État de l’Union 2026 : du storytelling à la tribune, pas de fil rouge

Rafał et Pekka se lèvent dans la tribune du Parlement européen. L’hémicycle applaudit deux fondateurs d’une entreprise de satellites, rencontrés en Erasmus quinze ans plus tôt. Quatre fois dans la matinée du 16 septembre, Ursula von der Leyen fait ainsi lever quelqu’un ou nommer un absent. Les deux entrepreneurs d’ICEYE. La mère et les frères de Rune Kyndal, pilote danois mort en Grèce au cœur de l’été des incendies. Sasha, gymnaste ukrainienne amputée à six ans. La mère d’Oléa, quatorze ans, citée en français. Quatre visages pour chacun des chapitres clés du discours : l’innovation, le climat, l’Ukraine et les enfants.

La technique a un nom aux États-Unis. Le 26 janvier 1982, Ronald Reagan fait applaudir Lenny Skutnik, assis près de Nancy Reagan, rapporte TIME. Cet employé du Congrès a plongé treize jours plus tôt dans le Potomac glacé pour sauver une passagère. Depuis, chaque président a ses « Skutniks », et le geste de désigner la tribune est devenu un passage obligé du discours sur l’état de l’Union. Cette dramaturgie inspirée du storytelling américain s’est désormais imposée dans l’hémicycle européen.

Le précédent existait. En 2022, Olena Zelenska assiste au discours en invitée d’honneur, ovation debout, relate Euronews. Mais une première dame est un symbole d’État, pas un témoin. Le pas franchi est celui du citoyen ordinaire : un pilote, une enfant, deux ingénieurs, une mère endeuillée. Chacun est placé au point de bascule de son chapitre. Rune scelle l’annonce d’une flotte européenne de lutte contre les incendies. Sasha clôt le chapitre ukrainien, après le durcissement des sanctions. Oléa précède le EU Kids Act, dont la présidente livre le dispositif : pas de réseaux sociaux avant treize ans, pas de compte personnel avant quinze, charge de la preuve renversée sur les plateformes.

Sur le plan de la construction, ce discours est le mieux bâti des six prononcés par Ursula von der Leyen. Là où le « moment d’indépendance » de 2025 empilait les diagnostics, celui de 2026 alterne la scène et la décision.

La grille de lecture de Luuk van Middelaar

Luuk van Middelaar a donné une grille à cette bascule. Conçue comme une fabrique de normes, l’Union a dû apprendre dans les crises à décider. Sa formule, dans Quand l’Europe improvise : « le passage d’un système purement tourné vers la politique de la règle à un système […] en mesure de mener en outre une politique de l’événement ». La règle se fabrique en coulisse, par dépolitisation et consensus ; l’événement exige une scène, un public et des acteurs qui s’y exposent. La version anglaise du livre porte un titre emprunté aux didascalies de Shakespeare, Alarums and Excursions : tumulte en coulisse, entrées en scène.

Le 16 septembre, la Commission joue la politique de l’événement avec les moyens de la scène. Des acteurs nommés, un public qui se lève, une émotion qui traverse les travées. Dès Le Passage à l’Europe, le même auteur décrivait la quête d’un public comme la faiblesse durable de l’Union. Trois stratégies pour l’obtenir, les symboles, les bénéfices, la participation, toutes conduites d’en haut : une chasse aux applaudissements sans démos derrière. Les quatre témoins de Strasbourg sont cette chasse portée à son point de perfection : les applaudissements sont venus, et ils étaient sincères. La scène est enfin occupée. Reste ce que la scène, seule, ne fournit pas.

Le silence sous les visages : un second mandat toujours sans fil rouge

Van Middelaar objecterait que l’Union n’a jamais avancé par plan : elle improvise, et l’improvisation est sa manière d’exister. Mais l’analogie qu’il choisit est celle du jazz, et le jazz improvise sur une grille. Le premier mandat avait la sienne, avec un nom, le Pacte vert, et ce fil rouge s’est traduit en ligne budgétaire. Selon les conclusions du Conseil européen de juillet 2020, 30 % des 1 824 milliards d’euros du budget 2021-2027 et du plan de relance sont réservés au climat.

