Futur de l’Europe : y a-t-il un soutien de l’opinion aux projets de refondation ?

Dans l’indifférence quasi générale, la Commission européenne multiplie les publications pour contribuer à la refondation de l’Union européenne. Cette réflexion en cours fait-t-elle l’objet d’un soutien de l’opinion publique européenne aux regards des résultats de l’Eurobaromètre sur « l’avenir de l’Europe » ?

Les jalons pour une refondation de l’Union européenne

L’effervescence au sein de la Commission européenne passe inaperçue et pourtant, si l’on prend le temps de regarder les initiatives, on n’assiste à une multiplication des documents de réflexion et de projection posant les jalons d’une véritable refondation de l’Union européenne :

L’Union européenne se met en ordre de bataille pour une refondation de ses missions et de son avenir : Europe sociale, mondialisation, défense, finances.

Pourtant, c’est bien le Brexit qui apparait à l’avant-scène des médias, et qui risque de consommer beaucoup de capital symbolique et politique pour négocier, sans oublier les questions de valeurs ainsi que la place et le rôle des citoyens au sein de l’Union qui font turbuler la machine médiatique à coup de pression populiste et europhobe.

Les opinions des Européens sur le futur de l’Europe

Ces initiatives bénéficient-elle de l’assentiment, au moins de principe des citoyens pour acquérir une place croissante et mieux acceptée dans la vie quotidienne de ses peuples ?

L’Eurobaromètre sur le Futur de l’Europe fournit quelques éléments de réponses :

  • Une majorité d’Européens convient que le projet européen offre des perspectives d’avenir à la jeunesse européenne, même si les personnes interrogées pensent que la vie de la jeune génération sera plus difficile que la leur ;
  • L’accent pour relever les principaux défis mondiaux devrait être mis sur l’égalité sociale et la solidarité, devant la protection de l’environnement ainsi que le progrès et l’innovation ;
  • Une majorité des personnes interrogées estime que l’élément le plus utile pour le futur de l’Europe serait des niveaux de vie comparables, loin devant des standards d’éducation comparables et des frontières extérieures de l’UE bien définies.

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L’opinion publique européenne semble mûre pour une refondation du projet de construction européenne. Quelques soient les domaines, une large majorité estime que davantage de décisions devraient être prises au niveau européen.

eurobarometre_soutien_projets_UEPar rapport à 2012, le soutien en matière de lutte contre le terrorisme et de promotion de la démocratie et de la paix ou la garantie de l’approvisionnement énergétique sont en baisse, quoique toujours majoritaire. A l’inverse, la gestion des questions liées à la santé et à la sécurité sociale, aux migrations et à la protection de l’environnement progressent.

Au total, tant la floraison des initiatives de l’UE pour définir son avenir que le soutien majoritaire des Européens dessine un nouveau contexte européen favorable à la rénovation. Reste plus à la communication de relayer auprès des médias et à l’influence de recueillir le soutien des responsables politiques nationaux.

Construction européenne et élection présidentielle : la bataille d’idées sur l’Europe

Depuis plusieurs décennies, la « facture européenne » dans les urnes n’a cessé de progresser (référendums et élections européennes) et les partis politiques gouvernementaux français peinent à trouver un récit d’intégration européenne ; sans pour autant affecter jusqu’à présent la mise en œuvre de la politique européenne de la France. Mais, le fossé – béant lors de la campagne électorale –  entre le choix européen des gouvernements français et la sphère publique dominée par les critiques de l’Europe est-il durable à long terme ?

La lente érosion du récit européen de l’Europe puissance

Olivier Rozenberg analyse – dans « La France à recherche d’un récit européen » in Les Cahiers européens de Sciences Po – la bataille des idées sur l’Europe.

Pour lui, l’idée d’« Europe puissante » a de plus en plus difficulté à persuader les gens d’aimer l’Europe, parce que les dirigeants qui soutiennent les traités ont de plus en plus de mal à assumer et justifier leur position dans le débat public.

Une sorte d’euroscepticisme « doux » de la part des dirigeants des partis gouvernementaux s’est peu à peu imposée afin de rassembler les extrêmes dans chacun de leur camp.

