Bouclier de la démocratie : la souveraineté narrative commence à l’intérieur

Rare moment de lucidité : la Commission von der Leyen II présente simultanément son « Bouclier européen de la démocratie » et sa « Stratégie pour la société civile ». Deux textes pour acter une rupture : la démocratie n’est plus un acquis inscrit au préambule des traités, c’est un système vivant, sous tension, qu’il faut activement défendre et nourrir. À travers eux se joue une question plus large, qui traverse ce blog depuis le début de l’année : la souveraineté narrative de l’Europe, c’est-à-dire sa capacité à produire et défendre son propre récit démocratique. Face à Washington ou Moscou, ce concept désigne une posture extérieure. Ces deux textes en révèlent le versant intérieur, le plus exigeant : un récit ne se défend pas depuis un centre d’alerte, il se défend là où il vit.

Ce que les deux textes apportent

L’ambition est salutaire : renforcer la connaissance de la situation et la capacité de riposte face à la manipulation de l’information et à l’ingérence étrangère (FIMI), protéger l’intégrité des élections et la liberté de la presse, créer un centre européen pour la résilience démocratique. En face, la stratégie pour la société civile propose l’approche organique : plateforme dédiée, financements CERV et AgoraEU, appels à projets civic tech.

Le défaut d’architecture

Le problème est dans la séparation. Deux textes, deux piliers, deux communautés de parties prenantes, et un non-dit : le risque d’instrumentalisation, une société civile perçue comme l’auxiliaire d’un dispositif sécuritaire. Cette architecture, logique sur le plan administratif, constitue une faiblesse stratégique.

C’est ici que le concept de souveraineté narrative montre sa limite la plus sérieuse, et elle mérite d’être énoncée : si la souveraineté narrative de l’Europe se réduit à un dispositif d’État, un centre, des alertes, des éléments de langage, elle devient ce que ses adversaires prétendent qu’elle est, une communication gouvernementale. Un récit souverain qui n’appartient qu’à l’émetteur institutionnel n’est pas souverain : il est seul.

Car une société civile dense, diverse et critique n’est pas un « complément » à la défense de la démocratie : elle en est le système immunitaire. Ce sont les associations locales, les journalistes d’investigation, les fact-checkers indépendants et les éducateurs aux médias qui détectent les signaux faibles d’une campagne de désinformation bien avant les centres d’alerte bruxellois, et qui fabriquent les anticorps par l’éducation et le débat. La vigueur du terreau civique n’accompagne pas le bouclier : elle le rend possible. La souveraineté narrative d’une démocratie se mesure au nombre de ses narrateurs.

Trois gestes pour faire d’un dispositif un récit

  1. Une marque ombrelle commune. Un intitulé, une identité et un lexique partagés entre le Bouclier et la Stratégie, pour rendre instinctive l’idée que les deux ne font qu’un. Chaque annonce du centre européen pour la résilience démocratique doit systématiquement inclure le rôle des acteurs de terrain, en citant des initiatives réelles financées par CERV ou AgoraEU ; chaque appel à projets civic tech doit se raccrocher à l’enjeu de sécurité démocratique.
  2. Incarner, ne pas abstraire. Passer d’une communication de dispositif (centrée sur les instruments) à une communication de récit (centrée sur les personnes) : le fact-checker letton, l’éducatrice aux médias portugaise, le développeur civic tech roumain. Les concepts ne vaccinent personne ; les visages, si.
  3. Assumer la thèse politique. La sécurité ne s’oppose pas à la liberté, elle la rend possible ; la participation citoyenne n’est pas un supplément d’âme, c’est une stratégie de défense. Ce cadrage doit être porté au plus haut niveau, pas laissé aux notes de bas de page des deux textes.

La Commission a produit les deux piliers. Qui, à Bruxelles, se chargera de construire l’arche ?

Comment sortir la communication européenne de la sidération narrative face à Trump ?

