Une campagne de communication peut-elle sauver l’initiative citoyenne européenne ?

Largement méconnue et donc sans impact, l’initiative citoyenne européenne, pourtant l’innovation de démocratie participative la plus originale et potentiellement disruptive fait l’objet d’une campagne de communication. Mais n’est-ce pas bien trop tard, ou finalement encore trop tôt ?

Une campagne pédagogique tellement indispensable… bien trop tardive

« Prenez l’initiative » : EUtaketheinitiative.eu est la campagne de communication – tant attendue depuis la mise en œuvre de l’initiative citoyenne européenne… en 2012 – lancée par la Commission européenne.

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« Mieux vaut tard que jamais » diront les optimistes, qui se réjouiront également de trouver tous les éléments nécessaires pour faire connaître l’initiative citoyenne européenne et encourager les citoyens à y participer, notamment une FAQ très utile.

Une campagne d’empowerment tellement souhaitable… encore trop prématurée

Mais, puisque « tout vient à point à qui sait attendre », n’aurait-il pas été préférable de faire les choses dans l’ordre, à savoir, réaliser d’abord la réforme promise depuis des années, et finalement lancée l’année dernière puis ensuite communiquer sur l’initiative citoyenne européenne simplifiée.

Inviter des citoyens à s’engager dans une initiative citoyenne européenne, comme le propose le site « Votre idée peut-elle faire l’objet d’une initiative ? », n’est, disons, pas un parcours de santé dans l’état actuel des procédures, voire, dirons certains, contre-productif.

En somme, la communication autour de l’initiative citoyenne européenne est non seulement pas dans le bon timing, mais surtout, cette campagne démontre que les institutions européennes ne semblent pas comprendre que la communication ne peut pas tout, et qu’elle peut encore moins lorsqu’elle est à contretemps.

Au total, il reste à souhaiter que le temps que la médiatisation autour de l’initiative citoyenne européenne atteigne le grand public, sa réforme sera adoptée pour tirer tous les bénéfices de la campagne de communication.

Comment développer la participation citoyenne avec l’Union européenne ?

Au-delà des élections, la participation citoyenne permet de responsabiliser les citoyens et de les laisser jouer un rôle essentiel en influençant davantage l’UE dans la prise de décision, contribuant ainsi à renforcer la confiance et la légitimité. Comment intégrer la participation citoyenne tout au long du cycle d’élaboration des politiques publiques en dépassant le seul « moment de la consultation » ?

Faire mieux et plus : la participation comme projet de transformation

Pour le think tank, The Democratic Society, auteur d’un rapport « Developing a model for Open Goverment in the EU », la participation des citoyens doit insuffler au sein des institutions européennes un esprit d’ouverture afin que les gens aient l’envie et se sentent capables de s’impliquer dans les décisions qui affectent leur vie.

participation_citoyenne_UE_democratic_societyAméliorer la participation aux décisions de l’UE ne consiste pas à seulement à ouvrir de nouveaux canaux, mais aussi à modifier les perspectives et les compétences des fonctionnaires européens afin de garantir la réalisation de formes efficaces d’engagement. Un changement de culture et de valeurs est nécessaire ainsi que des méthodes justes, et l’engagement du leadership sont essentiels pour que ces changements se produisent.

Améliorer la participation aux décisions de l’UE ne repose pas uniquement sur une sorte de « réseau des réseaux » piloté depuis Bruxelles mais aussi sur une collaboration avec les organisations de la société civile sur le terrain dans les États membres pour élargir la portée et les opportunités de participation des citoyens à la prise de décision.

Améliorer la participation aux décisions de l’UE ne se limite pas à une sorte de promotion pour faire connaître les opportunités mais aussi à soutenir les citoyens en tant que participants, afin d’accroître ceux qui peuvent découvrir et participer aux opportunités existantes.

Les opportunités de s’engager doivent être significatives pour les citoyens pour éviter toute lassitude liée à la multiplication de consultations alibi. La communication doit être moins axée sur la procédure et les processus et être plus facile à comprendre pour ceux qui ne sont pas ancrés dans les processus de l’UE.

Avant le commencement et après la fin : la participation comme stratégie de gouvernance

Encourager la participation des citoyens à la formulation de stratégies avant de prendre en compte les politiques détaillées doit faire l’objet d’un apprentissage tant au sein des institutions européennes qu’auprès des citoyens peu au fait des répartitions de compétences entre l’UE et les Etats-membres, comme on le constate avec les nombreuses initiatives citoyennes européennes irrecevables.

