Président du Conseil européen : tenir le texte sans perdre la parole

Vendredi 16 octobre, en salle de presse du Justus Lipsius, António Costa rend compte du Conseil européen. Sur le commerce, un seul paragraphe de sa déclaration prononce cinq fois le mot « unité ». Sur les migrations, le président se borne à qualifier le sujet de « très politique », traversé de « visions politiques différentes, que vous connaissez tous ». Pendant ce sommet, les neuf paragraphes du projet de conclusions sur les migrations ont été ramenés à deux, rapporte Agence Europe. Les dirigeants ont pris position ailleurs, au petit-déjeuner, dans leurs conférences de presse nationales ou dans des phrases qui visaient un pays sans le nommer. Costa a obtenu la maîtrise de l’amont que ses prédécesseurs cherchaient en vain, mais sa parole pèse de moins en moins sur la salle.

Le greffier, la voix, le rival : trois manières d’inventer le poste

Le traité de Lisbonne confie au président du Conseil européen des verbes d’intendance : présider, assurer la préparation et la continuité, faciliter la cohésion et le consensus. Il ne lui donne ni vote, ni administration propre, ni électeurs. Chaque titulaire a donc dû inventer d’où viendrait son ascendant sur des chefs d’État et de gouvernement qui disposent de tout cela.

Herman Van Rompuy l’a trouvé dans la discrétion. En novembre 2009, Jean-Dominique Giuliani lit sa désignation comme « le choix consensuel de la modestie plutôt que celui courageux de la puissance ». Lacomeuropéenne recommandait alors une communication « accountable » plutôt que spectaculaire. Le Belge publie des haïkus, encaisse en séance plénière l’apostrophe de Nigel Farage sur son « charisme de serpillière mouillée », rencontre José Manuel Barroso chaque semaine. Pendant les nuits de négociation de la crise de l’euro, il tient la plume comme un greffier, sans se mettre en scène.

Donald Tusk l’a trouvé dans la voix. Dès janvier 2015, le service de ses porte-parole présente au groupe de travail Information du Conseil une équation qui résume le poste : invisible pendant la négociation, très visible sur la scène extérieure. Tusk invente en 2017 le « Leaders’ Agenda » et ses notes préparatoires. En février 2019, il réserve aussi « une place spéciale en enfer » à ceux qui ont promu le Brexit sans plan. Sans droit de vote, il pèse par ses mots.

Charles Michel a cherché l’ascendant dans la rivalité. La méthode des petits groupes de quatre à six dirigeants, documentée par le service de recherche du Parlement européen, visait à préparer les sommets en amont. Mais sa présidence reste associée au « Sofagate » d’Ankara, en avril 2021, quand un seul fauteuil attendait deux présidents, et à une concurrence ouverte avec la présidente de la Commission. En fin de mandat, Michel se contente de rapports écrits au Parlement, ce qui lui vaut des critiques en séance plénière.

L’architecte de l’amont : la méthode Costa a tenu ses promesses

António Costa a tiré la leçon des trois. Le briefing du Parlement européen relève que ses lettres d’invitation partent au moins deux semaines avant chaque réunion, là où ses prédécesseurs les envoyaient parfois la veille. Elles ne se contentent plus de lister les sujets : elles orientent déjà la discussion. Au Financial Times, Costa résume l’ambition : « personne ne veut passer du temps à rédiger », chaque sommet doit porter « un message politique ». En décembre 2024, pour son premier Conseil européen, les conclusions sont finalisées avant que les dirigeants ne s’assoient.

Costa a ensuite organisé une retraite informelle en février 2025, puis une autre au château d’Alden Biesen en février 2026, et en annonce une troisième pour février 2027. Il a fait le tour des capitales en décembre 2025, puis du 25 août au 17 septembre 2026, vingt-sept étapes en trois semaines centrées sur le prochain budget pluriannuel, selon Eunews. Il rend compte en personne au Parlement après chaque sommet et s’affiche en tandem avec Ursula von der Leyen, jusque dans les déclarations communes avec Volodymyr Zelensky.

Le résultat est réel et mérite d’être crédité. Pendant près de deux ans, l’agenda des Vingt-Sept a été négocié en amont, par les sherpas et le Coreper, et les sommets ont cessé de s’étirer en nuits de rédaction. La relation avec la Commission s’est apaisée, et le Conseil européen a retrouvé quelqu’un pour diriger les débats.