Dès les premiers jours de 2026, nous vivons un moment de « stupeur », pas seulement de la surprise Trump, mais celle de l’inadéquation de l’Union européenne. L’appareil institutionnel européen, formidable machine à produire de la norme et du compromis, percute aujourd’hui un mur de réalité qu’il n’a pas anticipé. Ce mur, c’est le retour brutal de l’Histoire sous sa forme la plus primitive : la volonté de puissance incarnée. Nous avons passé des décennies à polir un récit de « puissance normative », persuadés que le monde convergerait vers nos standards par la seule force de la raison. Nous avions tort de cette innocence stratégique. Le monde a basculé dans le « paradigme Trump/Musk ». Ce n’est plus un monde de règles, c’est un champ de bataille narratif où la souveraineté technologique et la disruption culturelle dictent la loi. Face à cela, la communication européenne est en échec système. Elle continue de jouer aux échecs quand l’adversaire pratique le MMA.

Comment déconstruire notre logiciel obsolète pour proposer une refonte radicale de notre posture : passer de la gestion administrative des crises à l’incarnation stratégique de notre destin ?

Le théâtre des ombres et la dissonance cognitive

Le symptôme le plus éclatant de notre faillite narrative tient en une image, devenue un cas d’école de la communication de crise ratée. Cet archétype du déni, c’est la photo « pouce levé » d’Ursula von der Leyen, sourire aux lèvres, lors de l’accord US-UE sur les tarifs l’été dernier, que les parlementaires européens sont en train de remettre en question compte-tenu des développements concernant le Groenland. À l’arrière-plan de cette photo, Sabine Weyand, la directrice générale du commerce, est vêtue de noir, le visage grave, presque funèbre. Qui d’entre les deux incarne le réel ? Cette dissonance visuelle est dévastatrice. Elle hurle au monde que l’Europe préfère une victoire optique à une vérité stratégique. Nous sommes piégés dans une diplomatie du « pouce levé » alors que nos intérêts vitaux sont enterrés en arrière-plan.

Notre impuissance européenne découle d’une asymétrie structurelle dans la fabrication du récit. D’un côté, le paradigme Trump/Musk fusionne puissance d’État et géants technologiques afin de tordre la réalité (via l’IA, l’algorithme, ou le tweet présidentiel) pour la conformer à leur intention. De l’autre, l’Europe souffre d’une dépendance intellectuelle et d’une diplomatie publique insuffisante où le récit institutionnel ne fait pas le lien entre la menace géopolitique et la réalité.

L’ère de l’intention : le choc des archétypes

Si nous ne changeons pas de logiciel, l’Europe cessera d’être un sujet de l’Histoire pour en devenir l’objet.

Donald Trump incarne l’archétype du Titan. Dans la mythologie, le Titan est une force brute, antérieure aux lois des dieux olympiens. Il ne demande pas la permission ; il façonne la matière. Quand Trump parle d’acheter le Groenland, il pose un acte de profondeur stratégique. Il vise à verrouiller l’Atlantique Nord et l’accès aux ressources arctiques, cohérent avec sa « sphère d’influence occidentale ».

Face à cela, l’UE joue l’archétype du Greffier. Elle brandit le droit international, les traités, la rationalité. Mais le Greffier ne peut pas arrêter le Titan. Le Titan se nourrit du chaos ; le Greffier en est paralysé. Le combat ne se joue plus seulement sur les tarifs douaniers ou les normes. Il se joue sur la capacité à imposer une fiction qui devient réalité. Les États-Unis utilisent leur industrie culturelle et technologique pour « renverser le script » et saturer l’espace cognitif. Ils créent des prophéties auto-réalisatrices.

L’Europe, elle, est « intellectuellement dépendante ». En l’absence de géants numériques propres et d’une doctrine de guerre informationnelle assumée, nous vivons dans le récit des autres. Nous sommes des locataires dans l’immeuble cognitif de la Silicon Valley. Si nous ne construisons pas notre propre maison, nous serons expulsés de l’Histoire.

La prospective est claire : d’ici 2030, si l’Europe ne produit pas une « Culture de Puissance » rivalisant avec le paradigme Trump/Musk, elle sera démembrée. Non pas par la guerre militaire, mais par l’incapacité de ses élites et de ses peuples à imaginer leur propre survie en dehors du parapluie américain.

