L’Europe sur les réseaux sociaux : une communication renouvelée ?

Dans le dossier « L’Europe sur les réseaux sociaux » publié dans la revue « communication & langages » n°183 en mars 2015, Sandrine Roginsky et Valérie Jeanne-Perrier introduisent le parti pris des contributeurs qui consiste à « s’intéresse(r) au quotidien de l’Union européenne sur les dispositifs de communication sur Internet ».

Les logiques de flux de l’information et de quasi-immédiateté des processus de création, de publication et de diffusion dans les réseaux sociaux invitent à proposer « une nouvelle approche de l’utilisation des dispositifs de communication sur Internet (sites web et réseaux sociaux) pour promouvoir ou non l’Union européenne.

Cette approche par les dispositifs, les usages et les discours dans la production, la mise en scène et la circulation de la parole européenne n’occulte pas la complexité des phénomènes mais montre comment ils s’inscrivent dans les espaces en place et renouvellent les pratiques sans les révolutionner.

Cette parole européenne est portée dans les discours des experts sur les blogs, les discours des politiques sur leurs profils dans les réseaux sociaux et les médias plus traditionnels, les discours des militants dans les commentaires, etc.

Au total, c’est une analyse en demi teinte qui se dessine tout au long du dossier.

Certes, les dispositifs de communication sur Internet renouvellent les codes de communication des acteurs et des institutions européens.

Mais, de manière plus contrastée, les médias sociaux illustrent des fonctionnements qui sont en grande partie le fait de pratiques et d’organisations qui les dépassent et les digèrent en les ancrant et institutionnalisant dans le paysage.

Déficit démocratique de l’UE : est-ce la faute de la communication européenne ?

A suivre Eric Dacheux, auteur de « Sans les citoyens, l’Europe n’est rien » dans le Huffington Post « Non seulement la communication ne peut pas combler le déficit démocratique de l’Union, mais pour l’instant, elle le creuse ! Pourquoi ? »…

La thèse d’Eric Dacheux : Sans les citoyens, l’Europe n’est rien

Pour Eric Dacheux, « la politique de communication mise en œuvre est un marketing politique, une politique de persuasion. Or, si la persuasion est un objectif électoral légitime pour un candidat, ce n’est pas un objectif légitime pour une Union de pays démocratiques. L’objectif légitime pour une Union de pays démocratiques est l’approfondissent de la démocratie. Or, la démocratie est une culture commune qui se perpétue et se transforme en générant du dissensus. La politique de communication de l’UE doit donc renoncer à l’auto justification. Elle doit, au contraire, chercher à intensifier les débats contradictoires autour de l’intérêt général.

D’autant plus, que le marketing politique est, par essence, inadapté à l’objectif fixé : il ne peut pas rassembler des citoyens différents autour d’un projet commun, car son ADN est de séparer une masse commune pour créer des cibles distinctes. Dès lors, il convient, si les institutions européennes veulent réellement sortir de l’impasse démocratique, de s’attaquer aux racines politiques, économiques et symboliques du mal dont souffre l’Union.

Pour ce faire, elle doit changer de méthodes : non plus la méthode Monnet des petits pas technocratiques censés entraîner une Union de fait, mais une méthode démocratique : associer les citoyens à la construction des solutions envisagées. Dans cette perspective participative, la communication publique joue un rôle, modeste mais indispensable : favoriser un conflit intégrateur aux dimensions de l’Union. »

Le déficit de communication de l’UE revisité

Dans une thèse récente « The EU’s “Communication Deficit” Revisited« , la question est donc « revisitée ».

Oui, la communication de l’UE contribue au déficit démocratique de l’UE parce que les initiatives de communication de l’UE tels que le « Livre blanc sur la politique de communication » ou la stratégie « Communiquer l’Europe en partenariat » n’ont apparemment pas réussi à atteindre l’objectif de rapprocher l’UE avec ses citoyens.

La stratégie de communication – par le biais de nouveaux moyens technologiques tels que les consultations en ligne, mais aussi via l’organisation de « débats citoyens » promus et lancés avec des attentes irréalistes – s’est en réalité limitée à quelques personnes intéressées déjà à des niveaux extraordinairement élevés de motivation et de connaissances sur les questions européennes.

Mais, l’auteur continue sur la communication de l’UE et le déficit démocratique de l’UE parce que cette critique repose sur une tendance implicite à faire valoir un point de vue de l’État-nation. La performance de l’UE – sous l’angle national – conclut inévitablement que la communication politique de l’UE est déficiente et inefficace parce qu’elle ne parvient pas à faire une impression durable sur la perception des citoyens. La charge contre la communication politique de l’UE déficiente omet également de prendre en compte que l’UE supranationale rend beaucoup plus difficile de communiquer les affaires européennes auprès du grand public.

