Nouveauté de la communication sous Juncker : les relations avec les médias

Les premiers pas de la nouvelle Commission Juncker, sont les premiers signes de sa future communication. Aux vues de premiers faits saillants, la nouveauté annoncée et revendiquée dans la communication proviendrait de nouvelles relations avec les médias. Décryptage à partir de 3 études de cas précises…

Erasmus : 1 million de bébés, un vrai-faux coup de pub

L’info aura fait le tour des médias, littéralement, de la TV aux radios et aux journaux print et web : « un million de bébés nés grâce à Erasmus depuis 1987 ». Pour une fois, l’UE passe dans les pages ou les rubriques Société/Lifestyle des médias et ça ne passe pas inaperçu. Ainsi, par exemple, pour Libération, l’info « a été adorée par les lecteurs, c’est l’un des articles les plus partagés [de la] semaine sur le site de Libé ».

Sauf que voilà, ce n’est pas forcément un chiffre vrai. Toujours selon Libération, « la romantique Commission européenne est allée un peu vite en besogne […] le « million de bébés », c’est du pipeau ».

Pourtant, la Commission européenne, sous Barroso, est plus habituée à démonter les mythes que les médias racontent sur des projets extravagants, au point d’avoir lancé un blog « Setting the fact straight ».

S’agirait-il d’une prise d’initiative isolée pour vendre le programme Erasmus ou bien plutôt d’une nouvelle démarche que la Commission européenne souhaite mettre en œuvre pour davantage intéresser les médias à ses actualités ?

Annonce de la nouvelle Commission européenne : un teasing savamment entretenu

La conférence de presse du président désigné de la Commission européenne Jean-Claude Juncker pour annoncer la composition et la répartition des postes au sein de son collège aura fait l’objet d’un teasing consommé, là encore assez inédit à une telle échelle.

D’une part, plusieurs « leaked documents » ont été diffusés à quelques médias européens : d’une part, un projet d’organigramme a été publié par Euractiv tandis que le Financial Times semble avoir également reçu des informations.

D’autre part, après la publication de ces documents qui semblaient destinés à brouiller les pistes et laissés des marges de manœuvre à Juncker, l’utilisation du hashtag #TeamJuncker ou #withJuncker s’est accompagnée d’une volonté délibérée de déjouer les pronostics et d’annoncer des surprises.

Là encore, un tel teasing n’avait pas été aussi ouvertement entrepris sous la Commission Barroso, faut-il donc s’attendre à ce qu’il s’agisse d’un précédent établit pour les futurs annonces importantes de la Commission Juncker ?

Négociation France-Commission sur le budget 2015 : un dialogue par média interposé

Dernier exemple en date de la nouvelle approche des relations médias avec Juncker, le dossier de la présentation du budget par la France à la Commission et les suites éventuelles.

Afin d’éviter une confrontation frontale entre la France et la Commission, Jean Quatremer dans « Budget 2015: comment la Commission use des médias pour éviter la guerre avec Paris » analyse que la Commission tente de faire passer ses messages au gouvernement français par l’intermédiaire d’indiscrets dans la presse, notamment Reuters et Le Figaro.

Une fois encore, la démarche d’activation délibérée des médias pour décupler l’impact des messages semble confirmer qu’il s’agit d’une tendance affirmée de la communication de la présidence Juncker.

Dès à présent, la nouvelle approche des relations avec les médias, plus proactive dans la communication sous Juncker, dessine une innovation qui devrait être appelée à s’imposer.

Que réserve le projet de budget 2015 pour la communication de l’UE ?

Avec une baisse connue de 1,4% par rapport à cette année (et une baisse des effectifs de 17 postes), le budget « Communication » (chapitre 16) de la Commission européenne s’établirait à 243 millions d’euros et 1 105 postes selon le projet de budget 2015…

Physionomie générale du budget : baisse de la promotion de la citoyenneté au profit des actions de communication

Le détail des montants (pp 249-251) entre les crédits d’engagement en amont et les crédits de paiement en aval est particulièrement instructif :

  • la ligne budgétaire la plus en recul : la promotion de la citoyenneté ;
  • la ligne budgétaire la plus en progrès : les actions de communication ;
  • quoique le budget soit à la baisse, les dépenses administratives (personnels, bâtiments, équipements) sont néanmoins en hausse et s’établissent à 129 millions d’euros soit 53% du budget total…

La promotion de la citoyenneté en net recul en 2015

Les crédits de paiement pour la promotion de la citoyenneté sont en franche baisse, passant de 27 à 17 millions d’euros, une baisse correspondant quasiment à une division par deux par rapport à il y a 2 ans.