Réarmer le récit européen : principes d’action

Il ne s’agit plus de « mieux communiquer ». Il s’agit de changer la nature même de notre présence au monde, sur la base de nouveaux piliers pour passer de la stupeur à la stratégie :

Principe 1 : l’incarnation et l’intention : Nous devons nommer les acteurs et décrypter leurs intentions. Qui est le patron du capitalisme mondial ? Quelle est l’intention stratégique de Xi Jinping sur nos infrastructures portuaires ? Quelle est l’intention de Trump sur l’OTAN ? La rupture consiste à remplacer un langage technocratique (statistique, passive) par un langage de la « volonté » (politique, active).

Principe 2 : l’antidote idéologique : Face à une Russie qui forge un concept fumeux de « Démocratie Souveraine » ou de la Chine et son fantasque « Rêve Chinois », nous devons produire nos propres concepts. L’autonomie stratégique doit être projetée comme une offre civilisationnelle au « Sud Global » : une alternative à la vassalisation des puissances américaine ou chinoise. Cela implique une rupture, assumer une part de conflictualité. Être européen, ce n’est pas être « gentil », c’est être libre.

Principe 3 : la fusion stratégique-corporate : Le divorce entre la bulle bruxelloise et le tissu économique européen est une faille de sécurité majeure. La diplomatie publique doit connecter les prévisions militaires et les chaînes de valeur des entreprises. L’IA et les données ne sont pas des « secteurs économiques », ce sont des lignes de front. Il faut transformer le risque géopolitique en intelligence économique partagée.

Principe 4 : sécuriser la profondeur stratégique : Le narratif doit revenir sur Terre. L’Europe n’est pas une idée abstraite, c’est un territoire. Il faut intégrer la vulnérabilité géographique dans notre récit. C’est l’avertissement du Groenland qui doit être pris au sérieux : l’Arctique, l’Atlantique Nord, la Méditerranée sont nos frontières vitales. Nous devons raconter une histoire où l’Europe protège son espace physique avec la même force qu’elle protège ses données. Cela implique de changer de logiciel pour ne plus réagir au Président américain mais agir selon notre propre horloge géographique.

Au final, la technocratie ne gagnera pas contre la mythologie. Si l’Europe veut survivre à l’ère des Titans, elle doit accepter de devenir elle-même une puissance incarnée : construire un « imaginaire instituant » qui permette aux Européens de ne plus être spectateurs de leur déclin, mais acteurs de leur renaissance. Nous avons la taille, nous avons l’économie, nous avons l’histoire. Il nous manque l’étincelle vitale d’un poing levé de détermination.

Reconstruire le récit européen à l’ère de l’archipel conversationnel

Après l’analyse des résultats du rapport de LLYC « DL 2.1: Single Voice, Fragmented Audience, Weak Reception », le moment est venu de repenser l’Europe comme un réseau, non comme un émetteur. La solution ne peut être de simplement remplacer « compétitivité » par « démocratie » dans les éléments de langage. Ce serait remplacer un slogan par un autre, sans changer la logique sous-jacente. L’enjeu est de passer d’une logique de diffusion à une logique de connexion.

1. Le détour par le protocole : quand le « comment » prime sur le « quoi »

Pour comprendre cette nouvelle approche, l’analogie la plus puissante est celle d’Internet. Le génie d’Internet ne réside pas dans le contenu qu’il transporte, mais dans le protocole qui définit un ensemble de règles communes qui permettent à des milliards d’appareils et de réseaux différents de communiquer de manière fiable et interopérable. C’est un standard qui crée les conditions de la conversation, sans en prédéterminer le contenu.

Appliquons cette idée à la communication européenne. Et si le rôle de la Commission n’était plus de produire le récit, mais de définir et de maintenir le « protocole narratif européen » ? Un protocole fondé sur les valeurs et les objectifs communs qui permette à des récits divers, locaux, nationaux et sectoriels de se développer tout en restant connectés au projet européen. Ce protocole assure que, même si un débat en Pologne porte sur la sécurité et un autre en Irlande sur la fiscalité des géants du numérique, les deux conversations se déroulent dans un cadre de référence partagé, utilisant une grammaire de valeurs communes et contribuant, chacune à sa manière, à la narration globale du projet.

2. L’Europe comme « stack » conversationnel

Poussons l’analogie technologique plus loin. On peut imaginer la communication européenne non plus comme une simple « application » (un message), mais comme un « stack » technologique conversationnel à plusieurs couches.