La logique de la communication supranationale, le succès de la communication de l’UE

L’UE a besoin d’une communication très efficace qui permet aux parties prenantes dans et en dehors de Bruxelles d’être efficacement informés pour apporter leur contribution au processus législatif. Cette clientèle d’experts transnationaux forme naturellement le centre d’attention pour les acteurs de l’UE.

En d’autres termes, les informations fournies par les institutions européennes doivent avant tout répondre à la demande d’information des parties prenantes à Bruxelles et dans les Etats membres qui sont directement ou indirectement impliqués dans les routines de prise de décision de l’UE.

La communication a donc tendance à être intrinsèquement orientée vers l’information en profondeur des experts qui remplissent un rôle plus immédiat dans la politique au jour le jour de l’UE. Dans ce contexte, fournir des informations précieuses pour un public d’experts présente non seulement une tâche primordiale et légitime de toute activité de communication, mais pourrait même l’emporter sur des objectifs d’information générale dans la réalité au jour le jour.

La logique de la communication nationale, l’insuccès de la communication de l’UE

Le projet européen dépend du soutien (au moins diffus) du public européen. Il est l’essence même du « consensus permissif » qui a été construit sur la bonne volonté générale des citoyens envers l’UE. Le consensus permissif présente un décalage dans le temps : il faut une confiance de base dans les décisions prises au niveau européen dans l’attente des résultats politiques souhaitables. La confiance est « créditée » aux acteurs de la politique européenne aussi longtemps que leurs actions produisent des avantages dans le futur qui viennent «rembourser» la confiance investie en eux.

Dans ce contexte, la communication des résultats de la politique de l’UE devient clé. L’approbation du public doit être gagnée, a priori, par le biais d’un débat avec des arguments convaincants, plus facilement atteint grâce à l’amélioration de l’impact des relations avec les médias à l’égard de la promotion des sujets européens dans la couverture systématique des médias de masse de grande consommation, notamment les médias de télévision plutôt que par le biais de campagnes de publicité.

Néanmoins, il demeure difficile de traduire la communication d’experts de la sphère de la « bulle de Bruxelles » à une forme de communication « comestible » et significative pour un public local ; surtout sans visage familier représentant l’UE dans les Etats membres.

La complexité de l’UE, comme frein à l’intérêt des Européens

La complexité de l’UE est un élément clé en ce qui concerne, d’une part, la façon dont les médias sélectionnent et cadrent les sujets européens et, d’autre part, la façon dont les audiences perçoivent ces questions dans les médias.

Des niveaux de complexité élevés conduisent à une situation où les sujets de l’UE se prêtent plus à un support de presses spécialisées et moins aux médias audiovisuels avec une cible d’audience plus large.

Même dans les cas où les sujets européens apparaissent dans les médias grand public, ils sont moins susceptibles d’être perçus par un public général, en raison de la motivation insuffisante pour lire un article sur un sujet complexe de l’UE ou suivre consciemment un sujet européen à la télévision.

Le manque d’intérêt du public dans l’UE existe donc non seulement en raison des possibilités limitées de participation, mais aussi d’un manque de repères familiers au niveau supranational qui permettrait aux citoyens de faire des « raccourcis » pour assurer leur traitement de l’information.

Citoyenneté européenne : quelles sont les valeurs des Européens et de l’UE ?

Dans le dernier Eurobaromètre Standard 83 du Printemps 2015, le sentiment de citoyenneté européenne atteint son score le plus élevé depuis 2010 avec plus des deux-tiers des Européens qui se sentent citoyens de l’UE et la culture est le domaine le plus fédérateur pour contribuer à créer un sentiment de communauté parmi les citoyens européens…

Les valeurs personnelles des Européens

La hiérarchie des trois valeurs les plus importantes aux yeux des Européens sont la paix (toujours en première place à 45%), les Droits de l’Homme (40%) et le respect de la vie humaine (35%).

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Les autres valeurs parmi les plus citées sont les libertés individuelles (27%), la démocratie (26%), en cinquième position, l’égalité (21), la tolérance (17%) et l’Etat de droit (15%).

Ce socle de valeurs est relativement stable sur les dernières enquêtes Eurobaromètres.

Des valeurs partagées entre Etats membres de l’UE

Une majorité absolue d’Européens considère désormais que les Etats membres de l’UE sont proches en termes de valeurs partagées, et là encore, c’est une évolution positive récente.