Le second mandat, à mi-parcours, n’a toujours pas le sien. Les priorités se succèdent avec chacune leur chiffre. Douze omnibus pour 17 milliards d’euros de charges administratives en moins, des dépenses de défense en hausse de 80 % en cinq ans, cent territoires vulnérables au climat, cinq secteurs pour l’IA industrielle. Ce que les témoins n’apportent pas, le discours ne l’apporte pas non plus.

Quand la vision est évoquée, elle est renvoyée à 2027 : un nouveau Congrès de l’Europe pour les 70 ans du traité de Rome, chargé d’« inspirer la nouvelle génération ».

Trois chantiers avant le budget : témoins, fil rouge, réception

Ce que la gestion de marque enseigne s’applique ici. Le premier chantier revient à la direction générale de la communication : les quatre témoins du 16 septembre ne peuvent pas rester les figurants d’une matinée. Un programme de témoins de l’Union, financé sur la ligne de communication institutionnelle, leur donnerait un an de présence dans les États membres, avec un calendrier d’apparitions. Rafał et Pekka devant les étudiants polonais et finlandais, la famille de Rune devant les pompiers grecs : la scène de Strasbourg devient un récit distribué. Le coût est marginal. L’ovation de 2022 n’a eu aucune suite organisée ; celle de 2026 peut en avoir une.

Le deuxième chantier revient au secrétariat général de la Commission, et le calendrier le commande. Le cadre financier 2028-2034 se négocie maintenant. Un fil rouge de mandature est un instrument de négociation : le Pacte vert l’a prouvé en 2020 avec ses 30 %. Le programme de travail 2027, adopté en octobre, est le véhicule naturel pour nommer enfin ce que le second mandat construit. Ce fil rouge obtiendrait alors sa ligne avant que les Vingt-Sept ne referment le budget.

Le troisième chantier revient aux représentations de la Commission dans les capitales. Le discours a multiplié les adresses ciblées, Ceuta pour l’Espagne, le 12 avril pour la Hongrie, Leipzig pour l’Allemagne. Les représentations disposent des équipes, des relais médias et des contacts pour mesurer, à sept jours, ce que chaque pays a retenu. Un flash Eurobaromètre suffit. La déclinaison par théâtre est déjà dans le texte ; il lui manque son tableau de bord.

Avec le discours sur l’état de l’Union de 2026, l’Union montre qu’elle sait choisir ses visages et les placer. Quel fil rouge les Européens reconnaîtront-ils derrière ces visages ?

Bouclier européen de la démocratie : la leçon des cinq mille elfes

Le 24 février 2026, le Conseil affaires générales lance à Bruxelles le Centre européen pour la résilience démocratique, pièce maîtresse du Bouclier européen de la démocratie présenté le 12 novembre 2025. Douze ans plus tôt, à Vilnius, un blogueur, Ričardas Savukynas, rassemblait quelques volontaires pour traquer les trolls prorusses sur les forums lituaniens. Ses « elfes » compteraient aujourd’hui cinq mille membres, rapporte l’historien David Colon au retour d’un séjour en Lituanie, dans une note consacrée au modèle local de lutte contre les ingérences informationnelles. Deux inaugurations, deux méthodes.

L’architecture méconnue repose sur un réseau de bénévoles anonymes qui démasque les comptes hostiles et réfute leurs récits. Une ONG fondée en 2019 par le directeur du média Delfi, Debunk.org, publie plus de cent rapports par an avec ses analystes et deux cents bénévoles actifs. Parmi eux, les « lutins » se consacrent à la vérification des faits, et un cours de résilience civique, InfoShield, apprend aux citoyens à évaluer sources et contenus.

