Fin septembre 2023, une vidéo émerge sur un compte Instagram privé. Une prétendue ex-stagiaire de la maison Cartier y affirme, fausse facture à l’appui, qu’Olena Zelenska vient d’y dépenser plus d’un million de dollars. En quelques jours, la vidéo bascule sur YouTube, puis inonde les réseaux Telegram russes et occidentaux. L’enquête montrera plus tard que la prétendue stagiaire était une étudiante de Saint-Pétersbourg, mais le mensonge avait fait le tour des réseaux occidentaux bien avant que les relevés de serveurs ne le démentent. Cet incident, disséqué dans le rapport 2026 du Centre d’excellence de communication stratégique de l’OTAN (StratCom COE), montre où l’Europe se trompe. L’Union traite la manipulation de l’information comme un dysfonctionnement éditorial à corriger par le « fact-checking ». Les services russes, de leur côté, cherchent à user l’attention. L’Europe gagnerait à déplacer son effort de la vérification des contenus vers l’attribution, pour démanteler l’appareil d’État qui les produit.
Le blanchiment des récits rend la vérification inopérante
Une opération d’influence commanditée par le Kremlin cherche à installer le doute plus qu’à convaincre, en fabriquant une crédibilité de façade. Le rapport de l’OTAN appelle ce procédé le blanchiment des récits (narrative laundering).
Le procédé remonte à l’opération soviétique INFEKTION, et l’intelligence artificielle l’accélère. La falsification est d’abord déposée dans des zones grises ou sur des comptes dormants, comme la vidéo Cartier. Des réseaux de faux sites et de canaux Telegram la reprennent ensuite jusqu’à brouiller son origine, avant que les algorithmes de recommandation ne la fassent entrer dans le débat public occidental.
Une fois l’origine effacée, réfuter le mensonge ne suffit plus. Le vérificateur corrige une perception quand l’adversaire a déjà obtenu ce qu’il cherchait, occuper l’attention. Mieux vaudrait viser l’appareil qui produit ces contenus.
Des preuves enfermées chez les plateformes
Pour attribuer ces opérations, l’OTAN utilise un cadre d’analyse (IIAF) qui croise des preuves techniques, comportementales et contextuelles. Les analystes cherchent les comportements anormaux : des publications synchronisées à la minute près sur des dizaines de canaux, des taux d’engagement artificiels (ERR) qui signalent des comportements inauthentiques coordonnés (CIB), ou des domaines internet mutualisant les mêmes adresses IP et certificats SSL anonymisés.
Ce travail bute sur les plateformes. Le rapport rappelle qu’elles ont fermé l’essentiel des accès à leurs données (API) en 2024 et 2025. Les données les plus incriminantes (la télémétrie interne, les flux financiers de monétisation, les registres de création de comptes) restent la propriété des entreprises américaines. Faute d’y accéder, les enquêteurs européens travaillent sur des sources ouvertes (OSINT), forcément partielles, et doivent accumuler les indices pour atteindre un niveau de certitude suffisant, pendant que l’attaquant profite de l’opacité des algorithmes et que toute la charge de la preuve repose sur la victime.
Graduer la responsabilité de l’État russe pour pouvoir sanctionner
Face à une falsification produite en série, la vérification des faits ne suffit plus, et l’Union a besoin de preuves utilisables devant un juge ou dans une décision de sanction. Le rapport de l’OTAN reprend pour l’information l’échelle de responsabilité des États proposée par Jason Healey, qui va de l’état de simple « encouragement » (state-encouraged) à la « coordination » (state-coordinated), jusqu’à « l’exécution intégrée » (state-integrated).
Qualifier avec exactitude le degré d’implication de l’État russe donne à l’Europe les termes juridiques dont elle a besoin pour sanctionner. Cette qualification permet de déclencher les mécanismes de sanction du Règlement sur les services numériques (DSA) ou les mesures diplomatiques du cadre anti-FIMI de l’UE.
Trois mesures pour reprendre l’initiative
Trois décisions réglementaires permettraient de rééquilibrer le rapport de force :
- Briser le huis clos des plateformes (Safe Havens pour chercheurs) : Les preuves d’ingérence étrangère ne devraient plus rester couvertes par le secret commercial des réseaux sociaux. Sur la base du DSA, la Commission peut imposer la création de « Trusted Research Environments » (environnements de recherche de confiance) : des corridors d’accès sécurisés à la télémétrie interne des plateformes, réservés à un réseau d’enquêteurs institutionnels et d’ONG certifiées, permettant de lever le voile sur les financements et les réseaux de bots sans exporter massivement des données personnelles.
- Standardiser la preuve par le référentiel DISARM : Les agences européennes de renseignement et de régulation gagneraient à adopter publiquement le cadre DISARM (qui classifie les Tactiques, Techniques et Procédures des attaquants). Un vocabulaire commun transformerait des faisceaux d’indices en dossiers solides face aux démentis de Moscou, et justifierait devant la justice européenne le blocage de serveurs.
- Assumer le calcul des probabilités dans les sanctions : L’attribution en source ouverte atteint rarement 100 % de certitude. Le Conseil pourrait adopter les échelles de probabilité du renseignement (intervalles de confiance). Lorsqu’une convergence de preuves techniques, comportementales et contextuelles permet de conclure avec une « Haute Certitude » (≥80 %) qu’une campagne est « coordonnée par l’État » russe, ce constat doit suffire à déclencher automatiquement des sanctions économiques et diplomatiques (saisies d’actifs, interdictions de territoire), sans attendre une preuve absolue qui ne viendra jamais.
Corriger les perceptions une à une ne fera pas reculer ces opérations, qui reculeront quand leurs serveurs seront bloqués et l’État qui les finance sanctionné. En refusant d’inverser la charge de la preuve, l’Europe s’est enfermée dans le rôle d’un éditeur de presse qui corrige ses coquilles sous un bombardement.
La défense de l’espace public européen relève donc autant de l’enquête numérique et du droit pénal que de la communication.