Des conclusions trop écrites pour être dites

La méthode a pourtant un prix, et octobre l’a rendu visible. Des conclusions rédigées à l’avance par les sherpas ne laissent plus de place à ceux qui siègent. Un dirigeant qui veut exister au sommet n’a plus que deux options : rouvrir le texte dans la salle, ou parler en dehors.

Octobre a connu les deux. Sur le marché du carbone, l’Italie et les pays de Visegrád ont tenté de rouvrir en séance une législation déjà votée, en sachant qu’ils n’avaient pas la majorité. L’amendement visait d’abord leurs opinions nationales, note Euronews. La rédaction en direct a tourné au « chaos », selon un diplomate cité par Politico, et un autre reproche à Costa d’avoir « perdu le contrôle de la salle ». Sur les migrations, le texte n’a pas bougé, mais la parole est sortie. Avant la séance, Giorgia Meloni, Mette Frederiksen et le Néerlandais Rob Jetten ont réuni dix-huit États membres autour d’un petit-déjeuner, sans l’Espagne. Mette Frederiksen a ensuite demandé à la Commission d’examiner le cas d’un pays qui ferait « presque exactement l’inverse » des autres.

En mars 2016, Lacomeuropéenne proposait une grille de lecture des sommets : les présidents canalisent l’ordre du jour, les États réformateurs inquiètent puis verrouillent l’accord, les « grands frères » assurent la médiation. En 2026, la première fonction est mieux remplie que jamais, et cette réussite dérègle les deux autres : Costa tient le texte, mais les dirigeants racontent le sommet à sa place.

Le capital politique change de mains

La parole libérée ne profite pas à tous. Elle va à ceux qui disposent d’un capital propre, et ce capital n’est pas toujours celui des urnes.

Giorgia Meloni siège depuis quatre ans et son parti reste en tête, à 26,5 % selon le sondage YouTrend du 4 septembre. Mette Frederiksen sort pourtant des élections de mars avec le pire score social-démocrate depuis 1903, relève la Fondation Robert Schuman. Son poids à Bruxelles ne doit rien à la dynamique électorale : il tient à une position sur les migrations défendue depuis des années, sans variation, et qui a fini par devenir le cadre commun. La seule mesure qui survit aux conclusions d’octobre, un cadre d’urgence contre les crises migratoires « instrumentalisées », parle sa langue.

À l’inverse, le couple franco-allemand arrive usé. Friedrich Merz ne recueille plus que 10 % de satisfaits dans l’ARD-DeutschlandTrend publié le 1er octobre, le niveau le plus bas jamais mesuré pour un chancelier. Emmanuel Macron entre dans les derniers mois d’un mandat qu’il ne pourra pas renouveler. À la sortie du sommet, il endosse encore le rôle du grand frère, mais sur le terrain de la méthode : il regrette « un mauvais débat » et reproche à ses pairs de politiser le sujet. Il commente la manière sans fixer de direction.

Au Conseil européen, le capital politique vient donc d’une prise de position tenue dans le temps, plus que de la popularité ou de l’ancienneté, et cette position finit par organiser la prise de parole des autres.

Prendre l’ascendant sur vingt-sept chefs : la position plutôt que la procédure

Le président du Conseil européen ne dispose pas de ce capital-là. Il peut en revanche décider de ce qu’il fait de sa propre parole. Ce que la gestion de crise enseigne aux équipes de direction vaut ici : celui qui tient l’ordre du jour sans tenir le message laisse les autres raconter la réunion.

Le budget offre l’occasion la plus proche. Costa a annoncé une proposition chiffrée avant le sommet spécial des 26 et 27 novembre, consacré au cadre financier pluriannuel. Son cabinet peut en faire une prise de position assumée plutôt qu’une synthèse de plus : présenter lui-même le chiffre, en conférence de presse, et dire en son nom pourquoi ce chiffre et pas un autre. Un président de séance qui défend une proposition devient un acteur de la négociation.

Il peut aussi laisser respirer la salle. La lettre d’invitation annoncerait, pour chaque sommet, un point politique volontairement non rédigé à l’avance, ouvert à la discussion entre dirigeants. Le service des porte-parole peut, de son côté, préparer pour le président la phrase de sortie de chaque réunion, prononcée avant les conférences de presse nationales et non après. Les capitales raconteraient alors un sommet que le président aurait déjà résumé.