L’érosion de l’Europe puissante en tant que récit national majeur pour justifier l’intégration européenne s’explique en raison de son inadaptation :

D’une part, l’intégration européenne est justifiée si elle fournit un pouvoir supplémentaire capable de produire des résultats. De toute évidence, ce type de justification est problématique lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous. Le soutien à l’Europe souffre car il n’a pas produit les résultats escomptés.

D’autre part, l’Europe puissance est justifiée si elle place la défense de la grandeur de la France au centre. Or, l’élargissement de l’UE et la domination économique de l’Allemagne ont imposé un discours sur la réforme nécessaire de la France, qui place l’Europe du côté des efforts et des sanctions.

Le remaniement problématique du récit européen de la France

Face au déclin du récit français des gouvernements sur l’Europe puissance, le manque d’imagination pour concevoir un grand « design » européen de remplacement renforce la situation problématique de l’Europe dans les discours politiques.

Les raisons, selon Olivier Rozenberg, en seraient la culture politique nationale et le système politique français.

D’une part, les normes partagées par les élites politiques et administratives françaises sont de plus en plus éloignées de l’Europe entre la réticence sur le modèle du marché libre et l’idée de volontarisme politique, un concept idéalisé en France qui tend à favoriser la personnalisation et la centralisation au détriment de la gouvernance collective et multi-niveaux pratiquée par l’UE.

La solution d’une « Europe politique » est si régulièrement proposée que l’idée est devenue polymorphe et même insignifiante.

D’autre part, la difficulté de renouveler le récit français de l’intégration européenne s’explique par le régime de la Ve République. Certes, le centralisme présidentiel offre une certaine efficacité dans la définition et la poursuite des principales priorités nationales au niveau européen. Mais, cela endommage une vision cohérente.

L’élection présidentielle à deux tours oblige les candidats des deux principaux partis gouvernementaux à rédiger une vision synthétique de l’Europe qui peut gagner, à la fois les europhiles et les eurosceptiques au sein de chaque camp. Un exercice particulièrement difficile à concilier pour ce scrutin.

La vision de l’Europe du candidat est trop souvent mise en avant, juste avant la campagne, dans une relative superficialité du travail sur les programmes et pour les Présidents élus dans une relative indifférence à respecter le programme électoral. La déconnexion entre les politiques électorales et publiques ne favorise pas l’établissement de programmes et de doctrines cohérentes.

Au total, Olivier Rozenberg estime que la bataille des idées se perd à un prix élevé. L’euroscepticisme « soft » des partis gouvernementaux risque d’ouvrir la voie à un développement critique de la politique européenne de la France.

Et si la communication européenne s’inspirait du « soft power »

Parmi les nombreux « challenges » de la communication publique rassemblés à l’occasion des 30 ans du Club de Venise, c’est le « pouvoir doux », selon Antonio Gramsci qui par le consentement de la société civile permet au pouvoir politique de se légitimer. Un enseignement crucial pour la communication de l’Union européenne…

Qu’est-ce qui est vraiment attrayant pour les citoyens ?

Pour Verena Nowotny, réfléchir à partir du « soft power » déclenche une prise de conscience sur ce qui est réellement attractif pour les citoyens :

Quelques soient les actions de puissance douce, celles-ci doivent être envisagées comme un investissement sur l’avenir et pas uniquement comme un coût. Chaque intervention de l’UE doit permettre de démontrer son utilité, sa capacité à s’adapter pour répondre aux nouveaux besoins – de la sécurité (protection contre les menaces terrorismes) au divertissement (des infrastructures culturelles telles que théâtres, musées ou terrains de sport, la production télévisée et le tournage de divertissement).

Les moyens classiques de la diplomatie publique tels que les bourses d’études, les échanges d’étudiants et l’éducation des médias fonctionnent encore. Mais, il faut beaucoup de persévérance et une vision à long terme pour connaître des effets positifs. Investir dans l’éducation et la formation est le meilleur moyen pour l’UE d’être au côté des citoyens tout au long de leur vie.

Qu’est-ce qui est vraiment intelligent pour l’UE ?

Les ressources financières investies par l’UE doivent être mesurées en fonction de l’acceptabilité du public mais aussi en fonction d’une certaine « Responsabilité Sociale Gouvernementale » pour reprendre un concept développé par Simon Anholt.

