Le complexe du technocrate : l’urgence d’une ingénierie du mythe européen face à l’épopée chinoise

La solidarité européenne n’existe pas. C’est un conte de fées sur le papier. » Cette déclaration du président serbe en pleine pandémie, sous des panneaux publicitaires remerciant Xi Jinping, signe la faillite de la stratégie d’influence de l’Union européenne. Selon le rapport de l’Institut Clingendael (« Will the European hero please stand up? », l’Europe perd la guerre géopolitique parce qu’elle a oublié la grammaire du mythe. Face à une Chine qui déploie une véritable ingénierie de l’épopée – se posant en championne du « Sud Global » contre l’hégémonie occidentale –, l’Europe oppose une rhétorique désincarnée, fondée sur l’universalisme moral et des « livrables » technocratiques. Pour survivre dans cette arène discursive, l’UE doit opérer une bascule radicale : abandonner l’angélisme universaliste pour assumer le particularisme de son « Mode de vie européen », puiser dans ses racines civilisationnelles plutôt que dans sa seule architecture institutionnelle, et construire une doctrine narrative où le danger n’est pas la Chine, mais sa propre fragmentation.

Le piège de l’universalisme et l’asymétrie des griefs

Toute stratégie narrative puissante s’ancre dans la reconnaissance des blessures d’une audience. L’Institut Clingendael démontre comment la Chine a parfaitement compris cette mécanique (le « voyage du héros ») en structurant sa diplomatie autour d’un récit de lutte et d’émancipation. À l’international, Pékin instrumentalise le clivage « The West versus the Rest » (L’Occident contre le reste du monde). En Afrique, la Chine rappelle systématiquement le passé colonial et les humiliations historiques, s’érigeant en partenaire « d’égal à égal » sans conditionnalité politique.

Face à cette offensive d’empathie tactique, l’Europe répond par l’amnésie et la technocratie. La stratégie de l’UE pour l’Afrique s’ouvre sur un lexique de « défis partagés » et d’intérêts mutuels, sans jamais purger le passif historique de la colonisation. L’Europe s’adresse au Sud global en position de professeur, conditionnant son aide à l’adoption de modèles de gouvernance universels (démocratie, droits de l’homme).

Cette approche universaliste est aujourd’hui une vulnérabilité stratégique. En s’obstinant à vendre un modèle prétendument irrésistible, l’UE s’aveugle. Comme le souligne le rapport, lorsque la diplomatie européenne parle de « livrables » (jobs, énergie, société civile), elle échoue sur les deux tableaux : elle manque de la précision viscérale d’un récit d’aspiration, et dilue ses valeurs dans un jargon de chef de projet.

Le vol de la victoire : Les Nouvelles Routes de la Soie vs. la Stratégie de Connectivité

L’asymétrie narrative se traduit par un vol de légitimité sur le terrain matériel. L’Union européenne est le plus grand donateur d’aide au développement au monde, mais elle refuse de « marketer » sa puissance.

La comparaison dressée par Clingendael est cruelle : en 2013, Xi Jinping lance la Belt and Road Initiative (BRI). Le projet est alors flou, opaque et financièrement incertain. Mais il est propulsé par une rhétorique civilisationnelle puissante, ravivant l’imaginaire des anciennes Routes de la Soie. À l’inverse, l’UE lance en 2018 sa Stratégie de connectivité Europe-Asie. Le projet est structuré, normé, financièrement solide… et narrativement inexistant. L’UE projette des normes, la Chine projette un destin.

Cette réticence européenne à célébrer ses victoires et à « brander » son action (à l’inverse de l’USAID américain ou de l’aide britannique frappée de l’Union Jack) permet à la Chine de capter le monopole de la solidarité perçue, y compris au cœur de l’Europe, comme l’a prouvé l’investissement de Pékin dans le port du Pirée en Grèce ou sa diplomatie des masques en Italie.

L’ingénierie du mythe : de l’ennemi à la Némésis

Pour exister dans ce siècle, l’Europe doit trouver son Héros et identifier sa Némésis.

Le héros ne peut pas être Bruxelles. L’architecture institutionnelle européenne (Commission, Conseil, Parlement) rend impossible l’émergence d’un narrateur unique comparable à Xi Jinping ou au Président américain. Mais l’Europe possède une arme bien plus profonde : son substrat civilisationnel. Comme le théorise le rapport, le héros de l’Europe doit être « Europa elle-même » – une civilisation millénaire forgée dans les cicatrices de la guerre et aspirant à l’ordre et à la paix.

La Chine n’est pas l’ennemi, elle est un révélateur. Tomber dans le piège américain de la guerre idéologique frontale (Démocraties vs. Autocraties) est une impasse pour l’Europe. L’UE n’a pas besoin d’un ennemi, elle a besoin d’une Némésis. Dans la mythologie grecque, Némésis ne combat pas Narcisse pour le détruire, elle le laisse périr de sa propre vanité (hubris). La némésis de l’Europe, ce n’est pas Pékin : c’est sa propre division, son arrogance, son déclinisme interne et son incapacité à agir. Raconter la lutte européenne, c’est raconter le sacrifice collectif nécessaire pour ne pas céder à nos propres vices.

Leviers opérationnels : assumer la rudesse du particularisme

L’Europe doit d’urgence bâtir une infrastructure de gouvernance anticipative du récit. Les stratèges européens doivent activer quatre leviers de politique publique :

  1. Assumer le particularisme du « Mode de vie européen » (European Way of Life) : L’UE doit cesser de promettre le salut universel pour se concentrer sur la défense existentielle de son pré carré. Le concept de « Mode de vie européen » n’est pas une anomalie sémantique, c’est une arme géopolitique de premier plan. Il permet d’expliquer au monde (et à ses propres citoyens) quelles sont nos lignes rouges, et de justifier le coût – financier et militaire – de l’Autonomie Stratégique comme le prix à payer pour protéger notre civilisation.
  2. Créer un Commandement Narratif Centralisé : Le SEAE (Service européen pour l’action extérieure) doit se doter d’une unité de Strategic Communications (Stratcom) de niveau exécutif. Ce pôle ne doit plus faire du « fact-checking » réactif, mais de l’ingénierie narrative proactive, capable de synchroniser les éléments de langage de la Commission, du Conseil et des 27 réseaux diplomatiques nationaux.
  3. Militariser la sociologie des audiences cibles : L’Europe est aveugle aux imaginaires des pays qu’elle aide. L’UE doit massivement financer la recherche d’opinion hyper-localisée dans les pays du voisinage et en Afrique. Elle doit cartographier les griefs historiques profonds et les aspirations viscérales des classes moyennes émergentes pour concevoir des messages empathiques, loin du ton doctoral bruxellois.
  4. Investir le champ de bataille de la diaspora : La Chine instrumentalise sa diaspora via le Département de travail du Front uni et des plateformes comme WeChat. L’Union européenne doit déployer une diplomatie numérique en mandarin, directement sur ces plateformes fermées, pour contourner la censure étatique et contrer l’hégémonie du récit du Parti communiste auprès des communautés chinoises résidant en Europe.

La puissance d’un continent ne se résume pas à son marché unique ou au volume de ses investissements étrangers. Comme l’écrit Don DeLillo cité dans le rapport : « C’est le désir à grande échelle qui fait l’histoire. » Si l’Union européenne refuse de forger un récit assumant ses racines, ses sacrifices et son instinct de survie, elle continuera de financer le développement du monde tout en laissant à des empires illibéraux le soin d’en écrire la légende. Produire de la norme ne suffit plus ; l’Europe doit réapprendre à produire du mythe.

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