Il lui reste enfin à installer sa voix avant l’échéance. Le mandat de Costa court jusqu’au 31 mai 2027 et son renouvellement se jouera au printemps. Les correspondants accrédités à Bruxelles jugent aujourd’hui « très importants » les porte-parole de la présidence tournante à 67 %, contre 54 % pour ceux du président du Conseil européen, selon l’enquête Live from Brussels II. En 2021, le rapport était inverse. Un rendez-vous public régulier, hors sommet, et un rapport annuel au Parlement sur l’état du Conseil européen donneraient au président permanent ce que la présidence tournante a pris : une place dans l’agenda des journalistes.

Aucun de ces gestes ne touche aux traités. Tous demandent au président de faire ce que sa méthode lui a permis d’éviter jusqu’ici : prendre une position dans sa propre prise de parole. Costa tient le texte des Vingt-Sept. Il lui reste à leur dire, en son nom, où il veut les conduire.

Infographie : président du Conseil européen, tenir le texte sans perdre la parole (Van Rompuy, Tusk, Michel, Costa ; octobre 2026, la parole sort de la salle)

De la réfutation à l’attribution : inverser la charge de la preuve face aux opérations d’influence russes

Fin septembre 2023, une vidéo émerge sur un compte Instagram privé. Une prétendue ex-stagiaire de la maison Cartier y affirme, fausse facture à l’appui, qu’Olena Zelenska vient d’y dépenser plus d’un million de dollars. En quelques jours, la vidéo bascule sur YouTube, puis inonde les réseaux Telegram russes et occidentaux. L’enquête montrera plus tard que la prétendue stagiaire était une étudiante de Saint-Pétersbourg, mais le mensonge avait fait le tour des réseaux occidentaux bien avant que les relevés de serveurs ne le démentent. Cet incident, disséqué dans le rapport 2026 du Centre d’excellence de communication stratégique de l’OTAN (StratCom COE), montre où l’Europe se trompe. L’Union traite la manipulation de l’information comme un dysfonctionnement éditorial à corriger par le « fact-checking ». Les services russes, de leur côté, cherchent à user l’attention. L’Europe gagnerait à déplacer son effort de la vérification des contenus vers l’attribution, pour démanteler l’appareil d’État qui les produit.

Le blanchiment des récits rend la vérification inopérante

Une opération d’influence commanditée par le Kremlin cherche à installer le doute plus qu’à convaincre, en fabriquant une crédibilité de façade. Le rapport de l’OTAN appelle ce procédé le blanchiment des récits (narrative laundering).

Le procédé remonte à l’opération soviétique INFEKTION, et l’intelligence artificielle l’accélère. La falsification est d’abord déposée dans des zones grises ou sur des comptes dormants, comme la vidéo Cartier. Des réseaux de faux sites et de canaux Telegram la reprennent ensuite jusqu’à brouiller son origine, avant que les algorithmes de recommandation ne la fassent entrer dans le débat public occidental.

Une fois l’origine effacée, réfuter le mensonge ne suffit plus. Le vérificateur corrige une perception quand l’adversaire a déjà obtenu ce qu’il cherchait, occuper l’attention. Mieux vaudrait viser l’appareil qui produit ces contenus.

Des preuves enfermées chez les plateformes

Pour attribuer ces opérations, l’OTAN utilise un cadre d’analyse (IIAF) qui croise des preuves techniques, comportementales et contextuelles. Les analystes cherchent les comportements anormaux : des publications synchronisées à la minute près sur des dizaines de canaux, des taux d’engagement artificiels (ERR) qui signalent des comportements inauthentiques coordonnés (CIB), ou des domaines internet mutualisant les mêmes adresses IP et certificats SSL anonymisés.

Ce travail bute sur les plateformes. Le rapport rappelle qu’elles ont fermé l’essentiel des accès à leurs données (API) en 2024 et 2025. Les données les plus incriminantes (la télémétrie interne, les flux financiers de monétisation, les registres de création de comptes) restent la propriété des entreprises américaines. Faute d’y accéder, les enquêteurs européens travaillent sur des sources ouvertes (OSINT), forcément partielles, et doivent accumuler les indices pour atteindre un niveau de certitude suffisant, pendant que l’attaquant profite de l’opacité des algorithmes et que toute la charge de la preuve repose sur la victime.

Graduer la responsabilité de l’État russe pour pouvoir sanctionner

Face à une falsification produite en série, la vérification des faits ne suffit plus, et l’Union a besoin de preuves utilisables devant un juge ou dans une décision de sanction. Le rapport de l’OTAN reprend pour l’information l’échelle de responsabilité des États proposée par Jason Healey, qui va de l’état de simple « encouragement » (state-encouraged) à la « coordination » (state-coordinated), jusqu’à « l’exécution intégrée » (state-integrated).

