Archives mensuelles : janvier 2014

Vers une américanisation des think tanks européens ?

« Penser comme un universitaire, agir comme un diplomate et écrire comme un journaliste », voilà les qualités par excellence d’un think-tanker dans son rôle de leaders d’opinion, tant en amont (vis-à-vis des décideurs) qu’en aval (vis-à-vis de l’opinion publique). Les évolutions récentes de la scène des think tanks européens traduit-elle une américanisation des acteurs et des pratiques ?

La scène bruxelloise des principaux think tanks européens de plus en plus représentés par des think tanks américains

En 2004, Steven Boucher dénombre jusqu’à 149 think tanks “actifs” sur des thèmes européens dans l’UE, dont seulement 36 étaient “spécifiques européens”, c’est à dire axés sur les questions européennes. En 2012, le Bureau des Conseillers de politique européenne publie une étude de quelque 35 think tanks européens représentatifs, choisis sur la base de leur notoriété, visibilité et engagement dans le jeu / marché des idées politiques liées à l’UE.

Les think tanks les plus traditionnels et les mieux établis à Bruxelles (Centre for European Policy Studies – CEPS, European Policy Centre – EPC et Friends of Europe – FoE) ont tous été fondées dans l’«âge d’or» de l’intégration européenne, entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990. Ils sont tous «généralistes», exclusivement axés sur les affaires de l’UE, et avec un parti pris pro-intégration – même si sans doute CEPS est plus axé sur la recherche, FoE presque exclusivement axé sur la promotion du débat, et EPC quelque part entre les deux.

Au cours de la dernière décennie, à la suite également de l’expansion fonctionnelle et géographique de l’UE, de nouveaux acteurs ont rejoint la scène bruxelloise. Pour commencer, de nombreuses organisations américaines ont mis un pied dans la ville : le German Marshall Fund, l’International Crisis Group, l’Institut Est-Ouest, et la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

Le Lisbon Council et Bruegel ont également été mis en place récemment, à la fois avec un fort accent sur les questions économiques. L’arrivée la plus récente est Open Europe un think tank britannique, qui peut être considéré comme un signe avant-coureur d’un débat moins consensuel sur l’intégration européenne. La spécialisation thématique et l’engagement polémique sont deux tendances qui traversent la scène américaine des think tans.

Pour leur part, certains think tanks nationaux ont également ouverts des «antennes» à Bruxelles : la Fondation Bertelsmann, le Stiftung Wissenschaft und Politik basée à Berlin, le Centre for European Reform basé à Londres, l’IFRI et la Fondation Robert Schuman à Paris, la FRIDE basée à Madrid, le Centre for Eastern Studies et l’Institute of Public Affairs de Varsovie.

Dans le même temps, la « famille » des organisations soutenues par George Soros continue de croître : sa OSI a ouvert un bureau à Bruxelles. En outre, Europeum basé à Prague, et le European Council on Foreign Relations ont tous de manière significative pris du poids dans le débat public.

Last but not least, les partis politiques européens ont lancé leurs propres think tanks, en commençant avec le Centre for European Studies (CES) et la Foundation for European Progressive Studies (FEPS) – auxquels, bien sûr, il faut ajouter les bureaux des fondations de partis allemands, dont la Konrad-Adenauer- et la Friedrich-Ebert-Stiftung).

Les spécificités des think tanks européens et la tentation du modèle américain

L’essor et la floraison des think tanks européens sont certainement dus à l’importance croissante de la capitale de l’UE – à l’image de Washington DC – comme plaque tournante pour l’élaboration des politiques dans un nombre croissant de domaines.

Les think tanks européens sont de plus en plus intéressés à alimenter l’agenda de l’UE mais également à réinjecter l’agenda de l’UE dans les politiques nationales, en assurant une présence à travers le continent, en particulier (mais pas exclusivement) à Bruxelles.

Ce rôle d’interface est une particularité européenne. Dans l’UE, les think tanks européens jouent un rôle pédagogique important, en particulier (mais pas exclusivement) au niveau national.

Pris dans leur ensemble, les think tanks européens forment, en particulier à travers leur présence en ligne, un espace public européen commun, où ils façonnent les attentes et les perceptions à l’égard des politiques de l’UE.

Quoique l’Europe soit encore loin de la tradition américaine des “portes tournantes” et du “système des dépouilles” dans les carrières entre fonctions privée, publique, et politique, la présence et l’impact des conseillers politiques venant de l’extérieur des structures traditionnelles du parti et de l’Etat est une tendance qui reflète peut-être, en partie, l’importance toujours plus grande de la communication dans la formulation des politiques, mais aussi en partie la difficulté croissante de ces structures traditionnelles pour produire de l’innovation politique.

