Pendant une décennie, l’Union européenne a lutté contre la désinformation en traquant la falsification étrangère. Le rapport 2025 de l’Observatoire européen de l’audiovisuel (IRIS) acte la caducité de ce modèle. L’Europe ne fait plus face à une simple désinformation, mais à des opérations de manipulation de l’information et d’ingérence étrangère (FIMI) dont le centre de gravité a muté : dans les Balkans occidentaux ou en Géorgie, les narratifs pro-russes sont désormais portés par des élites politiques et des médias locaux. La menace étrangère est devenue domestique. Face à cette sous-traitance de la subversion, l’Europe opère une bascule doctrinale : elle cesse d’évaluer la « vérité » d’un contenu pour traquer l’inauthenticité d’un comportement, et arme son droit (DSA, EMFA) pour placer les « médias voyous » sous quarantaine systémique.
L’obsolescence du périmètre étranger : l’avènement du DIMI
L’architecture défensive européenne s’est longtemps fondée sur un postulat géographique : le poison vient de l’extérieur. Le Service européen pour l’action extérieure définit le FIMI comme un comportement manipulateur et coordonné, orchestré par des acteurs étrangers.
Le rapport de l’Observatoire dresse le diagnostic d’une porosité devenue mortelle. L’Institut d’études de sécurité de l’UE souligne que restreindre la menace au seul qualificatif « étranger » a perdu toute valeur analytique. Les études de cas le prouvent : en Serbie, les narratifs russes sont disséminés par des acteurs médiatiques et politiques locaux de premier plan ; en Géorgie, l’offensive anti-occidentale est directement propulsée par le gouvernement en place, au nom de la loi sur la « transparence de l’influence étrangère ».
Moscou a franchisé sa guerre de l’information. L’hybridation des espaces médiatiques, dopée par les proximités linguistiques et culturelles, a fondu le contenu étranger dans le discours national : le FIMI est devenu du DIMI (Domestic Information Manipulation and Interference). Réguler cette menace sous le seul prisme de l’ingérence étrangère paralyse l’Europe, car les acteurs locaux brandissent le bouclier de la souveraineté nationale et de la liberté d’expression pour protéger leurs opérations.
La bascule doctrinale : du fact-checking à la pénalisation du comportement
Face à ce piège, l’Europe a discrètement redéfini les règles d’engagement. La qualification de FIMI, souligne le rapport, « ne requiert pas que l’information diffusée soit vérifiablement fausse ».
Le fact-checking est un outil dépassé face à des opérations qui utilisent de vraies informations pour polariser la société. Le nouveau paradigme européen cible l’inauthenticité du comportement : coordination occulte, dissimulation d’identité, répétition mécanique, amplification artificielle. La bascule me semble juste, et j’y vois une raison de métier : le fact-checking arrive toujours après la bataille, quand le comportement, lui, se détecte pendant.
Pour opérationnaliser cette doctrine, la boîte à outils FIMI se déploie en quatre piliers : alerte précoce, résilience de la société civile, action diplomatique externe et, surtout, perturbation réglementaire.
Le duo de la coercition : DSA et EMFA
L’angélisme européen s’efface au profit de la contrainte juridique. Le rapport met en lumière les deux instruments coercitifs de cette nouvelle politique publique.
Le Digital Services Act, d’abord. Il instaure un « mécanisme de crise » : en cas de menace grave, comme la guerre en Ukraine, l’Union peut imposer l’état d’urgence aux très grandes plateformes, les contraignant à modifier leurs algorithmes de recommandation sous peine de sanctions financières écrasantes.
Le European Media Freedom Act, ensuite. Il instaure une hiérarchie légale de la confiance en créant une catégorie inédite dans le droit européen : les « médias voyous » (rogue media service providers), entités contrôlées par des États tiers s’engageant systématiquement dans la manipulation de l’information. Ce statut justifie leur bannissement du marché intérieur. À l’inverse, l’EMFA protège les médias de qualité, offrant une base légale pour asphyxier financièrement la propagande autocratique tout en sanctuarisant le journalisme d’investigation.
Leviers opérationnels pour une ingénierie de la résilience
La résilience ne se décrète pas par des résolutions parlementaires. Comme le prouvent les projets financés par l’UE en Moldavie, en Ukraine et dans les Balkans, elle s’organise sur le terrain.
- Militariser la société civile par capillarité (le modèle moldave). L’Union ne peut pas combattre les FIMI depuis Bruxelles. Elle doit généraliser le projet « Top-down and bottom-up resilience-building » déployé en Moldavie, qui finance la formation de « disinfo-gurus » (jeunes leaders, enseignants, créateurs de contenus) agissant comme des anticorps au sein de leurs propres communautés. La guerre de l’information se gagne en finançant l’hyper-local.
- Étendre la doctrine « rogue media » aux relais domestiques. L’Europe doit élargir sa définition légale des « médias voyous » aux acteurs locaux agissant comme intermédiaires de puissances étrangères, en traquant leurs financements occultes. La ligne de démarcation cesse d’être le passeport du média pour devenir sa fonction dans l’architecture de désinformation.
- Imposer une conditionnalité technologique aux pays candidats. L’élargissement dans les Balkans occidentaux ou en Géorgie ne doit plus s’évaluer à la seule aune des réformes économiques. La modernisation des régulateurs de l’audiovisuel et l’adoption d’un cadre de protection algorithmique compatible avec le DSA doivent devenir un critère bloquant des chapitres 23 et 24 des négociations. Le cas de l’Ukraine, où l’UE finance directement l’architecture réglementaire du diffuseur public en temps de guerre, montre la voie.
- Bâtir un renseignement algorithmique souverain. En s’inspirant du projet turc SAHNE de détection automatisée des discours de haine et des fausses nouvelles, l’Europe doit subventionner des infrastructures OSINT souveraines et donner aux ONG et aux journalistes la puissance de calcul nécessaire pour rivaliser avec la manipulation automatisée.
L’Europe a cessé de traiter la manipulation de l’information comme une nuisance médiatique pour la traiter comme un problème de sécurité, en éradiquant le comportement manipulateur plutôt qu’en tranchant le débat philosophique sur le vrai. Reste la question que le rapport ne pose pas : que fera l’Union le jour où le « média voyou » sera adossé à l’un de ses propres gouvernements ?