Qualifier avec exactitude le degré d’implication de l’État russe donne à l’Europe les termes juridiques dont elle a besoin pour sanctionner. Cette qualification permet de déclencher les mécanismes de sanction du Règlement sur les services numériques (DSA) ou les mesures diplomatiques du cadre anti-FIMI de l’UE.

Trois mesures pour reprendre l’initiative

Trois décisions réglementaires permettraient de rééquilibrer le rapport de force :

  1. Briser le huis clos des plateformes (Safe Havens pour chercheurs) : Les preuves d’ingérence étrangère ne devraient plus rester couvertes par le secret commercial des réseaux sociaux. Sur la base du DSA, la Commission peut imposer la création de « Trusted Research Environments » (environnements de recherche de confiance) : des corridors d’accès sécurisés à la télémétrie interne des plateformes, réservés à un réseau d’enquêteurs institutionnels et d’ONG certifiées, permettant de lever le voile sur les financements et les réseaux de bots sans exporter massivement des données personnelles.
  2. Standardiser la preuve par le référentiel DISARM : Les agences européennes de renseignement et de régulation gagneraient à adopter publiquement le cadre DISARM (qui classifie les Tactiques, Techniques et Procédures des attaquants). Un vocabulaire commun transformerait des faisceaux d’indices en dossiers solides face aux démentis de Moscou, et justifierait devant la justice européenne le blocage de serveurs.
  3. Assumer le calcul des probabilités dans les sanctions : L’attribution en source ouverte atteint rarement 100 % de certitude. Le Conseil pourrait adopter les échelles de probabilité du renseignement (intervalles de confiance). Lorsqu’une convergence de preuves techniques, comportementales et contextuelles permet de conclure avec une « Haute Certitude » (≥80 %) qu’une campagne est « coordonnée par l’État » russe, ce constat doit suffire à déclencher automatiquement des sanctions économiques et diplomatiques (saisies d’actifs, interdictions de territoire), sans attendre une preuve absolue qui ne viendra jamais.

Corriger les perceptions une à une ne fera pas reculer ces opérations, qui reculeront quand leurs serveurs seront bloqués et l’État qui les finance sanctionné. En refusant d’inverser la charge de la preuve, l’Europe s’est enfermée dans le rôle d’un éditeur de presse qui corrige ses coquilles sous un bombardement.

La défense de l’espace public européen relève donc autant de l’enquête numérique et du droit pénal que de la communication.

Désinformation et IA : pourquoi l’Europe mesure sans riposter

Une start-up vend, dans un seul abonnement, des comptes, du contenu et de faux engagements. Andreessen Horowitz y a placé un million de dollars en octobre 2025, via son accélérateur speedrun. Puis un piratage a ouvert l’arrière-boutique, documentée par 404 Media en décembre. On y découvre une ferme de 1 100 téléphones alignés et des centaines d’influenceurs synthétiques pilotés à la chaîne sur TikTok, qui vantent des produits sans la moindre mention publicitaire. La faille avait été signalée dès le 31 octobre, et l’abonnement se vendait toujours. Un second piratage, quelques semaines plus tard, a montré les mêmes machines produisant des mèmes complotistes.

L’entreprise s’appelle Doublespeed. Son nom figure, en passant, dans l’analyse que signe fin avril Paolo Cesarini, président du conseil exécutif de l’observatoire européen des médias numériques (EDMO). Elle s’intitule « Flooding Reality: How AI, Politics, and Greed Are Rewiring Europe’s Information Battlefield ».

L’Europe mesure ses adversaires avec précision et riposte rarement à leur échelle

La détection européenne a gagné en maturité, comme le montre le brief mensuel de l’EDMO pour mars 2026. Sur 1 690 articles analysés par son réseau de vérificateurs, 39 % portent sur la seule guerre contre l’Iran, et Gaza en ajoute cinq points. Le quatrième rapport FIMI du Service européen pour l’action extérieure documente 540 incidents et quelque 10 500 canaux sur l’année 2025 et, parmi ceux dont l’origine est attribuable, en impute 29 % à la Russie. Ce rapport recense aussi près de cent quarante personnalités ciblées, de Maia Sandu à Ursula von der Leyen. Les tableaux de bord sont remarquables de rigueur, et ils paraissent à date fixe, chaque mois, chaque année.

Trois pays au printemps 2026 : la détection sans la riposte

Cesarini documente trois scènes du printemps européen, en Hongrie, en Slovénie et en Roumanie.