Deux explications semblent justifier un tel recul :

  • D’une part, l’Année européenne des citoyens en 2013, prolongée plus ou moins officiellement en 2014, se termine pour de bon ;
  • D’autre part, le projet de mémoire et de participation civique à l’échelle de l’UE ne doit pas apporter les résultats attendus et se voit donc désinvesti.

Les actions de communication en progrès contrasté en 2015

Un chiasme s’observe entre 2014 et 2015 au niveau des crédits d’engagement et de paiement. Concrètement, le budget « réel » consacré aux actions de communication passe de 91 à 96 millions d’euros.

La lisibilité des actions de communication – au regard des récentes décisions – n’est pas d’une grande simplicité :

  • Quoique le financement à Presseurop ait été arrêté semble-t-il faute de moyens, la ligne budgétaire des « actions multimédia », notamment le soutien à Euronews est en hausse et atteint les 28 millions d’euros ;
  • Quoique la refonte du portail Europa vise à une cure d’amaigrissement du nombre de sites, le budget pour tout le numérique est en augmentation à 17 millions d’euros ;
  • Quoique les partenariats de gestion avec les Etats-membres aient été prématurément arrêtés en dépit d’une évaluation horizontale positive, la ligne budgétaire consacrée aux budgets des Représentations est à la hausse à 14 millions d’euros.

Quelques remarques au sujet de projets-pilotes ou d’initiatives :

Le projet-pilote « Share Europe Online » correspondant au réseau des community managers dans les 28 Etats-membres est malmené avec un investissement coupé en deux entre 2014 et 2015 ; passé les élections, le dialogue avec les citoyens apparaît bien moins prioritaire à la Commission européenne…

Le projet-pilote « New Narrative of Europe » qui visait à définir un nouveau positionnement au storytelling de l’UE, aura coûté la bagatelle de 1,3 million d’euros ; sans vraiment porter toutes ses espérances…

Le projet de maison de l’histoire européenne qui se pose comme la réponse au Parlamentarium pour accueillir les visiteurs à Bruxelles ne bénéficiera pas de tous les fonds initialement alloués, faute d’intérêt ou de succès ?

Au total, à l’image des ménages en Europe, dans le budget prévisionnel de la communication de l’UE en 2015 semblent de plus en plus peser les dépenses « contraintes » correspondant à des engagements de long terme laissant peu de place à des initiatives originales, tout le moins, pour le moment.

Pourquoi Juncker doit nommer un(e) Commissaire, porte-parole de la Commission ?

Tandis que l’investiture officielle du Parlement européen est accordée à Jean-Claude Juncker pour former la future Commission européenne, la bataille pour les places de Commissaires ne fait que commencer. Parmi ses Commissaires, Jean-Claude Juncker devrait – il s’agit d’une proposition personnelle – créer un poste de porte-parole de la Commission. Pourquoi ?

Le contexte de la communication de l’UE : la parole européenne éclatée

Entre la période fondatrice de la Communauté européenne au début des années 1960 et aujourd’hui, c’est à la fois le paysage institutionnel de l’UE et l’horizon des médias qui ont été bouleversé, ce qui n’est évidemment pas sans conséquence sur qui parle au nom de l’Europe et comment.

Du côté de l’UE, le triangle institutionnel dominé par la Commission européenne a laissé place à un rééquilibrage, certes au profit du Parlement européen démocratiquement élu au suffrage universel depuis 1979 mais surtout au bénéfice du Conseil européen, la dernière institution arrivée.

Pour ce qui concerne les médias, il n’est pas nécessaire de revenir plus amplement sur l’explosion des chaînes de TV/radio ainsi que des titres de presse et a fortiori des sites Internet au cours des dernières décennies, même si une crise traverse plus ou moins brutalement les médias d’information.

Sous l’angle des porte-parole de l’UE, cela se traduit, à très grand trait, par une évolution de la prise de parole au détriment de la Commission européenne. En effet, c’est le passage du «  système Olivi », constitué selon Gilles Bastin par un petit monde de l’information européenne à Bruxelles frappé par une extrême porosité entre journalistes-correspondants auprès de l’UE et porte-parole des Commissaires qui s’expriment au nom du projet européen à la « voix de l’Europe » au nom des peuples européens, selon Luuk Van Middelaar, qui s’exprime lors des Conseils européens rassemblant les chefs d’Etat et de gouvernement et qui est entendue dans les médias.

