Les affaires publiques européennes, un monde de médiations

Dans « Les médiations de l’Europe politique », Philippe Aldrin et Nicolas Hubé présente l’ouvrage dans l’introduction « pas une énième contribution à l’analyse de la communication européenne, mais une analyse d’un monde au travail, d’un espace de relations et d’interdépendances, celui des producteurs de discours et des metteurs en récit de la cause européenne ».

Une démarche sociologique d’analyse à « hauteur d’hommes »

La démarche s’inscrit dans « une science sociale des médiations de l’Europe politique », c’est-à-dire qu’elle « s’attache à comprendre les formes concrètes de la pluralisation du monde des entrepreneurs d’Europe, en privilégiant les logiques de collaboration, de co-production et d’interdépendance afin d’en mieux saisir les divers arrangements relationnels ».

« Dès lors que l’on se désintéresse un peu de la signification des discours d’institutions ou des produits médiatiques pour faire la sociologie de leurs producteurs, la question de la publicité des affaires européennes apparaît comme un univers d’interactions multiples et complexes. »

« La fabrication et la publicisation d’informations sur les activités communautaires, leurs interprétations et leurs commentaires procèdent des activités d’une pluralité d’acteurs ».

Les enseignements de ce « monde de médiations »

Diversité des modalités : formelles ou informelles, institutionnalisées (routines, dispositifs de concertation) ou plus ponctuelles (expériences participatives), organisationnelles et/ou interpersonnelles, discursives et/ou matérielles, symboliques et/ou financières.

Variété des acteurs, positions et rôles : hauts fonctionnaires et responsables de l’UE, mandataires des groupes d’intérêt, lobbyistes professionnels, agents des États membres, représentants de la « société civile », ressortissants des politiques publiques européennes, agenciers et journalistes accrédités mais aussi échantillons sélectionnés du « grand public ».

Porosité des frontières entre les mondes institutionnels et non-institutionnels, en termes de savoirs pratiques et conceptuels, de circulations des professionnels, de coopérations, de co-financements mais aussi porosité des carrières et des positions, «  des agents issus d’entreprises extérieures (agences de presse, conseils en communication, institut de sondages) collaborent voire se reconvertissent en agents des institutions quand des agents communautaires vont servir des entreprises non institutionnelles mais souvent directement périphériques à l’action publique européenne ».

Au total, cette nouvelle manière de regarder la construction européenne permet d’analyser toute la communication autour du projet d’intégration comme une vaste « coalition de causes » entre agents institutionnels et agents non-institutionnels, « qui appartiennent à des mondes qui nous sont présentés comme (ou donnent l’apparence d’être) distincts », mais qui en réalité forme un espace erratique et éminemment concurrentiel.

La réorganisation des porte-parole de la Commission européenne, une évolution dans la légitimation de l’Union européenne ?

Alors que le service des porte-parole de la Commission européenne fait l’objet de profondes réformes – abordées ici sous l’angle du verrouillage renforcé par la présidence Juncker ou là en matière de pratiques du « off the record » – le fondement des relations presse, qui reposerait sur « la technique et la rationalité comme fondements de sa légitimité » selon Olivier Le Saëc est-il en train d’évoluer ?

L’ancien positionnement administratif des porte-parole de la Commission européenne : une couverture technique de l’actualité européenne

Olivier Le Saëc analyse le « positionnement » des porte-parole de la Commission européenne :

  • Dépendent administrativement de la DG COMM ;
  • Devenus les huitièmes membres des cabinets des Commissaires européens ;
  • Sont les porte-parole des portefeuilles administratifs, i.e. les Directions Générales avant d’être ceux des Commissaires européens.

Autrement dit, « bien que les porte-parole de la Commission européenne soient devenus les « huitièmes membres » des cabinets des Commissaires européens, ils demeurent avant tout les porte-parole des portefeuilles administratifs des Commissaires européens », à la différence des porte-parole « politiques » des gouvernements nationaux.