Autrement dit, les investissements de l’UE dans le « soft power » doivent être utilisés de manière intelligente, c’est-à-dire contribuer à une amélioration du bien commun pour l’ensemble des Européens.

Quelles conséquences pour la communication de l’UE ?

Plusieurs enseignements peuvent être tirés de ces orientations :

En termes de positionnement, l’authenticité et la durabilité représentent l’essence d’une communication, qui lorsqu’elle est réussie du coup se place au cœur de la mission et de la vision dans la société. Au-delà de la scène médiatique et des plateformes numériques changeantes, c’est la perception des gens et donc la réputation de l’UE qui restent déterminantes.

En termes de messages, la communication des institutions et politiques européennes doit reposer fermement sur des valeurs qui sont comprises, acceptées et vraies pour toutes les parties prenantes – pas simplement un refrain qui sonne faux et des couplets qui passent à côté de l’essentiel faute de simplicité et de pertinence.

Au total, le détour par le « soft power » peut se révéler très fructueux pour mieux comprendre ce que l’influence des grandes puissances parvient à accomplir non par la force mais par l’intelligence.

A quoi ressemblerait le futur de la communication européenne ?

Les célébrations en demi-teinte du 60ème anniversaire du traité de Rome, ternies par le déclenchement officiel du Brexit, ont malgré tout été une occasion dans la foulée du livre blanc sur l’avenir de l’UE de poser des réflexions sur les perspectives d’avenir de la construction européenne. En matière de communication européenne, vers quoi cet exercice conduit-il ?

Une nouvelle communication régalienne

Les crises sont un peu la spécialité de la construction européenne et comme le dit Jean-Claude Juncker, l’Union européenne subit actuellement une « poly-crise » sans pareil. La communication de crise de l’UE est en revanche moins convaincante quant aux enjeux de la sécurité collective, du terrorisme et de la régulation des flux migratoires.

En somme, à l’avenir, l’Europe régalienne constitue « un nouveau discours politique pour l’UE », selon Thierry Chopin. Selon lui, « l’Europe doit pouvoir porter un discours régalien pour répondre aux attentes des citoyens qui sont parfaitement légitimes et auxquelles il faut répondre ».

« Le thème de l’Europe régalienne permet de déplacer le débat sur la souveraineté. Une Europe régalienne est une Europe qui renforce la souveraineté de la puissance publique, qu’elle s’exerce au niveau national ou européen. »

Une meilleure communication de « public branding »

La communication européenne doit cesser de tenter de « vendre » les institutions européennes, d’utiliser des modalités de communication persuasive pour convaincre les Européens de l’intérêt et des bénéfices des programmes institutionnels de l’UE.

En revanche, l’Europe comme cadre de vie, comme espace commun de droits et de libertés est vécue au quotidien par les Européens comme une réalité tangible et appréciée que l’Union européenne aurait intérêt de défendre et de promouvoir afin de renforcer l’attractivité touristique et la désirabilité de l’Europe dans ses terroirs et territoires.

Communiquer l’Europe via le soft power : la culture, les sciences, les arts, les divertissements et le sport

La bataille de l’opinion ne se mène pas uniquement dans les grands médias à coup de tribunes, de déclarations et de « grandes politiques ». Elle se déroule aussi, surtout ?, à l’échelle des échanges interpersonnels entre les Européens.

Le soutien à l’UE ne peut pas s’imposer de haut en bas. Il doit être le résultat de l’expérience de vie des gens. Faire de l’Europe une partie de la réalité sociale des gens par la culture, les sciences, les arts, les divertissements et le sport représente une option pour développer des espaces d’interaction sociale et d’engagement émotionnel entre les citoyens.

Reneta Shipkova suggère plusieurs actions dans sa « nouvelle approche pour communiquer l’Europe » :

  • Utiliser l’art et la performance pour marquer l’UE ;
  • Développer les identités multiples, comme le permettent Erasmus + ;
  • Initier des manifestations culturelles et / ou sportives plus transnationales où les citoyens se sentiront fiers d’être Européens…

Les 60 prochaines années de la communication européenne, avec un peu d’optimisme et beaucoup d’efforts, s’annoncent passionnantes.