  • Couche 1 – Le protocole fondamental : le firmware : Les valeurs de l’article 2. C’est la couche la plus basse, la plus fondamentale et la moins négociable. Dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit, droits de l’homme. Ce n’est pas un thème de communication parmi d’autres ; c’est le système d’exploitation de l’Union. Chaque acte, chaque communication, chaque politique doit être une expression de ce protocole. Sa crédibilité repose sur une cohérence absolue entre les paroles et les actes.
  • Couche 2 – Les interfaces programmables : les APIs : les priorités stratégiques. Le Pacte Vert (Green Deal), la Décennie numérique, l’Union de la santé… Ce ne sont pas des slogans à imposer, mais des APIs (Application Programming Interfaces). Une API est une interface qui permet à différents logiciels de communiquer entre eux. De même, le Green Deal devrait être présenté comme un cadre, une ressource que les États membres, les villes, les entreprises et les citoyens peuvent « appeler » pour construire leurs propres solutions. La communication ne dit pas « Voici le Green Deal », mais « Voici comment le Green Deal vous permet de rénover vos logements, de développer une filière hydrogène dans votre région, de réduire votre facture énergétique ». Le récit central devient un outil au service des récits locaux.
  • Couche 3 – Les applications : les apps : les conversations citoyennes. C’est à ce niveau que se déroule la vie réelle des Européens. Le débat sur le prix de l’électricité en Belgique, sur la gestion de l’eau en Espagne, sur l’avenir de l’industrie automobile en Allemagne. Le rôle de la communication protocolaire est de se connecter à ces conversations, de montrer comment les « APIs » européennes peuvent apporter des réponses et comment ces débats locaux s’inscrivent dans le cadre du « protocole » de valeurs partagées.

3. La résonance contre la portée (Resonance vs. Reach)

Ce changement de paradigme implique un changement d’indicateur de performance. Le modèle broadcast optimise la portée (reach) : combien de personnes ont vu notre message ? Le modèle protocolaire optimise la résonance : à quel point notre cadre a-t-il été adopté, adapté, et utilisé par des communautés pour construire leur propre sens ?

La résonance se produit lorsqu’un agriculteur français ne voit pas la Politique Agricole Commune comme une contrainte bureaucratique, mais comme un outil pour opérer sa transition agro-écologique. Elle se produit lorsqu’une start-up lituanienne utilise les standards du marché unique numérique pour se développer à travers l’Europe. Elle se produit lorsqu’une association de citoyens espagnols s’appuie sur la Charte des droits fondamentaux pour défendre l’environnement. La communication n’a pas « atteint » ces acteurs ; elle a résonné avec leurs propres aspirations, leur donnant un langage et des outils pour agir. C’est un objectif infiniment plus ambitieux, mais le seul qui soit durable.

Quelle doctrine opérationnelle pour une communication européenne protocolaire ?

Cette vision ne doit pas rester un concept abstrait. Elle se décline en une doctrine opérationnelle, en principes d’action clairs et mémorables pour les stratèges et les praticiens de la communication institutionnelle.

Principe 1 : Cartographier les résonances, pas seulement mesurer l’audience

L’écoute sociale (social listening) ne suffit plus. Compter les mentions et analyser les sentiments est un exercice du XXe siècle. L’enjeu est de passer à une intelligence narrative à l’échelle du continent. Il s’agit de cartographier en temps réel l' »archipel des conversations » :

  • Quels sont les cadres narratifs (frames) dominants dans chaque État membre sur un sujet donné ? (Par exemple, l’immigration est-elle cadrée comme une crise sécuritaire, une opportunité économique ou un impératif humanitaire ?)
  • Quelles sont les émotions motrices de ces conversations ? (La peur, la colère, l’espoir, la fierté ?)
  • Qui sont les « nœuds » influents de ces réseaux conversationnels ? (Pas seulement les politiciens et les grands médias, mais aussi les experts de niche, les créateurs de contenu, les leaders associatifs locaux).

Cela requiert des investissements massifs dans des technologies d’analyse sémantique et culturelle multilingues, mais surtout dans des équipes d’analystes culturels et politiques capables d’interpréter ces données et de transformer le « bruit » en signaux stratégiques. La première tâche de la communication n’est plus de parler, mais d’écouter avec une acuité radicale.