Ces évolutions rendent ceux qui parlent au nom de l’Europe moins audibles en raison de leur propre multiplication (Conseil européen, Conseil de l’UE, Commission, Parlement) mais aussi de l’explosion des médias d’information qui tentent de capter l’attention des citoyens.

L’enjeu de la communication de l’UE aujourd’hui : rétablir la confiance, donc des preuves tangibles et une relation durable

L’époque du déficit démocratique entre des institutions européennes distantes et lointaines, et des citoyens globalement compréhensifs ou mollement revendicatifs que Margot Wallström tentait de résorber est révolue.

Aujourd’hui, la rupture est consommée. Les citoyens européens n’en sont plus à reprocher à l’UE d’être perfectible, mais l’accusent ouvertement pour l’absence de décisions ou l’orientation des décisions.

Pour la communication de l’UE, la priorité aujourd’hui c’est donc de rétablir la confiance, ce qui repose sur 2 conditions :

  • D’une part, apporter des preuves que l’Europe s’intéresse vraiment aux préoccupations des citoyens et que la Commission s’engage et agit vraiment pour eux ; sans preuve, c’est pas la peine de communiquer dans le contexte actuel ;
  • D’autre part, créer une relation régulière entre l’Europe et les citoyens, sans les détours d’expérimentations participatives qui ne sont pas à l’échelle ou de tiers « auto-entrepreneurs » de la cause de l’Europe trop minoritaires.

La mission de donner de la visibilité et de la lisibilité à la parole de l’UE est trop importante pour qu’elle soit efficacement et durablement menée autrement qu’en la confiant à un/une Commissaire, porte-parole de la Commission, comme dans la plupart des exécutifs en Europe.

Elections européennes : quel bilan pour la campagne des « Spitzencandidaten » ?

A partir de l’analyse des mentions à la fois dans les médias en ligne et sur Twitter des candidats des grands partis européens pour le poste de président de la Commission européenne, quels sont les principaux enseignements d’une campagne qui aura été dominée par Schultz avec une présence cumulée de 39% et plus de 58K mentions sur toute la durée de la campagne mais remportée par Juncker ?

Semaine du 28 avril au 4 mai : le 1er débat le 28 avril à Maastricht entre les candidats, retransmis sur Euronews #EUdebate2014

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Au début de la campagne, Schultz, installé au poste de président du Parlement européen fait la course en tête à la fois dans les médias en ligne (42%) et sur Twitter (40%) quant à Juncker, dès le début, il se détache mieux dans les médias (28%) que sur Twitter (18%).

Les candidats à la Commission s’affrontent lors d’un premier débat le 28 avril à l’Université de Maastricht jugé « décevant » par Euractiv : « l’échange de vues a davantage relevé de l’échauffement pour les confrontations à venir ».

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Le jour du 1er débat, ce sont plus de 47 500 tweets publiés avec #EUdebate2014. Le nuage de mots clés indique clairement la position dominante de Schultz par rapport à Juncker et Verhofstadt.

Semaine du 5 au 11 mai : le 2e débat le 15 mai « The State of the Union Televised Presidential Debate » à Florence

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Schultz est plus que jamais ultra-dominant avec près de la moitié des mentions dans les médias (49%) tandis que Juncker perce un peu mieux dans les médias (33%) mais souffre toujours d’un profond retard sur Twitter (13%).

Lors du deuxième débat à l’Institut universitaire européen de Florence, Euractiv estime qu’il y a « match nul au débat présidentiel européen » ; « leur convergence de vue est fortement ressortie ».

Semaine du 12 au 18 mai : le 3e débat à Bruxelles le 15 mai #TellEurope

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La visibilité des candidats évolue : les candidats des petits partis (libéraux et écolos) sont davantage visibles dans les médias et sur Twitter, mais Schulz fait toujours la course en tête.

Le troisième débat électoral télévisé en direct sur de nombreuses chaînes TV européennes entre les candidats à la présidence de la Commission a lieu le jeudi 15 mai, à Bruxelles ; c’est le seul à avoir accueilli Alexis Tsipras.