Pourquoi l’Union européenne a-t-elle une si mauvaise réputation ?

Partout en Europe, l’argent de l’UE s’écoule de Bruxelles en milliers de projets et d’idées. Mais personne ne le remarque, et surtout ne lui crédite. Quelles sont les plaies de la réputation de l’Union européenne ?

Leadership : à la recherche du récit perdu

Selon une analyse éclairante dans le Spiegel (en anglais), « certains des plus mauvais conteurs se trouvent à Bruxelles et dans les capitales européennes. Chaque année, ils remplissent des bibliothèques entières de documents, mais les textes sont généralement si incompréhensibles, si brouillés par des notes de bas de page, des renvois et du jargon que personne ne peut comprendre ce qui s’est passé jusqu’à présent. Et personne ne peut dire ce qui se passe maintenant, non plus. Quand à comprendre l’avenir… ».

Le narratif de l’Europe est au point mort alors qu’en mars – 60ème anniversaire de la signature du traité de Rome – l’UE est censée célébrer le début de l’aventure européenne. Le projet Europe fonctionne depuis des années, et il semble aujourd’hui qu’une majorité dans les sociétés et les médias croient que l’Union européenne appartient « aux poubelles de l’histoire ».

Dans la recherche d’un autre récit de l’Europe, « l’ère des brochures sur papier glacé est terminée. » Personne ne veut entendre des discours laudateurs sur l’UE. Il est enfin temps de mettre un terme aux dévotions. Les bons vieux appels n’ont jamais semblé plus creux qu’aujourd’hui. Les grands discours ont tous été donnés. Nous n’avons plus besoin d’une Europe de haut en bas, mais d’une Europe de bas en haut.

Et le Spiegel de constater qu’« il y a beaucoup d’endroits pour commencer l’autre histoire européenne. Elle est riche et colorée, mais elle est aussi tellement discordante et diverse qu’il est presque impossible de créer un récit unique et convaincant.

Gouvernance : autant en emporte le « blame game »

Beaucoup de gouvernements nationaux n’ont pas honte de bloquer activement les compromis lors de réunions à Bruxelles, pour rentrer chez eux et ridiculiser l’UE pour son incapacité à faire des compromis.

Les mêmes gouvernements qui jouent un rôle clé dans la définition du destin de l’Europe en tant que membres du Conseil européen parlent de Bruxelles comme d’une puissance étrangère sur laquelle ils n’ont aucune influence. C’est une situation intenable.

La volonté de réforme de Jean-Claude Juncker relative à la comitologie est salutaire. Il est plus que temps de forcer les gouvernements à endosser publiquement des compromis actuellement négociés en catimini ou pire défaussés sur les épaules fragiles mais accommodantes de la Commission européenne.

Performance : au coin de la rue, l’Europe… et l’indifférence et la non reconnaissance

Même si l’Europe travaille sans relâche partout pour atteindre ses objectifs, au point de faire partie de notre quotidien, d’être un acteur indispensable même dans les coins les plus reculés du continent, elle est restée néanmoins une entité éloignée et impopulaire et ses succès demeurent invisibles.

Supposément hors de contact avec ses citoyens, l’Europe est en fait à chaque coin de rue, et pourtant la plupart des passants l’ignorent systématiquement.

Alors qu’il n’y a aucune branche de la politique et aucun segment de la société sans un programme de subventions de l’UE – qui n’est d’ailleurs débloqué qu’avec l’accord des Etats – il y a une barrière émotionnelle collective contre l’idée de penser l’argent de Bruxelles comme une bonne chose, contre la pensée que cette Europe est une bonne chose, contre la reconnaissance des valeurs de l’UE comme les nôtres.

Participation : l’expérience européenne, comme remède ?

Conclusion du Spiegel, pour obtenir de nouveaux partisans, l’UE doit probablement se concentrer moins sur la diffusion d’argent en Europe et plus sur l’envoi de personnes autour du continent.

C’est lorsque l’expérience de l’Europe devient personnelle et sensible que le récit européen devient positif et attribué à l’UE. L’Europe doit aller au peuple.