L’Initiative pour la résilience civique, née en 2018, forme journalistes et enseignants ; elle a documenté dès 2021 l’instrumentalisation des migrants par le régime biélorusse. Le projet DIGIRES réunit depuis 2022 universités, médias et journalistes indépendants autour de cours d’autoformation à la détection de la désinformation. Ces initiatives touchent les publics que l’école ne touche plus, jusqu’aux personnes âgées. Chaque semaine enfin, ONG et universités siègent au groupe de coordination des communications stratégiques, réuni par le Centre national de gestion des crises créé en 2023 sous l’autorité du Premier ministre. La matrice d’analyse DISARM y sert de langue commune, et le dispositif peut mobiliser volontaires et associations à toute heure. Les stratèges appellent cela une approche whole of society. Colon en livre la clé : en Lituanie, l’action de la société civile a précédé celle de l’État, qui s’appuie sur elle « sans nécessairement chercher à la contrôler ».

Une salle de crise qui attend toujours sa première alerte

Vu de Bruxelles, le contraste interroge. Le Centre européen pour la résilience démocratique s’adresse d’abord aux États membres, précise le service de recherche du Parlement européen : un espace entre administrations pour échanger analyses et bonnes pratiques. Le Bouclier déploie quatre piliers d’ici 2027 ; le Centre en est le premier, la résilience de la société le dernier. L’Union a pourtant déjà construit une salle de ce genre. Créé en mars 2019 pour coordonner la réponse des Vingt-Sept à la désinformation, le système d’alerte rapide n’avait, au moment de l’audit de la Cour des comptes européenne en 2021, jamais émis la moindre alerte.

Le verdict de praticien tient en une question élémentaire : à qui parle le dispositif ? Le Centre parle aux États ; les elfes parlent aux citoyens. L’Europe a créé un centre, la Lituanie a levé cinq mille narrateurs. L’angle mort du Bouclier n’est ni juridique ni budgétaire : c’est son public.

Financer sans contrôler : la règle qui fait le modèle

La solidité lituanienne tient moins aux volumes qu’à une règle de gouvernance. En 2024, le ministère lituanien de la Défense a alloué 600 000 euros à des projets menés par des ONG, relève une étude du centre d’excellence StratCom de l’OTAN parue en janvier 2026. Une somme modeste, assortie d’une discipline rare : l’État outille et subventionne, puis laisse les vérificateurs choisir leurs cibles et leurs mots. Personne ne confond soutien et tutelle ; l’expert Nerijus Maliukevičius décrit une communauté formée spontanément entre organismes publics, associations et monde universitaire.

Un État qui finance ses vérificateurs prête pourtant le flanc à l’accusation de vérité officielle. Romain Badouard prévenait dès 2021 du risque de perdre, à trop vouloir réguler, ce qui faisait d’internet un outil d’émancipation. La règle lituanienne est précisément la réponse : la reddition de comptes porte sur les moyens, jamais sur les contenus.

Reste la singularité du terrain. La résilience lituanienne s’enracine dans une perception unifiée de la menace, forgée par la frontière et la mémoire soviétique. À Lisbonne ou à Dublin, une opération Matryoshka passe pour une affaire d’Européens de l’Est ; la greffe ne prendra pas par simple décret. Mais l’argument se retourne : mutualiser la capacité là où l’opinion nationale ne la réclame pas encore, c’est la définition d’un bien commun continental.

Compter les narrateurs, pas les retraits de contenus

L’indicateur le plus parlant du modèle ne figure dans aucun tableau de bord : le calme. Le jour du départ de Colon, la rumeur d’une attaque russe imminente agitait X et le plateau de LCI ; à Vilnius, ses interlocuteurs s’en amusaient.

La souveraineté narrative d’une démocratie se mesure au nombre de ses narrateurs. Le modèle lituanien en apporte la preuve de terrain. Cinq mille elfes et deux cents bénévoles actifs, des formations jusque dans les foyers : la résilience est une démographie avant d’être une politique publique.

Trois gestes suffiraient à traduire la leçon à l’échelle des Vingt-Sept, sans traité ni règlement nouveau.

Le premier est un guichet. Le Centre gagnerait à adosser à son réseau un financement rapide des initiatives citoyennes de vérification, imputé sur le programme Citoyens, égalité, droits et valeurs. La clause lituanienne en serait la condition d’octroi : l’indépendance éditoriale des bénéficiaires.