Encourager la participation des citoyens à la formulation de priorités peut se bâtir sur la base de plateforme telle que Futurium développée par la DG CONNECT et utilisée autour d’une approche Policy Making 3.0. Les gens peuvent y travailler ensemble grâce à des pages en ligne éditées en collaboration, afin d’identifier les tendances à long terme et de tracer des visions possibles et souhaitables pour l’avenir. Ils peuvent ensuite voter sur la probabilité et l’opportunité de différents scénarios et explorer les réponses politiques liées. Enfin, les jeux de rôle à grande échelle sont utilisés pour simuler les réponses possibles de ceux qui peuvent être affectés par les politiques.

Encourager la participation des citoyens à la formulation de politiques publiques doit permettre de clore la boucle et de poursuivre la conversation en montrant les résultats de la participation des personnes, en s’assurant qu’elles se sentent entendues même si leurs suggestions n’ont pas été toutes prises en compte, et en s’assurant qu’elles sont encouragées à rester impliquées, afin d’accroître le nombre de citoyens participants aux conversations politiques de l’UE et de renforcer la confiance entre les citoyens et les institutions de l’UE.

Faire des progrès dans la participation citoyenne implique de développer des cultures organisationnelles d’engagement et d’ouverture, de construire des réseaux qui créent des voies plus larges pour les citoyens, et de mettre en place des structures politiques et des processus qui impliquent l’engagement du public avant le début et après la fin du moment de la consultation.

10 propositions pour la future stratégie de communication de l’UE

Réflexion sans doute la plus importante en matière de communication de tout le mandat de la Commission Juncker, le rapport de Luc Van den Brande, Conseiller spécial chargé de la proximité avec les citoyens auprès du président de la Commission européenne, sur les moyens de resserrer les liens entre l’Union européenne et ses citoyens pourrait constituer la feuille de route de la DG COMM s’il n’est pas déjà trop tard…

1. Élaborer une stratégie globale afin d’améliorer la coordination entre les institutions de l’UE et les États membres lorsqu’ils communiquent sur les questions européennes

Encore inexistante aujourd’hui, cette stratégie globale de communication apparaît comme la priorité numéro un. L’auteur précise à juste titre que « coordination » n’est pas synonyme de « centralisation ».

Cette stratégie doit donc se traduire par un accord de coopération fonctionnelle entre toutes les institutions européennes, afin de favoriser non seulement le réseautage interinstitutionnel, mais aussi de prévoir une obligation d’échange spontané de toutes les informations, et de mutualiser les efforts de dialogue et de communication avec les citoyens.

2. Donner un nouvel élan au projet d’intégration européenne concernant les valeurs et les aspirations politiques

Certes, les processus décisionnels sont importants (et indispensables) pour le sérail, mais le grand public attend qu’on lui présente de façon claire le contexte des décisions, une vision et des résultats concrets.

Là encore, l’auteur du rapport est extrêmement clair et livre un véritable camouflet à la Commission « de la dernière chance » : « une Commission plus politique doit mieux expliquer ses choix et les objectifs de ses décisions ».

3. Les institutions de l’UE devraient convenir collectivement des moyens de susciter la créativité et l’émotion lorsqu’elles communiquent avec les citoyens, tout en se concentrant sur le fond, en exprimant les choses simplement et en se rapprochant le plus possible de leurs préoccupations quotidiennes

Plusieurs propositions viennent donner corps à cette idée, comme par exemples :

  • Mettre sur pied une campagne globale de communication à destination des citoyens, qui mette en lumière les moyens existants dont ceux-ci disposent pour faire entendre leur voix sur les affaires européennes, encourage leur participation aux consultations publiques sur l’UE et utilise pleinement les médias sociaux pour renforcer la participation des jeunes.
  • Lancer une initiative «Buses4Peace» destinée aux écoles, dans le but d’améliorer la connaissance de l’histoire des guerres et de la paix en Europe, étudier l’incidence de l’héritage culturel de la guerre dans l’Europe contemporaine, et examiner de nouvelles méthodes pour promouvoir la connaissance de cet héritage.
  • Sur la base de l’expérience Erasmus +, promouvoir de nouveaux programmes visant à faciliter les échanges et les réseaux avec d’autres groupes socio-économiques, et élaborer des programmes similaires pour les responsables politiques locaux.
  • Créer une fondation européenne, soutenue par l’UE, ses États membres, des entreprises et des particuliers, afin de favoriser une meilleure compréhension entre l’UE et ses citoyens, d’encourager les échanges et d’organiser des concours, des débats et des colloques entre jeunes.
  • Promouvoir un programme d’études européen défini dans les grandes lignes pour tous les niveaux d’éducation, à partir de l’école primaire.