Plus généralement, les think tanks diversifient leurs activités et / ou la recherche de niches thématiques, reflétant en partie aussi la variété et la complexité croissante des politiques de l’UE. En conséquence, il est de plus en plus difficile de rester un «généraliste», ou tout simplement un groupe de réflexion traditionnel.

Les think tanks plus petits, plus militants et plus spécialisés sur certains enjeux qui apparaîssent à Bruxelles sont monnaie pratique courante à Washington.

En termes de taille, de personnel ou de budget, l’Europe ne dispose pas des équivalents de la Brookings, de Carnegie ou de la RAND.

Pour aller plus loin, consultez notre cartographie complète de la scène des think tank européens.

Au total, même si leur influence réelle reste difficile à mesurer, les think tanks européens sont certainement de plus en plus nombreux, répandus et influents. Les think tanks européens – sur le modèle américain – sont maintenant une force avec laquelle il faut compter, et qui évolue très rapidement – le débat politique européen accueillant régulièrement de nouvelles voix, notamment d’outre-atlantique.

Vers une campagne de communication d’envergure sur les élections européennes en France

En réponse à une question écrite de la députée de Haute-Savoie Virginie Duby-Muller sur la « promotion de l’UE » « pour lutter contre « l’eurobashing » ambiant et réussir à remobiliser nos concitoyens », le ministère des Affaires européennes dévoile les grandes lignes d’une prochaine campagne de communication d’envergure sur les élections européennes…

Une campagne de communication incluant la diffusion de spots télévisés, l’organisation de débats et une campagne web

Dans la perspective des élections européennes de 2014, un effort significatif sera réalisé en matière de communication. Il inclura notamment la diffusion de spots télévisés, l’organisation de débats rassemblant la société civile et le grand public et une campagne web plus spécifiquement ciblée à l’endroit des jeunes et des primo-votants.

S’agissant des actions web destinées aux jeunes, plusieurs initiatives éparses récentes semblent participer de cette campagne :

  • Le serious game “JEUrope”, qui permet d’entrer dans la peau de 4 personnages (journaliste, citoyen, député, lobbyiste) pour découvrir le fonctionnement de l’UE ;
  • Le web-documentaire “l’auberge européenne” qui permet de découvrir 10 portraits d’étudiants Erasmus, signés par Cédric Klapisch ;
  • La vidéo virale « Bengui au Parlement européen » (plus de 110,000 vues à ce jour) pour sensibiliser les jeunes aux eurodéputés.

Une suite au partenariat de gestion UE-France

La communication sur les questions européennes s’appuie sur une coordination éprouvée et nourrie entre le Ministère des affaires étrangères et les représentations en France de la Commission et du Parlement européen. Depuis 2008, un partenariat de gestion a permis de mettre en place une stratégie commune de financement des actions institutionnelles et de la société civile tout en rationalisant les dépenses engagées. Il devrait prendre une forme nouvelle dans les prochains mois pour s’adapter aux moyens que la Commission sera en mesure de lui accorder dans le cadre de la nouvelle programmation financière 2014-2020.

Quoique les formes de cette future collaboration entre les institutions européennes et nationales – essentielle pour atteindre une masse critique suffisante – ne soient pas encore très claires, le ministère des Affaires européennes semble encore y croire.

Au total, c’est au détour d’une question parlementaire écrite que la principale annonce de l’année en termes de communication publique européenne en France se dévoile.

Quelles sont les sphères de la communication européenne ?

La lecture des 3 sphères (externe, interne et intermédiaire) proposées par Luuk van Middelaar dans le « Passage à l’Europe : histoire d’un commencement sous l’angle de la communication offre un nouveau regard sur la diversité des discours des Etats, des bureaux et des citoyens sur l’Europe. Alors, comment s’organise la communication européenne au sein de ces 3 sphères ?

La sphère externe de l’Europe : la communication sur l’Europe des Etats et des citoyens

Délimitée par la géographie et l’histoire, au sein de la sphère externe règne le « concert européen », fait de jeux diplomatiques et de conflits militaires.

Sous l’angle de la communication, cette sphère externe correspond à plusieurs réalités :

  • D’une part, le discours intergouvernemental des Etats-membres de l’UE qui parle de l’Europe le plus souvent à travers un prisme national ;
  • D’autre part, les discours des citoyens sur l’Europe, qui s’expriment sur leur réalité européenne, fruit de leur propre expérience et de leur conviction politique.

Indéniablement, cette sphère externe rassemble la plus grande diversité des discours portés sur l’Europe et aussi la plus faible technicité sur l’Europe. C’est le règne de la communication « populaire » au double sens de communication pour et par le peuple.