Le deuxième est un rythme. Une réunion hebdomadaire entre États, associations, universités et plateformes transposerait le groupe lituanien de coordination à l’échelle du réseau du Centre. Toute cellule de veille d’entreprise en connaît la recette : un point fixe, une taxonomie partagée, un compte rendu qui circule. La matrice DISARM, déjà en service à Vilnius, fournirait le vocabulaire ; le Service européen pour l’action extérieure, qui gère la boîte à outils contre les manipulations d’information étrangères, en serait l’animateur naturel. Vilnius va jusqu’à intégrer la désinformation dans ses exercices nationaux de crise ; une réunion hebdomadaire est un début plus modeste.

Le troisième est une mesure. La direction générale de la communication de la Commission tient l’Eurobaromètre. Y inscrire deux indicateurs de résilience suffirait : la part des citoyens capables d’identifier une manipulation récente, la densité des relais citoyens actifs par pays. Le pilier du Bouclier consacré à la résilience sociétale se piloterait alors autrement qu’au volume des signalements et des contenus retirés.

Le politiste finlandais Mikael Wigell, que Colon convoque en clôture, nomme cette stratégie la dissuasion démocratique : une société dense en narrateurs rend l’ingérence coûteuse et vaine. Le modèle lituanien laisse aux praticiens une donnée d’étalonnage simple : un pays de moins de trois millions d’habitants aligne cinq mille narrateurs bénévoles. À l’échelle de l’Union, le compte reste à faire.

Créateurs de contenus : l’acteur sans statut des sommets européens

Depuis juillet, les sommets européens accueillent un invité d’un genre nouveau. Jusqu’à dix créateurs de contenus par réunion des dirigeants ou ministérielle, choisis par les États membres, peuvent suivre les arrivées et entrer en salle de presse, rapportait Politico en mai. Ils sont accompagnés en permanence, ne reçoivent pas d’accréditation et ne posent pas de questions. L’Association de la presse internationale a résumé sa protestation d’une phrase : rien n’obligera ces invités à dire qui les paie.

Le pilote du Conseil clôt une séquence de trois ans, menée au pas de course. Février 2023 : la Commission fait retirer TikTok des appareils professionnels, le Parlement suit pour ses 8 000 agents. Février 2024, à cent jours des élections européennes : le même Parlement ouvre un compte TikTok officiel pour parler aux jeunes, sur une application toujours bannie des téléphones de ses agents. Septembre 2025 : une cinquantaine de créateurs assistent au discours sur l’état de l’Union à Strasbourg et interrogent la présidente von der Leyen, des commissaires, des députés. Novembre 2025 : le Parlement réunit à Bruxelles son premier sommet des créateurs de contenus, coordonné par ses bureaux de liaison, avec ateliers sur la désinformation et le droit de la création. Le même mois, le Bouclier européen de la démocratie promet un réseau volontaire de créateurs pour expliquer l’Union. Mai 2026, donc : le Conseil ouvre ses sommets.

Les chiffres justifient l’accélération. Selon l’enquête jeunesse du Parlement européen, 42 % des 16-30 ans s’informent d’abord sur les réseaux sociaux, devant la télévision à 39 % ; la confiance dans TikTok et Instagram culmine chez les 16-18 ans. Le rapport 2025 du Reuters Institute estime qu’Hugo Décrypte touche 22 % des moins de 35 ans en France : aucune rédaction bruxelloise n’approche ce score auprès de cette classe d’âge. Le politique l’a d’ailleurs compris avant les institutions : Jordan Bardella dépasse les deux millions d’abonnés sur TikTok, et un youtubeur chypriote, Fidias Panayiotou, s’est fait élire député européen en 2024. Un communicant de la Commission, Yasser Machat, a fixé la ligne dans The Parliament Magazine : « les créateurs doivent être dans la salle ». Ils y sont. L’Union a inventé en trois ans un acteur de l’information ; elle ne lui a pas écrit de statut.

Dans la salle de presse, sans les devoirs de la presse

Le statut se lit en creux dans les règles du pilote. Pas d’accréditation : les créateurs ne sont pas des journalistes. Pas de rémunération ni de consigne éditoriale, précise l’un des invités, l’Italien Pietro Valetto : ils ne sont pas des prestataires. Admis en salle de presse mais escortés et privés de questions : ils ne sont pas davantage des invités libres. Valetto défend l’exercice avec de bons arguments : faire connaître une institution que le grand public distingue mal, sans se substituer aux journalistes. Rien de comparable, précise-t-il, avec une Maison-Blanche qui choisit des créateurs pour la couvrir.