Principe 2 : Communiquer en « API » : fournir des cadres, pas des slogans

Chaque grande initiative européenne doit être systématiquement conçue et communiquée comme une « API ». Concrètement, cela signifie que pour chaque politique, le kit de communication principal ne devrait pas être un slogan, mais un « cadre d’adaptation narrative ». Ce cadre devrait répondre à une série de questions pour chaque public cible (gouvernement national, région, secteur industriel, association citoyenne) :

  • Quel problème local cela résout-il ? (Ex : « Cela vous aide à lutter contre les inondations dans votre vallée. »)
  • Quelles ressources cela met-il à votre disposition ? (Ex : « Voici le fonds X et l’expertise Y auxquels vous pouvez accéder. »)
  • Comment cela s’intègre-t-il à vos priorités nationales/locales ? (Ex : « Cela contribue directement à votre plan national de souveraineté énergétique. »)
  • Quel est le récit de succès que vous pouvez construire avec ? (Ex : « Vous pouvez devenir un leader européen de la rénovation thermique. »)

La communication devient un service, un acte d’empowerment narratif. On ne dit plus aux gens quoi penser, on leur donne les moyens de construire leur propre récit de succès européen.

Principe 3 : Investir dans les « nœuds » du réseau, pas seulement dans les canaux centraux

Une communication protocolaire est une communication distribuée. Le centre (Bruxelles) ne peut pas tout faire. Son rôle est d’identifier, de soutenir et de connecter les « nœuds » pertinents du réseau qui peuvent agir comme des traducteurs et des amplificateurs authentiques. Cela signifie un redéploiement stratégique des ressources :

  • Moins d’argent dans des campagnes publicitaires paneuropéennes descendantes.
  • Plus d’argent dans le financement de programmes de journalisme d’investigation européen, le soutien à des think tanks régionaux, la création de résidences pour des artistes et créateurs travaillant sur des thèmes européens, l’organisation de sommets pour les experts de la société civile, ou le renforcement des capacités des Représentations de la Commission en États membres pour qu’elles deviennent de véritables hubs de connexion narrative sur leurs territoires.

La Commission doit évoluer d’un rôle de diffuseur à un rôle de catalyseur et de connecteur de réseaux.

Principe 4 : Incarner le protocole : la cohérence des actes comme méta-récit

Enfin, le principe le plus important. Un protocole n’a de valeur que s’il est fiable. La moindre incohérence dans son application détruit la confiance et rend tout le système inopérant. Si le protocole est « État de droit », alors chaque décision, chaque négociation, chaque compromis politique doit être visiblement et rigoureusement cohérent avec ce principe. L’affaire du « Qatargate », les controverses sur l’application du mécanisme de conditionnalité, ou la perception d’un « deux poids, deux mesures » dans les relations internationales sont infiniment plus destructrices pour le récit européen que n’importe quelle campagne de désinformation. Car elles attaquent le protocole lui-même.

La communication la plus puissante de l’Europe n’est pas un discours ou un tweet. C’est l’acte de faire respecter ses propres règles de manière juste, transparente et prévisible. La cohérence des actes n’est pas une question de morale ; c’est le méta-récit fondamental qui sous-tend toute la crédibilité de la communication européenne. La direction générale de la communication (DG COMM) et le service du porte-parolat (SPP) doivent avoir le courage et le poids politique de signaler en interne lorsque des décisions politiques sont sur le point de violer le « protocole narratif » et de saper des années d’efforts de communication.

L’Union européenne se trouve à un carrefour narratif. Elle peut continuer à perfectionner sa « voix unique », à polir des messages qui, bien que cohérents, ne rencontrent qu’un écho de plus en plus faible dans un continent fragmenté. C’est la voie de l’isolement technocratique, une impasse élégante mais certaine.

Ou bien, elle peut embrasser une transformation plus profonde, plus audacieuse. Celle de renoncer au contrôle total du message pour devenir l’architecte humble mais essentiel d’un espace de conversation partagé. Adopter une communication protocolaire, c’est accepter le pluralisme européen non comme un problème à surmonter, mais comme une richesse à orchestrer. C’est substituer à l’ambition d’un discours monolithique celle, plus complexe mais plus féconde, de la résonance.

