L’UE ne peut pas continuer à faire du « top-down », elle se doit de replacer sa politique au niveau local pour lui donner plus de proximité.

Deuxième impératif, il faut persuader, c’est-à-dire admettre le caractère discutable et réfutable du discours. Il ne suffit pas d’expliquer l’Union européenne pour susciter l’envie d’y adhérer : un fait ne parle pas s’il n’est pas mis en écrit. La formation et l’information ne suffisent pas, il s’agit de convaincre avec plus d’argumentations.

La communication de l’UE doit combiner information, émotion, implication et mobilisation

Pour Anthony Lockett, il faudrait davantage d’information, d’émotion, d’implication et de mobilisation :

  • Information : en Europe, le Royaume-Uni est l’Etat-membre le moins informé (9%) sur les investissements de l’UE – on peut constater aujourd’hui les dégâts d’un déficit d’information sur la durée ;
  • Emotion : informer avec émotion revient aux représentants des Institutions plutôt qu’aux institutions elles-mêmes – on peut mesurer le chemin à parcourir compte-tenu des scandales qui touchent tour à tour les membres de la Commission : Barroso, Oettinger, Kroes…
  • Implication : investir dans les technologies ne doit pas occulter l’humain et l’importance du contact en face à face – on peut s’inquiéter de l’immensité du chemin à parcourir à l’échelle d’un continent de 450 millions d’Européens ;
  • Mobilisation : pour porter l’histoire de l’UE, il faut des gens crédibles avec des réseaux, pas seulement les représentants des Institutions – on peut regretter la faiblesse des médiateurs naturels (journalistes, responsables locaux, enseignants).

Au total, le récit sur l’Europe doit se refonder aux antipodes de la communication de l’UE actuelle, à savoir le moins institutionnel et explicatif et le plus émotionnel et expérientiel possible.

Communication de l’UE : pourquoi l’Europe doit devenir une République ?

L’intervention du professeur Ulrike Guerot « Why Europe Must Become a Republic! » lors de la conférence Europcom la semaine dernière s’est révélée très instructive pour la communication de l’UE…

logo_republique_europeenne

Plaidoyer pour une Europe post-nationale

Lorsque les peuples s’unissent ensemble, ils forment la Res Publica autrement dit, ils organisent une république – pas une fédération ou un marché unique.

Comme le disait Jacques Delors, président de la Commission européenne : « Vous ne pouvez pas tomber amoureux avec un marché unique. L’Europe a besoin d’une âme. »

L’Europe aujourd’hui n’a pas passé le cap des nations et l’Union des citoyens est donc un mensonge en l’état actuel de la construction européenne.

Le Brexit montre que ce sont les nations – pas les citoyens – qui sont au contrôle. C’est parce que les citoyens ne croient pas qu’ils sont européens, que le Brexit devient possible.

Comme l’affirme Gramsci : « Lorsque l’ancien meurt et que le nouveau n’est pas encore né, nous vivons dans l’époque des monstres ».

Et le système institutionnel européen actuel est proprement monstrueux : la gouvernance n’est pas la responsabilité et l’irréversibilité des politiques européennes tue toute forme d’oppositions.

Plaidoyer pour une République européenne égalitaire

Tout comme la Révolution française a apporté l’égalité au-delà des états (clergé, noblesse, tiers état), les Suffragettes l’égalité au-delà des sexes, le Mouvement des droits civiques, l’égalité au-delà des races, il est temps maintenant que l’Europe apporte l’égalité politique au-delà des nations.

La priorité devrait être d’établir l’égalité entre les citoyens, plutôt que l’égalité économique via le marché unique des capitaux, des marchandises et des services. Ce que l’Europe a besoin, c’est d’une véritable égalité politique au-delà des nations : une véritable égalité européenne en matière électorale, fiscale et sociale.

Alors seulement, dans cette nouvelle République européenne, la communication pour l’égalité politique saura gagner les cœurs et les esprits des Européens. La République européenne, nouvelle utopie pour l’UE ?