La défense est recevable, le vide demeure. L’institution s’expose au soupçon d’acheter de la complaisance sous couvert de pédagogie ; le créateur s’expose à l’accusation de prêter son audience à un pouvoir, sans les devoirs ni les protections d’une rédaction. Le soupçon ne vise pas les personnes : il naît mécaniquement de l’absence de règles publiques, et il grandira à chaque nouvelle cohorte. Le danger symétrique, celui des créateurs loués par des commanditaires masqués pour peser sur les urnes, a été décrit ici fin août ; les deux faces appellent la même réponse.

Deux contrats pour une même maison

Le plus surprenant est que le bon modèle existe déjà, à l’intérieur des murs. Pour sa campagne Protégeons ce qui compte, décryptée ici en mai, la Commission a enrôlé cinquante créateurs sans les payer, en leur garantissant une liberté éditoriale complète. Les voyages de presse s’ouvrent aux créateurs et une task force leur est dédiée. La pratique gagne le terrain sensible : avant les législatives moldaves de 2025, la commissaire Marta Kos échangeait avec Emilian Cretu, 600 000 abonnés. Le pilote du Conseil choisit la voie inverse : sélection par les États, escorte permanente, silence en conférence de presse. Deux contrats cohabitent sous le même toit, la voix libre et documentée d’un côté, la présence encadrée de l’autre. Le Bouclier européen de la démocratie, qui promet son réseau de créateurs volontaires, ne dit pas lequel il retiendra. Ce choix engagera la crédibilité du réseau tout entier.

Le paradoxe de plateforme complète le tableau. La Commission a notifié à TikTok des griefs pour design addictif en février, puis pour la protection des comptes de mineurs en juillet, au titre du règlement sur les services numériques. La même maison encourage les créateurs à parler aux jeunes là où ils se trouvent, n’affiche elle-même aucun compte TikTok et bannit l’application des téléphones de service depuis 2023. La doctrine d’usage avance plus vite que la doctrine de plateforme.

Écrire la charte avant que le soupçon ne s’installe

Les invitations de l’automne se préparent dès maintenant. La réponse tient en trois chantiers de praticien, ouvrables sans attendre un règlement.

Le premier est une charte. Le secrétariat général de chaque institution gagnerait à publier les conditions d’invitation des créateurs. Le texte tient en quatre lignes : le cadre de l’invitation mentionné dans chaque contenu produit, les frais et rémunérations déclarés, la liberté éditoriale garantie par écrit, une règle de réserve à l’approche des scrutins nationaux. Le printemps 2027 rendra cette dernière clause vite nécessaire. Le socle existe dans la maison : les règles de Protégeons ce qui compte, non-rémunération et liberté éditoriale, suffisent à fonder le texte ; il reste à les rendre publiques et communes.

Le deuxième est un registre, prolongement naturel de celui des monétisations politiques réclamé fin août. L’Union tient depuis des années un registre de transparence pour les représentants d’intérêts ; le même réflexe vaut pour les créateurs invités : qui, à quelle occasion, dans quel cadre, avec quels frais pris en charge. Une page publique par institution désamorcerait l’essentiel de la critique de l’Association de la presse internationale. Le coût est nul et l’effet immédiat : la page dit qui était là et à quelles conditions, avant que d’autres ne le racontent à leur manière. La donnée existe déjà dans les services de presse ; il ne manque que sa publication.

Le troisième est une mesure. Les clics et les impressions plaident toujours pour continuer ; ils ne disent rien de ce que le public retient ni de ce qu’il croit. Les post-tests de réception, pratique courante des campagnes, mesureraient la compréhension et la confiance gagnées auprès des publics visés ; la direction générale de la communication en ferait la condition de reconduite de chaque cohorte. C’est le réflexe de tout annonceur : aucun plan média ne survit à trois vagues sans post-test de réception.