Ce qui se traduit par « la mise en avant de l’aspect technique et administratif du travail de la Commission européenne », qui pourrait donc expliquer « la prédominance d’un aspect technique et rationnel dans la couverture médiatique de l’actualité communautaire européenne ».

Le nouveau positionnement transversal des porte-parole de la Commission européenne avec des membres de cabinet pour la communication politique : une couverture à la fois des « policies » et des « politics » de l’actualité européenne ?

Le nouveau « positionnement » du service des porte-parole de la Commission européenne pourrait s’analyser selon :

  • Dépendent directement de la présidence ;
  • Se distinguent des membres des cabinets des Commissaires européens – eux-mêmes dotés d’un(e) Conseiller(ère) en communication ;
  • Sont des porte-parole transversaux avant d’être ceux des Commissaires européens ou des Directions Générales.

L’équilibre se trouve donc modifié, bien que les porte-parole de la Commission européenne soient sortis des cabinets des Commissaires européens pour éviter toute instrumentalisation de la communication de l’institution européenne par ses responsables politiques, ils deviennent avant tout des porte-parole transversaux qui transcendent à la fois les portefeuilles des Commissaires et les Directions Générales.

Cela devrait se traduire par la mise en avant de l’aspect holistique des initiatives de la Commission européenne, qui touche dorénavant beaucoup plus de domaines de compétences en partage avec les Etats-membres. Logiquement, la couverture médiatique de l’actualité européenne pourrait s’élargir pour englober ces nouvelles problématiques et partager une vision prospective ou globale de l’UE.

L’indétermination actuelle concerne l’impact de la communication politique que pourraient déployer les Conseillers en communication au sein des cabinets des Commissaires – puisqu’ils ne sont pas habilités à porter officiellement la parole de l’institution, mais qu’ils ne sont pas non plus prohibés de s’exprimer en fonction de leur point de vue. Cette musique politique viendra-t-elle perturber la partition des « porte-parole officiels ?

Au total, la réorganisation du service des porte-parole de la Commission européenne semble « tenter » une nouvelle légitimation avec une communication officielle plus cohérence et holistique, couplée – et là viennent les interrogations – avec une communication politique au potentiel plus contradictoire voire conflictuel…

Quelle est l’image de l’Union européenne auprès des citoyens ?

Dans une synthèse rédigée par Virgine Timmerman pour Notre Europe – Institut Jacques Delors, la vision sur l’Union européenne de 157 citoyens européens représentatifs de 18 États membres se dévoile…

Premières impressions sur l’UE : pays, financements, bureaucratie et inégale influence

Invités à dire « ce qui leur venait en premier à l’esprit » à propos de l’UE, les propos des citoyens sont très variées, bien que de grands thèmes tels que la paix, les financements, la bureaucratie ou encore l’inégale influence des pays reviennent.

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Les États membres dans lesquels les citoyens ont une attitude relativement positive vis-à-vis de l’UE, 3 exemples « classiques »

  • Pologne : Liberté, ouverture sans frontières, développement, opportunités, diversité, tolérance et modernité
  • Roumanie : Fraternité, unité dans la diversité, progrès, liberté de circulation, communauté, consensus, États Unis d’Europe
  • Suède : Coopération générale, influence, mobilité du travail, paix, bureaucratie

Les États membres dans lesquels les citoyens en ont une vision mitigée, là encore attendus :

  • France : UE plus forte face aux concurrents, paix, mélange des cultures, normes alimentaires, législation européenne au-dessus des lois françaises
  • Allemagne : Grande communauté, solidarité, intégration, échanges commerciaux, Banque centrale européenne
  • Pays-Bas : Distante mais nécessaire, « créer une union pour résoudre des problèmes », complexe, influence limitée, crise économique

Les États membres où les citoyens en ont une image négative :

  • Espagne : Déception, inégalités et déséquilibres, pouvoirs concentrés dans quelques pays, manque d’identification avec l’UE, abandon
  • Royaume-Uni : Bruxelles, corruption, liberté de circulation, immigration, euro, UKIP
  • Italie : UE responsable de la crise économique et financière, euro, taxation excessive, favoritisme, opportunité d’ouverture mentale et culturelle

Les aspects positifs de l’UE vus par les citoyens participants

Si les aspects positifs de l’UE évoqués par les citoyens se rejoignent, ceux qui sont évoqués en premier diffèrent selon les pays.