En Hongrie, la campagne des législatives a porté la marque des récits géopolitiques de la peur : l’opposition dépeinte en agent de Bruxelles ou de Kyiv, accusée de précipiter le pays dans la guerre. Le 12 avril, Tisza, le parti de Péter Magyar, a emporté 141 sièges sur 199, avec près de 80 % de participation, et chassé Viktor Orbán après seize ans de pouvoir. Le récit a pourtant survécu à la défaite de son commanditaire, au point de nourrir des tensions entre Budapest et Bucarest bien après le scrutin.

En Slovénie, la campagne des législatives du 22 mars semblait calme. Une opération de piratage et de fuite de dernière minute, attribuée à la société israélienne Black Cube, a poussé le premier ministre Robert Golob à saisir Ursula von der Leyen par lettre du 19 mars. Il y dénonce une « attaque hybride » contre les processus démocratiques de l’Union.

En Roumanie, aucun scrutin n’était en cours, mais les prix flambaient. La hausse des prix à la pompe, dans le sillage de la guerre contre l’Iran, a réactivé en mars des tropes anti-gouvernementaux que la désinformation a su capter et amplifier. Du prétendu rationnement énergétique aux propos de responsables politiques tronqués en ligne, le brief en recense les variantes.

Dans les trois cas, la menace a été détectée, cartographiée et archivée, sans qu’aucune réponse publique ne suive.

Ces trois scènes appellent d’abord une attribution publique, assumée comme un acte de communication et non reléguée en annexe. Nommer publiquement l’auteur d’une campagne, avec ses preuves, comme Golob l’a fait en pleine campagne, constitue déjà une riposte, alors que le silence prudent protège les institutions en laissant les citoyens seuls.

Une industrie de la manipulation face à des rapports annuels

La riposte tarde pour des raisons de structure plus que de volonté.

Doublespeed montre que la manipulation s’achète aujourd’hui comme un service : gestion des comptes, distribution du contenu, simulation de l’engagement, le tout automatisé et financé par le capital-risque. Ces faux se vendent à l’abonnement, se déploient en quelques heures et se dupliquent sans limite.

L’Europe répond avec ses propres cadences. Le quatrième rapport FIMI introduit un « Deterrence Playbook », un manuel de dissuasion structuré, du diagnostic à l’action. L’intention est juste, et la prudence institutionnelle n’est pas une sottise. Une attribution erronée coûte cher en crédibilité, et le précédent roumain de 2024, une élection annulée, rappelle le poids juridique de ces qualifications. Cette prudence convient au rythme du droit, beaucoup moins à celui de l’information, puisqu’un manuel paraît une fois quand le contenu synthétique se publie en continu.

L’écart se mesure en vitesse et en volume. Tant que la riposte suivra le tempo des institutions, elle arrivera après la vague.

Financer une infrastructure de contre-récit européen

L’Union peut ensuite financer une infrastructure de contre-récit aussi rapide et duplicable que les fermes à contenu qu’elle dénonce. Il lui faut une capacité de production et de diffusion dotée de moyens permanents, capable de répondre pendant que la fausse information se propage. Le bouclier européen de la démocratie et son centre pour la résilience démocratique, créés en novembre 2025, pourraient l’accueillir s’ils se dotaient de moyens de production.

Cesarini décrit l’objectif final de ces opérations : produire « confusion, cynisme et désengagement ». L’adversaire ne cherche plus à faire croire un mensonge précis. Il sature les fils d’actualité jusqu’à ce que toute source paraisse suspecte et toute vérité, négociable. Contre une telle stratégie, un rapport annuel arrive toujours trop tard.

Enfin, l’intégrité de l’information gagnerait à être traitée comme une politique industrielle, avec des moyens à l’échelle de l’enjeu, une chaîne de valeur, des porte-parole formés, une capacité d’exécution rapide. Et des indicateurs de riposte, temps de réponse médian, part des campagnes contrées pendant leur pic, affichés comme le SEAE affiche ses incidents. Le combat porte sur le récit, un terrain où les institutions s’interdisent encore d’entrer.

Le savoir-faire existe. L’EDMO et le SEAE détectent, attribuent, quantifient avec une précision que peu d’États égalent. Il leur manque la décision politique de transformer cette mesure en riposte.

Sans elle, l’Europe continuera de compter les campagnes que d’autres produisent en série.