L’échéance est déjà fixée. Le 16 septembre à Strasbourg, un an après la première cohorte, le discours sur l’état de l’Union montrera quelle place les créateurs occupent désormais dans la salle. Machat les y voulait ; ils y sont, durablement. Les conditions de leur présence, elles, restent à écrire.

Se former, décrypter, peser

Ce blog prend une nouvelle dimension. C’est l’occasion d’en présenter les grandes étapes.

J’ai publié le premier billet de ce blog le 1er septembre 2007. Il paraissait sous un titre qui annonçait modestement son programme : Se former à la communication européenne.

Le verbe dit l’époque. La communication de l’Union était alors un objet neuf, peu documenté, qu’il fallait d’abord apprendre. Six cent trente-sept billets ont paru sous ce titre, jusqu’en décembre 2010.

Le blog est ensuite devenu Décrypter la communication européenne. Apprendre ne suffisait plus : il fallait lire ce que les institutions produisaient, et réfléchir à ce que cela réalisait. Mille soixante-dix-neuf billets ont paru sous ce second titre, de décembre 2010 à août 2026.

Aujourd’hui Lacomeuropéenne adopte une nouvelle signature : peser sur la fabrique du récit européen. Trois postures en dix-neuf ans, trois réalités qui évoluent. Apprendre, comprendre, agir.

Les archives mesurent un déplacement de l’Europe

Ces changements pourraient passer pour symboliques. Les archives racontent d’autres évolutions.

Mille sept cent seize articles ont été publiés ici depuis 2007, chaque semaine, sans interruption. Cet été, j’ai repris cette archive entière pour la reclasser, article par article, et mesurer la part de ceux qui traitent de guerre de l’information et de récit de puissance.

Sur la première décennie, de 2007 à 2016, cette part oscille entre sept et quinze pour cent. Elle atteint trente-quatre pour cent en 2017, cinquante-cinq en 2023, quatre-vingt-cinq en 2025. En 2026, elle est de quatre-vingt-treize pour cent.

Ce déplacement n’est pas éditorial, il est européen. Le blog n’a pas changé de sujet, c’est le sujet qui s’est déplacé sous lui. Ce qui relevait en 2007 de la pédagogie institutionnelle relève aujourd’hui de la sécurité et de l’ambition d’autonomie du continent.

Je peux même dater le moment où je l’ai senti basculer. La crise des migrants de 2016 : la première crise véritablement paneuropéenne, ressentie par les citoyens dans chaque pays, déjà travaillée par les manipulations de l’opinion, et instrumentalisée par les responsables politiques. Juncker parlait alors de « polycrise ». La mesure confirme l’intuition : la bascule est continue depuis 2017, soit sept ans avant que la question ne s’installe dans le débat public français.

L’étiquette qui désignait presque tout disparaît

La refonte a commencé par un inventaire, et l’inventaire révèle qu’une étiquette marquait mille cinquante-trois articles sur mille sept cent seize, soit six sur dix. À force de tout désigner, elle ne désignait plus rien. Elle a été supprimée.

Avec elle sont partis quelques mots que les lecteurs de la première heure reconnaîtront : EUtube, plan D, portail Europa. Ils nommaient des dispositifs que plus personne ne cherche.

À la place, six catégories structurent désormais l’archive : la fabrique du récit, l’opinion et la démocratie, la guerre informationnelle, les médias et le journalisme, l’autonomie et la puissance, l’économie de l’attention. Deux d’entre elles n’auraient eu aucun sens en 2007, la guerre informationnelle et l’économie de l’attention. Toutes s’imposent en 2026.

Dix nouvelles étiquettes complètent l’entrée par les acteurs, les instruments et les moments, sur quarante-trois au total. Certaines classent déjà des dizaines d’articles : désinformation, ingérence étrangère, intelligence artificielle, souveraineté numérique.

Ce que devient le site

L’archive est désormais parcourable. Six catégories, quarante-trois étiquettes, un moteur de recherche sur dix-neuf ans de publication hebdomadaire.

Quatre pages disent d’où vient le regard porté ici.

