Élections européennes : que veulent vraiment les Européens entre mythes et réalités

L’élection européennes de 2019 sera radicalement différente des histoires qui posent un débat basé sur quelques idées extrêmement trompeuses sur la politique européenne, selon une étude du Conseil européen sur les relations étrangères et de YouGov qui révèle une grande fluidité des intentions de vote actuelles. Des événements de dernière minute pourraient donc façonner la composition finale du Parlement européen…

Mythe n°1 : la politique européenne devient tribale

La vérité : 97 millions d’électeurs sont à gagner

Après l’élection de Donald Trump aux États-Unis où de nouvelles tribus fondées sur l’identité, divisent non uniquement par leurs points de vue, mais par les mondes parallèles créés où l’on accède à différents faits produits par des médias partisans, l’hypothèse est que ces tendances façonneraient désormais la politique en Europe.

Il n’en est rien dans les sociétés européennes : aucun des indicateurs classiques qui ont défini les tribus lors des dernières élections – géographie, âge, niveau d’éducation, gauche et droite et religion – n’aide beaucoup à prédire comment les gens envisagent de voter lors des prochaines élections européennes.

Le caractère déterminant du paysage politique est la volatilité : les électeurs n’ont pas encore pris de décision. Et il n’y a pas moins de 97 millions de ces électeurs confus et indécis : 70% de électeurs votants n’ont pas décidé de leur choix ! Les mouvements électoraux ne vont donc pas dans une seule direction, mais dans toutes les directions.

Pour Gilles Finchelstein, la politique est entrée dans « l’ère gazeuse » des agglomérations sans forme d’éléments atomisées imprévisibles qui peuvent se réunir momentanément avant de disparaître. Ces conditions gazeuses peuvent être toxiques ou explosives pour les partis politiques, en particulier traditionnels.

Les règles habituelles pour prédire comment les électeurs vont se comporter ne sont donc plus applicables. Ce n’est plus seulement la position prise par les dirigeants sur les problèmes qui compte ; c’est aussi leur leadership, leur personnalité et la confiance que les gens leur accordent. Les têtes de liste doivent incarner les valeurs et les sentiments de leurs électeurs.

Mythe n°2 : les élections européennes seront un affrontement entre ceux qui croient en l’Europe (ouverte) et ceux qui croient en un État-nation (fermé)

La vérité : ce qui compte, c’est que les partis soient des agents du changement

L’UE risque de sombrer dans un « cauchemar » populiste-nationaliste si les centristes ne bénéficient pas d’un soutien public accru à la cause européenne… et inversement : tel est l’avertissement tant des libéraux (et inversement) de l’extrême droite qui décrivent les élections européennes comme une bataille entre mondialistes et nationalistes. De part et d’autre, pro-européens et anti-européens soutiennent des arguments étonnamment similaires.

La fracture n’opposera pas les partisans de l’UE aux nationalistes. Pour la majorité des citoyens, ce n’est pas un choix qu’ils sentent le besoin de faire : pour eux, être européen est aussi important que leur identité nationale. Seulement 25% des répondants ont exprimé leur désaccord avec l’affirmation selon laquelle leur identité européenne est aussi importante pour eux que leur identité nationale. La plupart des citoyens de l’UE croient que les identités européennes et nationales sont complémentaires plutôt que conflictuelles.

Les partis nationalistes ont également appris la leçon. Ces derniers mois, la plupart se repositionne sur l’Europe pour se présenter comme des champions du changement plutôt que des défenseurs nostalgiques du statu quo : leur objectif n’est pas de paraître anti-européen mais plutôt de proposer une refondation de l’Europe pour résister à la migration et réclamer la souveraineté des institutions bruxelloises.

La division Pro/Anti ne cadre pas avec le stéréotype d’un ouest pro-européen et d’un est anti-européen. Le clivage fondamental ne consiste pas à vouloir une Europe ouverte ou un État-nation fermé, mais entre les électeurs qui pensent que le système est brisé et ceux qui pensent que le statu quo fonctionne toujours. Cette approche dynamique a une saveur très locale, qui n’entraîne pas nécessairement un basculement contre les principaux partis. Dans les pays où les anti-européens sont au pouvoir, ils constituent le statu quo, mais dans les pays où ils sont dans l’opposition, ils ont une influence notable.

Le succès à l’élection européenne dépend de la capacité de se positionner en tant qu’agent de changement crédible en offrant des options sérieuses sur des questions qui intéressent les gens.

Mythe n°3 : Ce sera un référendum sur la migration

La vérité : les électeurs ont une plus grande diversité de problèmes en tête

Bannon, Orban et Salvini, ont tenté de transformer l’élection en référendum sur les migrations, en mobilisant une coalition souverainiste pour démanteler l’UE de l’intérieur en répondant à l’insécurité européenne en matière d’identité.