Ce changement n’est pas technique ; il est culturel. Il exige des institutions qu’elles passent d’une posture de diffusion à une posture d’écoute, d’une logique de contrôle à une logique de confiance, d’une obsession pour la voix unique à une quête passionnée de l’harmonie. L’Europe n’a pas besoin de parler d’une seule voix : le défi est de créer les conditions pour que 450 millions de voix composent, ensemble, le prochain chapitre du récit européen.

Diagnostic « VDL 2.1 » : anatomie d’une surdité réciproque

Chaque mandat de la Commission apporte son lot de slogans et de stratégies de communication. Le rapport de LLYC « VDL 2.1: Single Voice, Fragmented Audience, Weak Reception » agit comme un électrocardiogramme : il révèle une arythmie profonde entre le cœur institutionnel de Bruxelles et le pouls des citoyens. Son verdict tient dans son sous-titre : une seule voix, une audience fragmentée, une réception faible.

Un corpus sans précédent

L’étude agrège plus de 21 millions de points de données entre décembre 2024 et octobre 2025 : 851 discours de commissaires, près de 1 600 publications du compte X officiel de la Commission, plus de 2,5 millions d’articles de presse en ligne, et les conversations citoyennes sur les réseaux. C’est la première fois que l’émission, la transmission et la réception du message européen sont mesurées ensemble, sur la même période.

L’émission : une discipline quasi militaire

Premier constat : la Commission réussit son ingénierie de message. Près de la moitié (47 %) de la communication orale des commissaires est dédiée à la compétitivité, déclinée en un triptyque précis : innovation (437 occurrences), investissements (252), relations internationales (251). La discipline est transversale, irriguant les portefeuilles de Dombrovskis à Šefčovič sous l’impulsion directe de la présidente. Un orchestre parfaitement réglé, qui joue la même partition de décembre 2024 à octobre 2025, quasi identique mois après mois. C’est là que le compliment devient diagnostic : la Commission ne s’adapte pas au débat, elle diffuse une grille.

La réfraction : chaque pays entend un autre message

Une fois émis, le message entre dans les écosystèmes médiatiques de vingt-sept États membres, et s’y réfracte. La « sécurité et défense », 16 % des discours de la Commission, représente 67 % de la couverture médiatique en Bulgarie, 68 % en Lituanie, 56 % en Slovaquie, mais 25 % en Espagne et 24 % au Portugal. Inversement, « démocratie et valeurs », 7 % des discours, devient une préoccupation majeure en France (21 % de la couverture) et reste quasi inexistante en Bulgarie (2 %).

La réception : deux continents qui s’ignorent

Les conversations citoyennes sur X dessinent deux Europes. Le continent « Acropole », à l’Ouest et au Sud : en France, « démocratie et valeurs » domine avec 46 % des mentions, 44 % en Espagne ; l’Europe s’y joue sur l’État de droit et les libertés, contre une menace perçue comme interne. Le continent « Forteresse », à l’Est : 71 % des conversations lettones portent sur la sécurité et la défense, 68 % en Slovaquie, 64 % en Tchéquie, 63 % en Estonie ; l’Europe y est un rempart contre une menace extérieure tangible. Ces deux continents ne se parlent pas, et le message unique de Bruxelles ne parle à aucun des deux.

Le pivot du rapport, et ma réserve

Face à cette fragmentation, LLYC propose un cadre unificateur : sous la divergence des thèmes, un socle commun existerait, l’attachement aux valeurs de l’article 2 du Traité. Faire des valeurs non pas un thème parmi d’autres mais le prisme de toute la communication, y compris de la compétitivité : l’innovation cesserait d’être un but pour devenir un moyen de protéger notre modèle.

L’intuition est séduisante, et je n’y crois qu’à moitié. Dire « les valeurs » à Riga ne répond pas à 71 % de conversations sur la sécurité ; l’article 2 mobilise l’Acropole, pas la Forteresse. La leçon opérationnelle du corpus me semble inverse à celle du rapport : une seule voix n’implique pas un seul message. Ce qu’il faut à la Commission, c’est une doctrine de déclinaison par théâtre, sécurité à l’Est, État de droit à l’Ouest, portée par la même colonne vertébrale mais dans la langue des anxiétés locales. Les porte-parolats nationaux de la Commission en ont les moyens ; il leur manque le mandat.