À propos, conseil aux experts des narratifs européens, retrace vingt ans en agence dont quinze au sein du groupe WPP : le contrat-cadre de la direction générale de la Communication, les campagnes paneuropéennes des DG SANTE, JUST, RTD et CONNECT. Et ce sur quoi ce regard peut être sollicité aujourd’hui, à titre indépendant.

Think tank, Atelier Europe, la diplomatie des idées, raconte les voyages d’étude dans les capitales qui exercent la présidence du Conseil, de Madrid à Copenhague, et ce que chacun a appris. On y trouve aussi Habeas Mentem, l’agenda pour l’autonomie cognitive de l’Europe.

Enseignement, former des entrepreneurs de cause, décrit la méthode : le dialogue compétitif, où les étudiants répondent à de vrais cahiers des charges européens en changeant de rôle d’un cas à l’autre. Et les colloques depuis 2008, de Sciences Po Lille au CELSA.

Presse, publications, citations, débats, rassemble vingt-neuf textes publiés depuis 2014 dans la revue du Club de Venise, qui réunit les directeurs de la communication des États membres, et seize ans de sollicitations de rédactions françaises, belges, espagnoles et européennes.

L’identité visuelle reprend la proposition de drapeau européen de Rem Koolhaas, présentée en 2002 et jamais adoptée : les drapeaux des États membres découpés en bandes et fondus en une seule image. Ce bandeau porte aujourd’hui vingt-sept bandes.

Une image faite pour représenter l’Europe, redessinée pour qu’elle reste vraie : c’est à peu près le sujet de ce blog.

Le contrat de lecture

Un article paraît ici chaque lundi matin depuis dix-neuf ans, sous une seule signature. Le secret de cette régularité est prosaïque : la programmation. Écrire en avance m’a appris à penser en séries : des étés entiers consacrés, épisode après épisode, à la communication du Parlement européen ou du Conseil, que je couvre moins le reste de l’année. Cela ne change pas.

Ce qui s’y ajoute est une lettre, le Billet de la semaine. Chaque lundi matin, dans votre boîte : un édito personnel, qui ne parlera pas toujours du billet du jour, et le billet de la semaine présenté en quelques lignes, avec son lien. La lecture, elle, se fait ici.

La raison est simple. Les réseaux sociaux décident de ce que vous voyez, et personne n’y possède son audience. Un blog qui étudie la fabrique du récit européen ne peut pas confier seulement la sienne à des architectures qui ne construisent pas de relation directe.

Une question pour finir, et elle m’intéresse vraiment. Qu’êtes-vous venu chercher ici : la mémoire longue, le décryptage de la semaine, ou des repères pour votre propre pratique ? Dites-le moi, en commentaire ou en répondant au Billet de la semaine. Je lis tout.

L’ingénierie de l’authenticité : les créateurs de contenus, nouveaux mercenaires de la guerre électorale

Un influenceur qui omet de déclarer un partenariat pour une crème cosmétique s’expose à des sanctions sévères. Le même, diffusant un argumentaire géopolitique financé par un oligarque ou une puissance étrangère, opère dans la plus totale impunité. Cette asymétrie résume le rapport « Like, share, vote » du CEE Digital Democracy Watch : la politique a fait son entrée fracassante dans l’économie des créateurs de contenus, et l’influence électorale s’achète désormais sous le radar, profitant de la confiance tissée entre les influenceurs et leurs communautés. Des réseaux d’astroturfing en Roumanie aux empires médiatiques numériques en Pologne, les créateurs sont devenus les nouveaux mercenaires de la guerre informationnelle.

De la communication institutionnelle à la privatisation de l’intimité

La politique a toujours eu besoin de visages, mais les institutions publiques et les partis échouent de plus en plus à capter l’attention dans un écosystème saturé. Le créateur de contenus, lui, maîtrise nativement la grammaire de l’incarnation. Son capital politique repose moins sur son expertise que sur un sentiment de proximité, de régularité et de parasocialité.

Les stratèges électoraux ont parfaitement assimilé cette asymétrie. Ils n’achètent plus simplement de l’espace publicitaire ; ils louent une « authenticité ». En Roumanie et en Moldavie, des réseaux coordonnés de micro-influenceurs ont été rémunérés pour donner un visage humain à des narratifs inauthentiques, en utilisant des figures issues du gaming, de la mode ou de l’humour pour infuser des messages partisans auprès d’audiences qui baissent la garde devant un pair.