4. Expliquer clairement le coût d’une « Europe désunie » et l’importance de la stabilité politique

Mettre en évidence la diversité des identités et des cultures des citoyens de l’UE, en respectant et en utilisant leurs langues respectives.

5. Encourager le débat public et le véritable dialogue sur les sujets européens

Les citoyens doivent « s’approprier » le projet européen — leur projet — et se sentir libres de participer activement au processus d’élaboration des politiques.

Des dialogues de nouvelle génération avec les citoyens doivent être lancés, auxquels participeront des personnalités du monde culturel, artistique et sportif pour créer un sentiment commun d’appartenance.

Élaborer de nouveaux modes de démocratie participative, fondés sur les expériences de plateforme d’innovation démocratique et le concept de « démocratie délibérative » afin de débattre des questions sociétales essentielles, et de leur permettre d’élaborer des propositions qui pourront être amenées dans la sphère publique et soumises aux pouvoirs publics européens.

6. Être en permanence plus proactif et moins défensif, et rester ouvert aux critiques

Cela passe par une communication sur les médias sociaux plus ambitieuse, qui investissent pleinement dans une « communication en réseau » là où sont les citoyens.

Mener des actions de communication plus proactives afin d’encourager la participation des citoyens aux consultations publiques. Saisir pleinement les possibilités offertes par les médias sociaux pour soutenir la démocratie numérique, tout en limitant de manière drastique la communication sur support imprimé.

Compléter la communication descendante par une communication ascendante et décentralisée, en accordant une priorité maximale à l’interaction et la cocréation, et en reconnaissant que l’Europe passe par le dialogue et pas uniquement par la diffusion d’informations factuelles.

7. Établir une nouvelle stratégie médiatique et mettre en œuvre de nouvelles méthodes de collaboration avec les médias, en respectant pleinement leur autonomie

Ni la télévision ni les médias sociaux ne peuvent, à eux seuls, renverser la perte de popularité de l’UE, qui ne peut qu’en partie être expliquée par un manque d’information.

La communication de l’UE auprès des médias et sur les médias sociaux doit favoriser les débats approfondis sur les questions européennes et garantir que la position de l’UE soit entendue.

Travailler avec les médias afin d’éviter que les sujets liés à l’UE ne soient couverts que par des pages spécialisées, au lieu d’être traités comme les sujets nationaux ou régionaux. Cela passera donc aussi par la réorganisation du service de porte-parole.

Lancer un programme européen de formation pour les journalistes régionaux et locaux.

9. Rationaliser et simplifier les actions de communication des réseaux créés par l’Union

Il s’agit d’un chantier ingrat mais potentiellement très utile pour mutualiser les efforts de communication des institutions européennes – aujourd’hui très éparses – à destination des territoires.

10. Mieux communiquer auprès des jeunes

Se concentrer sur la communication avec les jeunes pour qu’ils comprennent mieux les questions européennes. Expliquer le contexte historique dans lequel le projet Européen a été lancé. Leur faire prendre davantage conscience du fait que le passé fait partie de leur avenir.

Établir une communication intergénérationnelle plus efficace et encourager les anciens étudiants Erasmus et les autres étudiants à parler des affaires européennes.

Au total, le défi et l’opportunité est de donner voix au chapitre aux citoyens de l’UE, en faisant d’eux des acteurs investis d’une mission commune. La feuille de route est enfin tracée.

Comment réduire l’incommunication entre les Européens ?

En guise de conclusion de la Revue Hermès consacrée aux incommunications européennes, Dominique Wolton dresse une liste des chantiers pour aider à penser l’incommunication en Europe…

Réduire l’ignorance : populariser l’histoire de l’Europe

L’incommunication et la méfiance résultent d’abord de l’ignorance. Le 1er chantier est d’apprendre à se connaître, à se respecter, à désarmer les incompréhensions mutuelles afin de respecter les altérités, de découvrir la diversité, d’assumer les différences et de s’approprier notre histoire et notre destin.

Le corolaire est d’enseigner la vie politique européenne dans toutes les écoles, de valoriser la diversité linguistique, d’intéresser les Européens à leur histoire et d’ainsi favoriser une fierté pour la construction européenne.

