Interview exclusive de Luuk van Middelaar, auteur de « Passage à l’Europe : histoire d’un commencement »

Auteur néerlandais d’une thèse sur la construction européenne « exemplaire », en raison – selon la première critique proposée en français par Christophe de Voogd – « d’exigence théorique et de connaissance des réalités quotidiennes et de ce vigoureux engagement intellectuel sans la moindre concession partisane », Luuk van Middelaar a répondu à nos questions…

Question : Dans votre thèse, vous décrivez l’Europe à partir d’une distinction entre trois sphères (interne, externe et intermédiaire). Où placez-vous les peuples européens ?

Les trois sphères que je distingue concernent la façon dont les États européens ont organisé leurs rapports:

  • diplomatie traditionnelle façon « concert européen » dans la sphère externe;
  • un système institutionnel régi par un Traité pour les États participants, appelé dans le langage courant « Bruxelles », dans la sphère interne (Commission, Parlement, Cour avant tout);
  • une situation hybride où les États membres se rendent compte qu’ils partagent plus que les règles de ce Traité mais qu’ils sont condamnés (parfois malgré eux) à un vivre-ensemble dans le monde, comme un club d’Etats, dans une sphère intermédiaire qui s’est progressivement constitué et formalisé, par exemple dans les Sommets (Conseils européen) de chefs d’Etat et de gouvernement.

Quant aux peuples, en tant que peuples, ils se trouvent historiquement dans la sphère externe, où les États se confrontent, où le chacun pour soi règne entre nations. Le grand effort européen de la nouvelle sphère interne a été de vouloir les « européaniser », de faire basculer les allégeances des États-nations vers l’Europe.

Par exemple, avec la citoyenneté européenne, dont on espérait qu’elle pouvait sous-tendre (supporter) constitutionnellement la sphère institutionnelle du Parlement et de la Commission. Or on voit que ce grand bond n’a pas donné ce résultat. Même si les gens revendiquent désormais une identité européenne partielle, les identités nationales restent dans la quasi-totalité des États-membres dominants.

Depuis une quinzaine d’années l’effort se déplace donc vers la sphère intermédiaire, un objectif moins ambitieux mais beaucoup plus réaliste. Si les peuples ne vont pas devenir des Européens tout court, comment faire pour qu’ils se sentent au moins partie d’un même club européen? C’est tout le défi.

Question : A l’échelle de ce que l’Europe représente concrètement (50 ans d’histoire, 1% du budget des États membres, 15% des normes), ne pensez-vous pas que les « pro-européens » comme les « anti » ont réussi à surévaluer le poids réel de l’Europe ?

Non, je ne crois pas que des questions d’identité ou de formes politiques se mesurent en fonction du budget de l’objet en question. En plus, cela dépend de la façon dont on pose la question. Si on la retourne en parlant du poids ou du passé de l’État-nation ou de la démocratie nationale, qui sont le revers de la question Europe (ou au moins perçues comme telles) on est moins surpris de l’intensité du débat.

Question : Que pensez-vous du « déficit démocratique » : Quel est votre diagnostic ? Quelles serait vos remèdes ?

Le « déficit démocratique » est un terme inventé par les idéologues de la sphère interne: en 1979, à l’occasion des premières élections directes du Parlement européen, par un haut fonctionnaire de la Commission. C’est une métaphore de comptable; les entrées et les sorties doivent correspondre. Transposée à la politique, cette image propage l’idée selon laquelle un EX-ercice du pouvoir européen peut seul être contrôle et balancé par une IN-fluence du Parlement. Du coup, on ne se posait plus la question si le problème n’est pas dans les sorties (trop de décisions) ou si d’autres entrées existent (les parlements nationaux par exemple), puisque la réponse était contenu dans le diagnostic: davantage de pouvoir pour « Strasbourg ». Cela a permis au Parlement européen depuis 30 ans d’agrandir son pouvoir avec chaque modification du Traité, sans toutefois que les citoyens suivent.

Il nous faut donc nous débarrasser de ce terme. Je ne nie pas qu’il y a un vrai problème entre le pouvoir européen, tels qu’il est exercé par les États-membres collectivement, vis-à-vis de leurs peuples individuels. Cela demande avant tout un travail des politiciens nationaux: expliquer chez soi, en tant que ministre ou chef de gouvernement, qu’on porte des responsabilités européennes, impliquer les parlements nationaux et à travers eux les opinions publiques nationales. Il faudrait tirer tout ce monde dans le bain de la sphère intermédiaire européenne.

Reste le désir de drame, de conflits, d’histoires, sans lesquelles un corps politique ne peut pas respirer. Ici on voit qu’en Europe, la nécessité du compromis entre États est plus forte que le besoin de drame et de lutte qu’éprouve le public. Le succès d’après-guerre, dépolitiser et dé-dramatiser le jeu politique, se retourne comme point faible. L’Europe fait bailler.

Question : Quel est votre évaluation de la stratégie de Margot Wallström consistant à placer l’Europe au cœur de la vie quotidienne des citoyens ?

Depuis 2005 et l’échec de la stratégie symbolique constitutionnelle, la stratégie de communication de la Commission met l’accent sur les « résultats » ou les « avantages » que porte l’Europe aux citoyens. Cela a l’air modeste, mais ce n’est pas terriblement crédible. En règle générale, l’avantage de l’un est le désavantage pour un autre. Plus de subventions pour les uns, c’est plus d’impôts pour des autres. Plus de protection sociale se traduit parfois en moins de compétitivité économique. Le droit de se faire soigner à l’étranger (et dieu sait que je suis pour) a pour contre-effet l’angoisse de voir les lits de l’hôpital dans sa ville occupés par des étrangers (si vous permettez cette expression pour les habitants d’autres Etats-membres). Etc. Donc il s’agit à chaque fois de choix politiques, qu’il faut assumer comme tels. En dernière analyse, cela ne va pas sans un récit d’une identité et d’un espace démocratiques partagés.

Question : Que pensez-vous du projet de fusion entre la DG Communication et la DG Education & Culture qui semble à l’étude au sein de la Commission afin de cibler plus massivement les jeunes, la cible stratégique pour l’avenir de l’UE ?

Cela n’a pas grand intérêt. L’action de la DG éducation et culture a toujours été très proche des efforts de légitimer l’action européenne. Qu’on pense à « Erasmus », le programme devenue une vraie « marque », ou aux efforts pour amadouer les milieux intellectuels et artistiques avec des subventions. Là encore, je ne suis pas contre, l’État-national ne fait pas autrement, mais il faut appeler un chat un chat.

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Une réponse à Interview exclusive de Luuk van Middelaar, auteur de « Passage à l’Europe : histoire d’un commencement »

  1. bob dit :

    Je trouve le point sur le "déficit démocratique" très intéressant ; je n’avais jamais réfléchi à ça. Peut-être vaudrait-il la peine de retracer l’histoire de cette notion ? Si cela a déjà été fait, dans quelle(s) direction(s) chercher ?

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