La chercheuse Małgorzata Molęda-Zdziech parle dans le rapport de « célébritisation de la politique » : un processus qui remplace l’évaluation des programmes par la consommation d’images et d’émotions, subordonnant la logique démocratique à la logique algorithmique. L’exemple polonais est frappant : lors de la présidentielle de 2025, la chaîne YouTube Kanał Zero de Krzysztof Stanowski, des dizaines de millions de vues mensuelles, s’est substituée aux médias traditionnels au point d’agir en faiseur de rois du scrutin.

Le vide réglementaire : l’influence politique en passager clandestin

Cette mécanique mercenaire s’épanouit à la faveur d’une asymétrie réglementaire flagrante : l’économie des créateurs opère dans un vide juridique en matière de financement électoral.

Les autorités de protection des consommateurs, l’UOKiK en Pologne, la CMA britannique, imposent des règles strictes à la publicité commerciale des influenceurs. Le droit électoral, pensé pour l’achat d’espaces télévisuels, reste aveugle aux nouveaux modèles de monétisation : revenus partagés, pourboires en direct, parrainages indirects.

Le cas hongrois, détaillé par le rapport, illustre la faillite du système. Malgré les interdictions théoriques de Google et Meta sur la publicité politique, les relais du gouvernement, le réseau Megafon, le National Resistance Movement, continuent de déverser des millions d’euros dans des campagnes de dénigrement en passant par l’infrastructure des créateurs.

L’algorithme, accélérateur de polarisation par défaut

Ce déficit de transparence est démultiplié par la mécanique des plateformes. L’algorithme de recommandation ne qualifie pas la valeur démocratique d’un contenu ; il ne valorise que l’engagement quantitatif. Or la nuance génère peu d’interactions : l’économie de l’attention subventionne structurellement le clivage et l’outrance.

Pris dans cette tenaille, les créateurs sont économiquement incités à durcir leurs propos et à simplifier à l’extrême pour maintenir leur viabilité financière. Ce système de récompense algorithmique s’aligne d’ailleurs sur les objectifs des campagnes de désinformation étrangères, comme l’a montré l’affaire Tenet Media aux États-Unis, où des influenceurs ont été financés à hauteur de 10 millions de dollars par des acteurs russes sous sanctions.

Leviers opérationnels pour une doctrine de la transparence

Face à cette menace, l’indignation morale est inopérante : il faut frapper la rentabilité du système. Quatre politiques publiques s’imposent.

  1. Rendre obligatoire la traçabilité de la monétisation politique. Le règlement européen sur la transparence de la publicité politique (TTPA) doit intégrer formellement les créateurs de contenus : toute publication issue d’une transaction financière directe ou indirecte à visée politique doit afficher la nature du partenariat et l’identité du commanditaire.
  2. Créer des registres publics interopérables. Ces données de monétisation doivent alimenter une base publique unifiée, accessible par API standardisées, permettant aux journalistes, aux chercheurs et aux autorités de contrôle de cartographier les flux financiers qui irriguent l’influence politique en ligne.
  3. Neutraliser l’amplification algorithmique par défaut. Les plateformes doivent abandonner la distribution automatique des contenus politiques hyper-polarisants au profit d’une démarche d’acceptation explicite (opt-in) de l’utilisateur.
  4. Assécher financièrement la désinformation. Les créateurs et réseaux identifiés comme relais d’ingérences étrangères ou financés par des entités sous sanctions doivent faire l’objet d’une démonétisation punitive immédiate. La lenteur actuelle des plateformes, qui se chiffre en semaines, est une complaisance inacceptable.

L’objectif de ces régulations est de mettre fin à une anomalie démocratique : soumettre l’économie de l’influence aux mêmes exigences de traçabilité que nos processus électoraux traditionnels. La question mérite d’être posée à chaque état-major de campagne comme à chaque régulateur : pourquoi ce qui est obligatoire pour vendre une crème reste-t-il facultatif pour vendre un candidat ?