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La libre circulation des personnes, qu’elle soit liée aux études, au travail ou aux voyages, est citée dans tous les pays comme un aspect positif, à l’exception de la France et de l’Allemagne. Le programme Erasmus, grande réussite de l’UE, est mentionné par la majorité.

Les citoyens principalement des pays ayant le plus récemment intégré l’UE et les pays ayant connu les plus grandes difficultés durant la crise, mentionnent les financements européens comme un élément positif de l’UE. Chez les citoyens, ils sont le plus souvent liés aux projets d’infrastructure, aux projets transnationaux comme Erasmus, ou encore au soutien en temps de crise.

L’établissement de normes et règlementations européennes cherchant à harmoniser les législations des États membres est identifié comme un avantage pour les citoyens qui en parlent, ces règles sont le gage d’une bonne qualité.

Les aspects négatifs de l’UE vus par les citoyens participants

Chaque citoyen européen a une attitude et une vision distincte de l’UE ; ainsi, selon les pays, les aspects négatifs sont évalués différemment.

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Les critiques majeures adressées à l’UE de la part des citoyens concernent l’UE en tant qu’institution. C’est d’abord l’UE en tant que législateur que les citoyens critiquent, ils estiment en effet qu’il y a une sur-réglementation à l’échelle européenne, qui plus est inadéquate. L’harmonisation des réglementations européennes semble complexe du fait des déséquilibres économiques entre les différents pays et des différences culturelles ; cela crée une compétition entre les Etats membres, non appréciée des citoyens européens. Enfin, les citoyens considèrent qu’il y a une perte d’autonomie de leurs institutions nationales sur les affaires internes.

À cette critique institutionnelle s’ajoute la vision d’une UE bureaucratique que beaucoup de citoyens mentionnent.

Certaines politiques européennes (immigration, euro, libre circulation) sont également citées par les citoyens dans les aspects négatifs, en raison de dysfonctionnements.

Le manque de solidarité entre les États membres et les inégalités entre les contributeurs et les bénéficiaires des financements européens est également soulevé : dans les pays ayant souffert de la crise de manière directe (Espagne, Grèce, Irlande, Italie) ou indirecte (Allemagne) et dans les pays ayant intégré l’UE le plus récemment (Bulgarie, Estonie, Lettonie, République tchèque, Roumanie).

La question du fossé entre les citoyens et l’UE est soulevée même s’il est ressenti de manière différente selon les citoyens. La plupart d’entre eux évoquent leur sentiment de ne pas être entendu ou représenté, particulièrement face aux lobbys ou aux banques. Le manque d’information, la distance ou encore le caractère abstrait de l’UE sont donnés pour expliquer le manque d’implication de la plupart d’entre eux.

Au total, l’image de l’Union européenne auprès des citoyens européens est largement conditionnée en fonction des pays ayant le plus récemment intégré l’UE et des pays ayant connu les plus grandes difficultés durant la crise ; et l’image de l’UE dans le « couple franco-allemand » est en nette dégradation.

Quelle présence des membres de cabinet de la Commission Juncker sur Twitter ?

Twitter s’est imposé dans l’espace public numérique européen. Des preuves ? 27 membres (sur 28) du nouveau collège de la Commission Juncker sont dans la liste officielle et la 28e absente Elżbieta Bieńkowska semble disposer d’un compte privé dorénavant fermé… Mais, qu’en est-il de leurs plus proches collaborateurs, dans les différents cabinets ?

