Créateurs de contenus : l’acteur sans statut des sommets européens

Depuis juillet, les sommets européens accueillent un invité d’un genre nouveau. Jusqu’à dix créateurs de contenus par réunion des dirigeants ou ministérielle, choisis par les États membres, peuvent suivre les arrivées et entrer en salle de presse, rapportait Politico en mai. Ils sont accompagnés en permanence, ne reçoivent pas d’accréditation et ne posent pas de questions. L’Association de la presse internationale a résumé sa protestation d’une phrase : rien n’obligera ces invités à dire qui les paie.

Le pilote du Conseil clôt une séquence de trois ans, menée au pas de course. Février 2023 : la Commission fait retirer TikTok des appareils professionnels, le Parlement suit pour ses 8 000 agents. Février 2024, à cent jours des élections européennes : le même Parlement ouvre un compte TikTok officiel pour parler aux jeunes, sur une application toujours bannie des téléphones de ses agents. Septembre 2025 : une cinquantaine de créateurs assistent au discours sur l’état de l’Union à Strasbourg et interrogent la présidente von der Leyen, des commissaires, des députés. Novembre 2025 : le Parlement réunit à Bruxelles son premier sommet des créateurs de contenus, coordonné par ses bureaux de liaison, avec ateliers sur la désinformation et le droit de la création. Le même mois, le Bouclier européen de la démocratie promet un réseau volontaire de créateurs pour expliquer l’Union. Mai 2026, donc : le Conseil ouvre ses sommets.

Les chiffres justifient l’accélération. Selon l’enquête jeunesse du Parlement européen, 42 % des 16-30 ans s’informent d’abord sur les réseaux sociaux, devant la télévision à 39 % ; la confiance dans TikTok et Instagram culmine chez les 16-18 ans. Le rapport 2025 du Reuters Institute estime qu’Hugo Décrypte touche 22 % des moins de 35 ans en France : aucune rédaction bruxelloise n’approche ce score auprès de cette classe d’âge. Le politique l’a d’ailleurs compris avant les institutions : Jordan Bardella dépasse les deux millions d’abonnés sur TikTok, et un youtubeur chypriote, Fidias Panayiotou, s’est fait élire député européen en 2024. Un communicant de la Commission, Yasser Machat, a fixé la ligne dans The Parliament Magazine : « les créateurs doivent être dans la salle ». Ils y sont. L’Union a inventé en trois ans un acteur de l’information ; elle ne lui a pas écrit de statut.

Dans la salle de presse, sans les devoirs de la presse

Le statut se lit en creux dans les règles du pilote. Pas d’accréditation : les créateurs ne sont pas des journalistes. Pas de rémunération ni de consigne éditoriale, précise l’un des invités, l’Italien Pietro Valetto : ils ne sont pas des prestataires. Admis en salle de presse mais escortés et privés de questions : ils ne sont pas davantage des invités libres. Valetto défend l’exercice avec de bons arguments : faire connaître une institution que le grand public distingue mal, sans se substituer aux journalistes. Rien de comparable, précise-t-il, avec une Maison-Blanche qui choisit des créateurs pour la couvrir.

La défense est recevable, le vide demeure. L’institution s’expose au soupçon d’acheter de la complaisance sous couvert de pédagogie ; le créateur s’expose à l’accusation de prêter son audience à un pouvoir, sans les devoirs ni les protections d’une rédaction. Le soupçon ne vise pas les personnes : il naît mécaniquement de l’absence de règles publiques, et il grandira à chaque nouvelle cohorte. Le danger symétrique, celui des créateurs loués par des commanditaires masqués pour peser sur les urnes, a été décrit ici fin août ; les deux faces appellent la même réponse.

Deux contrats pour une même maison

Le plus surprenant est que le bon modèle existe déjà, à l’intérieur des murs. Pour sa campagne Protégeons ce qui compte, décryptée ici en mai, la Commission a enrôlé cinquante créateurs sans les payer, en leur garantissant une liberté éditoriale complète. Les voyages de presse s’ouvrent aux créateurs et une task force leur est dédiée. La pratique gagne le terrain sensible : avant les législatives moldaves de 2025, la commissaire Marta Kos échangeait avec Emilian Cretu, 600 000 abonnés. Le pilote du Conseil choisit la voie inverse : sélection par les États, escorte permanente, silence en conférence de presse. Deux contrats cohabitent sous le même toit, la voix libre et documentée d’un côté, la présence encadrée de l’autre. Le Bouclier européen de la démocratie, qui promet son réseau de créateurs volontaires, ne dit pas lequel il retiendra. Ce choix engagera la crédibilité du réseau tout entier.

Le paradoxe de plateforme complète le tableau. La Commission a notifié à TikTok des griefs pour design addictif en février, puis pour la protection des comptes de mineurs en juillet, au titre du règlement sur les services numériques. La même maison encourage les créateurs à parler aux jeunes là où ils se trouvent, n’affiche elle-même aucun compte TikTok et bannit l’application des téléphones de service depuis 2023. La doctrine d’usage avance plus vite que la doctrine de plateforme.

Écrire la charte avant que le soupçon ne s’installe

Les invitations de l’automne se préparent dès maintenant. La réponse tient en trois chantiers de praticien, ouvrables sans attendre un règlement.

Le premier est une charte. Le secrétariat général de chaque institution gagnerait à publier les conditions d’invitation des créateurs. Le texte tient en quatre lignes : le cadre de l’invitation mentionné dans chaque contenu produit, les frais et rémunérations déclarés, la liberté éditoriale garantie par écrit, une règle de réserve à l’approche des scrutins nationaux. Le printemps 2027 rendra cette dernière clause vite nécessaire. Le socle existe dans la maison : les règles de Protégeons ce qui compte, non-rémunération et liberté éditoriale, suffisent à fonder le texte ; il reste à les rendre publiques et communes.

Le deuxième est un registre, prolongement naturel de celui des monétisations politiques réclamé fin août. L’Union tient depuis des années un registre de transparence pour les représentants d’intérêts ; le même réflexe vaut pour les créateurs invités : qui, à quelle occasion, dans quel cadre, avec quels frais pris en charge. Une page publique par institution désamorcerait l’essentiel de la critique de l’Association de la presse internationale. Le coût est nul et l’effet immédiat : la page dit qui était là et à quelles conditions, avant que d’autres ne le racontent à leur manière. La donnée existe déjà dans les services de presse ; il ne manque que sa publication.

Le troisième est une mesure. Les clics et les impressions plaident toujours pour continuer ; ils ne disent rien de ce que le public retient ni de ce qu’il croit. Les post-tests de réception, pratique courante des campagnes, mesureraient la compréhension et la confiance gagnées auprès des publics visés ; la direction générale de la communication en ferait la condition de reconduite de chaque cohorte. C’est le réflexe de tout annonceur : aucun plan média ne survit à trois vagues sans post-test de réception.

L’échéance est déjà fixée. Le 16 septembre à Strasbourg, un an après la première cohorte, le discours sur l’état de l’Union montrera quelle place les créateurs occupent désormais dans la salle. Machat les y voulait ; ils y sont, durablement. Les conditions de leur présence, elles, restent à écrire.