« Guerre cognitive » : pourquoi l’Europe répond toujours trop tard

À l’automne 2025, des drones survolent la Pologne, le Danemark et l’Allemagne. Au moins dix-neuf appareils traversent le ciel polonais dans la nuit du 9 au 10 septembre, quatre aéroports danois sont touchés le 24 et quelque 3 000 passagers restent bloqués à Munich début octobre. Des cellules de crise s’activent, mais pendant que les services vérifient les faits, une version de l’histoire circule déjà.

Jonathan Nelson et Alejandro Romero dirigent la société de renseignement Alto Intelligence et signent pour le think tank ECFR « The battle for the mind: How Europe can stay safe in the cognitive threat era ». Leur mesure : il s’écoule moins d’une heure entre une intrusion de drones et la circulation de narratifs pro-russes via Telegram et médias-relais. Il leur faut entre quinze et quarante-cinq minutes, à peine le temps d’un trajet domicile-bureau. Quand la parole officielle européenne arrive, des heures plus tard, la perception s’est figée avec les narratifs qui circulent en ligne.

La désinformation l’emporte ici parce qu’elle arrive la première, sans avoir besoin de mieux mentir.

Quarante minutes pour écrire le réel

Les deux auteurs décrivent un enchaînement où l’incident physique ouvre une brèche que le récit vient aussitôt occuper. Dans cette fenêtre, des acteurs coordonnés attribuent la faute, mettent en doute la compétence des institutions, installent une version contestée des faits. Cette version sert ensuite d’étalon, et tout ce que les autorités diront plus tard sera jugé à partir d’elle.

L’explication est connue. L’interprétation officielle européenne reste suspendue à la classification formelle de l’incident et à son attribution. Tant que l’événement n’est pas qualifié, personne ne parle, et cette prudence respectable devient une faille que l’adversaire exploite. La fenêtre d’interprétation publique est courte, beaucoup d’acteurs cherchent à la remplir, et les institutions européennes arrivent quand les versions concurrentes ont déjà durci.

Le retard européen tient au tempo plus qu’à la technologie

Le réflexe commun attribue l’avantage adverse à la technologie : l’IA générative aurait tout changé. L’explication vaut en partie. L’IA abaisse le coût de production et de localisation des contenus manipulatoires, les deux auteurs le rappellent, mais le facteur décisif reste le tempo, bien plus que l’outil. L’Europe raisonne en cycles institutionnels : détecter, classifier, attribuer, communiquer. L’adversaire raisonne en minutes, et l’écart entre les deux se compte en heures, parfois en jours.

Une régulation ne rattrape pas un retard de cadence, et une attribution rigoureuse ne défait pas une perception installée. Il faut donc une capacité d’interprétation en temps quasi réel, qui lise les disruptions comme des fragments d’une même campagne plutôt que comme des incidents isolés. Nelson et Romero proposent d’élargir le cadre DISARM, qui classe aujourd’hui les tactiques des opérations d’influence, au domaine cognitif. L’idée est juste, puisqu’elle permet de relier les incidents pendant l’événement plutôt qu’une fois l’enquête close.

Une telle fonction n’exige pas une institution nouvelle. Elle peut s’adosser au Service européen pour l’action extérieure, à condition d’être pensée pour la vitesse, avec des analystes autorisés à lire et à désigner un incident dans l’heure, et à le dire publiquement.

Le mot « guerre » aide à financer, beaucoup moins à convaincre

Le rapport porte un titre martial : la bataille pour les esprits. Il mobilise tout le lexique de l’état-major : guerre cognitive, dissuasion, DISARM. Puis il conclut qu’aucune régulation nouvelle n’est nécessaire, seulement de la coordination.

Le mot « guerre » débloque des budgets, élève le sujet au rang de priorité stratégique, sort la désinformation du registre mineur où elle végétait. Le vocabulaire militaire aide à obtenir des moyens, mais il oriente mal la méthode, car l’adhésion d’un public ne s’obtient ni par la dissuasion ni par la riposte. En militarisant entièrement la réponse, l’Europe risque de se déporter vers le terrain qu’elle maîtrise le moins. Elle soigne alors un déficit de parole avec des réflexes de défense.

Rien n’empêche d’employer le mot « guerre » pour financer une capacité et de l’écarter pour concevoir un message. L’erreur commence quand les deux usages se confondent, et que les outils des frontières servent à défendre un récit.

Plusieurs adversaires, des régions différentes et un même retard

La menace prend plusieurs visages, ce qui complique la riposte. Les opérations liées à la Russie sont les mieux documentées, notamment sur le flanc est, où le Centre d’excellence d’Helsinki relie déjà l’UE, l’OTAN et trente-cinq États participants.