La sphère interne de l’Europe : la communication des institutions et des experts

Au centre, la sphère interne de l’Europe se délimite par les traités, c’est le règne de l’« esprit d’avant-garde ».

Sous l’angle de la communication, cette sphère interne correspond là encore à plusieurs réalités :

  • D’une part, les discours des institutions européennes, qui s’expriment dans un langage inaccessible au grand public, avec des références issues des règles européennes ;
  • D’autre part, les discours des experts, qui sont de plus en plus visibles avec le développement des médias sociaux, Twitter en particulier.

Incontestablement, cette sphère interne rassemble la plus faible diversité des discours portés sur l’Europe, et aussi la plus grande technicité sur l’Europe. C’est l’espace public européen fait de visions intégrationnistes et de convictions fédéralistes. L’absence de pédagogie limite – comme un plafond de verre – l’accès du plus grand nombre.

La sphère intermédiaire de l’Europe : la communication politique européenne

Dernière sphère, la « découverte » la plus inédite de Luuk van Middelaar, c’est la « sphère intermédiaire de l’Europe » issue du « club » des chefs d’État et de gouvernement, définie d’abord par les autres qui veulent y entrer et ensuite par le poids des responsabilités communes et collectives.

Sous l’angle de la communication, cette sphère intermédiaire est sans conteste la sphère qui progresse le plus :

  • D’abord, une « voix de l’Europe » se manifeste de plus en plus régulièrement – aussi auprès du grand public à travers la couverture médiatique importante – lors des Conseils européens rassemblant les chefs d’Etat et de gouvernement ;
  • Ensuite, une « incarnation du corps politique de l’Europe » émerge avec la présidence du Conseil de l’UE, exercée successivement tous les 6 mois par un Etat-membre – une rare occasion de sensibilisation accrue aux affaires européennes ;
  • Enfin – et il s’agit d’un ajout personnel – une manifestation de la démocratie européenne à l’occasion des élections européennes tous les 5 ans – un événement récurrent qui offre l’occasion de débats nationaux et transeuropéens sur l’Europe.

Manifestement, cette sphère intermédiaire est le lieu de la communication politique européenne, c’est-à-dire de discours articulés entre les réalités nationales de la sphère externe et les réalités (ou fantasmes) de la sphère interne.

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Au total, la lecture des 3 sphères de l’Europe sous l’angle de la communication européenne permet de constater que la principale évolution réside dans le constant d’une progression de la communication politique européenne au sein de la sphère intermédiaire tandis que les sphères internes et externes et leurs communications évoluent en parallèle – hélas sans interconnexion.

10 raisons expliquant la fin du déficit démocratique de l’UE

Abondamment dénoncé à l’époque des référendums de ratification du projet de Constitution pour l’Europe (2 échecs en France et aux Pays-Bas) puis du traité de Lisbonne en Irlande, le déficit démocratique de l’UE ne peut sérieusement plus être aujourd’hui invoqué – quoique l’UE ne soit pas exempte de tout reproche – sauf à plaider pour un deux poids, deux mesures entre les principes démocratiques européens et nationaux. Pourquoi l’exemplarité démocratique de l’UE est au moins telle que celle de ses Etats-membres ?

1. Participation électorale : normalité de l’abstention aux élections européennes

Comparé aux élections présidentielles américaines – tant commentées – ou à certains scrutins dans les Etats-membres, le taux d’abstention aux élections européennes qui dépasse les 50% ne constitue pas en soi un argument décisif justifiant un déficit démocratique de l’UE plus ample que le déficit démocratique d’un maire ou d’un député élu avec une participation encore plus faible.

2. Transparence du lobbying : banalité du registre de la transparence

Comparé aux pratiques nationales, l’avancement du Parlement européen en matière de régulation du lobbying est incontestable. La centaine de représentants d’intérêt sur le registre de l’Assemblée nationale est sans commune mesure avec les plus de 6000 inscrits sur le registre non obligatoire de l’UE.

3. Accès aux documents : ancienneté de la limitation du secret administratif

Depuis 2001, un règlement régule l’accès du public aux documents de l’UE. A quatre exceptions près [lorsque la divulgation des documents peut porter atteinte à la sécurité publique, à la défense et aux affaires militaires, aux relations internationales ou à la politique monétaire, financière ou économique], tous les documents des institutions européennes sont par définition publics.

4. Transparence de l’argent public européen : exhaustivité des données

La destination des fonds publics européens et les bénéficiaires des marchés publics de la Commission européenne font l’objet d’une abondante documentation en ligne, pour ce qui concerne les dernières années.