Les Européens ont changé d’opinion majoritaire quant à savoir si les Etats membres sont proches ou différents en termes de valeurs partagées. Les résultats étaient à l’inverse l’année dernière. Ce sentiment est majoritaire dans 19 Etats membres.

Une majorité relative de personnes interrogées dans les pays de la zone euro et absolue dans les pays hors zone euro trouve désormais que les Etats membres de l’UE sont proches en termes de valeurs partagées.

La proximité en termes de valeurs entre les Européens est renforcée au sein de l’UE.

Les valeurs qui représentent le mieux l’UE

La paix et les Droits de l’Homme, désormais à égalité (36%), mais aussi la démocratie (31%) sont les valeurs qui incarnent le mieux l’Union européenne, selon les Européens.

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Deux valeurs sur trois (la paix et les Droits de l’Homme) sont à la fois considérées comme des valeurs personnelles et comme celle qui représentent le mieux l’UE, alors que les valeurs semblent davantage partagées entre les Etats-membres de l’UE.

Il s’agit d’une conjonction que l’UE aurait intérêt à se saisir pour démontrer que son projet poursuit une aspiration profonde et partagée en matière de valeurs ; d’autant plus en période de doute et de critiques exacerbées contre l’UE.

Vers une inflexion de la stratégie de communication « corporate » de l’UE ?

La nouvelle stratégie de communication « corporate » sur les valeurs et les priorités politiques de l’UE se précise avec la publication d’un appel d’offres de 30 millions d’euros (sur 4 ans). Quels en sont les éléments saillants ?

Les principes de la communication corporate sous la Commission Juncker en 2015

En octobre 2015, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a donné des premières précisions sur la nouvelle stratégie de communication « corporate » de l’UE qui vise à sensibiliser le grand public européen aux valeurs et aux priorités politiques des institutions européennes dans le cadre du financement pluriannuel sur 2014-2020.

Doté alors d’une budget de 21.2 millions d’euros, la communication corporate – qui consiste à « assembler et optimiser les ressources de nombreuses directions générales dans toute l’institution afin de mieux communiquer les résultats et la façon dont l’UE a un impact sur la vie des Européens » – se concentrera principalement en 2016 sur la contribution de l’UE à l’emploi, à la croissance et à l’investissement.

Les objectifs sont de : 1. parvenir à une meilleure compréhension par les citoyens européens de l’UE, ses priorités et ses activités; 2. informer et mobiliser les citoyens européens sur les priorités politiques de l’UE ; et 3. cibler les non-spécialistes de l’Europe.

Les moyens envisagés sont très divers entre des actions de communication de type « publicitaire » achat d’espace à la télévision, radio, web, print, social et affichage ou de type « événementiel » avec l’organisation et la participation à des événements, y compris expositions, forums, dialogues et autres activités destinées aux citoyens.

Les principaux résultats attendus visent à une prise de conscience accrue du grand public des possibilités offertes par les initiatives de l’UE et finalement une image améliorée de l’UE.

Ce qu’il faut retenir, c’est l’approche mutualisée de la communication au sein de la Commission européenne, la diversité des possibilités de communication et l’accent sur les priorités politiques, en particulier emploi, croissance et investissement.

La mise en œuvre de la communication corporate sous la Commission Juncker en 2016

Avec la publication d’un appel d’offres pour un contrat-cadre relatif à l’organisation de la communication corporate en avril 2016, la Commission européenne lance concrètement les premières réalisations de sa nouvelle stratégie.

Plusieurs détails indiquent des inflexions entre les principes et l’action :

D’abord, l’appel d’offres ne porte que sur l’organisation et la participation à des événements, virtuels ou réels dans ou hors de l’UE. Soit il s’agit d’une réorientation stratégique à la suite de l’évaluation du projet-pilote sur la communication corporate dont les conclusions n’étaient pas très en faveur de la campagne trop publicitaire. Soit il s’agit d’un premier appel d’offre qui serait suivi d’un autre plus spécifiquement orienté vers la communication pluri-média intégrée.

Ensuite, il s’agit d’un appel d’offres interinstitutionnel, ce qui signifie que d’autres institutions européennes ont été convaincues de rejoindre la démarche : le Conseil de l’UE, le Comité économique et social européen et le médiateur européen… mais malheureusement pas le Parlement européen.

Enfin, le budget annoncé est de 30 millions d’euros sur 4 ans, ce qui laisserait entendre que les institutions européennes mettent tous leurs moyens en commun dans cette démarche événementielle, qui par ses proportions s’annonce tout à fait inédite, et risquée.