Ailleurs, la menace reste beaucoup moins étudiée, faute de centres comparables au sud et au sud-est du continent.

Au sud, la Méditerranée concentre des pressions distinctes : instrumentalisation des récits migratoires, vulnérabilité des infrastructures énergétiques et maritimes, relais pro-Kremlin actifs en espagnol, en français et en arabe.

Au sud-est, dans les Balkans occidentaux, la coercition économique et la manipulation informationnelle ciblent l’élargissement de l’Union et la consolidation démocratique. Les expériences récentes de la Moldavie et de la Roumanie montrent à quel point la menace avait progressé avant que les gouvernements n’agissent. L’ingérence électorale y a provoqué des réponses institutionnelles inédites, jusqu’à l’annulation d’une élection présidentielle par la Cour constitutionnelle roumaine, en décembre 2024.

D’une région à l’autre, les méthodes d’attaque diffèrent, mais l’Union manque partout d’une image commune de la menace. Ses réponses naissent par pays, par secteur ou par mandat, et chacune reste isolée des autres.

Une image opérationnelle partagée corrigerait ce défaut, où la détection locale alimente une décision centralisée par des protocoles convenus à l’avance. Le secteur financier européen offre le précédent : des superviseurs nationaux surveillent les conditions locales et font remonter l’alerte jusqu’à la Banque centrale européenne. Les menaces cognitives pourraient suivre ce modèle. La diversité géographique et linguistique du continent cesse alors d’être une vulnérabilité pour devenir une capacité de détection précoce.

Le tempo décide du récit

L’urgence tient à l’Ukraine, où la guerre se mène sur deux fronts à la fois : un conflit conventionnel où les gains se comptent en kilomètres, et un affrontement informationnel où ils se comptent en perceptions. Si la Russie parvient à convaincre les Européens que sa victoire est inévitable, elle obtient de meilleures conditions de négociation, fracture la solidarité du continent et reporte l’échec sur d’autres.

Sous le seuil du conflit armé, dans les incursions de drones, les sabotages ou les ingérences électorales, celui qui occupe la fenêtre fixe les termes du débat. Quand l’Europe ne sait pas interpréter un événement, relier les points et répondre vite, elle abandonne aussi l’interprétation de ce qui vient de se passer.

Le moment ajoute une contrainte. L’allié américain n’est plus celui d’hier, les deux auteurs le notent sans détour, et l’Europe doit apprendre à interpréter seule les crises qui la touchent.

La puissance européenne est distribuée : l’Union pour le levier économique, l’OTAN pour la dissuasion, les agences nationales pour la lecture locale, la société civile pour la résilience. Cet ensemble existe déjà, mais ses éléments ne se parlent pas et ne savent pas encore s’exprimer dans les quarante premières minutes.

L’Europe dispose donc des moyens nécessaires et doit d’abord corriger sa lenteur.

La sécurité démocratique, nouveau pacte européen : un narratif qui cherche son public

Le rapport du secrétaire général du Conseil de l’Europe « Le nouveau pacte démocratique pour l’Europe en temps de rupture » s’ouvre sur une scène. Quelqu’un dit à Alain Berset : « Ce dont l’Europe a besoin en ce moment, ce n’est pas d’un pacte démocratique, mais d’un pacte de sécurité. » Berset cite l’objection sans la balayer, refuse l’alternative qu’elle impose et propose une synthèse, la « sécurité démocratique ». La formule pourra-t-elle servir de doctrine aux gouvernements qui la reçoivent ?

La sécurité démocratique, un nouveau narratif pour l’Europe ?

Forger un narratif face à une alternative imposée est un geste politique. Luuk van Middelaar a montré, à propos de l’Union européenne, comment les institutions gagnent ou perdent leurs batailles d’abord sur le terrain des mots qui définissent la situation. Celui qui impose son vocabulaire fixe en général les termes du débat.

Parler la langue de ses adversaires revient souvent à accepter leur lecture de la situation.

Berset refuse de choisir. Pour lui, la sécurité militaire, économique et frontalière se conjugue avec la sécurité démocratique, institutionnelle, informationnelle et sociale, dans un même ensemble de protections.

La réponse est cohérente, à un moment où les démocraties européennes peinent à dire ce qu’elles veulent protéger et défendre.

Un narratif stratégique se mesure à sa trajectoire

La qualité d’un narratif ne préjuge pas de sa portée. Une vision stratégique ne vaut que par sa diffusion, sa reprise, sa capacité à circuler hors de l’institution qui l’a produit. Le rapport n’en apportera pas la preuve, qui viendra des mois suivant sa publication.