5. Open data : nouveauté de l’action européenne

Depuis 2003, une directive porte sur la réutilisation des informations du secteur public destinée à faciliter le mouvement d’ouverture des données publiques de l’Union européenne. Un portail rassemblant plus de 6000 jeux de données est disponible en ligne.

6. Régulation des conflits d’intérêt : démission préventive d’un Commissaire

L’affaire du Dalligate, ce Commissaire maltais John Dalli obligé de démissionner à cause d’une simple présomption de conflits d’intérêt en lien avec la directive sur le tabac illustre même jusque dans ses excès la régulation des conflits d’intérêt au sein des institutions européennes.

7. Contrôle démocratique : motion de censure du Parlement européen

Non seulement, le Parlement européen donne son accord lors de la désignation d’une nouvelle Commission – les députés européens  peuvent désapprouver le choix d’un Commissaire, comme ce fut le cas avec l’italien Rocco Buttiglione en 2004 – mais en plus le Parlement européen peut également forcer la Commission à démissionner en cours de mandat, ce qui ne fut pas nécessaire à la démission de la Commission Santer en 1999.

8. Responsabilité politique : innovation dans le choix du Président de la Commission

Depuis l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, le choix du Président de la Commission européenne « doit prendre en compte le résultat des dernières élections européennes » – ce qui constitue tout l’enjeu du prochain scrutin et l’importance des têtes de liste de chaque formation politique européenne.

9. Droit d’initiative : intégration des avis des citoyens

Les citoyens peuvent influer sur les propositions de futures législations européennes, dont l’initiative est entre les mains de la Commission. Là encore grâce à une innovation introduite dans le traité de Lisbonne donnant un droit d’initiative politique à au moins un million de citoyens de l’Union.

10. Consultation publique : participation des citoyens

En amont de nouvelle législation, la Commission réalise régulièrement des consultations publiques, qui permettent aux parties prenantes, i.e. aux groupes d’intérêt le plus souvent de faire connaître leurs positions. Ces consultations sont également accessibles et ouvertes aux citoyens.

Au total, l’exemplarité démocratique de l’UE, sans pour autant être exceptionnelle et sans difficulté n’en demeure pas moins aussi exigeante sinon davantage que celle de la plupart des Etats-membres.

Petit manuel pour sortir du cercle vicieux de la communication européenne

Face à un contexte défavorable constitué d’une baisse des budgets de communication corrélative à une accélération des évolutions tant de l’environnement concurrentiel médiatique que des pratiques de recherche et de partage de l’information, comment sortir du cercle vicieux ?

L’enchaînement du cercle vicieux

Pour la communication européenne, le contexte défavorable dégrade pèse avec d’une part, une plus grande contradiction entre les besoins de communication et les moyens disponibles et d’autre part, un plus fort décalage entre l’offre d’information et les attentes et usages des citoyens.

L’enchaînement du cercle vicieux est dorénavant bien établi :

  1. Des campagnes de communication trop peu visibles, car trop nombreuses et dotées de moyens saupoudrés pour couvrir trop de priorités et contenter divers publics ;
  2. Des campagnes jugées peu efficaces tant en termes d’impact quantitatif et qualitatif qu’en termes de reconnaissance auprès des publics ;
  3. Une perception de non utilité des campagnes auprès des commanditaires dans les institutions européennes ;
  4. Une poursuite de la baisse des budgets ;
  5. Des budgets insuffisants pour des campagnes – la boucle est ainsi bouclée.

Une communication performante avec les moyens disponibles

Optimiser les campagnes de communication européenne :

  • Positionner les thématiques prioritaires transversales, i.e. les priorités inter-institutionnelles de communication comme socle de quelques campagnes cofinancées par les institutions européennes ;
  • Développer des analyses d’impact, des seuils d’émergence minimum et des indicateurs d’efficacité ;
  • Activer le déploiement uniquement lors d’adoption de mesures d’envergure touchant directement le grand public.

Favoriser la « transition numérique » de la communication européenne :

  • Placer le digital au cœur de la communication des institutions européennes avec des contenus adaptés et serviciels plutôt que promotionnels ;
  • Développer l’interactivité et les formes participatives ;
  • Développer la communication d’influence auprès des relais d’opinion avec du fact et contre-fact checking ;

Moderniser les moyens :

  • Développer les mutualisations : études et sondages, revues de presse, hébergement des sites, production de produits web…
  • Adapter la dématérialisation des publications avec des contenus web enrichis ;
  • Accompagner les échanges de bonnes pratiques et les formations aux nouvelles compétences.

Au total, le cercle vicieux de la communication européenne n’est pas une fatalité à condition de prendre conscience de la gravité de la situation et de mettre en œuvre des solutions.