Vingt et un millions de points de données pour objectiver ce que tout praticien constate sur le terrain : Bruxelles parle, les capitales entendent autre chose, les citoyens parlent d’encore autre chose. Combien de mandats faudra-t-il pour que la mesure de la réception précède, enfin, la fabrication du message ?

Communication éthique de l’UE : trois frontières à gouverner

La communication européenne a passé une décennie à courir après ses retards : retard sur les plateformes, retard sur la désinformation, retard sur les formats. Les prochains retards se joueront ailleurs, sur trois frontières où la question n’est plus « savons-nous faire ? » mais « jusqu’où avons-nous le droit d’aller ? ». Vingt ans de campagnes m’ont appris une chose : ces questions-là se tranchent toujours trop tard, dans l’urgence, après le premier scandale. Autant les instruire maintenant.

L’hyper-personnalisation par l’IA : la tentation et sa ligne de crête

L’intelligence artificielle permet désormais de délivrer à chaque citoyen, dans sa langue et selon ses préoccupations, une information ciblée sur l’impact d’une directive climatique ou d’un fonds de relance. La promesse est réelle : reconnecter l’institution au quotidien des gens.

La ligne de crête l’est tout autant. Où passe la frontière entre l’information utile et la propagande micro-ciblée ? Comment utiliser la puissance des algorithmes sans fabriquer des bulles de filtres pro-européennes, aussi opaques que celles que Bruxelles dénonce chez les plateformes ? Le risque le plus insidieux est là : que les réglages d’une communication publique augmentée par l’IA se décident dans les paramètres, jamais en séance.

La prochaine innovation de la communication européenne ne sera donc pas technologique : elle sera de gouvernance. Une charte de l’IA communicationnelle, avec transparence des algorithmes employés, consentement explicite du citoyen et contrôle par un comité indépendant, coûterait peu et éviterait beaucoup. L’objectif n’est pas d’informer davantage : c’est d’informer d’une manière qui renforce la confiance au lieu de l’éroder.

De la défense à l’anticipation

Depuis dix ans, l’Union est en posture défensive face à la désinformation : cellules de fact-checking, démentis, réactions. Réagir, c’est déjà être en retard.

Le territoire à conquérir est celui de l’anticipation. Les outils existent pour analyser les signaux faibles, détecter l’émergence d’un narratif hostile et identifier les communautés ciblées avant la saturation. Encore faut-il accepter la conséquence : occuper le terrain en continu, avec des contenus qui incarnent l’institution, des visages, des histoires, des formats natifs par plateforme. Un espace public que l’on n’occupe pas est occupé par d’autres.

Neutralité ou plaidoyer : l’intégrité démontrée

C’est le plus ancien des trois dilemmes, et le numérique en a relevé le prix. Comment le Parlement européen peut-il inciter au vote et défendre la démocratie sans être accusé de partialité ? Comment une présidence du Conseil peut-elle jouer l’arbitre impartial tout en représentant un gouvernement aux intérêts nationaux ?

Les deux refuges habituels sont deux impasses : la neutralité aseptisée, inaudible ; le plaidoyer militant, qui aliène une partie des citoyens et nourrit les accusations d’ingérence. La sortie n’est ni l’une ni l’autre : c’est la transparence sur l’intention. Une institution qui cesse de prétendre à l’objectivité absolue et assume publiquement son rôle, protéger le processus démocratique, peut être discutée ; elle ne peut plus être accusée de dissimulation. La clé n’est pas la neutralité parfaite, c’est l’intégrité démontrée. Romain Badouard le disait déjà de la régulation des contenus, et l’avertissement vaut pour la communication publique : « à trop vouloir réguler, on risque effectivement de perdre ce qui faisait d’internet un outil au service de la liberté d’expression des citoyens et des citoyennes » (Les Nouvelles Lois du web, Seuil, 2020). Gouverner ces frontières, oui ; les verrouiller, non.

Trois frontières, une seule exigence : cesser de traiter ces questions comme des problèmes techniques alors qu’elles sont des choix politiques. Qui, dans les institutions, est aujourd’hui mandaté pour les trancher ?