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Ce sont près du double de tweets publiés ce jour-là avec #TellEurope (95 600). Le nuage de mots clés indique un certain équilibrage des mentions des candidats entre Schultz et Tspiras puis Keller et Verhofstadt et enfin Juncker.

Semaine du 19 au 25 mai : la semaine du scrutin

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Les positions des candidats s’installent au moment de franchir la ligne d’arrivée :

  1. Schultz aura conservé une confortable avance à la fois sur Twitter et dans les médias pendant toute la campagne.
  2. Juncker sera parvenu à se hisser à la 2e place auprès des médias sans toutefois parvenir à percer sur Twitter.
  3. Tsipras aura clairement réussi à percer sur Twitter au fil de la campagne.

Semaine du 26 au 1er juin : l’annonce des résultats

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Le candidat du parti arrivé en tête au soir du scrutin domine, pour la 1e fois, que ce soit dans les médias en ligne (54%) ou sur Twitter (49%). Face au vainqueur Juncker, Schultz parvient encore à résister. En tout cas, les résultats ont une influence décisive sur la visibilité des candidats : l’effet de verdict du vote est évident.

Semaine du 2 au 8 juin : la victoire de Juncker

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Deux semaines après le scrutin, la victoire de Juncker pour prétendre au poste de président de la Commission européenne s’impose au vue des chiffres comme une évidence avec 78% des mentions dans les médias et 69% sur Twitter. Les autres candidats retournent à leur relative confidentialité.

Au total, les débats télévisés auront offert une importante visibilité aux candidats sur Twitter et permis notamment de faire découvrir les petits candidats. La relative dé-corrélation entre la visibilité des candidats en ligne et les résultats électoraux, en particulier pour Juncker, constitue un autre enseignement.

Elections européennes : dépôt de bilan de l’information et de la communication sur l’UE ?

« Cette fois-ci, c’est différent » : le slogan de la campagne de communication du Parlement européen nous avait prévenu… Au lendemain du scrutin, les différences apparaissent effectivement au grand jour, et ce ne sont pas de bonnes nouvelles pour l’information et la communication sur l’UE.

Les échecs d’une information européenne sur l’UE

Le traitement de la campagne électorale européenne dans les médias permet de dresser deux conclusions :

A l’échelle de l’UE, des médias européens sans journalistes : le paysage médiatique d’une information européenne sur l’UE n’a pas percé à l’occasion de ces élections européennes – les quelques médias européens demeurent marginalisés à une cible élitaire ;

A l’échelle des Etats-membres, des journalistes européens sans médias : les médias nationaux, demeurent non seulement dominants mais également très peu ouverts aux enjeux européens – les quelques journalistes spécialisés dans les affaires européennes sont plus que jamais marginalisés dans leur rédaction.

Autrement dit, le journalisme européen ne sort pas grandi de cette échéance électorale, l’européanisation de l’information sur l’UE n’a pas progressé, ni par le haut avec des médias européens bourgeonnants, ni par le bas avec des médias nationaux déclinants.

La faillite de l’information européenne s’est traduite – faute de moyens ou d’intérêts pour aborder les enjeux – par une reductio ad nauseum de l’UE à une succession de classements sans intérêt : classement des eurodéputés (avec des critères plus ou moins lisibles), classement des partis politiques selon leurs intentions de vote (avec une course de chevaux stériles), classement des vidéos d’incitation au vote…

Les défauts de la communication politique européenne

L’autre principal enseignement de la campagne des élections européennes porte sur la communication politique européenne :

La campagne des « Sptizenkandidaten », i.e. la compétition des partis politiques européens pour la présidence de la Commission européenne, n’est pas parvenue à s’adresser très loin au-delà des milieux européens ;

Les campagnes nationales s’articulant le plus souvent autour des changements à apporter à la construction européenne ne pouvaient que favoriser les positions les plus tranchées.

Autrement dit, la tentative des institutions européennes, portée par les partis politiques européens, à l’échelle européenne, de proposer un embryon de campagne électorale paneuropéenne et européo-centrée n’a pas réussi à sélectionner des candidats charismatiques, à façonner des programmes ambitieux ou à inverser la conversation nationale « pour » ou « contre » l’UE.

Au total, face au dépôt de bilan de l’information et de la communication sur l’UE lors des élections européennes de 2014, l’impérieuse nécessité d’une refondation s’impose.