La diffusion prévue circule d’appareil en appareil et suppose que la valeur stratégique du narratif se transmettra par capillarité institutionnelle : du Conseil de l’Europe vers les ministères, des ministères vers les agences, des agences vers les opérateurs.

Le citoyen européen apparaît comme bénéficiaire final, jamais comme interlocuteur direct.

À ce stade, la « sécurité démocratique » risque de se perdre en route.

Les adversaires de l’Europe construisent leurs narratifs pour leurs audiences

Pendant que le Conseil de l’Europe consolide son narratif à destination des appareils, les acteurs qui contestent les démocraties européennes produisent du narratif à destination des publics. Le Kremlin a imposé « monde multipolaire » comme cadre de lecture des relations internationales. Donald Trump a installé « État profond » dans le débat américain et l’a exporté en Europe. Viktor Orbán a fait circuler « démocratie illibérale » comme alternative respectable à la démocratie libérale.

Ces narratifs partagent une caractéristique : ils ont été conçus pour toucher des électeurs et non pour organiser des administrations. Ils sont calibrés pour la vidéo courte, la tribune polémique, la phrase qui s’imprime dans la mémoire d’un électeur. Ils acceptent la simplification comme condition de circulation. Leurs auteurs acceptent ce prix pour être entendus du grand public.

Les institutions produisent ainsi des formules solides en droit et inaudibles dans le débat public, quand leurs adversaires diffusent des slogans fragiles qui occupent l’espace.

La « sécurité démocratique » entre dans cette compétition avec un handicap initial : elle a été pensée pour des destinataires qui n’ont pas besoin d’être convaincus, et risque de ne jamais atteindre ceux qu’il faudrait convaincre.

Le Conseil de l’Europe n’y est pour rien, ou presque : une organisation de 46 États ne peut pas produire un discours de combat sans compromettre son équilibre interne.

Il faudra donc que d’autres prennent le relais, et rien n’indique encore lesquels.

Un narratif européen ne vaut que s’il survit hors de Strasbourg

La trajectoire des narratifs européens passés fournit un guide : « État de droit » a survécu parce qu’il a été repris par des juristes nationaux, des journalistes, des opposants politiques dans une dizaine de pays. « Subsidiarité » a survécu de manière plus restreinte, parce qu’il est resté largement confiné aux cercles institutionnels. « Acquis communautaire » est mort comme narratif public dès qu’il est sorti du périmètre des fonctionnaires européens. La qualité juridique n’explique rien de ces destins, qui dépendent de relais extérieurs capables de parler la langue des publics.

La « sécurité démocratique » n’aura pas de relais automatiques. Le terme n’a pas d’évidence intuitive, en combinant deux idées dont l’une (sécurité) appartient à un champ saturé par les acteurs militaires et policiers, et l’autre (démocratique) appartient à un champ saturé par les institutions. Le narratif devra être adopté, défendu, parfois trahi par des voix qui n’appartiennent pas au Conseil de l’Europe. Sans ce travail de portage externe, il restera un terme cité dans les rapports et oublié partout ailleurs.

Le Conseil de l’Europe et ses partenaires doivent donc constituer un réseau de relais hors des institutions. La formule survivra s’il est porté par des voix capables de s’adresser à des audiences distinctes : un magistrat reconnu, un journaliste d’investigation, un dirigeant d’entreprise européen, un intellectuel public. Ce portage demande une commande en bonne et due forme, avec un budget et des interlocuteurs désignés. Cela suppose d’identifier ces voix, de leur fournir une matière utilisable, et d’accepter qu’elles s’approprient le narratif au prix de quelques infidélités à la lettre du rapport.

Les services de communication des institutions européennes traduisent volontiers les orientations stratégiques en recommandations, et elles y perdent leur force. La « sécurité démocratique » a besoin de formats qui parlent la langue des publics européens : vidéo documentaire, podcast d’enquête, tribune signée, fiction politique. Ces formats forment le centre de la diffusion, et non sa périphérie. Tant que la défense narrative de la démocratie européenne se cantonnera aux supports institutionnels, elle perdra contre des adversaires qui ont compris depuis longtemps que tout se décide sur le terrain de l’attention.

Le Conseil de l’Europe a fait sa part : forger un narratif sérieux, armé d’une doctrine cohérente et inscrit dans un calendrier opérationnel. La réussite dépend de ceux qui décideront de porter la « sécurité démocratique » dans des espaces où elle n’est pas attendue.