Bouclier de la démocratie : la souveraineté narrative commence à l’intérieur

Rare moment de lucidité : la Commission von der Leyen II présente simultanément son « Bouclier européen de la démocratie » et sa « Stratégie pour la société civile ». Deux textes pour acter une rupture : la démocratie n’est plus un acquis inscrit au préambule des traités, c’est un système vivant, sous tension, qu’il faut activement défendre et nourrir. À travers eux se joue une question plus large, qui traverse ce blog depuis le début de l’année : la souveraineté narrative de l’Europe, c’est-à-dire sa capacité à produire et défendre son propre récit démocratique. Face à Washington ou Moscou, ce concept désigne une posture extérieure. Ces deux textes en révèlent le versant intérieur, le plus exigeant : un récit ne se défend pas depuis un centre d’alerte, il se défend là où il vit.

Ce que les deux textes apportent

L’ambition est salutaire : renforcer la connaissance de la situation et la capacité de riposte face à la manipulation de l’information et à l’ingérence étrangère (FIMI), protéger l’intégrité des élections et la liberté de la presse, créer un centre européen pour la résilience démocratique. En face, la stratégie pour la société civile propose l’approche organique : plateforme dédiée, financements CERV et AgoraEU, appels à projets civic tech.

Le défaut d’architecture

Le problème est dans la séparation. Deux textes, deux piliers, deux communautés de parties prenantes, et un non-dit : le risque d’instrumentalisation, une société civile perçue comme l’auxiliaire d’un dispositif sécuritaire. Cette architecture, logique sur le plan administratif, constitue une faiblesse stratégique.

C’est ici que le concept de souveraineté narrative montre sa limite la plus sérieuse, et elle mérite d’être énoncée : si la souveraineté narrative de l’Europe se réduit à un dispositif d’État, un centre, des alertes, des éléments de langage, elle devient ce que ses adversaires prétendent qu’elle est, une communication gouvernementale. Un récit souverain qui n’appartient qu’à l’émetteur institutionnel n’est pas souverain : il est seul.

Car une société civile dense, diverse et critique n’est pas un « complément » à la défense de la démocratie : elle en est le système immunitaire. Ce sont les associations locales, les journalistes d’investigation, les fact-checkers indépendants et les éducateurs aux médias qui détectent les signaux faibles d’une campagne de désinformation bien avant les centres d’alerte bruxellois, et qui fabriquent les anticorps par l’éducation et le débat. La vigueur du terreau civique n’accompagne pas le bouclier : elle le rend possible. La souveraineté narrative d’une démocratie se mesure au nombre de ses narrateurs.

Trois gestes pour faire d’un dispositif un récit

  1. Une marque ombrelle commune. Un intitulé, une identité et un lexique partagés entre le Bouclier et la Stratégie, pour rendre instinctive l’idée que les deux ne font qu’un. Chaque annonce du centre européen pour la résilience démocratique doit systématiquement inclure le rôle des acteurs de terrain, en citant des initiatives réelles financées par CERV ou AgoraEU ; chaque appel à projets civic tech doit se raccrocher à l’enjeu de sécurité démocratique.
  2. Incarner, ne pas abstraire. Passer d’une communication de dispositif (centrée sur les instruments) à une communication de récit (centrée sur les personnes) : le fact-checker letton, l’éducatrice aux médias portugaise, le développeur civic tech roumain. Les concepts ne vaccinent personne ; les visages, si.
  3. Assumer la thèse politique. La sécurité ne s’oppose pas à la liberté, elle la rend possible ; la participation citoyenne n’est pas un supplément d’âme, c’est une stratégie de défense. Ce cadrage doit être porté au plus haut niveau, pas laissé aux notes de bas de page des deux textes.

La Commission a produit les deux piliers. Qui, à Bruxelles, se chargera de construire l’arche ?