Au total, l’inflexion de la stratégie de communication corporate de l’UE, qui a débuté avec un projet-pilote trop publicitaire pour se poursuivre par une démarche exclusivement événementielle, s’annonce pour le moins risquée ; non seulement en raison des multiples critiques concernant les moyens dépensés mais surtout à cause du choix limité à un seul format de communication.

De l’européanisation par la négative des espaces publics nationaux

Tout le monde connaît les conditions d’un espace public européen : un lieu où les citoyens peuvent surmonter les frontières nationales et les barrières linguistiques pour débattre sur les questions européennes. Mais, s’il ne s’agissait plus de raison. Et si les passions « négatives » contribuaient à l’européanisation des espaces publics nationaux ?

Jadis encore, l’européanisation par la crise des espaces publics nationaux 

Dans un Cahier de recherche politique de Bruges, Laura Batalla Adam s’interroge dans sa conclusion, hypothèse d’école, sur l’européanisation éventuelle des médias nationaux par la couverture de la crise de la zone euro, qui conduit à un intense débat inédit sur la dimension politique du projet d’intégration européenne.

Alors que tous les élargissements et approfondissements de la construction européenne durant les trente dernières années ont échoué à accorder une place plus importante aux thèmes de l’UE dans les médias nationaux, la remise en question existentielle de l’UE en raison du manque d’ambition et d’engagement des gouvernements à la création d’une véritable union politique capable de résoudre la crise économique de l’UE s’offrirait comme une opportunité démoniaque à mettre à profit pour une européanisation des sociétés européennes.

Mais, las, il n’en a rien été, et même la crise, salvatrice, ne s’est pas montrée comme un « nouveau point de départ pour l’émergence d’une sphère publique européenne ultime ».

Aujourd’hui hélas, l’européanisation par la peur des espaces publics nationaux

L’absence traditionnelle de débats sur les enjeux européens est entretenue à la fois par les médias qui blâment les partis politiques pour le manque d’intérêt qu’ils insufflent aux citoyens et par les citoyens qui se plaignent du manque d’engagement des partis politiques et des médias, qui intègrent les affaires européennes dans la section internationale donc « l’étranger ».

Actuellement, le cercle vicieux de l’information européenne se délite et laisse la place à une nouvelle configuration où les citoyens attendent des réponses à l’échelle européenne, que les médias relaient et confirment aux vues des échecs nationaux et des enjeux transeuropéens et que les responsables politiques déclarent entendre et traiter (ou condamner encore plus virulemment).

La convergence des regards à l’échelle nationale vers le niveau européen déplace l’intérêt à la fois des citoyens, des journalistes et des politiques vers l’échelon européen contribuant ainsi à la formation d’un espace public européen.

Ce que ni les responsables politiques avec leur vision purement domestique, ni les peuples européens avec leurs débats purement nationaux, ni les médias ne sont parvenus à faire au bénéfice de la construction européenne, les passions contagieuses liées à l’instrumentalisation de la peur du terrorisme et des migrants sont en train de le faire. Plus encore que les crises de l’UE, les peurs existentielles et identitaires sont en train de contribuer à l’émergence d’un espace public européen.

En devenant des « chiens de garde » critiques de l’UE, en mettant à l’épreuve sa légitimité et en révélant ses dysfonctionnements, les citoyens, les journalistes et les responsables politiques soulèvent simultanément des préoccupations similaires au sujet du fonctionnement de l’UE, ce qui contribue à la formation d’une opinion collective sur les questions européennes.

Les citoyens, les journalistes et les politiques montrent des signes d’européanisation dans leurs rapports à l’UE : ils appellent tous à débattre (même et surtout pour rejeter) des solutions européennes dans leurs sphères publiques nationales respectives, ils commentent tous le manque de visibilité, d’impulsion et de résultats de l’UE.

Ce faisant, ils ont effectivement mis en pratique, au dépend de l’UE les trois dimensions de l’européanisation :

  • européanisation horizontale : communication intensifiée et visibilité renforcée de l’actualité d’autres États-membres dans les différentes sphères publiques nationales ;
  • européanisation verticale : infiltration des enjeux, des acteurs et des débats de l’UE dans les sphères publiques nationales ;
  • la troisième dimension de l’européanisation: émergence d’une communauté transnationale commune ayant un sentiment d’appartenance à un public européen, même s’il s’agit hélas d’un sentiment négatif.

Au total, la peur – bien plus encore que la crise – a permis concomitamment la re-fermeture des frontières européennes et une dé-frontièrisation des discours publics sur l’Europe. De la belle ouvrage, mais à l’envers.