La campagne pour une « Europe forteresse » ne constituera pas une stratégie gagnante parce que la migration n’est pas un problème déterminant, hormis en Hongrie. Plus d’Européens craignent la menace du radicalisme islamique. Cette préoccupation est bien plus grande chez les électeurs qui s’alignent sur les partis de centre et de centre-droite que parmi les partis anti-système et les catholiques ou protestants – ce qui sous-entend l’importance des politiques d’intégration et de cohésion sociale en tant que réponse pour ces électeurs – alors que le nationalisme est la plus grande préoccupation des athées.

La « migration » est tantôt associée à l’émigration tantôt à l’immigration. Un fossé important sépare ceux qui s’inquiètent principalement de l’immigration dans leur pays et ceux qui craignent que l’émigration entraîne un déclin de la population nationale. Des majorités dans tous ces pays souhaiteraient que leurs gouvernements rendent illégale le départ de leurs propres citoyens pour de longues périodes ! Un comble dans une Europe fière de démolir les frontières et de promouvoir la libre circulation, les électeurs semblent prêts à se créer un nouveau mur de migration, trois décennies seulement après la chute du mur de Berlin.

Les partis traditionnels devraient aller au-delà des discussions sur les contrôles aux frontières pour craindre le radicalisme islamique et la fuite des cerveaux afin de développer un agenda autour de la sécurité et de l’intégration des migrants qui tienne compte des différences nationales et régionales et qui traite de l’anxiété culturelle, du maintien de l’ordre et de l’intelligence, ainsi que des questions de citoyenneté et de langue.

Mythe n°4 : les « bons » Européens sont plus à l’Ouest qu’à l’Est

La vérité : le soutien à l’Europe est partagé autant à l’Ouest qu’à l’Est

L’élection de Zuzana Caputova, avocate anti-corruption progressiste, à la présidence de la Slovaquie en mars 2019 a pris par surprise une partie de l’Europe qui croit au mythe persistant d’États-membres de l’Est fondamentalement moins favorables aux valeurs démocratiques de l’UE.

Cette division supposée n’existe pas. Droits de l’homme, état de droit et démocratie seraient la plus grande perte si l’UE s’effondrait demain. C’est vrai à l’Ouest, ça l’est surtout à l’Est. Les citoyens européens des nouveaux États membres semblent même moins méfiants que leurs homologues des anciens États membres quant à l’UE en tant que force contraignante contre les dérives et les échecs des gouvernements nationaux.

Mythe n°5 : toutes les élections européennes sont exclusivement nationales

La vérité : il pourrait s’agir de la première élection véritablement transnationale du Parlement européen

Bien que de nombreuses dynamiques nationales soient en jeu – et qu’aucun Spitzenkandidat n’ait été reconnu à travers l’Europe – les élections promettent de comporter un élément transnational, voire paneuropéen, plus important que tous ses prédécesseurs.

La menace d’une alliance populiste paneuropéenne refondant l’Europe sur la base de valeurs non libérales pourrait conduire à une contre-mobilisation des électeurs pro-européens préoccupés par la survie de l’UE.

Les avantages de l’UE : liberté de vivre, travailler et voyager dans d’autres pays, ainsi que le commerce, la monnaie unique, la capacité à contrer les États-Unis et la Chine ou à lutter contre le changement climatique sont autant d’arguments contre la peur de l’effondrement de l’UE. Cette question pourrait être importante pour mobiliser les électeurs pro-européens.

Le résultat sera un nouveau type d’« élection hybride » fondée sur le plan national, mais affectée par les débats ailleurs en Europe. Cette contagion potentielle ajoute à l’imprévisibilité du vote : plus que jamais, un événement dans un État membre de l’UE pourrait affecter le résultat des élections.

Que retenir pour le projet européen ?

De nos jours, dans toutes les élections, les partis politiques s’attachent davantage à persuader leurs partisans actuels de voter qu’à tenter de changer les mentalités. Pour cette raison, de nombreux partis politiques se concentreront sur les non-anti-européens qui ne savent pas s’ils se donneront la peine de voter aux élections européennes. En faisant appel à ces personnes, le plus grand défi est de montrer que les enjeux sont suffisamment importants pour justifier un vote de réforme, opposé au statu quo et prêt à apporter les changements nécessaires à un avenir meilleur et plus sûr pour l’Europe.

L’UE a été créée par des sociétés qui craignaient leur passé. Les Européens ont maintenant peur de l’avenir. Nombreux sont les électeurs qui veulent voter pour un changement qui leur apportera leur passé préféré, embué par l’émotion.

Au lieu de vendre uniquement un projet européen visant à abolir les frontières entre les citoyens et les pays, l’UE doit à nouveau garantir la sécurité de l’interdépendance. Beaucoup de gens ont vu s’effondrer les certitudes qui ont défini leur vie : les barrières entre les mondes développés et en développement, les structures sociales et les codes moraux, voire la différence entre hommes et femmes.

Qui saura définir un avenir pour un projet européen qui résonne auprès des citoyens sera en mesure de le réaliser.

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