Twitter_cabinets_Commission_JunckerTélécharger le fichier Excel

48% des membres des cabinets des Président, Premier Vice-Président et Vices Présidents sont sur Twitter

Selon un décompte établi sur la base de la liste des membres des cabinets de la nouvelle Commission Juncker publié utilement par European Voice, ce sont donc 34 membres de cabinet des plus importants qui sont sur Twitter.

63% des membres du cabinet de Juncker sont sur Twitter

Parmi ces plus importants cabinets, celui du Président est également le plus fourni en membres actifs sur Twitter avec 7 personnes sur 11 – quoiqu’il s’agisse – par ailleurs – du cabinet le plus nombreux.

75% des directeurs des cabinets des Président, Premier Vice-Président et Vices Présidents sont sur Twitter

Avec 6 directeurs de cabinet sur 8, les plus puissants collaborateurs des principales personnalités de la Commission Juncker sont actifs sur Twitter, à l’image du plus puissant d’entre eux, le bras droit de Jean-Claude Juncker @MartinSelmayr.

S’il fallait encore une preuve de l’importance de Twitter pour l’UE – au-delà des comptes officiels qui sont le plus souvent dorénavant gérés par les équipes de communication – l’activité personnelle des principaux membres de cabinet de la Commission Juncker vient l’attester.

Comment l’UE prévoit de mieux communiquer sur le TTIP ?

Lors de la réunion du Groupe interinstitutionnel de l’information le 17 octobre dernier, la « déclassification » récente des directives de négociation du TTIP, le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement pose la question de la communication de l’UE sur le sujet.

Une communication de l’UE sur le TTIP, encore une fois, tardivement transparente

Les défis auxquels font face les institutions européennes sont particulièrement illustratifs de la problématique générale de la communication de l’UE :

  • La crédibilité et la confiance sont faibles, compte-tenu de la posture initiale tenue jusqu’à quasiment l’absurde de ne pas ou peu communiquer sur le sujet ;
  • Les difficultés à montrer les bénéfices de l’accord et des négociations en cours… un peu comme lors de chaque renégociation des traités européens ;
  • En ligne, la faiblesse des ressources face à l’ampleur des oppositions et de leurs campagnes grass-root ;
  • Dans les espaces publics nationaux, le soutien des gouvernements et la mobilisation des parties prenantes nationales sont cruciaux.

Les questions, que se posent les institutions européennes, au sujet de la communication autour du TTIP recoupent là encore très largement celles de la communication de l’UE dans son ensemble :

  • Comment résorber le déficit d’information des citoyens, sur ce sujet à la fois très technique et très politique ?
  • Comment monitorer les développements de l’opinion publique sur le sujet ?
  • Comment capitaliser sur les bonnes pratiques locales, sur une coopération avec les Etats-membres et entre les institutions européennes ?
  • Comment engager les publics dans les médias sociaux ?

Une communication de l’UE sur le TTIP essentiellement réactive aux critiques

La stratégie de communication de la DG Trade est principalement d’expliquer les bases de la négociation et d’adresser les critiques – dans un contexte de large couverture médiatique (essentiellement négative), d’implications renforcées des Etats-membres, de perceptions erronées du public et de scepticisme général autour du TTIP.

Les actions de communication prévues s’articulent autour de :

  • Des relations avec la presse améliorées, notamment avec des séminaires réservés aux journalistes ;
  • Une coordination renforcée en matière de communication entre les différents services de la Commission européenne ;
  • Des débats nationaux pilotés par les Représentations et en partenariat avec les autorités nationales
  • Une transparence augmentée, en publiant les « positions papers » de l’UE, des « factsheets », des infographies et les échanges de vues entre les négociateurs UE et US avec les parties prenantes et lors de consultations publiques ;
  • Une présence en ligne développée avec un site dédié et une activité dans les médias sociaux.

Au total, la communication de l’UE sur le TTIP est un parfait exemple de la communication européenne à la fois dans ses contraintes, d’autant plus nombreuses que certaines sont créées par l’inaction initiale ; et dans ses conditions de succès, corrélées à l’implication des Etats-membres et des parties prenantes.