Apprivoiser la diversité : retrouver la confiance entre Européens

Ce sont le silence et la langue de bois qui sont les principaux adversaires de l’Europe, pas les conflits. La connaissance de nos différences et de nos contradictions est la première condition d’une compréhension et d’un dialogue.

Le premier chantier porte sur le respect de la diversité en faisant prévaloir les éléments communs de la culture européenne (la croyance en la science et la rationalité, les droits de l’homme et la démocratie) dans un esprit d’ouverture aux industries culturelles, créatives et de la connaissance.

Relancer les utopies et les grands projets

Le plus grand investissement dans l’avenir, c’est d’apprendre ensemble. Dominique Wolton invite à investir massivement dans des lieux d’échanges et de rencontres, afin de multiplier les expériences de rencontres entre Européens et que chacun puisse « perdre son temps » à discuter et faire des projets communs – essentiels.

Les différences européennes nourrissent les utopies européennes… à condition d’en parler. Discuter régulièrement des accords et des désaccords, c’est déjà construire l’union. Faire enfin confiance aux peuples, dont l’UE est encore trop souvent indifférente, c’est le « principal antidote à l’europessimisme actuel ». Prendre les citoyens – les plus éduqués, formés et cultivés dans le monde – enfin au sérieux.

Redéfinir l’Europe comme avant-garde

C’est sur l’incommunication que paradoxalement l’Europe s’est construite dans un consensus permissif mais aujourd’hui l’UE butte justement contre cette incommunication qui relire autant qu’elle sépare les Européens. L’Europe ne se fera que si l’on est capable de parler de tout, progressivement.

Relever le défi de la gestion pacifique de la diversité et de la cohabitation, c’est le cœur du projet européen et dit autrement, c’est apprendre à gérer l’incommunication.

Faire de l’Europe l’avant-garde de la réglementation politique de la globalisation en mettant la politique au premier plan devant l’économie et la finance, c’est l’autre moteur de la construction européenne, qui la replace comme une force, une ambition et une originalité capable de déployer ces utopies et de nouvelles solidarités.

Avec un tel programme pour la communication de l’Europe, il ne devrait pas être trop difficile de tordre le cou aux discours pessimistes sur la « fatigue » ou la « décadence »…

Comment les médias participent des incommunications européennes ?

A partir de plus de 10 000 articles analysés sur 3 ans à partir des sites en ligne des principaux médias d’information dans 8 Etats-membres de l’UE, Luciana Radut-Gahghi décrypte, dans la Revue Hermès, « les voix médiatiques des incommunications européennes »…

Un traitement partiel des événements européens

Première conclusion de son enquête, un émiettement important du traitement médiatique des sujets européens : seuls quelques sujets font l’unanimité des agendas médiatiques européens.

Certes, quelques sujets sont véritablement paneuropéens, comme l’Ukraine en 2014, les Réfugiés en 2015 ou le CETA en 2016. Mais, aucun événement interne à l’UE, lié aux institutions européennes n’en fait partie.

Et surtout, au-delà de l’intérêt rare pour des sujets communs, il n’y a point de « délibération », donc pas d’espace public commun.

Un traitement divergent des informations européennes

Deuxième conclusion, une forte diversité des traitements médiatiques de l’Europe. En effet, le plus souvent, les thèmes européens sont abordés avec des angles différents et des genres journalistiques différents.

Par exemple, le CETA fait l’objet d’un traitement économique et strictement informatif en Allemagne tandis que le sujet est politique, donc laissant beaucoup plus de place aux opinions en France.

Une acceptation de l’absence de consensus sur l’actualité européenne

Troisième conclusion, les appropriations de l’Europe, différentes selon les médias et les pays se font sans discussion. L’Europe n’est pas représentée de la même manière dans les presses européennes, mais ces différences ne sont pas discutées.

Autrement dit, les polémiques médiatiques (sur la manière dont les médias couvrent des informations) sur des sujets potentiellement contradictoires et controversés sont quasi inexistantes à l’échelle européenne.

Pourtant, l’acceptation de controverse et de polémique est « définitoire » de l’UE, car sinon la diversité des opinions ne serait source que de divisions.

En somme, les médias sont à la fois le moteur et l’illustration des difficiles négociations européennes. Et si les médias sont le reflet des sociétés, la relative situation de non-communication entre médias sur l’Europe montre le chemin à parcourir.